‹ Des bractéates d'allemagne: considérations générales et classification des types principauxChapitre 4 sur 53 · DIVERSES SIGNIFICATIONS DU MOT · texte numérisé non relu

DIVERSES SIGNIFICATIONS DU MOT

BRACTÉATE.

Dans la nomenclature archéologique, le mot bractéate s'applique à des objets de nature fort différente.

i"* Dans l'étude des antiquités du Nord, on désigne sous le nom de bractéates des objets en or trouvés en grand nombre, et pour la plupart en Danemark, quelquefois en Suède, en Norwége, et en bien plus petit nombre dans TAllemagne septentrionale ou ailleurs. Ces objets appartenant pour la plupart aux quatrième, cinquième, sixième et septième siècles, sont formés d'une très-mince plaque d'or arrondie, marquée d'une empreinte et généralement encadrée dans une bordure à laquelle adhère une bélière. Plusieurs de ces bractéates ressemblent assez à des monnaies pour qu'on les ait regardées comme telles, lorsqu'elles étaient moins bien connues. Beaucoup d'entre elles portent des inscriptions dont les caractères appartiennent le plus souvent à la vieille écriture germanique; c'est-à-dire au plus vieil alphabet runique. Dans les plus anciennes de ces légendes se retrouvent les traces souvent faciles à apprécier de mots d'origine latine; mais bientôt les légendes en caractères véritablement runiques apparaissent seules. Trèssouvent on chercherait en vain le sens de ces inscriptions,

surtout des plus anciennes, car ce ne sont alors à vrai dire que les légendes des monnaies étrangères primitivement imitées, légendes inintelligibles pour les ouvriers du nord, et peu à peu déformées de copie en copie, jusqu'à ressembler aux lettres alphabétiques en usage chez le peuple où la braciéate était frappée. Sur les bractéates plus modernes, se retrouvent, nous l'avons vu, des inscriptions en caractères runiques véritables; mais parfois il semble que ces inscriptions ne devaient tenir lieu que de simples ornements; d'autres fois, peut-être, elles avaient un sens symbolique; enfin il est probable, dans certains cas, que le graveur a voulu composer une légende exprimant une idée précise ,. par exemple le nom de l'ouvrier ou celui du possesseur de la bractéate, ou bien encore un souhait de bonheur, une formule mystique et préservatrice. Somme toute, cependant, ces inscriptions ont eu et garderont toujours probablement quelque chose d'indéterminé. A côté d'elles figurent des dessins d'un caractère Scandinave, caractère qui s'accuse toujours plus à mesure qu'on va des bractéates plus anciennes aux plus modernes. Ces dessins représentent des types ayant rapport à la mythologie Scandinave, à ses croyances, à ses traditions héroïques; types qui apparaissent surtout sur les plus anciennes bractéates des cinquième et sixième siècles. Ce sont des scènes figurées ou à personnages, représentant des chefs, des héros, parfois à cheval, parfois luttant contre des animaux fantastiques, dragons ou autres, puis encore des animaux à cornes, des animaux barbus, des oiseaux, des serpents. Sur les bractéates plus récentes des septième et huitième siècles, figurent seulement ou principalement des entrelacs de serpents, de dragons ou d'autres animaux.

Plus tard on ne fît plus de bractéates en or, que quelques imitations plus récentes, byzantines ou cufîques, d'un style sensiblement différent, et spécialement en Norwrége et en

Suède. Un certain nombre paraissent avoir été imitées des types anglo-saxons ou carlovingiens.

Quelques-unes de ces bractéates en or ont été aussi retrouvées dans le sud et l'ouest de l'Europe; mais elles diffèrent manifestement du groupe de bractéates, infiniment plus nombreux et caractéristique, qui a eu l'ancien Danemark avec la Scanie pour point central dé fabrication. Leur rayonnement s'est étendu faiblement vers le nord, en Suède et en Norwége, et plus faiblement encore vers le sud, dans l'Allemagne septentrionale. Elles se rencontrent surtout en Danemark, dans les grandes trouvailles archéologiques, et c'est par exception seulement que les tombeaux en con* tiennent. .

Il ne peut plus exister de doute sur la nature de ces bractéates en or. Ce furent des ornements, peut-être des aniulettes qu'on portait autour du cou, et primitivement de barbares imitations d'anciennes monnaies romaines, des empereurs d'Orient et d'Occident. A peu d'exceptions près, elles sont incuses, mais parfois deux bractéates sont appliquées Tune sur l'autre et elles ressemblent alors à une monnaie. Il est toutefois aujourd'hui certain que les bractéates ne furent pas employées comme numéraire, mais bien comme ornements; c'est pour cela qu'on les retrouve souvent avec des pièces intercalaires, telles que des perles et autres objets indiquant positivement qu'elles faisaient partie de grands et beaux colliers.

Les bractéates en or ne semblent guère être apparues avant la première moitié du cinquième siècle, et appartiennent presque exclusivement à l'époque qui s'étend de 450 à 700 après l'ère chrétienne.

Nous n'avons point l'intention de nous occuper ici de ces riches ornements de la vieille civilisation Scandinave, et nous en avons dit quelques mots seulement pour être le moins incomplet possible. Nous renvoyons, pour plus de

détails sur ces objets d'un si vif intérêt, aux travaux des archéologues danois et suédois, en particulier à ceux de l'illustre Thomsen et aux excellentes traductions faites par M. l'abbé Morillot, de deux essais de MM. Bugge et Worsaœ, auxquels nous avons emprunté ces quelques détails sommaires.

Il faut noter ici de superbes ornements en or, également connus sous le nom de bractéates et retrouvés dans les tombeaux de Crimée, dans ceux des rois et reines du Bosphore (depuis une époque fort reculée jusqu'à celle contemporaine de l'empire romain). Ces objets, rassemblés principalement au musée impérial de Saint-Pétersbourg, ont été évidemment fabriqués en pratiquant sur une feuille d'or des empreintes de monnaies réelles, et ne sont point pour cela des monnaies véritables, mais bien des objets de luxe, des bijoux précieux, ornements des reines du Bosphore.

V On donne en numismatique le nom général de bractéates à toutes les monnaies marquées d'une seule empreinte, et de telle manière que le relief de la face principale se trouve représenté en creux sur la face postérieure, grâce au peu d'épaisseur du flanc. Cette dénomination générale n'est nullement scientifique, et s'applique à un certain nombre de monnaies, d'âge, d'origine, de caractères absolument différents. Telles sont par exemple les petites bractéates attribuées au roi des Lombards, Cunipert, 689-701, et retrouvées en grand nombre près de Turin avec des monnaies de Charlemagne et de Didier, le dernier roi lombard ; telle est encore une curieuse bractéate frappée à l'atelier pontifical de Bénévent au neuvième siècle.

3"" On donne d'une manière plus spéciale le nom de bractéates à une curieuse classe de monnaies présentant les caractères que nous avons brièvement décrits au paragraphe ci- dessus, et qui, aux douzième et treizième siècles principalement, ont, dans une grande partie de l'empire

germanique, constitué la seule monnaie ayant cours. On rattache à ces bractéates du vieil empire germanique celles frappées à peu près pendant la même période, dans les pays voisins de Bohême et de Pologne, et dans les trois royaumes Scandinaves.

Notre intention, dans le cours de ce travail, est de parler seulement des bractéates frappées dans toute l'étendue de l'empire germanique, qui constituent l'immense majorité des monnaies de ce nom. Nous y joindrons les bractéates de Bohême qui s'y rattachent par un lien étroit.

Nous laisserons de côté les bractéates de Pologne et des États Scandinaves, qui diffèrent du reste sensiblement des bractéates allemandes, et qu'il est presque impossible d'étudier sans la connaissance, si rare en France, des langues du Nord.

La numismatique allemande du moyen âge, qui offre un intérêt incontestable, est presque inconnue en France. Les raisons en sont nombreuses et fort naturelles. Parmi les principales, il faut noter le manque à peu près absolu d'ouvrages généraux écrits avec le degré d'exactitude et d'érudition qu'exige la science moderne, l'ignorance malheureusement trop générale en France de la langue allemande, l'ignorance tout aussi grande de l'histoire intime de l'Allemagne au moyen âge. Ajoutez à cela le morcellement infini qui succéda dans ce pays à la puissante mais éphémère unité de l'empire de Charlemagne, le nombre presque incroyable de petits États ecclésiastiques ou séculiers, puis de villes et de simples bourgs, qui, par suite de l'affaiblissement de l'autorité impériale, s'arrogèrent plus ou moins irrégulièrement le droit de frapper monnaie, et l'on comprendra

sans peine la répugnance que peuvent avoir des étrangers à aborder Tétude stérile et fatigante d'innombrables monnaies souvent laides et sans caractères, frappées par de petites villes sans histoire ou par d'obscurs seigneurs.

Nous ne chercherons point ici à réagir contre ce sentiment général; nous laisserons à d'autres voix, autrement autorisées que la nôtre, le soin de revendiquer en France une place plus large pour l'étude de la numismatique allemande. Notre but unique est de chercher, dans ces quelques pages, à faire connaître aux numismatistes français cette curieuse et si spéciale branche de l'histoire monétaire de l'empire germanique, connue sous le nom d'époque des bractéates. Toute personne ayant quelque peu étudié le moyen âge connaît ces monnaies au moins de nom, le plus souvent de vue; mais bien peu, en dehors des numismatistes allemands, les ont étudiées avec quelque soin.

Les bractéates [bracteaten en allemand) ont été frappées dans une grande partie de l'empire germanique, aux douzième et treizième siècles surtout. Nous avons déjà dit que le flanc de ces monnaies est formé d'une lame mince de métal, frappée d'un seul côté qui est en relief, et creuse par conséquent du côté opposé. Disons tout de suite, sauf à revenir plus tard sur les bractéates allemandes en or, que l'immense majorité de ces monnaies sont d'argent, et d'argent très-fin pour les plus anciennes. Quant aux prétendues bractéates de cuivre, ce sont en général de petites pièces unifaces, faites de billon ou presque entièrement composées de cuivre, beaucoup plus modernes que les Traies bractéates, et qui n'ont avec elles aucune espèce de rapport.

Le nom de bractéates, donné à ces monnaies^ ne leur a guère été appliqué que par les modernes, et provient du latin bractea (feuille mince de métal).

Au moyen âge, il n'exislait aucune expression spéciale pour désigner cette sorte de monnaie. Elle équivalait en effet absolument à l'ancienne monnaie à double empreinte, au denier, qu'elle remplaça simplement sous une forme différente, dans une grande partie de l'Allemagne, mais dont elle ne se distinguait ni par le poids, ni par la valeur, ni même par les expressions qui servaient à la désigner. La seule différence consista, du moins au début, dans le mode de fabrication et dans les rapports relatifs des di* verses dimensions du flanc.

Dans les documents du moyen âge, les bractéates, qui y figurent sans cesse, puisqu'elles furent pendant près de deux cents ans la seule monnaie en circulation dans la moitié de l'Allemagne, sont désignées sous le nom générique, mais nullement caractéristique, de pfennigs {penthik, pending, pfending, penning). On a beaucoup discuté sur l'origine première de cette expression, qui s'appliquait tout aussi bien aux monnaies à double empreinte. Mais ceci ne rentre point dans notre sujet; car le mot pfennig j nous le répétons encore, n'a rien d'absolument particulier aux bractéates. Du reste, sur les rares monnaies de cette espèce où figure une indication de cette sorte, on ne rencontre jamais que les trois expressions suivantes : nummus, moneta ou denarius; car il ne faut jamais perdre de vue ce point capital : la bractéate ou pfennig des documents ne fut pas autre chose qu'une forme particulière du denier.

Plus tard, certaines expressions prirent naissance, prenant plus particulièrement leur origine dans l'aspect spécial des bractéates; c'est ainsi qu'on a donné à leurs différentes variétés en Allemagne une foule de noms différents; on les a appelées et on les appelle encore blechmûnzen (littéralement monnaies faites d'une feuille mince de métal, traduction allemande de l'expression latine bractea)^ hoMmûnzen (littéralement monnaiesi caves^ creuses), puis encore bldtierlinge

(feuilles légères, petites feuilles), schûsselmunzen (monnaies en forme d'écuelle ou cupulatres)j p/affenpfennige (mon* naies de prêtres, à cause des effigies de prélats ou de saints qui figurent sur un grand nombre de bractéates).

Les auteurs des deux derniers siècles écrivant en latin les ont appelées àracleati, nummtcavi, etc., etc.; mais nous le répétons, ces dénominations sont relativement modernes, et du temps oii les bractéates étaient d'un usage à peu près absolu dans une grande partie de l'Allemagne, on les trouve mentionnées sous l'expression générale de pfennigs (pentink).

La première et curieuse apparition connue du mot bractéate doit être rapportée à l'année 1368. Il existe un fort curieux document de cette année, par lequel Gerlach de Nassau, archevêque deMayence de 1353 à 1371, ordonne de frapper à Tatelier monétaire de Dieburg une monnaie qu'il désigne par l'expression allemande einen holenpfennig ^ suivie du terme latin bracteati. Mais, à cette époque, le temps des véritables bractéates était passé, l'économie monétaire allemande était modifiée, et sous le même prélat apparurent les gros tournois et les premiers florins d'or de Mayence.

L'expression de l'archevêque Gerlach s'applique donc, non aux véritables pièces connues actuellement sous le nom de bractéates, mais bien à ces petites monnaies unifaces, monnaie de billon divisionnaire dont nous parlerons plus tard, ressemblant aux bractéates par leur aspect général et les procédés de fabrication, mais bien plus modernes et qu'on ne saurait confondre avec elles. Ce sont les monnaies que les numismatistes allemands désignent plus spécialement sous le nom de hohlpfemiige {pfennigs creux). C'est précisément, du reste, cette expression qui précède celle de bracteati dans l'édit de l'archevêque Gerlach, et elle reparaît encore dans plusieurs autres ordonnances de la même

époque. Lie document que nous venons de citer n'en est pas moins fort curieux, et il est intéressant de voir l'expression de braciéate apparaître de si bonne heure, dès la seconde moitié du quinzième siècle, comme désignation d'une espèce particulière de monnaie. Rien n'est venu cependant prouver encore qu'à la véritable époque des bractéates, c'est-à-dire aux douzième et treizième siècles, ces monnaies aient jamais été désignées par ce nom spécial.

De grandes divergences d'opinions ont longtemps existé sur l'époque positive de la première apparition des bractéates allemandes. S'appuyant sur des documents mal interprétés et surtout sur la lecture mal faite d'inscriptions obscures, effacées, ou naturellement indéchiffrables, trèssouvent malheureusement sur l'examen de bractéates fabriquées à dessein par des faussaires modernes, certains numismatistes allemands ont revendiqué à tort pour ces monnaie^ une origine trop ancienne, et ont été jusqu'à décrire de véritables bractéates de l'époque des Ottons. Un examen plus sérieux a fait justice de ces erreurs, qui reposaient sur une connaissance très-imparfaite de la numismatique et des types du dixième et du onzième siècles. On est à peu près d'accord actuellement sur ce point, que l'apparition la plus ancienne en Allemagne des véritables bractéates peut être fixée à la première moitié, et plutôt au second qu'au premier quart du douzième siècle ; par conséquent vers 1125 ou 1130, sous le règne de Lothaire 11.

Dans l'ouvrage remarquable à plus d'un titre de M. Cappe sur les monnaies des empereurs d'Allemagne (1), celui-ci, après avoir déclaré que toutes les autres bractéates primitivement attribuées à l'empereur Lothaire II, par Mader,

(i) Die MûDzen der deutschen Kaiser und Kônige des Mittetalters. Zweite Abtheilung; die Hohlinûnzen. Dresde y 1850.

Gôtz et d'autres écrivains, Tont été à tort, ou bien sont l'ouvrage de faussaires modernes, n'en persiste pas moins à réclamer pour ce souverain l'honneur d'avoir fait frapper les premières bractéatés, et en décrit à l'appui. Cette attribution de bractéates à Lothaire II est absolument fausse; il faut même révoquer en doute l'existence de véritables bractéates authentiques du successeur de Lothaire II, Conrad III de Hohenstaufen, bien qu'on lui en ait attribué un certain nombre qui sont aussi figurées dans l'ouvrage de Cappe.

Les premières bractéates impériales de l'authenticité desquelles on ne puisse douter, sont celles frappées par Frédéric I", Barberousse, antérieuremeni à son couronnement comme empereur, et sur lesquelles figure le titre de rex^ après l'année H 52 par conséquent; mais ce ne sont point là les plus anciennes bractéates connues; il en est même auxquelles on peut assigner avec certitude un âge plus reculé, et nous citerons surtout la belle et rare bractéate à l'inscription Cunratus Larnpertus rex, frappée sous le règne de Conrad IH de Hohenstaufen, et que les uns ont regardée comme une bractéate purement impériale, prenant le nom de Larnpertus pour celui d'un maître de la monnaie; tandis que d'autres, avec plus de raison, nous le croyons, en font une bractéate frappée effectivement sous le règne de Conrad, mais par Lambert, abbé de Helmstadt et Werden entre H42etH52.

Parmi les ateliers monétaires allemands qui ont frappé les plus anciennes bractéates, nous citerons en première ligne ceux d'Erfurt, de Saalfeld, d'Eisenach, de Mùlhausen, de Nordhansen et de Goslar, toutes villes de Thuringe ou des contrées avoisinantes.

On peut ranger au nombre des plus anciennes connues les bractéates frappées à Erfurt, en Thuringe, par les archevêques de Mayence Adalbert II, 1137-1141, et Marcolf,

1141-1142. Nous citerons surtout les bractéates frappées dans la ville de Goslar, au type si connu des saints Simon et Jude, et qui se distinguent de toutes les autres appartenant au même atelier, par le caractère primitif de leur fabrication et le peu de relief de Tempreinte. Nous verrons, du reste, que beaucoup des plus anciennes bractéates présentent un ensemble de caractères particuliers, un aspect barbare et de haute antiquité qui permettent de les reconnaître assez nettement, et de leur attribuer sans hésitation un âge plus avancé que celles d'un beaucoup plus beau travail qui leur succédèrent très-rapidement.

Tout porte donc à croire que les premières bractéates furent frappées eu Thuringe et dans les parties avoisinantes de la Saxe, telle qu'on l'entendait au moyen âge. Ce fut toujours là, du reste, leur véritable patrie, d'où elles rayonnèrent sur la moitié de TAUemagne.

L'immense majorité des grandes bractéates de la belle époque sont originaires de Thuringe, du Harz, et de cette vaste partie de l'Allemagne connue sous les noms de haute et basse Saxe, et qui correspond actuellement au royaume de Saxe, aux duchés et à la province prussienne du même nom, à une portion de la Silésie, aux nombreuses principautés d'Anhalt, de Schwarzbourg, de Reuss, au duché de Brunswick, à la portion orientale et méridionale du royaume de Hanovre.

Pendant deux siècles et plus, les empereurs, les landgraves de Thuringe, les margraves de Brandebourg, ceux de Misnie, les divers souverains de la Lusace, les ducs de Brunswick, d'Anhalt, de Saxe, les archevêques de Magdebourg, ceux de Mayence à Ërfurt, cent autres princes et prélats, petits ou grands, ont frappé des bractéates en quantité vraiment extraordinaire dans cette contrée qui s'étend entre le royaume actuel de Bavière, la Franconie, les pays d'origine slave, la mer Baltique et la mer du Nord,

le Weser, le Rhin et la Hesse ; c'est là qu'il faut chercher la patrie de la plupart d'enlre elles.

De leur berceau, la Thuringe, les bracléates pénétrèrent rapidement à Test, en Misnie, en Lusace et jusqu'en Silésie, où elles rencontrèrent celles de Pologne, aussi anciennes qu'elles pour le moins, et celles de Bohême qui ont avec les bractéates allemandes la plus étroite analogie. Au nord, elles envahirent de très-bonne heure la marche de Brandebourg, dès les premières années du règne du grand margrave Albert l'Ours, et pendant une longue période, sous des formes diverses, elles constituèrent la monnaie principale de ses successeurs. Du Brandebourg, elles atteignirent, sous une forme réduite il est vrai, les rives de la Baltique, les villes de la Hanse, le Mecklembourg encore à peine civilisé, les confins du Danemark, où existait une classe de monnaies analogues. Au nord-est, elles furent, jusqu'à l'apparition des gros, la monnaie courante des vastes possessions de l'ordre Teutonique. Au nord-ouest de la Thuringe, les bractéates pénétrèrent dans la Hesse; les landgraves de ce nom, les abbés de Fulde en firent frapper de nombreuses séries ; mais elles se montrèrent déjà bien moins abondantes dans ces contrées. En Franconie, elles n'existèrent pour ainsi dire jamais, et les belles bractéates attribuées aux évoques de Wiirtzbourg ne sont, comme nous le verrons plus tard, que des falsifications modernes.

Tout le long du cours du Rhin inférieur les véritables bractéates ne furent jamais en usage. C'est par exception, et le plus souvent même avec un point d'interrogation, qu'on peut attribuer quelques bractéates aux évéchés de cette partie de l'Allemagne. Il en fut de même en Westphalie, qui resta tout entière fidèle à l'ancien denier à double empreinte.

Plus tard, vers le sud, à travers la Souabe, le domaine

des bractéates s'étendit encore bien davantage ; mais ce ne furent plus les grandes et si souvent belles bractéates de Thuringe. Ce furent des bractéates modifiées, parfois dans leurs formes, toujours du moins dans leurs dimensions. Petites, nombreuses et muettes, elles envahirent la Souabe et en général toute cette contrée qui constitue actuellement le royaume de Wurtemberg, la partie occidentale de la Bavière^ le diocèse d'Âugsbourg, puis aussi les provinces riveraines du Rhin supérieur, toute la Suisse allemande et la moitié méridionale du grand-duché de Bade. Du douzième siècle jusqu'à la moitié du quinzième, ces petites bractéates furent, dans ces provmces, la seule monnaie courante, et se prolongèrent en Suisse, et dans le pays de Bade surtout, bien plus tard que les vraies bractéates du centre et du nord de TAllemagne.

Les bractéates ne furent pas en usage dans l'ancien duché de Bavière ni dans le diocèse de Ratisbonne ; on y rencontre bien en. grand nombre ces monnaies minces et larges, connues, nous le verrons, sous le nom de demi-bractéates, et qui constituent un premier degré d'acheminement vers la bractéate vraie; mais ce passage définitif ne se fit jamais en Bavière.

Au sortir de l'Allemagne nous retrouvons les bractéates en Bohême dès le début du treizième siècle, puis en Hongrie, mais en fort petit nombre ; enfin, bien plus abondamment en Pologne, en Courlande et dans les pays Scandinaves.

La première impression qu'on éprouve en examinant une de ces grandes et minces bractéates, véritable type de ce curieux genre de monnaie, comme celles, par exemple, frappées vers 1200 à Ërfurt par les archevêques de Mayence, est une impression de surprise. Il est difficile de reconnaître une monnaie dans ces feuilles de métal si légères, si

fragiles et si minces, surlout, du moins, quand on les étudie seules, sans point de repère ou de comparaison.

Aussi n'est-il point étonnant qu'on ait eu longtemps des doutes sur leur véritable nature. Les auteurs du dixhuitième siècle, ceux mêmes des premières années du dix-neuvième, ont consacré de longs paragraphes à prouver que les bractéates étaient bien de vraies monnaies. C'est ainsi que Leuckfeld (1) et Schlegel (2) racontent avec sérieux et force détails qu^on a pris souvent autrefois les bractéates, tantôt pour des revêtements métalliques destinés à recouvrir les boutons de quelque costume sacerdotal, tantôt même pour des hosties (oublies) argentées ; « nummos placentulos^ sive crustula orbicularia existimantes^ quitus sacra utentes eucharistia reficiuntur; » — iipro talibus inargentatis, seu argenti foliis tenuissimis obductis, placentulis (vor versilberte oblaten)^ illos reputavit senator eu jus meminit Leuckfeldius, etc. »

L'ignorance de quelques-uns alla jusqu'à faire prendre aux siècles derniers les bractéates pour des emblèmes magiques ou diaboliques; aussi les détruisait-on avec soin à chaque découverte nouvelle (3). Longtemps aussi les savants et les érudits d'Allemagne, convaincus que ces feuilles de métal à bizarres empreintes constituaient ou des objets sans valeur, ou des énigmes indéchiffrables, ne se donnèrent aucune peine pour les recueillir, et en laissèrent malheureusement jeter au creuset des quantités considérables.

Plus tard, on en vint à soutenir une opinion déjà plus raisonnable, quoique inacceptable aujourd'hui^ et qui fut surtout accréditée au siècle dernier, lorsque le nombre des bractéates connues était encore très-limité, et que l'attention

(i) Antiquitat. nummariae, p. 16.

(2) De Nuuimis abbatum Hersfeldensium , p. 3.

(3) Heineccius^ de Sig^illis^ p. 183.

ne s'était guère arrêtée que sur les plus belles. On crut fermement alors que la plupart des bractéates^ sinon toutes, étaient, non de véritables monnaies ayant cours, mais bien des médailles ou pièces de commémoration d'une espèce particulière [denkmïmzen ou prachtmiinzen, comme disent les Allemands), frappées par des seigneurs, des prélats ou des villes dans certaines circonstances spéciales; c'est ainsi, par exemple, qu'on prenait les belles bractéates des archevêques deMayence, des évêques de Halberstadt et de Mersebourg, principalement celles du travail le plus soigné ou sur lesquelles sont représentées des scènes à deux ou plusieurs personnages, pour des médailles distribuées aux fidèles à l'occasion de tel ou tel événement d'un caractère religieux.

La principale raison qui poussait des savants à admettre cette opinion, et souvent de la manière la plus absolue, était l'extrême admiration que leur inspiraient ces monuments, relativement si beaux, de l'art au moyen âge, et si peu en rapport avec l'idée fausse qu'ils se faisaient en général de cette époque.

Ils ne pouvaient admettre que des pièces si élégantes, rappelant si peu la grossière fabrique de la plupart des deniers, et, par-dessus tout, si incommodes et si fragiles, eussent été véritablement destinées à servir de simple monnaie courante; puis, non contents d'émettre sur ces faits particuliers une opinion à certains points plausible et soutenable, ils s'en allaient généralisant et en arrivaient à mettre ensemble toutes les bractéates, depuis les plus belles jusqu'aux plus ordinaires, à leur enlever à toutes le caractère de monnaies, pour en faire ce qu'ils appelaient des schau ou denkmunzen. Plus tard, lorsque de continuelles découvertes eurent augmenté jusqu'à l'infini le nombre des bractéates connues, lorsqu'on eut sous les yeux les barbares et informes productions des ateliers de Lusace et de Misnie, et surtout les innombrables bractéates, petites

et muettes, frappées au treizième siècle dans le Brandebourg, en Saxe et ailleurs^ il ne fut plus possible d'admettre qu'une si extraordinaire quantité de monnaies laides et grossières eussent été fabriquées, malgré toute leur fragilité et leur apparence bizarre, pour autre chose que pour les besoins d'une circulation journalière. Puis^ lorsqu'on eut établi quelques-unes des séries les plus importantes» on s'aperçut de suite qu'entre les bractéates les plus belles, et celles d'une époque plus moderne, aussi laides que les premières étaient soignées, il existait le plus souvent une échelle de dégradation presque insensible. On vit qu'il n'y avait là qu'une simple question de plus ou moins grande habileté des ouvriers et de décadence de l'art, de plus ou moins grande négligence des prélats et des princes dans la surveillance de leurs ateliers monétaires.

Malgré le silence des documents de l'époque sur l'apparition de cette étrange monnaie, il ne fut plus alors possible d'admettre que tant et tant de milliers de bractéates, que des découvertes toujours nouvelles amènent chaque année à la surface du sol, n'aient été en réalité que des médailles, des pièces de commémoration sans valeur monétaire. Comment accepter, surtout pour des intelligences cultivées, cette notion de médailles, de pièces commémoratives^ si peu en harmonie avec toute l'économie, avec tout l'ensemble du moyen âge, aussi bien du moyen âge allemand que de celui de toute TEurope?

Mader, le seul en Allemagne qui ait étudié avec succès l'histoire générale des bractéates, s'éleva plus que tout autre avec force contre l'absurdité de cette théorie, du moins comme théorie générale. Dans son premier essai sur les bractéates, publié à Prague vers la fin du siècle dernier, il énumère longuement les diverses raisons qui militent contre cette manière de voir. Qu'y a-t-il en effet, répèle-t-il, de plus contraire au moyen âge que cette émission si consi-

dérable de pièces commémoratives ? Connaît-on en Allemagne un seul exemple de médaille à double empreinte, un seul denier commémoratif des douzième ou treizième siècles? El même en admettant ce fait, comment expliquer que les Allemands du moyen âge aient choisi, pour perpétuer le souvenir d'un fait remarquable, justement les plus fragiles de tous les monuments métalliques, et cela sans indication de lieu, sans aucune allusion aux circonstances que ces prétendues médailles étaient destinées à rappeler? Puis encore, il n'est pas rare de découvrir, dans des trouvailles monétaires, des centaines d'exemplaires de la même bractéate. Enfin, parmi les raisons les plus concluantes, on peut citer : l'absence presque absolue, dans beaucoup d'ateliers allemands, de deniers contemporains de l'époque la plus florissante des bractéates; la présence, sur un nombre assez considérable d'entre elles, des mots denarius, moneia, nummusy ou des initiales de ces mots; les découvertes continuelles de moitiés de bractéates régulièrement fractionnées, mêlées aux bractéates entières, et indices très-probables, comme nous le verrons plus tard, qu'il s'agit bien là d'une véritable monnaie courante.

Hàtons-nous de le dire, plus personne, actuellement, ne songe à nier que les bractéates n'aient constitué pendant de longues années le seul numéraire en circulation dans une grande partie de l'Allemagne. Mais il y a quatre-vingts ans, quand écrivait Mader, la question n'avait pas fait d'aussi grands progrès, et, tout en se rangeant de cette opinion, il fait cependant quelques réserves, et s'efforce de concilier les avis contraires, en laissant de côté un certain nombre de bractéates, parmi les plus belles, ou celles qui se distinguent par une disposition extraordinaire, celles, par exemple, qui représentent de véritables scènes à plusieurs personnages, comme le martyre de saint Etienne, sur des bractéates de Halberstadt, celui de saint Laurent, sur des

bractéates de Mersebourg, puis encore certaines scènes d'investiture, de prestation de serment. Mader Fait de ces bractéates une catégorie spéciale qu'il continue à appeler des noms de schaumunzen^ prachtstuken ^ par analogie avec les schauthaler si fréquents par la suite en Allemagne. Il pense qu'il en était de ces bractéates, comme de ces thalers spéciaux frappés par les princes allemands dans des circonstances particulières, en commémoration de leur avènement au trône par exemple. Ces pièces, véritables médailles conimémoratives, n'en étaient pas moins frappées au titre et aux dimensions de la monnaie ordinaire, et conservaient à la fois et leur valeur courante et leur caractère spécial. Selon Mader, il a pu en être de même de quelques bractéacles frappées dans des occasions particulières avec un plus grand soin, et qui sont d'une incontestable beauté ; mais elles n'en avaient pas moins pour cela une valeur légale et de circulation, tout aussi bien que les autres bractéates plus modestes et de fabrication plus vulgaire.

On pourrait encore, d'après lui, ajouter à cette classe quelques bractéacles remarquables par une légende tout à fait inusitée ou extraordinaire ; celle, par exemple, qui se lit sur une bractéate d'Hildesheim : Hildeneseniensis heroum sanctorum chorus.

Il se pourrait, à la rigueur, qu'il y eût un fond de vérité dans les réserves de Mader, et que ces bractéates, quitbrillent par leur étrange beauté et la richesse de leurs types au milieu de la masse de leurs contemporaines, tout en ayant eu une véritable valeur de circulation, aient cependant été frappées dans certaines occasions particulières ; mais, en tout cas, ce ne seraient là que de rares exceptions.

On ne peut se dissimuler que les bractéates, par leur extrême fragilité, souvent par leur grandeur démesurée,

jointe à l'excessive ténuité du flanc, constituaient la monnaie la plus incommode qu'il soit possible de concevoir. Il est vrai qu*à cette époque du moyen âge allemand, le commerce était relativement très-restreint, et que la grande majorité des échanges se traitaient bien plus en nature que par paiement de numéraire. D'autre part, le métal monnayé ne. servait guère que d'appoint, et les paiements plus importants se faisaient plutôt avec de l'argent en barre pesé à la balance. Mais tout ceci n'expliquerait point l'existence d'une monnaie aussi étrange et aussi fragile, si l'on ne savait, comme nous le verrons plus tard, que l'existence légale de chaque bractéate était presque toujours des plus éphémères^ et que chacune d'elles ne vivait guère plus d'un an. Quelle peut donc avoir été l'origine des bractéates? Quelles raisons ou quel enchaînement de circonstances ont pu conduire les Allemands à adopter ce mode d'échange si parfaitement incommode, et à en faire pendant deux siècles un usage presque exclusif dans la moitié de l'Empire germanique ?

Pour répondre à ces questions, qui se posent naturellement dès le début de cette étude, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur l'époque qui précéda immédiatement celle de l'apparition des bractéates, et de parler d'une curieuse classe de monnaies, qui, dans une foule d'endroits, devancèrent de quelques années les premières bractéates.

Tout au commencement du douzième siècle, on frappa, dans un certain nombre d'ateliers monétaires allemands, des deniers à double empreinte, extrêmement minces, deniers auxquels on donne actuellement, à cause de leur analogie avec les bractéactes vraies, le nom fort peu scientifique de demi-bractéates (en allemand halbbracteaten, ou encore doppelbracteaien, doubles bractéates).

Grâce à l'aspect de ces monnaies, à leur diamètre considérable, à leur peu d'épaisseur, grâce enfin à la connais-

sance de l'époque précise de leur apparition, on a été peu h peu amené à les considérer comme constituant le passage de l'ancienne monnaie à double empreinte, du denier carlovingien et de ses successeurs du onzième siècle, à la véritable bractéate de Tépoque des Hohenstaufen. Ces pièces d'argent, fabriquées d'une feuille de métal d'une ténuité extrême, ont été frappées avec deux coins appliqués successivement, mais de telle façon que la seconde empreinte vient faire saillie sur la face opposée et abîmer l'empreinte frappée en premier lieu.

Les demi-bractéates, on le voit, sont essentiellement distinctes des vraies bractéates, par ce fait qu'elles sont frappées sur leurs deux faces ; mais nous allons voir cependant qu'elles s'y rattachent par un lien des plus étroits. Et avant tout, voici comment il faut comprendre leur fabrication : sur la feuille de métal, déjà divisée par un trait léger en compartiments correspondants à la grandeur du coin, l'ouvrier coupait des flancs quadrangulaires dont il abattait les angles pour leur donner le poids voulu, ce qui explique leur forme rarement parfaitement circulaire. On frappait alors ces flancs avec un coin en fer ou en métal gravé peu profondément en creux, en interposant une lame de plomb sous la face opposée ; puis le flanc était retourné, et un nouveau coin appliqué sur cette seconde face déjà abîmée par le contact du plomb et le contre-coup de la première frappe. Cette seconde empreinte ne manquait pas d'abîmer bien davantage encore la première ; aussi les reliefs étaientils toujours des plus indistincts, surtout celui de la dernière face frappée.

On comprend donc combien un mode de fabrication aussi peu intelligent devait nuire à la netteté de l'empreinte, et combien aussi les pièces ainsi frappées sont difflciles à étudier. Les creux et les reliefs s'entremêlent sur chaque face, détruisent les types et rendent les inscriptions indé-

chiffrables. Pour reconstituer un type, pour parvenir à lire les cinq ou six lettres d'une légende, il faut souvent comparer entre elles vingt ou trente de ces pièces fragiles et laides. C'est avec toutes les peines du monde qu'on arrive à démêler ce qui est l'empreinte d'une face d'avec ce qui constitue l'empreinte de la face opposée. Trop souvent même les types des deux faces sont si bien mêlés et embrouillés, que l'imperfection de la fabrication et l'usure du temps aidant, il faut renoncer à déchiffrer un pareil mélange ; aussi le nombre des demi-bractéates incertaines ou douteuses sera-t-il toujours très-considérable.

C'est sous le règne d'Henri V (U06-H25) qu'on place le passage du denier aux demi-bractéates. (V. l'article bractéates des empereurs, pour la discussion de cette date.)

Ces demi-bractéates constituaient une monnaie déplorable ; le public ne parvenait pas à distinguer les types de deux localités différentes. Souvent même, et c'est là une observation curieuse qu'a fournie l'étude attentive des types de l'avers et du revers, la demi-bractéate , au moment où on venait de la frapper, était laissée en place par l'ouvrier qui plaçait par-dessus un nouveau flanc, et, lorsqu'on avait enlevé les deux pièces, il se trouvait que la dernière n'était frappée que d'un seul côté. Très-souvent même la négligence des ouvriers était telle que, pour aller plus vite, toutes * les demi-bractéates d'une série n'étaient frappées que d'un côté, et mises ainsi en circulation, privées parfois de la moitié la plus importante de l'empreinte. Peut-être faut-il voir aussi, dans ce fait, un désir du maître de la monnaie de donner déjà des pièces un peu meilleures en ne les marquant que d'un coin, alors le plus important des deux, et que ne venait point abîmer la gravure du revers. Quoi qu'il en soit, ces demi-bractéates unifaces se rencontrent fréquemment, et ont été prises à tort pour des bractéates, puisque le type véritable et complet comporte deux empreintes.

II est résullé de cette confusion de nombreuses et fâcheuses erreurs de classification.

En face des inconvénients si considérables que présentaient les demi-bracléates, il n'y avait que deux voies à suivre : revenir aux deniers ou passer aux bractéates, et améliorer en m§mc temps Taspecl de la monnaie et son mode de fabrication. En d'autres termes, du moment qu'on en était venu à monnayer avec deux coins appliqués successivement, et sur des lames de métal aussi minces, on s'aperçut bien vite qu'il était, dans ce cas, fort inutile et tout h fait nuisible de frapper les deux côtés du flanc : on en vint donc tout naturellement à la bractéate frappée d'un seul côté, plus économique et bien plus distincte.

Ce passage de la demi-bractéate à la bractéate se fit, en Thuringe et dans toute la Saxe, quelques années seulement après la première apparition des demi-bractéates, dont le règne fut ainsi fort éphémère. Cependant, dans quelques ateliers, leur émission se continua un peu plus longtemps; c'est ainsi qu'à Heiligenstadt, les archevêques de Mayence, et surtout Conrad I, firent frapper des demi-bractéates jusqu'à la fin du douzième siècle, lorsque déjà, dans leur atelier monétaire voisin d'Erfurl, on avait depuis longtemps commencé à fabriquer des bractéates vraies.

Les demi-bractéates furent aussi en usage dans le sud de l'Allemagne, où les premières paraissent avoir été frappées * . à Ratisbonne. Elles se répandirent dans toute la Bavière, à Augsbourg, en Souabe, à Constance, Bâle, Zîirich et sur les bords du Rhin. Mais en Bavière, le flanc de la demibractéate ne fut jamais ausjsi mince qu'à Halberstadt ou Goslar, par exemple. Aussi fut-elle mieux frappée, et ne fut-elle point remplacée par la bractéate, qui ne parut jamais dans le duché de Bavière. Quant aux demi-bractéates de la Suisse allemande, qui persistèrent fort longtemps^ nous verrons plus tard qu'elles ofiTrent des caractères

assez particuliers, et ont probablement été frappées d'après un procédé un peu différent.

Eu résumé, après qu'on se fut bien convaincu des déplorables qualités des demi-bractéates, dans la plupart des ateliers du Nord et de la Saxe, on passa directement aux bractéates; il en fut de même en Souabe et dans la Suisse allemande. Dans d'autres ateliers, au contraire, et surtout dans le Sud, en Bavière, on en revint peu à peu aux anciens deniers à double empreinte, plus petits et plus épais.

L'existence des demi-bractéates nous donne donc, jusqu'à un certain point, la raison d'être des véritables bractéates, qui constituent le principal objet de notre étude ; mais le problème, quoique simplifié, n'en existe pas moins toujours, et est simplement plutôt déplacé que résolu. Il s'agit, en effet, de s3iyo\T pourquoi on passa du denier ancien à la demibractéate, bien plus grande et plus mince.

Mais avant tout, disons quelques mots des opinions anciennes sur l'origine des bractéates. Toutes les théories imaginables ont été créées pour expliquer et cette origine et le passage successif et si rapide de l'ancien denier qui , en 1100, constituait la seule monnaie en circulation, à la bractéate qui le suivit de si près. Les savants allemands se sont perdus en conjectures pour expliquer l'usage de monnaies aussi fragiles et incommodes. Les auteurs du siècle dernier en particulier ont épuisé, sur ce sujet, leur verve et leur imagination. C'est ainsi qu'un certain nombre d'entre eux ont cru trouver le secret de cette origine dans l'imitation de ces bractéates Scandinaves en or, toutes différentes d'usage et de caractères, dont nous avons dit quelques mots au début. Or ces parures, ces ornements des populations nordiques des sixième et septième siècles n'ont véritablement de commun que le nom avec les monnaies allemandes frappées cinq cents ans plus tard, aux

douzième et treizième siècles. Les véritables bractéates, telles que nous les entendons, monnaie de circulation d'un grand peuple, sont nées en Thuringe, au cœur môme de l'Allemagne. On a dit encore que l'influence des croisades avait été pour beaucoup dans l'apparition des bractéates ; on a voulu trouver certains rapports entre elles et les monnaies en or et en argent des empereurs de Byzance et des autres souverains de l'Orient. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que ces relations fréquentes des seigneurs allemands avec les peuples voisins ont pu influer jusqu'à un certain point sur les dispositions des types qu'ils firent figurer sur leurs monnaies, et aussi les entraîner à fabriquer des coins de dimensions plus considérables, à émettre des pièces d'un module plus grand que celui de l'ancien denier carlovingien.

On a invoqué aussi le goût très-répandu à cette époque des ouvrages en argent repoussé ; on a voulu établir un rapprochement entre les bractéates du douzième siècle et certains ouvrages travaillés en feuilles d'argent repoussé, que nous a laissés principalement l'art religieux du moyen âge (couvertures de reliquaires, etc., etc.). Ce rapprochement, pour ceux qui voudraient le maintenir, ne prouve qu'une chose : la communauté de style, les mille points de contact qui se retrouvent toujours entre les objets divers provenant de rindustrie d'une même époque. Et encore ce rapprochement serait-il plus plausible si les bractéates avaient débuté partout et immédiatement par les plus belles, comme par exemple à Quedlinbourg, parcelles de l'abbesse Béatrice II. Mais bien qu'on soit en droit de dire, en général, que plus les bractéates sont d'un âge reculé, plus le travail en est élégant, il ne faut pas oublier cependant que, dans bien des localités, elles ont été précédées, pendant un temps court, il est vrai, par les demi-bractéates, monnaies évidemment trèsvoisines des vraies bractéates, mais qui, tout aussi évidem-

ment, ne se distinguent point par l'élégance et le fini du travail. Bien plus, les belles bractéates de la dernière moitié du douzième siècle ont été, dans quelques endroits (voyez Erfurt et Halberstadt ) , précédées par de véritables bractéates ^ mais bien plus grossièrement fabriquées que celles qui les suivirent presque immédiatement. Ces monnaies plates et minces, d'aspect très-archaïque, réunissent un ensemble de caractères qu'on s'accorde à regarder comme particulier aux toutes anciennes bractéates. Cellesci, comme les demi-bractéates, ne durèrent, il est vrai, dans les ateliers où elles parurent, qu'un temps fort court, et furent vite remplacées par des coins d'une grande beauté. Ce simple fait suffit cependant pour qu'on ne puisse plus voir, dans l'apparition de ces belles bractéates, qu'un simple perfectionnement très-rapide d'une monnaie déjà existante dans certaines localités, et non pas tout à fait l'essor subit et pour ainsi dire merveilleux d*un art nouveau, ou bien encore le résultat de l'imitation d'objets de nature très-différente, succédant subitement à un système tout autre.

11 ne faut donc point chercher de ce côté la raison d'être des bractéates; elles ont eu pour origine, nous l'avons déjà dit, la transformation graduelle, d'abord des deniers anciens en demi-bractéates plus grandes, plus minces et encore frappées sur leurs deux faces, puis de celles-ci, par une marche naturelle, en pièces grandes et minces aussi, bientôt encore plus grandes et plus minces que leurs devancières, mais frappées sur une seule face, et qui constituent les vraies bractéates.

Cette transformation successive a eu elle-même pour origine un penchant de plus en plus marqué à fabriquer des coins de dimensions plus considérables, et nécessitant par conséquent des flancs d'un diamètre plus grand. Quant à ce penchant, il parait avoir été déterminé par un ensemble de

causes générales qui sont peut-être difficiles à apprécier, mais son existence ressort du moins évidemment de la succession de faits que nous venons de passer en revue.

Nous avons déjà dit qu'on a voulu en voir l'origine dans rinfluence des croisades qui mirent en contact le barbare génie allemand avec la civilisation orientale, plus pompeuse et plus riche. Gomme le remarque Mader, immédiatement après le début de ces grandes migrations, on voit se révéler dans les cours si grossières de la féodalité allemande un plus grand luxe, un goût de cérémonies extérieures plus pompeuses, une recherche de plaisirs plus fins et plus élégants. On s'est par suite demandé s'il n'existait pas un certain rapport entre ces faits et cette propension si marquée à frapper des monnaies de dimensions plus considérables, partant à produire des types plus décoratifs et des figures plus visibles que ceux des anciens petits deniers. On avait aussi remarqué que les sceaux de cette époque devenaient rapidement bien plus grands, plus beaux, plus ornés, plus riches en figures et en légendes. Il se peut qu'il en ait élé de même de la monnaie, et qu'on ait éprouvé le besoin d'opérer sur un champ plus vaste, de manière à pouvoir y faire figurer avec plus de majesté et de détails les effigies des seigneurs, des prélats, des saints, et les montrer au public tantôt à cheval, tantôt richement habillés et assis sur des trônes sculptés, de manière aussi à pouvoir mettre mieux en évidence les attributs nombreux et divers, plus tard les emblèmes héraldiques que ces personnages tenaient à la main, ou qui les entouraient, attributs auxquels on attachait une importance de plus en plus considérable, et qu'on n'avait pu faire figurer suffisamment jusque-là sur l'espace restreint du vieux denier. Disons surtout que ce désir de pouvoir reconnaître plus facilement l'empreinte et la légende de la monnaie paraîtra moins étonnant , pour peu qu'on considère avec quelque attention beaucoup de ces deniers

allemands à double empreinte du dixième et du onzième siècles, pour lesquels on s'est souvent servi d'un coin dont les dimensions dépassaient celles du flanc (voyez, par exemple, les deniers des évoques de Paderborn). Il en résulte que la légende a pour la plupart du temps complètement disparu, et que Teffigie même, figurée dans le champ, paraît souvent rognée à ses extrémités.

Peut-être enfin y a-t-il eu, dans cette fabrication de deniers plus minces et plus larges, un désir coupable de dissimuler grossièrement, par une augmentation apparente des dimensions, les altérations du poids, suite de la dépréciation progressive qu'imposait à ces monnaies la cupidité des divers possesseurs d'ateliers.

Nous arrivons à une explication plus ingénieuse de cet agrandissement du coin, entraînant à sa suite l'agrandissement et l'amincissement du flanc. M. Grote y voit simplement et prosaïquement une tentative faite pour faciliter le taillage du flanc de la monnaie. On sait en effet que, dans la dernière moitié du onzième siècle, le numéraire était fort rare en Allemagne. Les besoins du commerce accrus par le mouvement des croisades, la découverte plus abondante de mines d'argent, notamment aux environs de Goslar, augmentèrent, au commencement du douzième siècle, la quantité de numéraire nécessaire pour une pareille circulation. Il fallut aviser à un procédé de monnayage plus facile et plus rapide, et comme on ne savait détacher les flancs du lingot, autrement qu'au moyen de ciseaux, on réalisa évidemment une économie notable en façonnant à coups de marteaux ce lingot, et en le faisant assez mince pour que le «iétacheraent des flancs pût se faire avec une dépense de forces bien moindre. 11 advint donc que, pour épargner du temps et de la peine, on en vint à frapper, quoique toujours au même poids, des deniers de plus en phis minces et par conséquent de plus en plus grands. De même, et en outre

— sodés inconvénients majeurs que les demi-bractéates présentaient déjà par elles-mêmes, des considérations identiques d'économie de temps et de travail durent aussi plus tard contribuer pour leur très-grande part à faire abandonner le monnayage à deux empreintes, pour celui bien plus rapide avec empreinte unique.

M. Grote est donc d'avis que l'origine de l'émission des bractéates, et primitivement des demi-bractéates, fut le désir de faciliter la fabrication de la monnaie; mais il pense que cette amélioration ne consistait nullement, comme on l'a prétendu, dans un procédé nouveau ou plus économique pour la gravure du coin, mais bien plutôt dans un plus rapide détachement des flancs du lingot. Que plus tard, lorsque ces grandes et minces monnaies furent devenues d'un usage général, on se soit attaché, dans un moment où l'art sortait tant soit peu des ténèbres de Tan 1000, à y frapper des empreintes d'un dessin plus riche et plus varié, que Ton ail mis à profit le peu d'épaisseur des flancs pour la fabrication de demi-deniers et de quarts de deniere artificiels, tout cela en découle naturellement; mais considérer ces conséquences très-voisines, quoique cependant subordonnées, comme les raisons principales de cette métamorphose du caractère extérieur de la monnaie, parait à M. Grote une opinion aventurée, et nous sommes de son avis. Selon ce numismatiste si bien au courant de l'économie monétaire allemande au moyen âge, de toutes les opérations nécessaires à la fabrication de la monnaie, celle qui consistait à détacher les flancs était la plus coûteuse et la plus difficile. La fusion du lingot était chose facile, et la frappe se faisait à coups de marteaux répétés, le plus simple et le plus vulgaire de tous les travaux manuels. Mais, pour le morcellement du lingot, il fallait des instruments tranchants bien plus difficiles à fabriquer. Cette opération était si pénible même, qu'on en venait souvent à arracher du lingot,

— sien les tordant avec des pinces, les flancs des deniers d'une épaisseur un peu considérable ; cette coutume paraît avoir été d'un usage assez général dans T Allemagne du nord. Du moment que, par l'apparition des demi-bractéates, on eut surmonté cette difficulté, l'établissement d'un atelier monétaire ne présenta plus ni grandes dépenses, ni grands travaux d'installation; et c'est pour cela précisément que l'immense développement du nombre des ateliers monétaires se fit aux endroits mêmes où le règne des demibractéates, ou plutôt des bractéates qui n'en furent qu'une émanation naturelle, fut le plus florissant.

La vogue en effet était aux pièces de grand module, et le passage des demi-bractéates aux bractéates dut s'effectuer bien simplement et s'imposer presque aux ouvriers monétaires. Que fallait-il faire, nous l'avons déjà dit, pour remédier sur ces flancs si fragiles à l'inconvénient des deux empreintes, s'abtmant réciproquement? Supprimer une des empreintes et n'en conserver qu'une seule qui réunit le type et la légende ; on le fit et la bractéate fut créée.

Ce nouveau denier, ce pfennig uniface, eut à subir luimême presque aussitôt de nombreuses vicissitudes. 11 commença par s'agrandir et s'amincir démesurément. Ses bords d'abord plats et unis, puis son centre lui-même, finirent par se relever et se bomber peu à peu. Enfin, selon chaque contrée, selon chaque époque, la bractéate devint plus épaisse ou plus mince, plus grande ou plus petite, avec tendance de plus en plus marquée, à mesure qu'on se rapprochait de la fin du douzième siècle, à diminuer de toutes manières, poids, grandeur, épaisseur et titre.

Nous devons mentionner encore un fait de même ordre que celui indiqué par M. Grote, et qui peut avoir eu sur la production des bractéates une certaine influence : c'est l'économie dans le nombre des coins, et par conséquent dans les frais de fabrication, économie qui, dans un temps oîi les

plus petits barons cherchaient à s'enrichir en frappant monnaie, n*élait point à négliger.

Ludewig (1), au siècle dernier, s'est longuement étendu sur ce point, et a attribué à cette question spéciale d'économie une importance capitale dans l'apparition des bractéates. Mais il y aurait à ce sujet de grandes réserves à faire. Avant tout, il faut constater que Ludewig a ignoré les demi-bractéates ; il n'aurait pu être si catégorique s'il avait su ce que nous savons aujourd'hui : que les bractéates, dans la plupart des ateliers^ ne succédèrent pas directement aux deniers épais. Il est évident en effet qu'il n'y eut aucune économie réalisée, pour ce qui regarde la dépense des coins dans le passage du denier à la demi-bractéate ; bien au contraire, le nombre des coins gravés étant le même, le travail était plus considérable pour frapper la demi-bractéate que le denier. Pour le denier, en effet, la double empreinte se créait simultanément d'un seul coup de marteau, et la pièce sortait complètement terminée par cette opération unique. Pour la demi-bracléate au contraire, il fallut abandonner ce procédé, et en arriver à la frappe successive avec deux coins appliqués l'un après Tautre. Il n'y eut donc là non-seulement aucune espèce d'économie, mais au contraire une dépense de temps bien plus considérable. Lorsqu'on arrive maintenant à la question devenue secondaire du passade de la demi-bracléate à la bractéate, question qui ne prime plus commedu temps de Ludewig, le point de vue change complètement, et les raisons d'économie invoquées par lui et d'autres numismatistes s'imposent avec une réelle évidence. Il tombe sous le sens que les ouvriers monétaires, frappés déjà des inconvénients si majeurs créés par les détestables et méconnaissables empreintes des demi-bractéates, durent s'apercevoir bien vite qu'en frappant les

(i) Voyez le paragraphe bibliographique à la fin des Considératûms gétiét'ales.

flancs sur une seule face, ils réaliseraient ejn même temps un progrès notable dans Taspect général de la monnaie et une économie considérable dans sa fabrication. En un mot, ils reconnurent l'inutilité absolue de la seconde frappe et Timportance majeure de la double économie qui en résuftait: économie de temps pour les ouvriers chargés de frapper le flanc, puisqu'ils n'avaient plus à pratiquer que la moitié de l'opération ordinaire, économie très-grande de fabrication puisqu'il ne fallait plus qu'un seul coin, économie d'autant plus considérable enfin, que, comme nous le verrons plus tard, presque dans chaque atelier monétaire, à l'époque de la plus active émission des bractéates, les coins étaient modifiés, ou complètement changés chaque année, et souvent même plus fréquemment.

Il ne faut pas s'étonner de l'importance qu'on attache, dans l'étude de la numismatique allemande au moyen âge, à ces questions d'économie qui pourraient parfois sembler puériles au premier abord. On ne doit en effet jamais perdre de vue que les personnages frappant monnaie à cette époque, n'étaient point seulement les empereurs ou les premiers seigneurs du pays , mais bien aussi la foule des barons, obscurs et peu fortunés. En outre, la fabrication de la monnaie, bien loin de constituer comme aujourd'hui un des mille bienfaits de la civilisation, destiné à faciliter les transactions, à répondre aux besoins d'un échange incessant, était au moyen âge à la fois la plus fructueuse et la plus malhonnête des spéculations, et. n'avait qu'un but, emplir la bourse des seigneurs au détriment du peuple indignement pressuré. Ce n'étaient partout que familles de hobereaux qui battaient monnaie; partout où cela devenait possible, s'établissait un atelier monétaire, et ses cupides et grossiers possesseurs n'avaient qu'une idée en tête, réaliser le plus de bénéfices possibles, en faisant la moindre somme de dépenses ; en d'autres termes, frapper le plus possible de

ces bractéates qui leur rapportaient tant, mais en diminuant en même temps autant que possible les frais de maind'œuvre.

Il est évident que dans un temps où les bons ouvriers étaient rares, cette main-d'œuvre était considérable, et devait peser lourdement dans la balance, surtout lorsqu'il s'agissait de monnaies ayant une circulation aussi restreinte que Tétait celle de la plupart des bractéates. Aussi devaiton chercher à la diminuer coûte que coûte et par tous les moyens, même au détriment absolu de la bonne fabrication.

Cette question spéciale d'économie dans le nombre des coins a donc pu jouer un certain rôle dans l'abandon du double monnayage successif de la demi-bractéate, pour le monnayage unique et en un seul temps de la vraie bractéate ; mais, nous l'avons déjà dit, la question d'économie la plus importante, celle qui paraît avoir eu une influence capitale sur la création de la demi-bractéate fut la simplification de l'opération du morcellement du lingot.

Quant à cette opinion ancienne, que la fabrication des bractéates n*a eu d'autre but que de prévenir, pour les deniers ordinaires, une falsification analogue à celle qui produisit les monnaies fourrées de l'antiquité, elle ne repose sur aucune base sérieuse et est tout bonnement absurde. Le moyen âge ignorait cette manière de fabriquer de la fausse monnaie; et du reste, recouvrir de lamelles d'argent un flanc de métal de l'épaisseur d'un denier du onzième ou du douzième siècle, eût été une opération bien trop coûteuse et difficile. Enfin y en admettant que ces monnaies fausses aient existé en assez grand nombre pour expliquer une pareille révolution dans l'art monétaire, et nécessiter la fabrication de pièces assez minces pour dérouter l'habileté des faussaires, ces pièces si répandues seraient venues jusqu'à nous. Nous ne citons cette opinion que pour montrer jusqu'à quel

point ont divagué les auteurs du siècle dernier, à la fois ignorants et tourmentés du désir de tout expliquer.

Nous ne pouvons quitter cette curieuse étude des deux passages successifs du petit denier épais à double empreinte à la demi-bractéate, et de celle-ci à la bractéate vraie, sans mentionner des exceptions curieuses qui constituent des essais de monnayage un peu différent, quoique de même origine. Ces exceptions se retrouvent surtout sur de rares et très-anciennes bractéates d'une abbesse de Nordhausen et sur quelques-unes de celles de Tarchevêque Adalbert de Mayence, frappées à Erfurt. Ces monnaies, qui appartiennent à Tépoque du passage des derai-bractéates aux bractéates véritables, ne sont frappées que d'un seul côté, mais d'une manière si particulière que Mader lui-même a hésité à les placer dans la classe des monnaies à une ou à deux empreintes. En effet, la légende et les accessoires y sont bien figurés en relief sur une des faces; mais le type qui occupe le champ de la monnaie, au lieu d'être aussi en relief, est au contraire figuré en creux sur cette même face.

Ces monnaies constituent de véritables et curieux essais de quelque ouvrier monétaire, cherchant à frapper d'une manière plus sûre et mieux réussie, sur une plaque de métal unie et mince, une double empreinte, avec un seul coin au lieu des deux qu'exigeait la frappe des demi-bractéates, et qui s'abîmaient réciproquement. Il est possible que ce soit un seul et même graveur qui ait essayé, sur les bractéates contemporaines de l'abbesse de Nordhausen et sur celles de l'archevêque de Mayence, de produire avec un seul coin le même résultat qu'avec deux, et de réaliser d'un seul coup une double empreinte plus distincte. Mais ces essais, pour n'avoir pas eu de suite, n'en sont pas m(»ins curieux, comme étude de l'art monétaire au moyen âge et comm^ confirmation des opinions qui prévalent actuelle-

ment sur la véritable origine et les causes de Tapparition des bractéates.

Le mode de fabrication des bractéates a été pendant longtemps un sujet de discussions passionnées. Ludewig, dans son ouvrage publié en i 709, sous le titre de : Einleitung zu dem deutschen Munzwesen minière?* Zeiten, affirme que Ton se servait pour les bractéates de coins en bois, et que ces coins, au lieu d'être taillés en creux comme le sont généralement les coins monétaires. Tétaient au contraire en relief.

D'après lui on frappait donc les bractéates par leur face postérieure, affirmation absurde et que dément Texamen le plus superficiel. Comment admettre en effet que c'est justement la face de la monnaie opposée à la frappe qui présente un degré de perfection et de netteté infiniment plus considérable que celle directement en rapport avec le coin?

Le commentateur de Ludewig, J. Moser, qui publia, en 1759, une nouvelle édition de son ouvrage enrichi de nombreuses notes rectificatives, fait déjà bonne justice de celte assertion comme de celle qui a rapport aux coins en bois. En effet, comment de pareils coins eussent-ils pu résister au travail nécessité parla frappe successive de si nombreuses bractéates? Pour Moser déjà, l'existence de coins métalliques ne fait aucun doute, gravés en creux identiquement comme les coins ordinaires. Des coins gravés en relief, comme ceux dont parle Ludewig, eussent exigé de la part du graveur une bien plus grande habileté, sans compter des dépenses bien trop considérables.

Depuis, de nouvelles découvertes sont venues corroborer l'opinion de Moser, et il parait établi d'une manière indiscutable que les bractéates ont été frappées avec des coins mélalfiques. Quelques-uns de ces coins même ont été conservés dans les archives de certaines villes. Nous citerons entre autres des coins ayant servi à frapper des bractéates

el conservés à Nordhausen, à Greifswald en Poroéranie, à Zurich, à Fribourg en Brisgau, (coin des petites bracléates des comtes de Fribourg), etc.

Les plus anciens de ces coins semblent avoir été en fer; tels sont les deux conservés au cabinet de Dresde ; plus tard, dans le courant du treizième siècle, on se servit plutôt de coins en cuivre dont on possède encore des exemplaires authentiques. Mais Tusage des coins en fer neVen conserva pas moins conjointement, ou du moins on semble y être souvent revenu. C'est ce que démontre entre autres la découverte faite, il y a un certain nombre d'années , aux archives municipales de la ville de Nordhausen, de plusieurs de ces coins appartenant au quatorzième ou même au quinzième siècle.

Voici, selon toutes probabilités, de quelle manière se faisait la fabrication des vraies bractéates. Après avoir fait graver sur le coin l'image de l'empreinte en creux, on plaçait le flanc ou plutôt la lame d'argent sur une enclume recouverte d'un morceau de métal peu résistant, très-probablement du plomb; il en résultait que la face en relief de la bractéate était produite par le contact du coin ; tandis que l'enfoncement de la face opposée était dû à la présence du métal interposé entre l'enclume el la lame d'argent.

Il est évident que la possibilité de frapper monnaie sur des feuilles de métal si minces dut donner un grand développement à la partie artistique de la fabrication. En effet, bien que certaines bractéates aient été, comme nous l'avons dit, frappées avec des coins en fer, il est probable cependant que la plupart le furent avec des coins d'un métal moins dur et plus facile à graver que le fer. Le monnayage de flancs aussi minces ne nécessitant donc plus des coins d'une si grande dureté, les graveurs purent avec moins d'art et de travail fabriquer des coins d'une qualité bien supérieure aux anciens.

Sur les deniers qui précédèrent l'apparition des bractéates, on ne remarque en effet que très-rarement des empreintes en relief, et les effigies sont simplement figurées par leurs contours. Sur les bractéates au contraire, dès leur apparition, les figures sont modelées, les reliefs sont bien plus accusés, le dessin. gagne en beauté et en netteté.

Grâce donc à Tusage rendu possible pour les coins d'un métal moins dur, les difficultés mécaniques du monnayage diminuèrent, et par contre le côté artistique de cette opération put se développer considérablement. Il se peut donc fort bien que le peu d'épaisseur donné aux flancs ait été l'origine fortuite des grands et rapides progrès que fit l'art de la gravure sur les bractéates du douzième siècle comparées aux anciens deniers. Mais, comme le dit parfaitement M. Grote, il y a loin de là à admettre, ainsi qu'on a voulu le faire, que ce fut précisément ce désir de permettre Tembellissement rapide de la gravure, qui fut la première origine de la création de la bractéate.

Nous avons vu que les véritables causes de ce fait numismatique sont d'une nature plus simple, plus vulgaire et d'un cachet moins relevé; et c'est justement pour cela que nous les croyons beaucoup plus vraies, et préférables à celles qui, pour présenter plus de subtilité, n'en sont pas moins en désaccord avec tout ce que nous savons de cette époque rude et positive du moyen âge germanique.

Nous avons exposé notre opinion sur les procédés à l'aide desquels la plupart des numismatistes allemands supposent que furent fabriquées les bractéates. Nous avons parlé entre autres du coin et de la lame de plomb, entre lesquels l'ouvrier plaçait le flanc ou plutôt la mince lame de métal. Dans une note du premier ouvrage de Meyer sur les bractéates suisses, nous trouvons la brève description d'un procédé de frappe qui a pu être employé pour ces bractéates, dont la fabrication était évidemment bien plus

facile. Le coin, solidement fixé dans un billot en bois, était recouvert par la mince feuille de métal destinée à devenir une braptéate, et Ion frappait celle-ci au moyen d'un marteau fait de bois tendre. Un marteau en fer aurait en effet déformé trop vite le coin. Ce procédé particulier se rapproche beaucoup de celui que nous avons décrit pour les grandes bractéates: c'est en somme le même système renverséy et jusqu'ici tout le monde se trouve à peu près d'accord. Mais il s'en faut cependant qu'il n'y ait plus d'obscurité, car les procédés mêmes que nous avons décrits ne reposent que sur des probabilités, et sont bien loin de pouvoir s'appliquer à la fabrication de toutes les variétés de bractéates. C'est ainsi qu'il existe, comme nous le verrons bientôt, toute une série de grandes bractéates appartenant surtout au treizième siècle, et principalement à Tépoque du règne du margrave Henri l'Illustre, de Misnie, bractéates d'un aspect tout particulier, qui, loin d'être plates, comme les plus anciennes, sont fortement concaves, et présentent sur la face portant l'empreinte une convexité correspondante. Cette disposition leur donne l'apparence grossière de petites coupes de métal, apparence que les Allemands ont exprimée par le terme schûsselfôrmig. Cette expression se traduit exactement par notre mot cupulaire, emprunté aux botanistes, faute d'un terme plus usuel. Il est impossible d'expliquer exactement de quelle manière cette concavité si particulière a été produite, mais évidemment ces bractéates n'ont pu être frappées absolument d'après les mêmes procédés que les bractéates plates du douzième siècle; en tous cas elles constituent bien, comme le dit M. Grote, auquel nous empruntons une partie de ces détails, la plus extraordinaire de toutes les monnaies qui aient jamais été employées. Se servait-on pour les fabriquer d'un seul coin, ou bien fallait-il les interposer entre ce coin concave et une forme convexe correspondante, peut-être faite

— iode plomb? Ce procédé parait le plus simple. Mais comment a-t-il été possible d'obtenir cette si grande concavité des coins? Peut-être, dit M. Grote, les façonnait-on avec quelque matière molle, pour les couler ensuite en métal.

Voici, très-brièvement, comment il nous semble qu'on peut concevoir la fabrication de ces monnaies si bombées. Étant donnée une mince feuille de métal posée sur un coin concave fixe, on enfonçait violemment cette feuille sur le coin à Taide d'un appareil quelconque, levier ou mandrin, terminé par une extrémité convexe correspondante à la concavité opposée. Ce mandrin, fait d'une substance résistante, mais moins dure que le métal, de cuir par exemple, forçait le flanc à se mouler sur le coin et s'en coiffait pour ainsi dire. Ou bien encore, on peut renverser le procédé et remplacer le mandrin par le coin de forme concave qu'on poussait violemment à coups de marteau sur la feuille de métal, celle-ci ayant été préalablement appliquée sur le mandrin devenu fixe et toujours terminé par une extrémité convexe. Ces procédés rappellent grossièrement celui qu'on emploie aujourd'hui et au moyen duquel on obtient d'un seul coup les deux empreintes et la tranche.

11 existe des différences extrêmes dans le degré de perfection de la fabrication des bractéates. En général, et après avoir admis un certain nombre de cas peu nombreux dont nous avons parlé au début, et qui constituent le premier essai assez barbare des vraies bractéates, on peut poser en principe qu'ici comme pour tant d'autres parties de l'histoire de la numismatique, plus le style d'une bractéate est élégant et soigné, plus son origine est ancienne.

C'est dans la seconde moitié du douzième siècle, principalement sous la domination des Hohenstaufen, et sous le long règne de Frédéric I, qu'on retrouve les plus belles bractéates; le style en est élégant, quoique empreint de la

roideur du moyen âge; les lettres et les inscriptions sont d'une grande netteté. Les détails des personnages figurés et de leurs costumes guerriers ou sacerdotaux, les ornements ou encadrements architecturaux qui les entourent, sont d'une richesse souvent extrême. Les cercles en relief qui limitent le champ et le séparent de la circonférence, offrent mille variétés de détails et d'ornementation; parfois enfin, le fini merveilleux de l'exécution, la perfection des détails sont poussés à un degré qui excite l'étonnement.

Nous citerons parmi les bractéates les plus intéressantes au point de vue artistique: celles de l'empereur Frédéric 1, sur lesquelles il figure tantôt seul, tantôt à côté de son fils Henri; celles d'Albert l'Ours, margrave de Brandebourg, 1134-1170, et parmi celles-ci surtout, la belle bractéate où le margrave est représenté debout à côté de la margrave Sophie; puis encore celles qu'il a frappées, peut-être comme bailli, à Goslar, et qui le représentent en cotte de mailles superbement travaillée, armé de toutes pièces, tantôt de face, tantôt de profil entre deux tourelles.

Nous citerons encore les belles bractéates de Henri le Lion, duc de Brunswick, 1159-1195; d'Henri V% archevêque de Mayence, 1 1 42-1 1 53 ; de Bernard V% évêque de Hildesheim, 1130-1153; d'Ulrich, évêque de Halberstadt, 1150-1160, en particulier les bractéates représentant la lapidation de saint Etienne, scène où sont figurés jusqu'à cinq personnages; celles d'Héribert r, abbé de Helmstàdt, 1183-1199; de Béatrice II, abbesse de Quedlinbourg, 1139-1166; puis encore les belles bractéates attribuées à Goslar et appartenant plutôt à des seigneurs de Falkenstein et d'Ârnstein, et sur lesquelles figurent tantôt un faucon au repos, tantôt l'aigle éployée.

Peu d'années après la fin du règne du grand Hohenstaufen, disparaît déjà l'ère la plus brillante des bractéates. Durant tout le treizième siècle, tantôt insensiblement et

graduellement, tantôt brusquement et par bonds rapides, leur fabrication devient de plus en plus grossière; les légendes sont d'abord de plus en plus incomplètes, puis de plus en plus indéchiffrables; la plupart sont formées de lettres placées sans ordre à la suite les unes des autres, véritables pseudo-légendes dans le pêle-mêle desquelles il est presque toujours impossible de retrouver la moindre trace d'un sens quelconque. Enfin ces pseudo-légendes mêmes finissent par devenir de plus en plus rares; à la fm du treisième siècle, elles ont presque entièrement disparu, et c'est à peine si, sur la circonférence de la bractéate^ on retrouve encore quelques-unes de ces lettres isolées, de ces initiales qui de plus en plus ont pris la place des inscriptions composées de mots entiers.

Les seigneurs, préoccupés de s'enrichir le plus possible en faisant le moins de dépenses, deviennent de moins en moins difficiles pour le choix de leurs ouvriers, et pour la fabrication de leurs bractéates, qu'ils font frapper toujours plus grossièrement; ou bien ils se contentent d'imiter bien plus grossièrement encore les types les plus en vogue des grands ateliers voisins.

Autant donc, au siècle passé, les bractéates se distinguaient par la beauté de l'exécution, autant elles se font remarquer plus tard par une fabrication vraiment barbare; les types deviennent de plus en plus uniformes; en même temps, il arrive que les bractéates d'une foule d'ateliers différents présentent un extrême degré de ressemblance, et, comme elles sont presque toujours muettes, on comprend les difficultés souvent insurmontables que présente leur classification. Sur les bractéates des seigneurs, figure l'éternelle effigie d'un personnage princier vu de face, efBgie d'un dessin souvent grotesque, toujours barbare. Sur les bractéates des États ecclésiastiques, que ce soient Magdebourg, Hildesheim, Fulde, Helmstâdt, Hersfeld, ou d'autres évêchés et abbayes, appa-

ratt uniformément un prélat assis ou plutôt accroupi de face, reconnaissable à sa mitre, mais le plus souvent type frappant de la profonde décadence de la gravure à celte époque du moyen âge; les yeux sont représentés par de gros points en relief, les épaules et les genoux sont énormes et également saillants, les jambes démesurément petites, les bras maigres ou à peine figurés.

Nulle part cette décadence du type ne se montre d'une manière plus frappante qu'en Misnie et en Lusace. Il faut avoir vu les nombreuses grandes bractéates, presque toujours cupulaires, frappées dans ces deux provinces, principalement sous le règne du margrave Henri l'Illustre {der Erlauchte)^ pour se figurer à quel degré de barbarie était descendu ce qu'on ne peut plus appeler l'art de la fabrication des coins. Des personnages informes et grossiers, des emblèmes héraldiques d'un dessin plus affreux encore, lefGgie du margrave assis de face et entouré de quelques initiales qui constituent la légende, sont figurés, tantôt par quelques traits, tantôt par quelques gros points saillants ou par une série de reliefs qui semblent plutôt résulter d'un soulèvement pariiel et fortuit delà lame de métal, que de l'empreinte d'un coin quelconque. On peut mesurer d'un seul coup d'oeil la chute rapide produite, moins encore par une véritable décadence de l'art, que par la cupidité des seigneurs et l'énorme accroissement du monnayage, accroissement qui aurait augmenté dans de trop grandes proportions les frais de mains-d'œuvre, si on avait voulu soutenir l'ancien éclat des bractéates; il suffit pour cela de comparer les belles monnaies des ateliers d'Erfurt, de Quedlinbourg ou de Halberstadt au douzième siècle, avec ces horribles et informes productions des ateliers de la Misnie et de la Lusace vers la fin du treizième. C'est à peine si sur les bractéates difformes, plissées, bosselées et irrégulières du margrave Henri, de son fils Albert,

de ses contemporains et de ses successeurs, l'œil exercé du connaisseur parvient à distinguer péniblement une forme humaine. Que dire encore, pour ne plus citer qu'un seul exemple, de ces grossières accumulations de ronds et de points qui, sur lesbractéates frappées à Nordhausen, doivent représenter les deux anciennes effigies impériales? Et plus on avance encore, plus la série des bractéates devient misérable, plus la fabrique en est négligée et vulgaire. Partout se répandent ces petites monnaies unifaces et d'un titre déplorable, qui n'ont vraiment plus des bractéates anciennes qu'une vague apparence. En même temps, en effet, que les bractéates diminuent de beauté et deviennent laides et informes, en même temps et graduellement on voit diminuer leurs dimensions, et comme la transformation des bractéates est incessante et se renouvelle presque partout chaque année, chaque année aussi voit diminuer leur valeur intrinsèque.

Au début, la plupart des bractéates furent de grande dimension et d'argent presque pur. Elles représentaient l'ancien denier d'argent; mais ces belles conditions ne se maintinrent pas longtemps, et, dès le commencement du treizième siècle^ les bractéates deviennent rapidement plus petites dans une foule de localités. Ce mouvement de dépréciation est lent d'abord; mais bientôt il s'accentue et se précipite. A la fin du même siècle, les grandes bractéates ont absolument disparu ; et dans bien des provinces, ce fait s'est passé longtemps auparavant. Les grands et beaux pfennigs de l'époque de Frédéric de Hohenstaufen sont remplacés par des bractéates qui représentent toujours la valeur de l'ancien pfennig^ mais dont les dimensions sont amoindries dans des proportions extraordinaires. (Voyez les bractéates à type épiscopal frappées aux treizième et quatorzième siècles à Helmstadt, à Erfurt, à Fulde; voyez surtout les innombrables petites bractéates muettes et uniformes frappées par les margraves de Brandebourg, les princes d'Anhalt,

les ducs de Saxe, et qui succèdent si rapidement, au bout d'un règne ou deux, aux superbes bractéates, de dimensions bien plus grandes, frappées par les premiers princes de ces diverses dynasties, par Albert l'Ours de Brandebourg, par Bernard d'Anhalt et les frères de celui-ci.)

Avec la diminution du diamètre marche naturellement celle du poids, parfois même avec une rapidité extrême. C'est ainsi que les bractéates du petit- (ils d'Albert de Brandebourg, Otton II, pèsent déjà deux fois moins que celles de son grand-père et de son père Otton I". Partout se répète le même fait, et il iaut souvent, en moins d'un demi-siècle, une quantité double ou triple de bractéates d'un même atelier pour parfaire le même poids. — En même temps augmente aussi la dépréciation du titre. Autant les premières bractéates étaient d'argent pur et fin, autant maintenant le cuivre y devient d'un usage plus fréquent, si bien qu'à la fin du quatorzième siècle, les dernières bractéates sont descendues au rang honteux de la plus infime monnaie de billon. Çà et là, comme pour rappeler la mémoire de leur ancienne splendeur, on continue à en frapper de moyenne grandeur ou de pur argent (voy. les freipfennigs d'Erfurt). Mais ce sontlà dépures exceptions, et les bractéates tombées dans le plus complet discrédit se voient progressivement vaincues par l'apparition du gros (grossus) , pièce à double empreinte, dont le règne commença en Bohême avec les premières années du quatorzième siècle, et qui devait rapidement envahir presque tout Tancieu empire des bractéates. Les bractéates vraies cessent alors d'être l'unité monétaire, l'unique valeur numéraire réelle servant à toutes les transactions ; elles disparaissent peu à peu complètement et se transforment en d'innombrables petites monnaies unifaces, monnaies de billon divisionnaires, frappées d'un seul côté en relief, relief qui souvent se reproduit en creux sur la face opposée. On ne saurait pour cela confondre cette foule

obscure avec les bractéates dont elles n'ont qu'une vague apparence, et dont elles sont en réalité absolument distinctes.

11 est nécessaire d'insister sur ce point ; car il arrive souvent que par suite d'un examen superficiel on confonde avec les véritables bractéates ces petites pièces unifaces qui pullulèrent par milliers de variétés en Allemagne aux quinzième, seizième et dix-septième siècles, et auxquelles les numismatistes allemands s'accordent à donner plus particulièrement le nom de hohlpfennige {pfennigs creux). Cette dénomination ne nous parait pas excellente ; elle peut s'appliquer, en effet, à toute espèce de monnaies unifaces, bractéates, ou bractéatiformes , en un mot à toute espèce de monnaies frappées à l'exemple des bractéates.

Pour notre part, nous suivrons la classification de M. Grote, et nous établirons, entre les vraies bractéates et les petites monnaies unifaces dites hohlpfennige^ une grande ligne de division basée sur ce fait capital , que les premières représentaient l'unique unité ou valeur monnayée, le pfennig ou ancien denier, et tout au plus sa division en deux oboles ou hàlblinge, tandis que les holhpfennige sont simplement une monnaie divisionnaire, la plus petite monnaie de billon se rattachant à un système nouveau et tout différent, système ayant le plus souvent le gros ou schilling pour point de départ, et n'ayant débuté qu'à l'époque où ces nouvelles monnaies furent pour la première fois frappées. Cette division, qui parait très-nette au premier abord, et qui est en tous cas la division la plus vraie et la plus intelligente, n'est pas toujours aussi facile à faire dans la pratique. Patfois, en eSei^ce^ holhpfennige divisionnaires dont nous avons parlé, et qui vont succéder dans tous les ateliers allemands aux dernières petites bractéates, ont une telle ressemblance ^vec celles-ci, sont à tel point bractéatiformes, si l'on nous permet cette expression qui rend à merveille notre pensée,

qu'on ne peut s'empêcher de les classer encore parmi les bractéates, bien qu'en vérité elles ne leur appartiennent plus que par leur aspect extérieur et fassent partie d'un système monnétaire nouveau et tout différent.

Nous n'avons point à nous occuper ici de ces innombrables petites monnaies, qui de 1400 à 1700 principalement constituèrent en Allemagne le dernier et triste échelon, non pas des bractéates , car on ne peut appeler de ce nom quelque chose de tout différent, mais bien des monnaies unifaces. On en connaît une foule immense, frappées par une multitude de seigneurs et de villes d'Allemagne concurremment avec les heller^ petites pièces à double empreinte et de dimensions tout aussi réduites et misérables. Ces hohlpfennige qu'on ne peut séparer de l'étude des monnaies à deux faces dont elles ne sont que des fractions, puisque la plupart constituaient le douzième d'un schilling ou gros monnayé, portent en majorité des armoiries ou des emblèmes héraldiques. Leur qualité est très-inférieure et les plus modernes ne sont guère plus composées que de cuivre ou du moins d'un billon du plus bas titre. Appeler du nom de bractéates de pareilles monnaies qui n'ont plus avec elles qu'une ressemblance fortuite et ne possèdent aucun des caractères constitutifs de cette grande classe de monnaies, serait une grosse erreur. Cependant, malgré l'immense différence qui existe entre une belle et grande bractéate d'un archevêque de Mayence du douzième siècle, et un yulgdiire hohlpfennig du seizième ou du dix-septième , il serait fort difficile ou plutôt impossible de régler exactement la limite où s'arrête la véritable bractéate, oii commence le hohlpfennig ^ si l'on ne se reportait aux distinctions capitales que nous avons données au début.

Les auteurs allemands ont longuement discuté sur ce point ; tandis que les uns donnaient indifféremment le nom de bractéates à toutes les variétés de pièces unifaces frappées

en creux d'un côté avec relief du côté opposé, d'autres s'élevaient contre ce procédé antiscientifique, qui consisteà unir sous un même titre des classes de monnaies appartenant à des types, à des systèmes, à des époques absolument différentes, par ce seul motif qu'elles ont un unique caractère commun. Ceux-ci étaient dans le vrai, et nous ne connaissons rien de plus caractéristique et de plus homogène que la grande classe des bractéates frappées aux douzième et treizième siècles, avec continuation dégénérée au quatorzième et jusqu'au commencement du quinzième dans quelques localités.

Cette classe, répétons -le encore une fois, est caractérisée par ce fait que la bractéate ou pfennig constitue l'unique unité monétaire frappée , le denier , base du système d'échange usité dans une grande partie de l'Allemagne pendant plus de deux siècles.

Cependant, nous l'avons dit, on continue souvent à classer dans les collections, à côté des bractéates, un certain nombre de ces monnaies uni faces qui n'en sont plus réellement, mais qui s'en rapprochent par un aspect absolument bracléatiforme. C'est ce que nous avons fait dans la seconde partie de notre ouvrage destinée à l'énumération des principaux types de bractéates. Nous y avons fait figurer un certain nombre de pièces bractéatiformes qu'on est dans l'habitude de désigner encore sous le nom de bractéates, quoiqu'elles soient d'une époque plus moderne.

Nous ne citerons que pour mémoire la définition des hohlpfennige donnée par M. de Kœhne, définition qui nous parait absolument défectueuse, inexacte et antiscientifique. Selon lui les bractéates et les hohlpfennige ^ qui n'ont de commun que l'empreinte uniface et le peu d'épaisseur du flanc, se distingueraient en ceci que sur les bractéates la frappe a.cté assez puissante pour faire paraître sur le revers l'image en creux de l'empreinte , tandis que sur les hohlpfennige ce revers est absolument uni.

Il est difficile de donner des règles précises sur la grandeur et le poids relatifs des bractéates ; rien en effet, nous l'avons dit, n'est plus variable ; on voit leurs dimensions augmenter ou diminuer continuellement suivant l'époque ou le lieu de leur émission.

Nous savons cependant qu'en général les plus grandes l)ractéates sont les plus anciennes et remontent au douzième siècle. Il faut faire ici une distinction entre quelques bractéates, les plus anciennes de toutes, dont le diamètre est généralement moins considérable, quoique déjà bien supérieur à celui des demi-bractéates, et les bractéates beaucoup plus grandes, les plus grandes de toutes, ordinairement plus minces que les précédentes, et qui parurent surtout ^ans la seconde moitié du douzième siècle.

Nous avons dit que la patrie principale de ces grandes l)ractéates si minces dont le diamètre varie entre 35 et 40 juillimètres, est la Thuringe, avec les portions voisines de la Saxe.

Nous citerons au nombre des plus grandes bractéates connues, mesurant 45 et jusqu'à 46 ou 47 millimètres de diamètre I celles du premier landgrave Louis de Thuringe et de ses successeurs, puis celles de Gardolf, évèque de Halberstadt, 1193; de Christian I", archevêque de Mayence, 1164-1183 (bractéates frappées à Erfurten Thu- ! t-inge); d'Eberhard, évèque de Mersebourg, 1171-1200; de

Henri 1*, archevêque de Mayence, 1142-1153 (bractéates frappées aussi à Erfurt) ; de Lupold, archevêque de Mayence, 1200-1208.

j Parmi les bractéates les plus frsigiles et les plus minces,

nous citerons particulièrement celles de certains évêques de Halberstadt, et aussi les grandes bractéates frappées par l'atelier impérial de Nordhausen au type des deux personnages couronnés. Ces pièces étranges sont d'une telle ténuité qu'elles s'envolent au moindre souffle. Les bractéates de la

belle époque sont généralement beaucoup plus épaisses et plus solides (voyez par exemple les belles bractéates de Béatrice II de Quedlinbourg ou des baillis de Goslar).

Plus on avance dans le treizième siècle, plus on voit varier les dimensions des bractéates, non-seulement de viUe à ville, mais même d'année en année dans le ntéme atelier monétaire. Très-souvent les diverses émissions des bractéates d'un même prince présentent les dimensions les plus extraordinairement diverses, surtout quand il s'agit d'un règne un peu long. C'est là une des conséquences des continuelles et brusques variations que les possesseurs d'ateliers faisaient subir à la valeur de leur monnaie.

Les deux types principaux existant en Thuringe et en Misnie au treizième siècle peuvent être représentés : l'un, par les bractéates encore assez grandes et cupulaires connues sous le nom de bractéates de Lusace, ou bien encore par les bractéates de même grandeur de Henri l'Illustre, margrave de Misnie ; l'autre, bien plus petit, par les bractéates nombreuses frappées au type de Saint-Martin d'Erfurt et par leurs innombrables contrefaçons.

En Brandebourg et dans tout le Nord régnaient à cette époque des bractéates bien plus petites encore (voyez les bractéates des margraves de Brandebourg au treizième siècle). Du reste il n'y eut à aucune époque de grandes bractéates dans cette partie de l'Empire.

Dans tout le sud, en Souabe comme dans la Suisse allemande, les bractéates furent également toujours de dimensions très-réduites. Le diamètre des petites bractéates suisses, les plus petites de toutes avec quelques bractéates margraviales de Brandebourg, ne dépasse souvent pas 14 ou 15 millimètres.

Les bractéates sont toujours de forme ronde et sont même généralement très-régulièrement circulaires ; mais il n'est pas étonnant que des monnaies si minces et si fragiles ne

soient bien souvent inégalement dentelées ou frangées sur les bords par les diverses atteintes du temps et de la circulation .

11 fauty à propos de la forme, faire une exception pour une grande quantité de petites bractéates frappées en Suisse et dans les ateliers du pays de Bade. Ces bractéates, grâce au procédé primitif de leur fabrication, afPectent une forme anguleuse ou plutôt irrégulièrement quadrangulaire, bien que l'empreinte du coin soit toujours exactement circulaire (voyez les bractéates de la Suisse allemande).

Des considérations que nous venons d'exposer, il résulte, entre autres, un fait de toute importance : c'est que le -commencement du déclin des bractéates a coïncidé avec la première apparition des gros ou schillings monnayés; à mesure que ceux-ci furent adoptés par un nouvel atelier monétaire, à mesure disparurent aussi les bractéates, cédant la place à la nouvelle unité monétaire et à ses subdivisions bifaces ou unifaces qui constituèrent leur dernière transformation.

Les premiers gros, monnaie d'argent valant douze pfenr nigSf et dont le nom rappelait l'épaisseur bien plus grande que celle des bractéates, furent frappés en Bohème, où depuis longtemps on ne se servait plus qu'avec répugnance de cet incommode et fragile numéraire. Aussi, lorsque le roi Wenceslas II (1278-1305) eut attiré à sa cour des artistes florentins et fait fabriquer par eux les premiers de ces fameux gros de Prague {Pragergroschen)^ type de tous les gros d'Allemagne, cette monnaie nouvelle, si différente des horribles bractéates cupulaires de Lusace, de Misnie et même de Bohême, eut-elle un protnpt et rapide succès» Bientôt les gros de Prague furent suivis des gros de Misnie ^ etc., et frappés en quantités énormes, ainsi que leurs fractions (parvi et autres) par presque tous les ateliers allemands.

On peut donc placer à la fin du treizième siècle^ et plus

exactement au commencement du quatorzième, l'époque du déclin et bientôt de la (in des bractéates considérées comme représentant un système monétaire particulier en usage dans une grande partie de rAUemagne.

Les bractéates allemandes ont été frappées pendant plus de deux cents ans, soit dans les ateliers impériaux, soit encore, pour le compte des empereurs, dans les villes où ils séjournaient, quand bien même il ne s'y trouvait pas d'atelier impérial, soit enfin dans les innombrables ateliers des divers seigneurs ecclésiastiques et séculiers de tout rang.

Jusqu'à la fin du treizième siècle, les villes ne possédèrent point, ou presque point, le droit de frapper monnaie. A cette époque seulement un certain nombre de cités achetèrent définitivement à l'empereur ou aux seigneurs ce droit, qui leur avait souvent déjà appartenu, mais seulement temporairement et par suite de certains accords passés avec les divers possesseurs d'ateliers monétaires. Il en résulte qu'il n'existe qu'un nombre restreint de bractéates municipales. L'immense majorité de celles qu'on regs^de à tort comme telles, parce qu'elles portent des noms de villes, ne sont que des bractéates impériales ou seigneuriales, frappées soit dans les ateliers impériaux établis dans ces villes, soit, au contraire, dans les ateliers qu'y possédaient les seigneurs de l'endroit.

Parmi les bractéates frappées dans les ateliers de l'em'pire, il faut distinguer entre celles qui sont purement impériales et celles qui ont été frappées par des baillis, soit, et le plus souvent, pour les empereurs, soit parfois pour leur propre compte et à leur effigie, en raison de droits résultant d'une autorisation souveraine ou d'une usurpation plus ou moins légitime.

Les types représentés sur les bractéates varient à l'infini,

et l'on ne peut s'étonner de cette prodigieuse diversité quand on songea Tinnombrable quantité d'ateliers dispersés dans' toute TAllemagne pendant la durée du moyen âge, et surtout à ce fait, sur lequel nous retiendrons, que la majorité des possesseurs d'ateliers monétaires modifiaient cha- <}ue année, parfois plus souvent, les types dont ils mar- <[uaient leurs bractéates. Il faut remarquer toutefois, à ce sujet, que chaque année, les types habituels d'un même sei- .^eur ou d'un même atelier ne se modifiaient en général pas complètement; c'étaient plutôt de simples variétés annuelles que des transformations radicales ; le type ordi- :iiaire , par exemple l'effigie du seigneur , restait le même «tans son ensemble; les détails seuls variaient, et tantôt ailors c'étaient des emblèmes différents placés dans la main ^u personnage principal, tantôt des signes divers, des lettres, des initiales figurées dans le champ, tantôt enfin des "variations dans la composition de la légende.

Cette observation tend à diminuer sensiblement le nombre des types réellement différents, et permet de les faire ren- 'lirer dans un certain nombre de séries. Il est possible, en \in mot, de ramener cette immense quantité de bractéates à un nombre plus restreint de types généraux qui reparaissent sans cesse, variés à l'infini dans leurs détails particuliers, mais conservant cependant chacun un caractère d'unité et d'uniformité.

En dehors de ceux-ci, il n'existe guère que des types fort rares ou exclusivement particuliers à tel atelier, à telle famille de seigneurs, et qui, pour cette raison, sont faciles à reconnaître. Nous citerons, par exemple, les sujets à plusieurs personnages, tels que la représentation d'un martyre, comme celui de saint Etienne sur des bractéates de Halber* stadt, et celui de saint Laurent sur des bractéates de Mersebourg.

Le type figuré le plus souvent sur les bractéates, le type

classique, c'est l'image du seigneur, que ce soit l'empereur, l'évèque, l'abbé ou l'abbesse, le landgrave, le margrave, ou bien encore le bailli impérial , le bailli épiscopal, l'avoué défenseur du couvent {advocatu$)j etc., etc.

Sur les bractéates de la belle époque on reconnaît facilement ces divers personnages à leur coiffure, à leur costume, à leurs attributs, aux emblèmes héraldiques qui les accompagnent, et dont l'étude constitue une des plus importantes parties de la science des bractéates. Plus tard, il n'en est plus de même, grâce à la grossièreté de l'empreinte, et il faut souvent alors une très-grande attention pour distinguer sur les bractéates de la décadence l'effigie d'un prélat de celle presque toute semblable d'un seigneur.

Le plus souvent, tous ces personnages sont assis de face, tantôt sur des trônes, très-souvent ornés de tètes d'animaux, tantôt sur le banc seigneurial ou sur le sommet d'une voûte arrondie, tantôt sous la porte tourelée ou sur la muraille de la ville ou du château.

Sur les bractéates plus modernes et plus barbares, les personnages sont encore le plus souvent assis; mais il amve fréquemment que le graveur a négligé de faire figurer le siège, et c'est dans une posture bizarre, à moitié accroupis, à moitié assis, que sont représentés les seigneurs et les prélats du treizième siècle.

Très-souvent aussi ces hauts personnages sont figurés debout, en longs vêtements ecclésiastiques, ou bien couverts d'une armure ou d'une cotte de mailles. Armés de pied en cap, enveloppés du manteau, ils ressemblent à ces immobiles et froides statues du moyen âge, couchées sur les dalles des tombeaux et les pavés des vieilles églises.

D'autres fois encore ils sont à cheval, surtout l'empereur et les landgraves, quelquefois même l'archevêque ou l'énéque. L'allure du coursier est en général noble et lente ; rarement le galop remplace la marche, plus majestueuse;

rarement aussi la lance portant la bannière, et le bouclier quittent dans les mains du cavalier la position verticale pour celles, moins classiques, de l'attaque ou de la dé* fense.

Sur de nombreuses bractéates, souvent d'un diamètre inférieur, les hauts personnages ne sont figurés qu'à micorps. Enfin, sur les plus petites, une simple tête couronnée ou mitrée représente le prince ou le prélat.

Chaque personnage est figuré avec les divers attributs qui caractérisent sa puissance. L'empereur tient de préférence ses insignes habituels, l'épée, le sceptre fleurdelisé ou le globe de l'empire, simple ou double. Souvent, et particulièrement lorsqu'il figure à cheval, il est armé de la bannière et du bouclier triangulaire du douzième siècle. Jamais il ne porte le casque ou le heaume, mais bien toujours la couronne, et, lorsqu'il figure sans elle, il s'agit ordinairement d'une bractéate frappée non pas directement par l'empereur, mais par un de ses baillis. Sur les plus grossières bractéates de l'atelier impérial de Nordhausen on rétrouve encore la couronne. Mais il ne faut pas pour cela tenir pour bractéates impériales toutes celles oîi figure un seigneur couronné. Nous le verrons plus tard, et nous aurons l'occasion de le répéter sans cesse, jamais on n'imita plus les monnaies du voisin, et principalement celles d'un voisin puissant et riche, que dans l'ère troublée du moyen âge allemand, en plein règne des bractéates. Or, le peuple ignorant et grossier reconnaissait à la couronne la monnaie des empereurs, et c'en était assez pour que les mille petits seigneurs, possédant un atelier, eussent intérêt h faire figurer ce signe respecté sur leur mauvaise monnaie, qui sans cela eût été partout refusée. Ils y faisaient, en conséquence, paraître leur effigie couronnée; et c'est ainsi qu'on explique la présence d'un seigneur couronné sur beaucoup de bractéates de petits barons thuringiens. Le

peuple, voyant la couronne, croyait avoir affaire à des bractéates sortant d'ateliers impériaux, et les acceptait avec moins de défiance.

On retrouve la couronne sur les bractéates des comtes de Kefernburg, de Beichlingen, de Schwarzbourg , sur celles des seigneurs de Schlotheim, de Querfurt, d'Hakeborn, etc. Beaucoup de ces bractéates au type du seigneur couronné, et qui ne sont nullement impériales, sont et resteront toujours probablement indéterminées.

Les prélats, archevêques et évéques, coiffés de la mitre haute ou basse, à simple ou double pointe, recouvrant parfois une abondante chevelure bouclée, d'autres fois coiffés d'une sorte de calotte, ou bien d'une mitre ronde, la plus ancienne de toutes, se font généralement reconnaître en outre, à leur costume ecclésiastique, au pallium, au livre des évangiles (volumen) qu'ils élèvent d'une main, tandis que l'autre tient la crosse, la palme, le rameau, la clé ou la longue croix d'église, une tourelle, quelquefois une bannière ou de petits drapeaux, parfois même l'épée, signe de la puissance temporelle, et qu'il n'est pas étonnant de trouver dans la main de ces belliqueux prélats.

Sur une foule de bractéates épiscopales, la mitre disparait (voyez, par exemple, les bractéates des évêques de Meissen), et le prélat figure la tète nue, avec la chevelure bouclée, simplement représentée sur les bractéates de la décadence par une série de points ou de petites courbes; il est parfois bien difficile alors de distinguer Teffigie du prélat de celle d'un seigneur. La crosse, qui paraît presque toujours, est le meilleur indice du caractère épiscopal ; il en est de même de la croix; cependant celle-ci figure souvent entre les mains de seigneurs non revêtus d'un caractère religieux, ei la crosse elle-même, cet emblème essentiellement épiscopal, peut apparaître sur -des bractéates seigneuriales; tantôt alors elle a été placée sur la bractéate pour indiquer au

public qu'en vertu de tel ou tel accord la bractéate a également cours dans les États du prélat voisin ; tantôt elle n'y est figurée que dans le but peu avouable et si fréquent de tromper le public sur la véritable origine de la monnaie, et de faire passer celle-ci pour le produit de quelque atelier ecclésiastique en renom.

Parfois encore des effigies ecclésiastiques paraissent sur des bractéates purement municipales, frappées par des villes dont les bourgeois ont affermé à Tévêque son atelier monétaire pour un temps donné, et sous condition de faire figurer sur leurs bractéates l'image épiscopale.

L'abbé parait souvent tète nue, mais bien souvent aussi il porte la mitre et tous les attributs épiscopaux ; parfois, en effet, les abbés obtenaient le privilège de porter une partie du costume de Tévêque, l'anneau, la crosse et la mitre, et prenaient alors, on le sait, le nom à'abbates mitrati, abbés mitres. N'était la légende ABBAS, qui reparaît fréquemmeaty il serait difficile, dans ces cas, par Texamen seul du type, du costume, de la coiffure et des attributs, de reconnaître d'emblée un évêque ou un archevêque d'un simple abbé.

Du reste, il est nécessaire de rappeler ici combien, à l'époque dont nous parlons, les ouvriers monétaires se-souciaient peu de reproduire exactement les divers attributs, les divers costumes auxquels la science héraldique a attaché tant d'importance. Ignorants et grossiers, ils désignaient au moyen de la mitre ou de la crosse un personnage épiscopal, sans guère se soucier de distinguer l'archevêque de l'évéque, et celui-ci de l'abbé. Il en était de même des légendes, sur lesquelles l'archevêque est indifféremment nommé évêque. Il faut donc se garder de bâtir de trop savantes théories sur le caractère de ces effigies innombrables qui paraissent sur les bractéates ecclésiastiques.

Les abbesses se distinguent par le voile enveloppant la

tête et se rejoignant sous le menton ou sur la poitrine; il faut se garder de le confondre par un examen superficiel avec le nimbe, qui lui ressemble quelque peu. Les abbesses, presque toujours assises, portent dans la main les divers attributs ecclésiastiques ou de la souveraineté.

Parmi la foule des divers seigneurs dont on connaît des bractéatesy nous voyons, après les empereurs, d'abord les puissants landgraves, ducs et margraves, puis leurs voisins plus modestes, les comtes, les seigneurs, les barons de tout rang. A ceux-ci, nous l'avons dit, il faut ajouter encore les baillis impériaux {voigte)^ qui représentaient dans les villes l'autorité de Tempereur; enfin les avoués {schutz ou schirm-voigte j défenseurs), choisis comme protecteurs par les couvents, et en général parmi les plus puissants seigneurs de la province. D'autres baillis, d'un rang moins élevé, n'étaient que les représentants de l'évèque ou du couvent, et gouvernaient en leur nom dans une ville généralement éloignée du reste de leurs possessions. Ils y frappaient monnaie, tantôt à l'efBgie de l'abbé ou de l'abbesse, tantôt à la leur; souvent enfin ils y figuraient à côté de leur suzerain ecclésiastique. Cette dignité de baillis se maintenait fréquemment pendant une longue série d'années dans une même famille seigneuriale; tels étaient, par exemple, les seigneurs de la famille de Reuss, qui étaient de père en fils baillis à Géra, pour les abbesses de Quedlinbourg.

Les baillis impériaux frappaient aussi, nous l'avons dit, monnaie à leur effigie ou à celle de l'empereur; parfois aussi ils paraissent à côté de lui sur leurs bractéates, ou bien encore à côté du seigneur ecclésiastique dont ils partageaient l'autorité.

Enfin, l'on connaît aussi des bractéates de quelques burgraves {burg-graf, comte du château), qui relevaient en général directement de l'empereur et qui souvent, comme

par exemple ceux de la ville de Meissen, avaient un atelier jmonétaire à côté de celui des évèques.

Tous ces seigneurs, depuis le landgrave de Thuringe ou Je margrave de Brandebourg, jusqu'à l'obscur seigneur de Targula ou de Hakeborn, sont figurés sur leurs bracléates tantôt à cheval, tantôt assis ou debout, enfin dans toutes les diverses attitudes dont nous avons déjà parlé. Très-souvent ils portent le heaume conique du douzième siècle, ou parfois un heaume plus bas, plus arrondi et embrassant plus exactement la tête.

Les landgraves, presque toujours figurés à cheval, portent souvent une sorte de chapeau orné de plumes. D'autres seigneurs sont coiffés d'un bonnet de comte {{grafmùtzé) ^ affectant une forme basse et rectangulaire; enfin souvent ils paraissent la tète enveloppée d'une coiffure étroite et serrée, espèce de cape en tissu souple qui retombe sur le cou en recouvrant les oreilles, et figurant de chaque côté au-devant d'elles une sorte de pli où de bord relevé. Gomme nous l'avons déjà dit, les seigneurs portent fréquemment et par suite d'une imitation frauduleuse, la couronne impériale plus ou.moins altérée dans sa forme. Enfin, sur le plus grand nombre de leurs bractéates, surtout sur celles de la décadence, ils paraissent la tète nue, et tantôt alors ils portent la chevelure touffue, bouclée, relevée, parfois hérissée, tantôt et plus souvent retombant en longues boucles sur les épaules de chaque côté de la tête.

Sur quelques rares bractéates, sur deux bractéates de Jakza de Kôpnik en particulier, le seigneur est figuré avec une longue barbe ; mais dans l'immense majorité des cas on n'en voit aucune espèce de traces.

Lorsqu'ils sont à cheval, ou debout, les seigneurs portent la robe seigneuriale, et plus souvent l'armure, la cotte de mailles, le grand manteau de guerre. Rien de plus riche parfois que les détails de leur costume, du moins sur les

bractéates de la belle époque, par exemple sur celles des premiers margraves de Brandebourg et sur celles de Bernard d*Anhalt ou de ses frères; chaque anneau de la cotte de mailles, chaque pli du manteau, chaque trait de la fourrure de vair dont il est doublé, sont figurés avec un soin minutieux.

Lorsqu'ils paraissent assis, les seigneurs sont le plus souvent enveloppés de la robe à larges manches et à plis étoffés. Trop souvent, malheureusement, l'effigie qui les représente assis ou debout est si grossière, qu'on peut à peine reconnaître les traces quelconques d'un costume sur cette figure humaine, dont la chevelure et les traits du visage, les épaules et les genoux ne sont plus marqués que par une série de gros points globuleux.

Tous ces personnages sont figurés de face; rien n'est plus rare, du moins sur les véritables bractéates, qu'une effigie de profil (voyez entre autres quelques bractéates de Jakza de Kôpnik, et celles des abbesses de Nordhausen). Sur la foule des bractéates où figure un cavalier passant, la tête de celui-ci est toujours figurée de face. Il en est de même de la plupart des grandes bractéates épiscopales, par exemple, celles des archevêques de Mayence, sur lesquelles on voit un prélat ou bien un saint en prière, et le buste tourné vers un des côtés de la circonférence; presque toujours alors sa tète parait aussi de face.

Les seigneurs portent à la main une foule immense d'emblèmes différents. Ceux qui se reproduisent le plus fréquemment sont les divers insignes de la guerre et du commandement, l'épée large et droite, le sceptre fleurdelisé, la bannière, le bouclier du douzième siècle, allongé et terminé en pointe inférieurement, tantôt uni ou parsemé de dessins de fantaisie, tantôt portant les armes du seigneur, l'aigle, le lion, la bande, la fasce, etc. Parfois le seigneur assis tient de chaque main un écu à ses armes, ou bien, par

vue disposition plus simple et primitive^ il élève de chaque snain Temblème même qui représente ces armes, une aigle, min faucon, un massacre de cerf, un rencontre de bœuf, cine fleur, une roue, des forces de tondeur, etc., «te.

On voit encore dans les mains des seigneurs une foule ^'emblèmes différents, rameaux fleuris ou couverts de feuillages, armes diverses, tourelles, fleurs de lis, etc., etc. Bien ^^uvent, ces objets si variés qui paraissent sur des brac- Aéates de types absolument pareils et appartenant au même seigneur, ne sont que des signes destinés à marquer les di- ^werses émissions annuelles d'une même série de bractéates. Généralement l'épée est portée droite à main tendue ou min peu obliquement sur l'épaule; un certain nombre de* igneurs sont cependant figurés tenant l'épée, et parfois le ceptre, posés transversalement sur les genoux. Cette derière disposition parait être en rapport avec les dignités de X)ailli ou d'avoué.

La plus grande partie des bractéates à effigies ecclésiastiques ou seigneuriales ne portent qu'une seule flgure prinipale. Plus rarement, et sur les plus grandes surtout, on oit figurer deux et jusqu'à trois personnages. Le plus souent alors ces bractéates représentent l'évêque à côté de 'empereur ou aux pieds d'un saint qui le bénit, et vers lequel il élève des mains suppliantes. D'autres fois l'évêque est lacé à côté du bailli qui lui jure fidélité. D'autres fois ence sont les effigies de deux souverains régnant conjoin* •:ement , comme sur les bractéates des margraves de Brandebourg ou sur celles de Frédéric I*' et de son fils. Dans c^ertains cas, c'est un prélat ayant à ses côtés les effigies à ] mi-corps de deux prêtres ou de deux personnages ecclésiastiques, effigies remplacées par celles de deux écuyers, de > deux soldats ou de deux fonctionnaires quelconques, lors- ' qu'il s'agit d'un seigneur ou de l'empereur et non d'un prélat . Les scènes représentant un personnage prêtant serment de

fidélité à l'empereur ou à 8on suzerain ecclésiastique ou civil, sont aussi très-fréquentes. Enfin sur de rares bractéates ecclésiastiques sont figurés deux prélats voisins, qui, par suite de quelque accord, paraissent avoir frappé monnaie en commun.

Les bractéates sur lesquelles sont figurés plus de trois personnages sont de remarquables exceptions, qui représentent en général le martyre du saint protecteur de la ville ou de Tévèché. (Voyez Halberstadl et Mersebourg.)

Ce saint patron figure aussi, très-fréquemment, sur les bractéates, tantôt debout, tantôt assis auprès de Févêque agenouillé ou également assis, tantôt seul, agenouillé et ' priant, ou bénissant. C'est ainsi qu'il reparaît à Tinfini sur les bractéates ecclésiastiques de Halberstadt dans cette attitude d'oraison. Sur les pluà grandes, il figure seul ou à côté de Tévêque debout; sur celles de moindres dimensions, il n'est vu qu'à mi-corps; souvent enfin sa tête seule apparaît, toujours reconnaissable au nimbe sacré qui l'environne. Celui-ci est un attribut obligé et constant; c'est à peine s'il manque quelquefois, grâce à la négligence des graveurs. (Voyez, à l'article Halle, les bractéates de saint Maurice, patron de l'archevêché de Magdebourg.)

Les saints portent à la main la palme du martyre, le calice, la croix, le livre des Evangiles, une église en miniature. Parfois ils sont revêtus d'ornements épiscopaux (voyez saint Martin àErfurt); ou bien encore, lorsquHl s'agit par exemple de saint Maurice, le saint figure au contraire avec le costume guerrier, le heaume, la cotte de mailles, l'épée, le bouclier et la bannière.

Souvent^ au-dessus du saint et du prélat agenouillé à ses pieds, apparaît une main divine et bénissante sortant des nuages; parfois même on aperçoit la colombe céleste.

Les saints le plus souvent figurés sur les bractéates sont saint Maurice à Magdebourg, saint Laurent à Mersebourg^

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saint Etienne à Halberstadt, saint Martin sur les innombrables bractéates des archevêques de Mayence frappées à Erfurt, saint Pierre à Saalfeld, saint Jean à Breslau, saint Félix à Zurich^ les saints Simon et Jude sur les mille bractéates de Goslar.

Sur une foule de bractéates, surtout sur les plus grandes, les évèques, les saints, les divers personnages princiers sont entourés, supportés, accostés, surmontés, encadrés par une quantité d'ornementsdivers,figurantune architecture souvent élégante, toujours plus ou moins fantaisiste, mais dont les éléments principaux sont des arcs multiples d'une incroyable variété, des voûtes crénelées, des balustrades sculptées, des murailles ou des portes de villes ou de châteaux, d'innombrables tourelles, des édifices religieux en miniature, etc.

La tourelle crénelée ou à toit aigu, la tour d'église à coupole ou terminée par un haut clocher, sont, avec la porte et l'arcade ou la voûte, les ornements presque obligés de toute belle et grande bractéate. Souvent les tours, généralement au nombre de deux, s'élèvent de chaque côté sur des supports latéraux, sortes de consoles décoratives, et viennent soutenir une arcade simple, double ou triple qui les unit 6n passant par-dessus la tète du personnage principal. Des croix, des fleurs de lis, des flèches aiguës, des créneaux, des globes surmontent toutes ces tourelles, toutes ces portes, toutes ces murailles.

Les encadrements architecturaux varient de mille manières : ils varient dans la forme générale, et dans les mille détails de rornementation. Cette forme générale est tantôt celle d'une losange plus ou moins correcte, tantôt et fort souvent une combinaison gracieuse de courbes et d'angles aigus encadrant de toutes parts la flgure centrale.

Cette même architecture municipale ou féodale, ces églises, ces châteaux, ces portes de villes reparaissent fréquemment^ mais seules et toujours alors avec une certaine

intention héraldique, sur des bractéates de dimensions généralement peu considérables. Sur les petites bractéates d'une foule de villes, principalement du midi de TÂllemagne, que ces bractéates soient vraiment municipales, ou simplement seigneuriales^ on voit apparaître le type, si fréquent au moyen âge, de la porte de la cité surmontée de créneaux et de tourelles. Souvent ce type uniforme et muet laisse planer un doute complet sur la véritable patrie de la bractéate; quelquefois, au contraire, des lettres initiales, des emblèmes accessoires spéciaux viennent ici^ comme pour tant d'autres monnaies du même genre, soulever le voile obscur qui cache leur origine réelle.

Une grande église, ornée de clochers et de coupoles, iSgure sur beaucoup de bractéates épiscopales ou abbatiales; la porte d'un château ou bien de grandes tours crénelées, sur une foule de bractéates seigneuriales.

Au treizième siècle, on voit apparaître bien plus fréquemment sur les bractéates les attributs et les emblèmes féodauxy rares ou inconnus au douzième, soit figurés dans un écusson, soit plus ordinairement isolés dans le champ de la pièce : c'est ainsi qu'on voit sur d'innombrables bractéates le lion, Taigle, le faucon, le bœuf, l'agneau pascal, des poissons, des oiseaux divers, le cerf, le griffon, le dragon, les cornes de cerf, le rencontre de bœuf, la croix et ses mille variétés, la crosse d'évêque, la couronne, la roue, le casque, le cimier, la fleur de lis, la mitre, des initiales, mille autres emblèmes ou attributs dont la connaissance facilite singulièrement le classement et l'étude de tant de monnaies si souvent muettes.

C'est ici surtout que la science héraldique peut offrir à la numismatique un puissant secours et faciliter singulièrement une tâche ardue. Mais il faut pour cela qu'on ne perde jamais de vue un point important, dont nous avons déjà parlé, et qui consiste à ne pas attacher une importance exa-

gérée à une foule d'emblèmes figurés sur les bractéates, comme du reste sur toutes les monnaies de cette époque du moyen âge allemand, emblèmes rappelant bien moins les armes d'une famille ou d'une ville, que les efforts d'imagination des ouvriers monétaires chargés de varier à l'infîni les types de chaque nouvelle émission.

Sur les bractéates plus modernes, sur celles du treizième siècle principalement, on rencontre très-souvent une disposition particulière, consistant dans la répétition exacte, sur le côté gauche et sur le côté droit du champ, d'un type absolument identique ; tantôt alors, ce sont deux personnages de face, comme à Nordhausen, tantôt deux têtes de face comme à Goslar, tantôt deux emblèmes quelconques, deux tours, deux tiges de fleur, deux épées, etc. Les deux figures jumelles sont souvent séparées par une barre verticale ou la tige d'une longue croix, par lesquelles l'ouvrier semble avoir voulu marquer encore davantage la division des deux portions de la monnaie. Cette disposition est curieuse et intéressante en ce qu'elle paraît intimement liée à un fait dont nous reparlerons encore plus loin, la présence presque constante dans les découvertes de bractéates de cette époque, de moitiés égales de ces bractéates, sectionnées nettement par un instrument tranchant, et le plus souvent selon le diamètre vertical de la monnaie.

L'existence de ces fragments parait indiquer, d'une manière irréfutable, l'habitude répandue dans le peuple à cette époque de parfaire les paiements, de se faire en un mot de la monnaie d'appoint, en sectionnant en deux, en quatre portions égales les bractéates d'une valeur intrinsèque trop considérable pour les besoins du petit commerce.

La plupart du temps, on retrouve lès bractéates sectionnées simplement par le milieu, mais quelquefois cependant on en retrouve des quarts ou même des fractions encore

plus petites ; et ce qui démontre qu'il s'agit bien là de coupures anciennes et intentionnelles, c'est d'abord la trace fort nette d'une section faite à l'aide d'un instrument métallique; mais souvent aussi la présence de l'oxyde qui recouvre tout aussi bien la tranche de la coupure que le reste de la surface de la monnaie.

N'est-il pas naturel de conclure de ces faits que cette disposition de deux figures jumelles, telles que nous venons de la décrire, a été créée ou du moins perfectionnée en vue de faciliter cet étrange et primitif mode d'échange? Mais, nous le répétons, nous ne parlons ici que de faits particuliers; il n'y a encore là rien de général, et la disposition sur laquelle nous avons insisté se retrouve sur des bractéates que l'on n'a jamais encore trouvées sectionnées.

Les légendes que l'on retrouve sur une grande quantité de bractéates allemandes, principalement sur les plus belles et les plus anciennes, sont toujours écrites en latin, et, comme sur les autres monnaies de cette époque, on n'y retrouve aucune trace de la langue allemande.

Parmi les exceptions excessivement rares, nous citerons les célèbres bractéates de Jakza, sur lesquelles figure le mot slave Ces, Knes (czar) ; nous ajouterons que sur beaucoup de bractéates, frappées surtout par les rois de Pologne, en Pologne et en Silésie, province actuellement allemande, se trouvent des légendes en caractères juifs.

En dehors de ces exceptions, on ne trouve que des légendes latines sur les bractéates. Les noms propres les plus réfractaires, de l'origine germanique la plus pure, y sont latinisés de la manière la plus radicale et la plus barbare. Sur les bractéates du douzième siècle surtout, les légendes sont généralement faciles à lire^ presque complètes, et faites de lettres bien formées et régulièrement disposées* Nous donnerons comme exemple les légendes qu'on

lit sur les grandes bractéatcs frappées à Erfurl , en Thuringe, par les archevêques de Mayence.

« HEINRICH • « • €RPESFORDl- (Henri, archevêque, de 1142 à U53).

ib flBRNOLDVS 9SRHfl[ieCPISC (Arnold, archevêque, do 1153 à 1160).

* CRIST2tNVS D€l ORiKCiaïf CPISCOPVSI (Christian, archevêque, de 1160 à 1164, puis de 1183-1200).

« CONROSDVS • aRRCHEPS ' Ma5!C^ONT (Conrad, archevêque de Mayence).

Telles sont encore les légendes figurées sur les bractéales des abbés de Pégau, de certains évêques de Halbersladt, de Wichmann, archevêque de Magdebourg, des abbés de Helmstâdt, sur plusieurs grandes bractéates impériales, sur celles des ducs de Brunswick, des premiers princes de la maison d'Ascanie (Brandebourg et Anhalt). Mais il faut se défier, disons-le de suite, des bractéates à légendes trop belles, trop correctes et trop complètes. Beaucoup de celles-ci, en effet, appartenant à la plus belle époque, et portant des inscriptions aussi complètes et détaillées que possible, où sont énumérés les noms et les titres d'une foule ' de princes et prélats, ont été décrites au commencement du siècle dernier par Seelànder, puis encore au commencement de celui-ci, par Becker. Malheureusement, nous le verrons plus tard , la grande majorité sont des pièces fausses, fabriquées principalement et peut-être presque exclusivement par Seelànder lui-même, aussi habile graveur que savant peu scrupuleux. Une des principales ambitions de cet érudit peu estimable fut, pour arriver à des déterminations plus précises ou même toutes nouvelles, de compléter, de corriger et d'allonger les légendes souvent écourlées et fautives des bractéates qu'il prenait pour modèles. En effet, même parmi les légendes authentiques les plus

ti*

correctes, telles que celles que nous donnons plus haut, on retrouve toujours de nombreuses imperfections! des abré-^ \ialions fautives , des lettres supprimées, plus souvent encore mal placées, d'autres fois simplement retournées.

Ces erreurs nombreuses, et en général bien plus flagrantes, constituent une des principales particularités et une des plus grandes difficultés de l'étude des bractéates. Plus on avance dans cette étude, plus on est frappé de l'absence presque complète de légendes exactes. Il faut le dire de suite, une immense quantité d'entre elles sont absolument illisibles, non pas que les lettres soient mal formées ou effacées, ce qui, du reste, arrive assez souvent, mais simplement parce que ces mêmes lettres sont placées à la suite les unes des autres dans le désordre le plus incroyable, et sans que l'observation la plus attentive puisse démêler dans ces pseudo-légendes énigmatiques, vrais rébus du moyen âge, la moindre trace d'un mot, d'une seule syllabe, qui puisse mettre sur la voie. Parfois, à force d'habitude et d'attention, en déplaçant une ou plusieurs lettres, en en supprimant d'autres, en en retournant d'autres encore pU** cées à rebours ou sens dessus dessous, on arrive à saisir uno * lueur ou à reconstituer un sens.

Voici, par exemple , la succession de légendes plus ou moins correctes, qu'on retrouve sur les bractéates d'En* gelhart, évêque de Naumbourg-Zeitz.

€Ne I LaS^HRT - EPISCOPVS.

INe€LLVRDV8-€P3--€.

INeeiLLASDVe • €PD-€. .

EN6ll.9ftH-RDCPC.

CICCHEN6I.

€He€-LH2BR.

€H6€-IHfl&R.

€M6V-INV(R), etc., etc.

On voit que sans Tétude attentive des modifications successives subies par cette légende, prise entre mille, il serait bien difficile de retrouver dans ses plus incorrectes métamorphoses, une trace suffisante des noms d'Ëngelhard ou de Zeitz, et nous n'avons donné ici qu'un exemple de moyenne difficulté, où, avec quelque attention, il est facile de remonter au nom véritable. Mais que dire de ces légendes sur lesquelles on ne retrouve plus trace de mots, ni même .de syllabes, composées de lettres qui se suivent dans un désordre absolu, et où jamais Tétude la plus soutenue ne pourra faire pénétrer la moindre lumière?

Dans d'autres cas, une, deux ou plusieurs lettres sont répétées l'une à côté de l'autre tout autour de la bractéate, sans qu'on puisse le. plus souvent saisir le sens de cetlc bizarre succession ; il semble vraiment alors que des ouvriers ignorants ou facétieux n'aient cherché, en cet assemblage de lettres, à produire autre chose qu'un casse-tête pour les générations futures, ou bien une sorte d'ornementation circulaire entourant la figure centrale, véritable pseudolégende dont il est inutile de chercher le sens. Nous citerons, comme seul exemple, la légende suivante inscrite sur une bractéate d'une abbesse de Quedlinbourg du douzième siècle :

^ DISNaPIOSCISCISPISCISLVOSIANS

Sur d'autres bractéates de la même abbaye, nous voyons répétées plusieurs fois les mêmes lettres AVAVAVAVAVAV ; mais ici du moins on peut regarder ces lettres AV comme les initiales des mots Abbatissa venerabilii .

Soldent, il semble que les graveurs qui ont accumulé lanl d'erreurs, aient connu le nombre des lettres nécessaires pour écrire chaque mot, mais qu'ils aient en même temps ignoré la manière de les rassembler pour composer ces mots, ou du moins qu'ils aient négligé de le faire, car ils les ont placées sans ordre; et cependant, avec quelque soin.

en se livrant à une vraie étude de rébus, on arrive en modifiant la place relative de toutes les lettres à reconstituer le mot, le nom propre» complet, ou du moins reconhaissable malgré les fautes ou les omissions. Mais il faut, pour cela, une grande habitude, et surtout il faut s'aider beaucoup des caractères généraux de la bractéate dont on recherche la légende, et s*être déjà fait une idée assez arrêtée de sa véritable attribution.

Souvent, il faut lire à rebours la légende et commencer par la dernière lettre la lecture du mot. Quelquefois une ou deux syllabes seulement sont ainsi interverties, ce qui ne contribue pas peu à entraver la lecture d'une légende aussi bizarre. Enfin, parfois les syllabes se suivent dans un ordre correct, mais les lettres de chacune sont placées en désordre, ou bien encore régulièrement, mais alors les lettres de chaque syllabe se suivent à rebours.

Rien de fixe non plus pour le sens général dans lequel marche l'inscription^ et si le plus fréquemment elle commence en haut et à droite pour se diriger de là en bas et remonter le long du côté gauche, bien souvent il eu est tout autrement, et tantôt alors la légende commence en bas, ou bien même en haut à gauche, ou bien encore les deux portions de la légende partent chacune du haut ou du bas en sens contraire.

Presque toujours la légende est circulairement disposée autour du champ de la bractéate, soit sur la circonférence, soit sur l'extrême limite de ce champ ; plus rarement un mot ou quelques lettres sont transversalement disposés à la partie inférieure, au-dessous de la figure principale. Quelquefois, au contraire, la légende tout entière, ou une partie du moins, occupe la surface du champ et généralement alors sa portion supérimire, aux côtés des épaules ou de la tête du personnage principal. Parfois encore, la légende est placée sur une bande que tient en main le saint ou tout

autre personnage figuré dans le champ. Il existé enfin quelques rares exemples de légendes encore plus bizarre^ ment disposées.

Une autre difficulté de la lecture des bractéates consiste dans ce fait, que souvent les figures du champ, trop grandes pour y être contenues, débordent sur le pourtour, et, sans aucune espèce d'égards pour le sens de la légende, coupent les mots et rejettent à droite et à gauche les syllabes ou les lambeaux de syllabes. Souvent encore, pour s'accommoder à une place devenue trop restreinte, tine petite lettre succède à une beaucoup plus grande,' et le même mot peut comporter jusqu'à trois ou quatre différences de hauteur de lettres.

On ne saurait trop insister sur ces bizarreries, ces imperfections extrêmes des légendes des bractéates. Elles sont surtout extraordinaires sur ces nombreuses séries que nous avons citées et où les lettres^ bien formées du reste, se suivent dans un désordre tel, qu'il faut absolument renoncer à leur trouver un sens quelconque. Il se pourrait parfois qu'un bizarre caprice du graveur ait interverti volontairement les lettres d'une véritable légende; ou a réussi, en effet, soit par une comparaison suivie, soit en quelque sorte par un trait de lumière, à restituer un nombre restreint de ces légendes et à déchiffrer ces rébus volontaires imposés par les monnayers du moyen âge à leurs contemporains et aux générations futures. Mais ce sont là des exceptions, et la plupart du temps il faut, comme nous l'avons déjà dit, ne voir dans cette foule de lettres jetées pêle-mêle, que de véritables pseudo-légendes, substituées aux légendes ayant un sens déterminé par l'ignorance grossière des ouvriers monétaires. 11 est plus que probable, en effet, que les lettres étaient mobiles, et qu'on les disposait sur le coin une à une, de sorte qu'il suffisait d'un ouvrier peu lettré pour faire ces légendes sans sens; il

faisait une série de lettres pour Toeil sans s'occuper si cela donnait des mots. Et comment s'étonner en ce cas de la masse de ces pseudo-légendes, quand on songe combien, en général, devait être grande Tignorance dans ces temps d'obscurité profonde, où l'instruction la plus élémentaire, réfugiée au fond des cloîtres, faisait absolument défaut non-seulement aux masses, aussi bien artistes chargés de fabriquer la monnaie, que gens du peuple destinés à s'en servir j mais même aux hauts personnages pour le compte desquels elle était frappée? Incapables le plus souvent de lire les légendes de leurs bractéates, ils se souciaient fort peu qu'elles fussent correctes ou non, ou même qu'elles eussent aucun sens. Désireux avant tout de bien faire reconnaître du public la monnaie de leurs ateliers particu- Guliers, ils s'attachaient bien plus à en graver l'image dans l'esprit de la foule par la représentation de quelque figure frappante, de quelque signe caractéristique, que par une inscription soignée énumérant des noms et des titres que personne n'eût pu lire.

Dans les cas les plus nombreux, la pseudo-légende remplissait donc simplement le rôle d'un ornement, d'une sorte de décoration circulaire obligée.

Une preuve tout aussi frappante de l'ignorance des graveurs de coins nous est fournie par ces mille manières défectueuses d'écrire un seul et même nom sur les bractéates. C'est ainsi, par exemple, qu'on voit le mot Conraâ écrit de vingt manières différentes. Conradus. Cuhradus. Cunardus. Coradus. Cwrûrfw^, etc., pour ne citer que les plus correctes.

Sur les bractéates de l'abbaye de Quedlinbourg,on voit ce nom écrit de toutes les manières suivantes, et de bien d'autres plus barbares encore :QVIDILINC€ — CVITD6LI — QVITD6LI

— CV€D€LLNBV.— CV€D€LIC€BV. — CVD€LB — QVDELB SVIDELIC€— SVIDELCEBVR — QVIDELENBVR, etc., etc.

Presque jamais le même nom n'est écrit de la même manière sur deux bractéates différentes, appartenant cependant au même personnage. Nous pourrions en citer des exemples à l'infini, mais on se fera, par ceux que nous donnons, et par l'examen des planches, une certaine idée de la quantité d'à peu près dont se composait la science épigraphique des ateliers monétaires du douzième siècle. On en est le plus souvent réduit à embrasser d'un coup d'œil l'ensemble du mot, pour chercher à y saisir une certaine ressemblance, un certain air de famille qui mette sur la voie. L'ouvrier même le moins illettré écrivait le nâot à peu près comme il lui plaisait, comme il sonnait à son oreille, et, lorsqu'il se trouvait embarrassé, il ne se gênait pas pour graver une lettre à la place d'une autre, un P renversé, par exemple, h la place d'un Q, etc., etc., o\i bien encore lorsqu'il ne connaissait pas bien une lettre, ce qui arrivait le plus souvent, il copiait tout simplement la première venue. C'est ainsi que très-souvent l'H est mise à la place de l'M ou de l'N, l'E à la place du C, et ainsi de suite.

Très-fréquemment aussi leg lettres sont simplement placées en travers, ou tournées du mauvais côté ou bien encore la tête en bas. Les lettres le plus souvent retournées sont les C, les E, €, les N, les S, les M, les N.

Très-souvent la même lettre est répétée deux, trois fois de suite dans le corps d'un. mot. Ainsi ABBBBATTISSSA [abbatissa).

La lecture de certaines légendes est, par contre, singulièrement facilitée par la présence entre les mots généralement écrits en abrégé, de points, de ronds, de petites croix, d'annelets, d'apostrophes, signes divers qui marquent la fin de chaque mot. Mais ici encore les erreurs fourmillent, et souvent un point mal placé vient couper au hasard les deux tronçons d'un même mot. D'autres fois, par une disposition plus embarrassante encore, chaque lettre de toute

rinscription est séparée de la suivante par un point, un rond ou une croix, sans que pour cela il s'agisse d'initiales, mais bien au contraire de toutes les lettres faisant partie d'un certain nombre de mots ; aussi ne sait-on plus où chercher ni la fm ni le commencement de chacun d'entre eux, toutes les lettres de la légende ayant une grandeur et une situation équivalente.

Nous avons dit que, sur les bractéates d'une authenticité non douteuse, la plupart des mots étaient soumis à des abréviations généralement terminales , parfois aussi pratiquées dans le corps même du mot. Beaucoup plus souvent une simple initiale remplace le mot tout entier, et c'est ici que les difficultés abondent et que les fabricants de légendes fantastiques s'en sont donné à cœur joie. Quelques-unes de ces abréviations, cependant, à force de se répéter, sont mieux connues et ont reçu une explication plus satisfaisante. Voici celles dont l'interprétation paraît la plus certaine :

A. peut signi

fier abbas. abbatissa. archiepiscopus , peut-

être advocatus (avoué) ;

comès. Conradus.

dtuc. denarius — parfois den. denar. ;

dei gratia;

electus ? et surtout episcopits ;

Henricus ; .

in {archiepiscopus i[n)Erpesford.) et peutêtre indignusl puis encore imperalor;

moneta ;

moneta nova ;

nummus ;

nummm novus ;

reXy etc., etc.

venerabilis {venerabilis abbas, ven. épiscopus).

En dehors de ces quelques cas, il plane en général un doute bien grand sur le sens de ces innombrables lettres solitaires, dont on a trop souvent voulu faire les initiales de noms de princes ou d'ateliers monétaires ; il ne faut donc accepter qu'avec la plus extrême circonspection les données souvent fort légèrement établies à ce sujet, par les auteurs allemands, surtout par ceux du siècle dernier.

On peut en excepter cependant certaines légendes, composées, il est vrai, d'initiales, mais dont l'explication véritable a été donnée; telles sont celles qu'on retrouve fréquemment sur les bractéates seigneuriales ou épiscopales de Misnie et de Lusace, et qui indiquent en grandes initiales, souvent gothiques, les noms des princes ou des prélats, leurs titres divers et les noms de leurs provinces (voyez les bractéates des landgraves de Misnie et des évoques de Meissen).

Il faut noter encore un certain nombre d'initiales qui paraissent indiquer réellement le nom des ateliers monétaires; ainsi on trouve fréquemment A pour Ârnstadt, Q pour Quedlinbourg, E pour Erfordia, Erfurt, etc.

L'écriture la plus souvent employée sur les bractéates, presque constamment même» du moins au début, est l'écriture latine. Les lettres sont le plus souvent belles et bien formées, et leur apparence relativement moderne pourrait induire en erreur sur l'âge des bractéates, si l'on n'était prévenu de cette particularité. C'est môme un sujet d'étonnement pour ceux qui examinent pour la première fois des bractéates de la belle époque, que de voir figurer sur des monnaies d'un aspect aussi bizarre, des lettres d'apparence si moderne, d'une exécution si nette^ d'un tracé si droit et correct, bien différentes de cette vieille écriture gothique que l'on est souvent accoutumé à regarder à tort comme Tunique écriture du moyen âge.

Certaines lettres cependant, et principalement l'E, l'A, le G, l'M, Tn, font exception et sont souvent gothiques.

Très-fréqueramenl une ou deux de ces lettres, par exemple un ou deux € ou un €, un ST, etc., se trompent placées dans un mot dont toutes les autres lettres sont en caractères latins. Presque toutes les lettres de Talphabet se retrouvent du reste sur les bractéates avec la forme gothique ; mais celles que nous avons citées présentent bien plus souvent cette particularité. Ces exceptions augmentent même beaucoup avec la décadence des bractéates, et sur un grand nombre des plus moidernes, d'une dimension généralement peu consisidérable, les caractères gothiques sont en majorité. Cependant les légendes écrites exclusivement en caractères de cette espèce sont toujours plus rares.

Il est nécessaire ici d'insister tout spécialement sur le nombre vraiment extraordinaire des bractéates absolument muettes. Il en est principalement ainsi des plus petites, mais les grandes bractéates ne sont nullement exemptes de cette particularité.

Nous avons déjà dit que plus les bractéates sont d'une époque relativement moderne, plus la fabrication en est grossière et négligée, plus leurs dimensions diminuent et plus aussi les légendes font défaut» si bien qu a la fin du treizième siècle, les bractéates qui ne sont pas absolument muettes forment plutôt l'exception.

Cette absence de légendes sur tant de petites et moyennes bractéates, constitue un des grands écueils de cette étude, et enlève aux attributions données à une foule d'entre elles une grande partie de leur valeur.

Bien qu'on puisse pour une partie de ces bractéates muettes arriver à un très-grand degré de probabilité par la comparaison avec d'autres bractéates non muettes, par l'étude des types, des emblèmes, de l'apparence générale, surtout par la connaissance exacte du lieu de découverte, malgré tout, il restera toujours une multitude de pièces indéterminées ou du moins de nationalité douteuse. Il n'est

aiucuD collectionneur alleinand, qui ne possède dans ses cartons bien des bractéates muettes, qui portent et porteront probablement toujours un signe de doute ou l'étiquette d'inconnues.

Les diverses légendes figurées sur les bractéates sont infiniment trop nombreuses, pour que nous puissions songera les passer même rapidement en revue, dans un ouvrage aussi général. C'est à peine si nous pourrons dire un mot des plus importantes. Avant tout,. nous citerons les noms propres d'empereurs, de rois, de seigneurs, de baillis et de personnages ecclésiastiques, noms naturellement extrêmement variés et nombreux , eu égard à la foule des personnages qui pendant deux ou trois siècles ont émis des bractéates.

Nous avons déjà insisté sur les nombreuses variations dans la manière d'écrire chacun de ces noms propres^ sur les grossiers barbarismes qui s'y étalent sans pudeur, et sur les abréviations nombreuses et irrégulières qui les défigurent. Bien souvent, il faut se livrer à de longues et minutieuses recherches, pour retrouver dans un assemblage informe de lettres, les noms d'un Frédéric, d'un Henri, d'un Conrad, et, la plupart du temps même , on ne parvient pas à débrouiller ce chaos. — Souvent le seul nom propre est inscrit sur la bractéate : OUo, Henricus^ Bemardas, etc. 11 faut alors recourir à d'autres caractères pour arriver à un clas* sèment plus certain, et procéder par exclusion en passant en revue les divers princes contemporains et homonymes.

Parmi les noms propres, figurent aussi très- fréquemment ceux des divers saints, entourant généralement l'effigie de ces derniers. Le moi sanctus est très-souvent écrit en abrégé. Saint Etienne, sur les bractéates des évèques de Halberstadt, y paraît ordinairement avec le titre de protomartyr.

Souvent, avec le nom d'un saint, figurent ses titres d'apôtre

(voyez saint Pierre à Saalfeld), de protecteur, et bien plus fréquemment encore le nom de la ville dont il est le patron.

Sur une partie des bractéates thuringiennes, frappées à l'imitation de celles d'Erfurt qui portent le type de saint Martin, on voit autour de Teffigie d'un seigneur le nom de la ville écrit en caractères gothiques, simulant le mot Martinus^ et précédé de -S-, abbréviation de sanctus. C'était un piège grossier employé par les seigneurs des environs, dans le but unique de faire circuler leurs monnaies sous le couvert de celles d'Erfurt.

On retrouve encore sur les bractéates, mais plus rarement, des noms propres qui ne peuvent être que ceux des ouvriers monétaires, ou plutôt des maîtres d'ateliers. Ces noms obscurs ont été parfois la cause de grossières erreurs, et ont fait croire à l'existence de princes et de prélats parfaitement imaginaires. C'est ainsi, nous Tavons vu, qu'on a voulu attribuer les bractéates avec l'inscription Lutger me fecii on Lutegerk l'empereur Lothaire. Sur d'autres, figure la légende FVIRTICD5,€R BIT€R. Ce nom propre, qui est évidemment celui d'un maître de la monnaie, est suivi du nom de Saalfeld, sur une bractéate de Frédéric T' frappée dans Fatelier impérial de cette ville.

Nous pourrions relever encore plusieurs noms de maîtres d'ateliers monétaires, noms souvent suivis des mots me fecii ou cud. fecit, mais il suffit de ces deux exemples, qui figurent du reste parmi les plus connus.

Ijes noms de villes, ou plutôt d'ateliers monétaires, reviennent très-fréquemment dans les légendes des bractéates, à la suite des noms et des titres de princes ou de prélats, et nous rappellerons que^ lorsque ces noms de villes paraissent seuls, ils sont presque toujours destinés à indiquer Talelier monétaire impérial ou seigneurial, plutôt qu'à donner aux bractéates un caractère municipal, caractère qu'elles n'eurent

— Toque fort rarement, et seulement depuis la seconde moitié du treizième siècle.

Tantôt les noms des ateliers monétaires figurent en entier dans les légendes (voyez, par exemple, les bractéates portant les noms des villes de Gôrlitz, de Halle , de Peine , de Magdeboui^, et d'une foule de villes ou de châteaux de Thuringe); tantôt, et très-souvent aussi, ces noms ne sont figurés que par une ou par deux initiales (voyez les noms des ateliers monétaires de la Suisse allemande et du pays de Bade, figurés par deux ou trois lettres sur les petites bractéates de cette partie de Tempire germanique).

Souvent encore ces initiales occupent tout le champ des petites bractéates, surtout parmi les plus modernes; mais, loin d'être alors la première lettre de Tatelier monétaire, elles semblent bien plutôt n'être que des marques employées par les maîtres- de monnaie, pour indiquer les émissions annuelles des bractéates d'un même atelier. Cette manière de voir parait beaucoup* plus sérieuse que celle qui persiste à chercher dans ces lettres innombrables, qui figurent isolées dans le champ des bractéates, des initiales de noms de villes, de princes, ou de titres quelconques. Sur certaines bractéates de la basse Saxe, par exemple sur les pfennigs au lion de la ville de Brunswick, on a pu reconstituer la série presque complète des lettres de l'alphabet, indiquant chacune une année, ou plutôt une émission différente.

Les noms de provinces, de fiefs et de familles, se lisent aussi fréquemment sur les bractéates, mais plus rarement que ceux des ateliers monétaires. C'est ainsi que, sur une très-belle et rare pièce, frappée par Henri le Long, comte palatin du Rhin, pour ses possessions héréditaires du duché de Brunswick, vers 1210, au moment de la belle époque des bractéates, on lit cette légende : HEINRICVS Dl GRA.

DVX SAXONIE ET COM. PAL(a/mw^) RENI.

Sur les bractéates des margraves de Misnie ou de Lusace,

les initiales M, Ml ou L, indiquent ces deux provinces; sur celles des premiers princes de la ligue d*Âscanie se trouve le nom d'Anhalt; sur celles des landgraves de Thuringe, on lit les mots suivants : Landgravius de Isenach, Landgravius Thuringiœ, provincialis cornes de Isenach, etc.^ etc.

Des titres nombreux figurent sur les bractéates. Ce sont^ sur les monnaies des empereurs et sur quelques bractéates des royaumes voisins de 1* Allemagne, les mots écrits plus ou moins correctement de : imperator, rex, une ou deux fois rex romai (roi des Romains), ou César (p, Cœsar)^ ou roma" norum imperator, ou encore dominus. Pour la foule des princes séculiers ou ecclésiastiques, nous citerons, parmi les titres les plus fréquemment répétés sur les bractéates, ceux de duo:, cornes, marchio, landgravius^ archiepiscopus , episcopus, abbas, abbatissa.

Sur certaines bractéates des landgraves de Thuringe , nous venons de voir le titre de : cornes provincialis. Nous avons vu également paraître celuî de cornes palatinus sur une bractéate d'un prince de Brunswick, comte palatin du Rhin, bractéate frappée pour ses possessions de Brunswick et de Saxe, et non point pour le palatinat rhénan où ces monnaies n'étaient point en usage. Quant au titre de comte palatin de Saxe, il ne figure jamais sur les bractéates frappées par les landgraves de Thuringe, qui étaient revêtus de cette dignité.

Souvent , nous l'avons vu , ces titres divers sont figurés par une simple initiale.

Parmi les expressions qui figurent fréquemment sur les bractéates, nous citerons encore les mots dei gratia, qui reparaissent sur une foule d'entre elles, plus ou moins modifiés , plus ou moins correctement écrits, et surtout plus ou moins abrégés.

Le titre de princeps Campidorû parait sur des bractéates abbatiales de Kempten ; celui de Dominus sur des bractéates

impériales, sur de grandes bractéales douteuses des archevêques de Mayence, frappées à Erfurt, etc.

Nous rappellerons encore l'initiale V, que Ton s'accorde à regarder comme la première lettre du mol venerabilis.

H. V. {Henricus venerabilis.) A. V. [Abbas venerabilis.)

Sur un certain nombre de bractéates figurent les expressions mon^/âr^ mono ta nova, nummus, nummus novus, denarius, tantôt en abrégé (voyez plus haut), tantôt en entier; c'est sinsi que sur certaines bractéates de Halle, on lit moneta ^allensis; sur de curieuses bractéates frappées à Hanovre, ^Tioneta in Honovere (cusa); sur des bractéates des évoques de ^aumbourg-Zeitz , cicensis moneta ; sur des bractéates de Saint-Gall, moneta sancti Galli ; sur des bractéates de Roda, ^^ummus Rodensis^ etc., etc.

Sur de belles et célèbres bractéates, au type du faucon, probablement frappées par les seigneurs de Falkenstein, "vers 1200, on lit les mots denario ou denari Merodius, peutêtre pour denarius herodius (denier au faucon).

Sur un certain nombre de bractéates figurent encore les expressions denarius sum, denarius est, denarius ego, denarius ^nm egOy hec ou haec moneta, denarius ou moneta est (cette dernière expression suivie d'un nom de prince ou d'atelier au génitif).

Ces expressions est, sum, sum ego, ego, reparaissent seules Sur plusieurs bractéates, à la suite des noms de l'atelier, ou plus souvent du prince : Hildenesemensis sum, Bernardus ^tim egoj Bernardus est^ dux est, comes est, Bernardus ego : tantôt alors il semble que le sens véritable de la phrase soit le suivant : c'est moi Bernard qui ai fait frapper cette monnaie ou bien qui suis ici représenté; tantôt, quand le nom du prince, ce qui est le plus fréquent, ne figure pas au complet, on pourrait lire Bern{ardi) sum ego ou ego denarius.

Sur des bractéates attribuées aux seigneurs d'Arnstein, on

— salit la curieuse légende : Walthems denarius est istuus (pour istuuc ou isiuc). •

Enfin, nous citeron.s parmi les véritables exceptions la bractéate d'Hildesheim avec la légende : O.hildenesemetuh heroum sanctorum chorus^ et celles de Breslau avec caput Johannis bapt (probablement fausses), ou encore sancti Johoiinis caritaSj jusHtia, etc. ^etc.

Nous rappellerons aussi les curieuses expressions : Pax nos, Pax vobis, sur des bractéates appartenant probablement à Hildesheim ; celles de caritas, spes, /ides, sur des bractéates des abbesses de Quedlinbourg ; puis les mots, sempei^ augustus (€T SEMP ou €T S€PRA) déchiffrés sur des bractéates impériales.

Outre Tefïîgie principale et la légende, on voit très-souvent, presque toujours même, sur les grandes bractéates, une foule de marques diverses répandues dans le champ, de chaque côté ou d'un seul côté de la tète ou des épaules du personnage capital, d'autres fois à ses pieds, enfin dans mille situations différentes. Ce sont des croisettes, des feuilles de trèfles, des losanges, de petits rectangles ou billettes, des besants, des anneaux, des rosettes, des étoiles, etc. , etc., tous signes souvent réunis sur la même bractéate, et qu'on ne manque pas d'énumérer minutieusement dans les descriptions.

On n'est pas d'accord sur la valeur de toutes ces marques; sont-elles simplement les signes des maîtres de la monnaie, comme on le croit plus généralement, ou bien ne seraientce point aussi des marques destinées à préciser Tannée de l'émission? Le plus probable, c'est que ces indications et bien d'autres encore doivent s'y trouver, et que deux ou trois de ces petites figures existant en commun ^ sur une même bractéate, ont chacune une signification différente. En tout cas, elles ont toutes une raison d'être, et il n'est

— sapas croyable qu'elles aient été gravées si fréquemment et si régulièrement par suile d'un simple caprice, ou en vue de quelque enjolivement.

D'autres fois ces signes divers doivent indiquer les différents ateliers monétaires d'un même prince ; la plupart des seigneurs, en effet, bien loin de se contenter de frapper monnaie dans la ville ou le château de leur résidence habituelle, s'efforçaient d'établir dans leurs possessions le plus d'ateliers qu'ils le pouvaient. C'est ainsi que les principaux seigneurs de Thuringe avaient presque tous quatre ou cinq ateliers, souvent plus, fonctionnant en même temps. (Voyez aussi les nombreux ateliers des margraves de Brandebourg, des landgraves de Hesse, les vingt ateliers des archevêques de Mayence, etc., etc.)

Tantôt alors l'effigie des seigneurs paraissait indistinctement sur toutes leurs monnaies, et l'atelier spécial était désigné par un signe et souvent par un emblème héraldique placé dans le champ : une roue pour Erfurt, un poisson pour Saalfeld ; tantôt le nom et Teffigie des seigneurs disparaissaient et étaient remplacés par les armes seules de la cité, qui occupaient alors tout le champ de la pièce ; d'autres fois encore ce n'étaient plus les armes de la ville, mais bien celles du seigneur suzerain, qui occupaient la place principale; mais souvent alors, par compensation, la légende, au lieu du nom du prince, mentionnait celui de la cité. On peut étudier, à ce sujet, une foule de dispositions différentes, qui dépendaient probablement des situations successives dans lesquelles se trouvait un même atelier monétaire à diverses époques, selon qu'il fonctionnait sous la direction exclusive du seigneur, ou par suite d'un accord passé entre lui et les bourgeois^ ou bien encore suivant qu'il avait été cédé par son possesseur, soit à une association d'ouvriers monétairesj soit, pour un temps donné, au conseil de la ville ou à une réunion de commerçants i

En général, lorsqu'il existe une différence entre les bractéates des divers ateliers d'un même seigneur, on remarque que celles qui ont été frappées à sa résidence habituelle portent plus spécialement son nom et son effigie, et sont presque toujours d'un travail beaucoup plus élégant; tandis que plus un atelier monétaire est éloigné, et par cela même soustrait à la surveillance du suzerain, plus les espèces qui en proviennent sont grossières et mal fabriquées. C'est ce qui pourrait expliquer jusqu'à un certain point, bien qu'il existe encore d'autres raisons pour cela, la différence parfois étonnante qu'on remarque entre le degré de beauté de la fabrication des bractéates appartenant à un même seigneur.

Nous citerons comme exemple les bractéates si diverses appartenant à un seul et même évêque de Halberstadt, l'évêque Ulrich. (Voyez encore les bractéates frappées pour le compte des abbesses de Quediinbourg par leurs baillis à Géra, et si différentes, par leur fabrication et leur aspect, des bractéates émises à Quediinbourg même, sous la surveillance directe des abbesses.)

Tous ces signes différents dont nous avons parlé, croisettes, étoiles, points, etc., répandus dans le champ de la bractéate, acquièrent, lorsqu'ils représentent la marque d'un maître de la monnaie, une importance très-grande pour l'attribution de certaines bractéates muettes au règne de tel ou tel prince. En effet, à chaque avènement nouveau, l'ancien maître de la monnaie était en général congédié et remplacé par un client du nouveau seigneur, qui adoptait de suite une marque différente. Cette marque, répétée sur toutes les monnaies du nouveau règne, l'était par conséquent aussi sur celles qui sont muettes, et la connaissance de ce fait peut singulièrement faciliter le classement de beaucoup d'entre elles.

On peut) par Tétude de ces mêmes marques des maîtres

de la monnaie, se convaincre aussi d'un fait que nous avons déjà signalé, à savoir que souvent dirférents seigneurs ou ateliers voisins firent graver leurs coins par un seul et même graveur, ou frapper leurs bractéates par un seul et même maître de monnaie. Il s'agissait alors ordinairement d'ouvriers jouissant d'une certaine réputation. Ils marquaient d'un même signe toutes ces monnaies d'origine différente, cl, grâce à cet indice, il est souvent possible d'arriver par comparaison à la détermination exacte de l'époque de bractéates de localités très-diverses, et de leur restituer de cette façon leur rang chronologique véritable.

La classification et la détermination des bractéates constituent peut-être une des parties les plus difficiles et les plus ardues de toute la numismatique. Plusieurs raisons que le lecteur a déjà pu reconnaître, contribuent à ce résultat ; d'abord l'absence trop fréquente de documents écrits, subsistant encore, de l'époque des bractéates; puis ce fait, qu'une grande partie d'entre elles ont été fabriquées par d'obscures lignées de seigneurs, dont le souvenir et parfois le nom se sont depuis longtemps évanouis, sans laisser de traces dans l'histoire, ou bien encore dans les ateliers de petites villes ou de châteaux tombés en ruines ou redescendus depuis des centaines d'années au rang de simples bourgades. Au trei- 2ième siècle surtout, dans un temps où l'autorité impériale était tombée si bas, où les guerres civiles entre les compétiteurs au trône et les princes allemands avaient si bien bouleversé le pays, que chaque seigneur faisait à peu près ce qu'il voulait; à une époque où l'émission de la monnaie était regardée par ces princes dépourvus de tout scrupule, comme un des moyens les plus sûrs et les plus prompts de s'enrichir, il n'est pas étonnant que tant de personnages de tout rang aient cherché par tous les moyens à se créer un atelier monétaire.

Maiscequii par-dessus tout, sème de diiïicultés souvent inextricables l'étude des bractéates, c'est la présence vraiment extraordinaire de bractéates muettes ou pourvues de pseudo-légendes.

Au treizième comme au quatorzième siècle, nous avons vu que les bractéates absolument muettes sont en majorité. Quelques-unes, il est vrai, portent des emblèmes héraldiques, sortes de légendes parlantes, guide précieux pour les recherches. Mais il ne s'agit là que d'une faible minorité, et comment arriver à classer jamais ces innombrables monnaies muettes, représentant un prince ou un prélat debout ou assis, une tête couronnée, casquée ou mitrée, une ou plusieurs tours, des églises, des édifices, des couronnes, mille autres types ou objets divers, sans caractère spécial et pouvant se rapporter aussi bien à cent localités différentes? On ne saurait assez insister sur cette absence si fréquente de légendes sur les bractéates. Cette circonstance donne à leur étude un cachet tout particulier; elle oblige ceux qui désirent s'en occuper sérieusement à user des ressources les plus \ariées, de tous les moyens en apparence les plus bizarres ou les plus inutiles, à ne négliger aucun indice si puéril et peu important qu'il paraisse. Il faut, en un mot, faire flèche de tout bois, observer soigneusement nonseulement le type figuré sur la bractéate, mais l'aspect général de la monnaie^ qui doit indiquer l'époque et le lieu de son émission, les rapports possibles avec d'autres bractéates pourvues de légendes, les circonstances les plus minutieuses de sa découverte, etc.

Mader, de tous les auteurs allemands celui qui peut-être a étudié les bractéates avec le plus de soin et d'intelligence, s'exprime avec une grande vérité sur ce point. Si, dit-il, pour toutes les monnaies du moyen âge, il est indispensable d'étudier parfaitement le style de chacune, le caractère particulier des types, du costume, etc., tout ceci n'est

Jamais plus nécessaire et plus vrai que pour les bractéates, oette classe de monnaies si fréquemment muettes; cette étude comparative constitue souvent le seul moyen qui permette de déterminer la patrie ou l'âge d'une bractéate, ou ciu moins d'arriver à ce sujet à une certaine probabilité. Ainsi donc, diamètre de la monnaie, épaisseur plus ou moins considérable , forme générale , légende , forme des lettres, abréviations, noms et titres des seigneurs ou prélats, noms donnés à la monnaie, armes qui y sont figurées, forme de la couronne, de la croix, des tourelles, etc., etc., figure principale, dispositions et attributions diverses de eette figure, caractères du dessin et de la gravure, tout cela est à considérer avec le plus grand soin.

Plus loin il ajoute, avec non moins de raison, que, pour apprendre à reconnaître avec quelque certitude les caractères de chaque espèce de bractéate par province et par époque, le meilleur moyen est de posséder de chaque contrée quelques exemplaires déterminés exactement, appartenant à des âges différents, mais embrassant la période entière de chaque variété. Quand on s'est fait ainsi une sorte de tableau chronologique, un simple coup d'œil suffit souvent pour réussir à placer au bon endroit une pièce douteuse, ou toujours au moins pour mettre sur la voie de sa véritable attribution.

La comparaison attentive des bractéates entre elles est d'un très-grand secours pour l'indication de l'époque, surtout lorsqu'il s'agit de bractéates d'un même système, d'une même localité, ou du moins de deux contrées ttès-rapprochées; dans ces cas, en effet, il existe presque toujours entre elles un air de famille si frappant qu'il ne peut tromper un observateur attentif. Tout, dans l'aspect général, dans les particularités du type et de l'inscription, dans la forme des lettres, dans le degré même du relief, dans celui de la pureté, de la qualité ou de l'épaisseur du métal employé, dans

les détails du bord et des divers cercles en relief ornés, perlés ou pointés, présente une identité parfois si frappante qu'on ne peut hésiter un instant à attribuer absolument à la même époque des monnaies si voisines; d'autant plus que les générations -de bractéates, se succédant en général à des époques fort rapprochées, leur style et leur fabrication se modifiaient très-rapidement en bien ou en mal ; aussi existe-t-il, bien plus que pour tout autre genre de monnaies, des différences très-tranchées entre des bractéates séparées par un espace de temps relativement trèsfaible. Trente, quarante ans suffisent pour créer une profonde différence entre deux bractéates sorties du même atelier

Cette règle , comme toutes celles qui s'appliquent à la science encore si incertaine des bractéates, comprend évidemment de nombreuses exceptions; mais il n'en est pas moins vrai que le plus souvent un amateur quelque peu expérimenté pourra, par le seul aspect d'une bractéate et la confrontation avec d'autres, lui assigner une date assez fixe, variant au plus dans un espace de quinze ou vingt années.

Si la comparaison des bractéates entre elles est toujours utile, elle ne l'est jamais plus qu'entre celles qui sont muettes ou pourvues de pseudo-légendes, et celles, au contraire, qu'on peut déchiffrer avec facilité, et qui, très-fréquemment, portent exactement les mêmes types. Souvent il n'existe pas d'autres moyens de diagnostic que celui-ci, et, du reste, quand il est basé sur une critique serrée et minutieuse, il ne peut produire que de bons résultats. Avec un peu d'étude, il est le plus souvent possible d'arriver ainsi à reconnaître à première vue le lieu d'origine de la plupart des bractéates muettes ; et nous ne parlons pas ici du simple classement des bractéates dans une de leurs trois ou quatre grandes divisions, classement qu'il est en

général très-facile de faire. On ne tardera pas en effet à s'apercevoir qu'il est impossible de prendre, sauf exceptions bien rares, une bractéate de Souabe pour une bractéale de Thuringe ou des localités voisines, une bractéale cupulaire de Misnie ou de Lusace pour une petite bractéate de Brandebourg ou de TAllemagne septentrionale.

Mais il ne suffit pas de vanter les services immenses rendus par Tétude comparative des types, pour le classement des bractéates; il faut en venir aux cas où cette même étude comparative est absolument insuffisante, et où il faut mettre en œuvre d'autres procédés d'un genre plus spécial. Ces cas sont nombreux, surtout pour les bractéates muettes des treizième et quatorzième siècles; lorsqu'il s'agit, par exemple, de ces innombrables pièces ecclésiastiques muettes, bractéates de Mayence frappées h Erfurt, bractéates de Fulde, de Helmstadt, de Hildesheim, de HersFeld, etc., bractéates du treizième siècle, presque toutes frappées au type uniforme d'un personnage ecclésiastique mitre, assis, debout, ou vu seulement à mi-corps, et toujours de face. Trèssouvent, les espèces contemporaines de plusieurs de ces évêchés et de ces couvents si voisins, offrent une telle ressemblance que Texamen le plus attentif ne parvient pas à découvrir leur véritable origine; en outre, ce type ecclésiastique est d'un caractère si uniforme dans ses nombreuses variétés, qu'il est impossible de reconnaître, comme nous Tavons du reste déjà dit, s'il s'agit d'un archevêque, d'un évêque ou d'un simple abbé. Tout ce qu'on peut faire ordinairement est de classer par à peu près ces bractéates entre quelques-uns de ces ateliers épiscopaux ; souvent même, il faut les laisser indécises entre ces ateliers plus connus, et ceux d'autres seigneuries ecclésiastiques environnantes et dont on n'a pas encore étudié les bractéates; telles sont, par exemple, les abbayes de Nienburg, d'Altenzelle, de Michaelstein, etc., etc.

Pour donner un exemple plus limité de ces cas difficiles, nous citerons les bractéates muettes h type ecclésiastique de Fuldeet celles contemporaines des abbés de Hersfeld frappées à Arnstadt, bractéates qu'il est le plus souvent impos* Bible de distinguer les unes des autres, à moins que d'autres circonstances précises dont nous allons bientôt parler, ne viennent parfois lever les doutes.

Les mêmes incertitudes, souvent insurmontables, existent encore, par exemple, pour ces nombreuses petites bractéates muettes et d^un aspect si uniforme sur lesquelles figure le plus souvent un seigneur assis ou debout, de face, tenant h la main des emblèmes sans valeur distinctive, et qui ont été frappées, surtout au treizième siècle, par les divers princes de la maison dite d'Ascanie. Non-seulement il est le plus souvent impossible de distinguer entre eux les types absolument pareils des divers margraves de Brandebourg, descendants d'Albert TOurs, et de son 'fils Otton, mais encore et tout aussi souvent, de les distinguer des bractéates presque toutes pareilles, de leurs cousins et contemporains les princes d'Anhalt, les princes de Saxe, ou d'autres seigneurs voisins.

De même en Souabe, il est presque impossible de distribuer entre les divers ateliers ecclésiastiques d'Augsbourg, de Kempten, de Constance, de Saint-Gall, et ceux de bien d'autres localités encore mal étudiées, les nombreuses bractéates d'origine souabe portant des types ecclésiastiques. Il en est également ainsi de ces innombrables monnaies de moyenne grandeur, frappées en Thuringe par la foule des petits seigneurs de cette province, bractéates le plus souvent muettes et représentant toujours un seigneur assis ou debout de face.

Aussi, que d'incertitudes, que d'attributions absolument douteuses! Qu'on lise, par exemple, le travail à beaucoup de points de vues excellent de M. Beyschlag, sur les brac-

téates d'Augsbourg cl de Souabe , on y verra qu'il n'est presque pas une de ces bractéates toujours muettes qui puisse être classée d'une manière absolument certaine; que pour toutes, ou presque toutes, il existe un point de doute, une hésitation non-seulement entre deux princes ou deux prélats d'une même localité, mais bien souvent entre deux ou quelquefois plusieurs localités différentes. Puis encore, que de seigneurs ou de prélats qui, les documents nous l'attestent , ont frappé monnaie au treizième siècle, et clont les bractéates nous sont encore inconnues I Muettes pour la plupart, elles fourmillent probablement encore parmi celles attribuées, faute de mieux, à d'autres principautés un peu plus favorisées, et dont les bractéates ont avec elles quelque vague ressemblance.

C'est ainsi que toutes les bractéates au type d'une abbesse ont été, pendant des années, et sont encore presque toujours attribuées aux abbesses de Quedlinbourg, et parfois à celles de Nordhausen, bien qu'on sache positivement que leurs voisines, les abbesses deGernrode et de Gandersheim, pour n'en pas citer d'autres, ont exercé le droit monétaire à la même époque ; mais comme on n'a point encore retrouvé de bractéates que leurs légendes ou d'autres caractères évidents puissent faire attribuer avec certitude à ces derniers ateliers, on continue presque toujours, faute de mieux et fort à tort, à classer toutes ces bractéates à la suite de celles de Quedlinbourg ou de Nordhausen.

Nous avons déjà dit que les possesseurs d'une foule d'ateliers monétaires, les petits barons surtout, imitaient par intérêt et parfois avec une impudente précision les bractéates de leurs voisins plus puissants. Nous reviendrons plus loin encore sur ce fait important de l'histoire des bractéates. Nous dirons seulement ici que ces nombreuses contrefaçons ne constituent pas une des moindres difficultés de leur étude et de leur. classement. Il est sou-

vent presque impossible de se reconnaître au milieu de ce chaos de bractéates Trappées à l'imitation absolue les unes des autres. Il en est du moins une partie qui, tout en portant chacune quelque chose du type ou de la légende qu'il s'agit de simuler, se distinguent cependant de ce type principal par certains détails particuliers de l'effigie ou de la fabrication. Nous citerons, comme exemple unique, les nombreuses bractéates et demi-bractéates frappées par des ateliers voisins à l'imitation du type si connu des deux saints de Goslar.

C^est dans ces cas, et dans une foule d'autres encore, que peut intervenir, avec une extrême efficacité, un élément de critique dont il faut parler maintenant et qui jouera toujours un rôle capital dans l'étude des bractéates : nous voulons parler de la connaissance exacte du lieu précis de la découverte. Nous n'hésitons pas à dire que, lorsque cet élément fait défaut, il ne peut, la plupart du temps exister, du moins pour les bractéates muettes, aucune attrî* bution parfaitement certaine.

Les bractéates, comme la plupart des monnaies du moyen âge, se retrouvent le plus souvent enfouies dans la terre, dans les décombres et dans les fondations des vieux édifices, maisons particulières, châteaux ou couvents. Parfois simplement déposées dans le sol, et souvent alors dans un déplorable état de conservation, elles sont plus ordinairement contenues dans des vases ou des récipients de formes diverses.

Ces monnaies appartiennent à une des époques les plus troublées du moyen âge et de l'histoire de l'empire germanique en particulier; c'est ce qui explique le nombre considérable d'enfouissements souvent importants, qu'on découvre chaque année, principalement dans les provinces septentrionales et centrales de l'Allemagne. Depuis le commencement de ce siècle, les découvertes de bractéates se

sont succédé sans interrupUon, et d'innombrables variétés Jusqu'alors inconnues ont été publiées dans les revues spéciales, particulièrement dans le journal numismatique, intitulé : Die numismatische Zeiiungy publié à Weissensee, par M. Leilzmann, dont nous avons maintes fois déjà cité l'opinion.

Ces trésors renferment ordinairement un nombre très- ^rand de bracléates, souvent même plusieurs milliers. Parfois dans une masse aussi considérable on ne retrouve qu'une, deux, ou au plus quelques variétés appartenant au même atelier monétaire. Mais dans certaines occasions plus rares, des trésors, restés célèbres dans les fastes de la numismatique allemande, ont livré des quantités vraiment extraor* dinaires de types différents , appartenant à une foule de localités diverses, bien que toujours frappées à des époques peu éloignées les unes des autres.

Dans les cas ordinaires, lorsque le trésor ne renferme ^uère que des bractéates appartenant à la même localité, ou du moins aux mêmes environs, la connaissance absolument exacte du lieu de la découverte est de la plus haute importance pour l'étude de ces monnaies si souvent imitées par les ateliers voisins.

En effet, pour les bractéates, bien plus que pour toute autre espèce de monnaies anciennes ou du moyen âge, on peut à tout instant constater la saisissante vérité et l'importance immense de cette règle de la numismatique, qui estime qu'à défaut de raisons contraires évidentes, la patrie d'une monnaie doit être recherchée à l'endroit même de sa découverte.

La vérité de ce précepte a été mille et mille fois démontrée pour les bractéates, et^ faute de mieux, il sera toujours sage et prudent de s'en tenir fermement à cette indication <Iiii trompe si rarement.

La raison du reste en est simple. Peu de monnaies ont

eu dans leur temps une circulation plus reslreinte que les bractéates de chaque atelier monétaire pris à part. Quand on voit, par exemple, sur un territoire aussi limité que Tétait celui de la Thuringe, exister, aux douzième et treizième siècles, plus de cent ateliers en pleine activité ; quand on songe que chaque seigneur prohibait presque toujours Tusage de la monnaie voisine sur son territoire^ soit qu'elle fut d'un titre par trop inférieur, soit pour ménager le cours de ses propres bractéates» on comprend facilement combien devait être restreinte la circulation de chaque variété. En dehors donc de quelques séries importantes et plus favorisées, c'est à peine si les bractéates sortaient des limites souvent si étroites de la ville, de la seigneurie ou de Tabbaye. Jamais les habitants ne pouvaient s'en servir lorsqu'ils se rendaient au bourg ou au marché du seigneur le plus rapproché ; elles n'étaient en usage nulle part ailleurs, et, pour acheter dans la vjUe voisine, il leur fallait avant tout se procurer des bractéates frappées dans l'atelier de cette ville.

C'est donc avec une extrême raison q u'on s'accorde à rechercher presque sur place, ou du moins dans les environs immédiats, le lieu d'origine d'un trésor de bractéates qu'aucune indication particulière ne force à classer ailleurs. Cette loi souffre fort peu d'exceptions. On pourrait la formuler un peu différemment, en disant qu'en général là oii unebracléate a été frappée, là elle se trouve abondamment; par conséquent, lorsqu'une bractéate se rencontre communément dans une localité, on peut, jusqu'à plus ample informé, et en se fondant sur cette seule indication, affirmer que son véritable lieu d'origine doit se retrouver dans les environs immédiats;

L'ignorance du lieu de la découverte est donc le plus souvent un obstacle absolu à toute détermination exacte. Quelques bractéates plus favorisées, rendues populaires par leur

titre élevé qui les faisait apprécier du public, ou frappées par des princes dont les territoires étaient plus étendus, avaient seules une circulation un peu plus considérable, mais n'allant cependant jamais au-delà des limites de la province ou du district. Ce sont alors, du reste, des espèces fort répandues, et par cela seul facilement reconnaissables, quand bien même elles seraient retrouvées à une certaine distance de leur lieu d'origine. Nous citerons, comme exemples, les pfennigs si répandus au type de Saint-Maurice, frappés à Halle par les archevêques de Magdebourg, et ceux au type de Saint-Martin, frappés à Erfurt par ceux de Mayence.

La connaissance du lieu précis de la découverte d^un trésor peut avoir encore une importance décisive pour la détermination de Tâge des bractéates qu'il renferme, lorsqu'il s'agit, par exemple, d'une trouvaille faite dans les fondations de quelque vieil édifice^ et que des documents authentiques nous fournissent au sujet de sa construction et de ses diverses vicissitudes quelques données certaines.

En général, dans un trésor, la variété de bractéates la plus nombreuse peut être considérée comme celle dont rémission a été la plus rapprochée de la date de l'enfouissement et par conséquent comme celle de fabrication la plus récente. Le contraire est également vrai lorsqu'il s'agit de celles qui sont en plus petite quantité. La plus ou moins grande ancienneté des diverses bractéates d'un trésor peut donc être, dans la majorité des cas, calculée proportionnellement à leur nombre relatif.

Toutes ces considérations, basées sur de simples probabilités, peuvent paraître au premier abord quelque pieu puériles; mais plus on étudiera les bractéates, plus on s'apercevra de l'importance extrême qu'elles acquièrent dans une science où l'on ne marche qu'à tâtons, et où tant d'obscurités prévalent au milieu de si peu de données certaines^ Ce

n'est qu'en tenant compte des plus faibles indices, des indications en apparence les plus insignifiantes, qu'on arrivera à un résultat quelque peu satisfaisant.

La bractéate, dans son plus grand état de simplicité, se compose d'une portion centrale ou champ, plane ou creuse, entourée d'un relief circulaire de hauteur variable, se terminant lui-même par un bord plat et déprimé. Mais à tout instant on rencontre des exceptions à cette description trèssommaire, exceptions rarement particulières à quelques bractéates d'une série, et beaucoup plus souvent spéciales à toutes les bractéates d'une époque, ou bien plutôt encore à toutes celles frappées pendant une même époque, soit dans un seul atelier, soit dans tous les ateliers d'une mémo province.

Ce n'est que par la description minutieuse des bractéates de chaque groupe naturel et de chaque localité, qu'on peut arriver à énumérer toutes ces variétés de leur disposition générale extérieure, variétés qui fournissent le plus souvent d'excellents indices pour leur classement. Nous nous contenterons de passer rapidement en revue les plus importantes d'entre elles, et nous parlerons en première ligne dos modifications diverses du relief, relief dont les dimensions relatives vont, sur les bractéates, d'un extrême à l'autre.

Sur les unes, presque unies, c'est à peine si l'on constate un léger relief de la face principale. Ces pièces si minces et si plates se rapprochent bien davantage de l'apparence des monnaies ordinaires, et souvent on les prendrait difficilement à première vue pour de vraies bractéates. Parmi celles-ci on en compte de fort anciennes. En thèse générale même, on peut dire que les bractéates plates sont toujours d'une époque plus reculée que celles dont les courbures et les reliefs sont plus accusés. (Voyez les très-anciennes bractéates de Goslar, celles des premiers archevêques de

Mayence, etc., etc.; voyez au contraire les bractéates à relief considérable, à courbures infiniment plus fortes, qui abondent au treizième siècle, en Misnie, en Thuringe, en Lusace, surtout à l'époque du margrave Henri rillustre, soit qu'elles aient été frappées par lui, soit qu'elles l'aient été à la même époque par les abbés de Pegau, les évêques de Meissen ou d'autres seigneurs de Lusace.

En résumé donc, les bractéates de la belle époque, celles qui furent émises dans les ateliers de Frédéric de Hohenslaufen, et dans les autres ateliers de l'Allemagne sous son règne, sont beaucoup plus plates que celles du treizième siècle, quoique les reliefs y soient déjà souvent plus accusés que sur les toutes premières bractéates.

Les grandes bractéates dites cupulaires {schûsselfôrmig) du treizième siècle, constituent au contraire une classe trèsnombreuse, dont le type est absolument l'opposé de celui des pièces plates à empreinte peu saillante. Elles se distinguent par un relief circulaire considérable, formant souvent la circonférence extrême de la bractéate et limitant un champ tantôt plat, tantôt plus ou moins légèrement creux, tantôt et plus souvent encore relevé lui-même, et parfois très-fortement,. de la circonférence au centre. Les légendes, réduites ordinairement à de grandes initiales gothiques, et les types figurés dans le champ de la bractéate, offrent de leur côté un relief considérable. Enfin, la face postérieure présente une concavité correspondante, souvent assez marquée pour donner à ces bractéates une physionomie toute spéciale, et pour justifier le terme schûsselfôrmig par lequel les numismatistes allemands ont cherché à l'exprimer. Ce terme, si difficile à traduire exactement et surtout élégamment en français, donne une idée assez exacte de l'apparence générale de ces bractéates; il signifie littéralement : bractéates en forme de coupe, ctéaielle, autrement dit bractéates cupulaires. C'est cette dernière expression que

nous avons adoptée, comme reproduisant le plus exactement le sens du mot allemand.

Beaucoup de ces bractéates cupulaires, retrouvées dans des trésors, ne conservent plus que des vestiges de leur forme primitive, et sont souvent aplaties, écrasées, fendues sur leur bord.

Entre ces deux extrêmes, de la bractéate plate et mince, ressemblant à un feuillet métallique imprimé^ à ces bractéates convexes et à saillie considérable qui sont pareilles aux couvertures métalliques de gros boutons d'uniforme {knopfenfôrmige bracteaten) ^ on retrouve toutes les variétés imaginables de forme et de relief. Nous renvoyons pour plus de détails aux monographies, qui seules peuvent entrer dans les développements particuliers que nécessite ce sujet.

On peut tirer parfois aussi de fort bons caractères distinctifs de l'étude comparative du bord ou circonférence des bractéates, qui varie fort, suivant leurs diverses origines.

Nous n'entrerons pas ici dans de grands détails, nous ne comparerons pas entre elles les innombrables variétés de forme et de caractères de la circonférence des bractéates, depuis celles frappées sur les bords du Rhin jusqu a celles des rives de la Baltique. Nous nous contenterons de citer quelques faits plus importants et plus utiles au point de vue du classement.

Le bord extérieur des bractéates est souvent très-étroit ou presque complètement confondu avec le relief circulaire considérable dont nous avons parlé ; il en est ainsi sur certaines bractéates de Lusace et de Misnie. Sur une foule de bractéates des mêmes provinces, le bord circulaire est constitué par une surface plus ou moins creuse et recourbée sur elle-même. Dans cette sorte de rainure ou de canal circulaire figure très- fréquemment la légende (voyez par exemple les bractéates des derniers abbés de Pegau). Sur d'autres bractéates appartenant aux mêmes groupes, la circonfé-

rence très-large est en même temps bombée ; souvent dans ce cas elle présente plus en dehors une rainure très-considérable, rainure s' aplatissant par son bord extérieur, parfois relevé lui-même, ce qui rentre alors dans le cas précédent. Ces diverses dispositions, jointes aux détails du relief et de la voussure de la surface du champ, contribuent à donner à ces grandes bractéates d*un travail le plus souvent grossier, et qui appartiennent principalement à la Lusace, à la Misnie, à la Bohême, cette forme particulière et caractéristique que nous venons de décrire, et qui les a fait appeler en Allemagne schûsselfôrmige bracteaten.

D'autres fois au contraire les bractéates présentent un bord, encore extrêmement large, mais parfaitement plat ^voyez par exemple certaines bractéates thuringiennes frappées à Mûlhausen ou à Saalfeld au type du cavalier, et en général même toutes les bractéates thuringiennes du douzième siècle, puis encore les grandes pièces plates frappées probablement pour la Lusace, par les margraves de Brandebourg; voyez encore les bractéates de Nordhausen, etc.). Ce bord si mince, si large et si plat, est tantôt complètement uni, tantôt marqué de signes fort divers qui ont leur importance dans la description et la détermination des ])ractéates des diverses provinces ; ce sont des besants, des croix, des étoiles, la plupart du temps très-espaces les uns <les autres, ou bien des initiales latines ou gothiques, fort souvent au nombre de quatre et disposées suivant deux des grands diamètres de la bractéate, ou bien encore et plus Tarementdes légendes complètes ou de véritables emblèmes héraldiques , comme Téchiquier de Hohnstein , sur des Iractéates de ces seigneurs frappées au type de Nordhausen (voyez pi. V, 54).

Parfois au contraire, et cela arrive fort souvent quand le bord extérieur est très-large, uni et plat, la légende est placée en dedans du relief circulaire, sur les limites mêmes

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