DÜ CANAL DE LANGUEDOC
Le Canal royal ou de Languedoc traverse au midi de la Franee et dans sa partie la plus resserrée l’isthme qui forme ensuite la péninsule espagnole.
(i) On connaît déjà plusieurs descriptions de ce Canal, et notamment celle de M. le général Andréossi. En renvoyant à son savsnt ouvrage les lecteurs qui désireraient des details plus étendus , je ne ferai qu'exposer ici ceux que j'ai recueillis moi-méme , en parcourant ce beau Canal et ses dépendances sur tous leurs développemens. Ces détails seront d'autant plus exacts , que je dois les plus intéressa ns à l'obligeance de M. Clauzade, qui était ingéuieur en chef du Canal da Languedoc quand je le visitai, et dans la famille duquel les connaissances et Ici services rendus au Canal, sont en quelque sorte héréditaires depuis son origine.
Parmi lesremerclmens que je loi dois, je citerai le don qu’il voulut bien me faire de la Carte ou Tableau synoptique de ce Canal, et de la complaisance qu'il eut do me recommander pour la traversée de la ligne navigable, à chacun de MM. Ica ingénieurs divisionnaires, en les invitant même à mettre à ma disposition l’espèce de gondole dont ils se servent pour leur propre tournée, afin que je pusse visiter commodément toutes les parties que je désirais reconnaître. Cette circonstance m'a mis à même d'appécier dans toute leur étendue l'honnêteté et les connaissances de MM. les ingénieurs, sinsi que leur cèle pour ce qui est relatif à ce bel établissement, avec lequel ils sc sont pour ainsi dire identifiés de père en fils par les travaux les plus distingués.
En leur offrant ici l'expression de ma reconnaissance , je dois au but principal de cet ouvrage d'observer que jMM. les ingénieurs du'Catial de Languedoc , prouvent d'une manière incontestable qnc rien lie peut équivaloir atu avantage* qui résultent de la parfaite connaissance des localités et du zèle, qa’on pourrait appeler de famille , que prennent à un établissement des agens dont la première éducation est dirigée par les idées qui peuvent lui être le plus profitables.
't'nme IL 3a
Cet isthme obligeait à faire un circuit de i,aoo lieues et à passer le détroit de Gibraltar, en restant exposé aux hasards de la navigation maritime « souvent aux entreprises ennemies ou aux insultes des puissances barbare squ es.
On le cite comme le cbef-d’œnvre des constructions hydrauliques, et on peut justifier ce titre en exposant brièvement ce qui concerne son établissement
Les obstacles qu’jt fallait surmonter pour le construire parurent longtemps invincibles; c’était à prévoir toute leur étendue et à en triompher que consistait l’honneur attaché à Pinvention du Canal de Languedoc ; ear l’idée de faire communiquer ensemble l’Océan « la Méditerranée par le trajet le plus court était trop naturelle pour ne pas être ancienne; A suffisait de l'inspection des cartes géographiques poar la concevoir.
Cependant le premier projet que l’on connaisse positivement pour celte jonction de l’Océan à la Méditerranée eut lieu sous F rançois 1", et méritait d’appartenir à ce Roi qui reçut le titre de Restaurateur des Lettres et des Arts malgré ses guerres, où, malheureux par trop de bravoure, il savait encore illustrer le caractère français dans sa captivité, en y disant r « tout est perdu hormis l’honneur. »
Le projet du Canal de Languedoc fut reproduit mais ne put être suivi sons les règnes trop courts et trop agités de scs successeurs.
Henri IV qui voulait ne rien négliger pour la prospérité de la France, s'occupa personnellement de ce projet, «t eut à ee sujet, en i5q8, une correspondance avec le cardinal de Joyeuse archevêque de Narbonne. En i6o4, il chargea encore le connétable de Montmorency de s’en occuper.
Mais nous avons déjà dit que l’imperfection des moyens hydrauliques alors existons ne permirent point à ce bon roi d’établir des Canaux à point de partage.
Leurs procédés pouvaient seuls vaincre, pour le Canal de Languedoc, des difficultés qui paraissaient insurmontables.
La construction du. Canal de Briare dont nous venons de parler, pre-
DE FRANCE. ai7
mier Canal à point de partage qui ait existe, et qui eut pu servir d'exemple pour un si beau genre d’entreprise , ne fut terminécomme on l’a vu qu’en i64a, année de la mort du cardinal de Richelieu, qui fut bientôt suivie de celle de Louis XIII.
Enfin, l’honneur de prouver jusqu’où le génie de l’homme pouvait atteindre pour les constructions hydrauliques était réservé à ce règne de Louis XIV qui fit de son siècle une époque nouvelle, en offrant au monde la réunion de tous les genres de gloire.
Aucun monument de ce beau règne ne fut plus généralement loué et célébré que le Canal de Languedoc, parce que son haut degré de magnificence reposait sur le plus haut degré d’utilitc.
Il ne reste plus rien à dire pour son éloge quand on se rappelle que le maréchal de Vauban disait, en lui payant le tribut d’admiration que lui devaient le patriotisme et le génie, a qu’il eût préféré la gloire d’en être » l’auteur à tout ce qu’il avait fait ou pourrait faire à l’avenir (i). »
Il fallait, pour établir ce Canal, faire franchir à la navigation la chaine de montagnes qui sépare les versans à l’Océan, tels que l’Arricge, le Tarn èt la Garonne, des versans à la Méditerranée, tels que le Fresque!, l’Aude , l’Orb et l’Hérault.
Plusieurs projets avaient été présentés à cet effet, et reconnus impraticables.
Enfin , ce grand problème fut résolu en allant chercher au loin des eaux vers des points culmiuans de la montagne noire, montagne granitique qui joint la chaine des Cévennes à la chaîne calcaire des Corbiéres qui se rattache aux Pyrénées.
Ces eaux furent amenées, par un ensemble de conceptions et un mécanisme admirables , vers le point le plus favorable pour être le point de partage comme étant le moins élevé de la chaîne des Corbiéres, et elles y furent emmagasinées pour de là être déversées à volonté soit vers la Méditerranée, soit vers l’Océan. Telle fut l’idée créatrice du Canal de Languedoc ou des Deux Mers.
(«) Voir l'Introduction (juge i).
Un simple exposé des faits les plus authentiques va noos faire reconnaître fauteur et la beauté de cette conception.
En 166a, Pierre-Paul Riquct, seigneur de Bonrepos, s’adressa directement au célèbre Colbert et lui envoya le plan de son projet pour la jonction des deux mers en lui observant qu’il ne faisait en cela qu’obéir aux ordres de monseigneur l’archevêque de Toulouse auquel il l’avait antérieurement soumis et qui avait lui-même vérifié les principales localités accompagné de plusieurs personnes de condition , et notamment de l’évêque de Saint-Papoul (i).
Un arrêt du Conseil du 18 janvier i6G3 ordonna qu’il serait formé une commission pour vérifier ce projet du Canal de Languedoc. M. Riquct fut présenté comme en étant l’auteur par l’archevêque de Toulouse à Colbert qui lui fil l’accueil le plus favorable en manifestant son admiration pour son projet.
Après avoir eu plusieurs conférences avec ce ministre, M. Riquet retourna en Languedoc d’où il écrivit à Colbert qu’en attendant l’arrivée des commissaires, et pour ne pas rester oisif, il s’occupait à marquer les endroits par lesquels le Canal devait passer, avec M. Bouthcrouc de Bourgneuf (fils de l’inventeur et l’un des propriétaires du Canal de Briare). . •,
Nous avons déjà parlé, page 327, de Ta notoriété qui existe encore à Briare d’un voyage qu’y fit M. Riquct pour y visiter le Canal. A l’appui de cette circonstance, on doit encore observer qü’on Lisait, en 1663, des comparaisons entre les difficultés qu’avaient présentées le Canal de Briare et celles que l’on avait à prévoir pour des projets qui se rapportaient au Canal de Languedoc, et notamment pour celui de se servir de la rivière du Sor pour opérer la jonction de deux mers (3). Enfin les relations constatées de M. Riquet avec M. Boutheroue de Bourgneuf, et la notni-
(1) Histoire du Canal , par les desceudans de M. Riquet. (Archives du Canal de Toulouse, A. B. B. , n° 4. )
(3) Ou disait dans ce projet , « Celte rivière ( le Sor qui s'embouche dans les
DE FRANCE. ,i9
nation de ce dernier pour l’un des deux experls chargés par ia commission (le 7 novembre 1674) de reconnaître les lieux, suivant l’indication qui leur en sera faite par le sieur Riquet (1), prouvent complètement que si celui-ci , indépendamment de ce que lui suggérait son génie , d’après une
» affluons à U Garonne ) peut servir mieux que tome autre pour faire un Canal » bien plus aisé que celui de H ri a te , pour joindre la navigulion de celte rivière » avec celle d’Aude qui se rend à Narbonne , parce qu'elle se peut facilement u conduire de Revel à Gruisseus. »
( M. le général Andréossi cite ce passage dans son Histoire du Canal de Languedoc , page 4- )
(1) Voici l’extrait du procès-verbal des commissaires du Roi et des Etats de Languedoc , du 7 novembre 1C64 , que nous venons de citer :
n Nous dits commissaires, avant égard aux réquisitions du syndic général , a aurions ordonné qu'il serait fait descente sur les lienx , pour aviser aux a moyens de parvenir à ladite communication, et que pour cet effet, noble » Hector Boutheroue , écuj-er , eeigneur de Bourgneuf, , f un des intéressés au a Canal de B tiare , et des acquisitions j- jointes,- et maître Etienne Jacquinot, u sieur de Yaurousse, directeur général des gabelles de Provence et Dauphiné , a assistés de MM. Marc de Noé, sieur de Guiland de Noé , maréchal de camp » ès armées du roi , lieutenant de sa Majesté au gouvernement d'Aigucs-Mortes ; » noble Joseph Aversens, sieur de Tarabel, personnes capables et expérimentées ; a les sieurs jindréossi, Pelafigue , Cavalier et Bressieux, géomètres que nous avons a pris et nommés pour travailler avec lesdits experts à la vérification desdits ou~ a orages , suivant t indication qui leur en sera faite pur le sieur Pierre Paul » Piquet, baron de Bonrepos ; et à ccs fins , qu'à la diligence dudit syndic gé-
* néral , lesdits experts et autres susnommés, se présenteront pour prêter le a serment en Ici cas requis, a
Dans la vacation du 1 3 novembre, MM. les commissaires étant arrivés 11 la Fontaine de la Grave , point départagé, il est dit: « Nous aurions cru qu'il était' » à propos avant de s'engager pins avant à aucune autre vérification , de voir
* d’où l’on pourrait tirer la quantité d'eau nécessaire pour conduire à ladite » fontaine de la Grave , point de partage , et d'autant que ledit sieur Piquet ,
» suivant son dessein , prétend tirer toute beau nécessaire pour le Canal de com- » munirai ivn de la montagne Plaire. Nous aurions résolu de nous y acheminer;. » sur quoi ledit sieur de Royer , syndic général , nous aurait requis pour accé- » lérer ladite vérification , qu étant , non-seulement nécessaire de trouver la»
tf
23o CANAUX NAVIGABLES
longue ctude et la parfaite connaissance des localités, avait eu besoin
de quelques docutncns favorables au développement ou à l'exécution
de son projet, c’est la France, c’est le Canal de Briure, qui était alors
en navigation depuis aa ans, qui auraient pu les lui donner, et non
l'Italie où la belle conception des Canaux à point de partage était encore
inconnue.
Mais on reconnaît que le génie seul de Riquct avait conçu son vaste plan en suivant les faits exposés dans l’acte le plus authentique , on veut dire dans le procès verbal des experts nommés par le Roi et par les États de Languedoc pour vériGer a la proposition du Canal à faire pour la comi> munkation des mers océanne et méditerranée, sur le devis et dessin » présentés à S. M. par Pierre Paul Riquct, seigneur et baron de Bonrc- » pos, rendre raison de la possibilité ou impossibilité d’icelui, etc. »
Ce procès-verbal établit, entre autres choses, que le 7 novembre 166* M. Riquet ayant exposé la copie du dessin par lui remis au Conseil du Roi, dit « qu’encore qu’il ne soit pas fort régulier, il explique assez sa » pensée, s’étant plus curieusement appliqué à rechercher les eaux de » la montagne Noire pour fournir ledit Canal , et les chemins pour les » conduire au point de partage,' et il s’oflre aux commissaires et est » accepté par eux comme indicateur durant le cours de l’opération. » Effectivement dans toutes les vacations suivantes M. Riquet reste seul indicateur de toutes les localités qu’il faut reconnaître.
Le 19 novembre les experts après diverses reconnaissances et avoir constaté qu’on De pouvait se servir du lit du Lers , mais qu’il fallait que le Canal lui fdt latéral, arrivent à la fontaine de la Grave, proche les pierres de Naurouse, lieu de partage qu’ils reconnaissent à a5 toise*
* quantité d'eau pour le Canal de communication, mais qu'il fallait aussi m faire un Canal pour conduire les eaux gui se trouverons dans ladite montagne » Noire , jusqu’au point de partage ; il était important d'ordonner aux expert! ■ de vériGer exactement lea lieux par letqnela ledit Canal pourra être conduit a suivant l'indication du projet du sieur Jttiquet. »
DE FRANCE. a5i
3 pieds 1 1 poucefe et demi (4g",i3) d’élévation au-dessus de la Garonne à Toulouse d’où ils sont partis, et ils remarquent que derrière celle fontaine il y avait un fosse dont les eaux descendaient moitié du côté de Toulouse et l’autre vers Narbonne.
Le i3 novembre, après avoir constaté combien cet endroit est propre pour y établir un bassin de partage, les expert» observent « que parce » que l’eau est la matière des Canaux , il n'y avait pas d’apparence de » faire un Canal de communication, à moins d’amener d’autres eaux » audit lieu de partage, v Sur quoi le sieur Riquct seul observe « qu’on a » pu voir, d’après son dessin, qu’il avait découvert dans la montagne » Noire d’autres eaux qu’on pouvait conduire à la fontaine de la Grave , » que tous ceux qui depuis tant de siècles avaient proposé la construc- » tion du Canal né s’enctaicnt jamais aperçu, attendu quelles étaient fort » cachées et presque hors de vraisemblance d’ètre amenées à la fontaine » de la Grave, etc. »
Sur l’indication de M. Rjquet , et guidés par lui seul , les commissaires experts, géomètres et nivelcurs remontent d’abord à 33,747 toises du lieu de parlagc^sur 11 toises de pente jusqu’au Sor, prés le lieu dit le pont Crouxct. Cette rivière versait dans l’Océan , et on reconnaît la possibilité de la dériver au point de partage en coupant et prenant encore au-dessus dc-Graissens le torrent duLaudot, et en traversant le ruisseau de Suint-Félix.
Ces reconnaissances durent depuis le 13 novembre jusqu'au 33 dudit mois.
Alors M. Rjquet leur faisant quitter le côté de la chaîne des montagnes qui versait à l’Océan , passe avec eux en franchissant la crête de cette chaîne sur son revers opposé qui versait à la Méditerranée, et il leur luit reconnaître successivement à une distance de 16 à 30,000 toises du lieu du partage cinq rivières ou torrens, dont il compte par des barrages et des refoulemcns ne faire qu’une seule rivière qui serait rejetée vers le bassin de l’Océan au moyen d’une percée et d’une cascade de a5 pieds pour rejoindre le Sor et la rigole ou rivière factice qnû
*5a CANAUX NAVIGABLES
le fait arriver au bassin de partage. Ces cinq rivières sont : l’Alzau, torrent près du bois de Ilamondans qui se précipitait dans le Fresque!, la Bernassonnc qui suit séparément le même cours, le Lampillon et le Lampy, dont il sc propose de barrer le vallon dans sa partie la plus étroite pour y former un réservoir, et le Ricutort.
Il faisait ainsi abandonner à ces rivières leurs lits naturels jonches de débris et qui ne présentaient que des ravins affreux; ces lits ne devant plus servir, d’après son projet, qu’à recevoir les eaux surabondantes et nuisibles, des rivières dont il change à son gré le cours au moyen de barrages, en pratiquant sur la nouvelle direction qu’il leur donne les déversoirs ou épanchoirs nécessaires pour empêcher qu’elles pussent devenir nuisibles dans les crues d’eau trop abondantes.
Cette nouvelle direction donnée à ces cinq torrens, et qui les fait passer du bassin de la Méditerranée dans le bassin de l’Océan , s’effectue par une nouvelle rivière factice qu’on appelle la rigole de la montagne , et qui a ig,56o toises (58, 1 29 mètres) de développement jusqu’au lieu dit les Taumazes, au-dessus de Graissons où elle rejoint à une distance de 1 5,670 toises (3o,54o mètres) du point de partage, la <igole de dérivation du Sor qu'on a appelée rigole de la plaine, et qui verse ses eaux au bassin de partage, d’où elles coulent à volonté vers l'Océan ou la Méditerranée.
Les reconnaissances relatives à la nouvelle direction de ces cinq rivières durent depuis le aa novembre jusqu’au a6 dudit mois, et les experts constatent « que la rigole serait assez difficile à faire dans les bois » au penchant de diverses montagnes cl parmi des rochers , ce qui se » pouvait surmonter; et, quant à la quantité d’eau, que ces cinq rivières » en ont deux fois autant et même plus que le Sor, et que, hors qucl- » ques inconvéniens qu’ils ne peuvent prévoir, toutes ensemble en four- » niraient assez pour remplir et entretenir ce grand Canal de nayiga- » tion. »
Le 34 décembre i664 les experts font la clôture de leur procès-verbal en constatant à la fin qu’ils estiment ledit grand Canal possible moyennant lesdits ouvrages et travaux qui ont été indiqués. Suit le devis des
travaux à faire en 167 art! les, dont 16 concernent la rigole de la plaine, dressés et signés par lesdits deux experts Vaurouse et Boutheroue de Bourgneuf.
M. le chevalier de Clcrvillc, commissaire général des fortifications, dans le rapport qu’il fut chargé de faire de ce devis, le regarde comme un ouvrage de M. Boutheroue de Bourgneuf seul, ce qui achève de prouver ce qu’ont pu valoir, pour rétablissement du Canal de Languedoc, l’expérience et les lumières du fils de l'inventeur du Canal de Briare.
D’après ce que les experts avaient dit de la difficulté et des obstacles qu’on devait surmonter pour diriger au point de partage les eaux des rivières qui devaient être dérivées, MM. les commissaires du Roi insistèrent, par un avis du 17 janvier i665, sur la nécessité d’une rigole d’essai. '
Mais, dès le 97 novembre iG6t, M. Riquet, dans une lettre à Colbert, observait a qu’il concevait la chose autrement que les autres pour » l'avoir long-temps étudiée , qu’il 11’y trouvait pas les obstacles qu’on » pouvait imaginer,» et il ajoutait: «désirant faire voir que je suis » assez juste en pensée, s’il est absolument nécessaire que j’en fasse la » preuve et les avances à mes dépens, je m’y engagerai volontiers. » Dans une autre lettre du 20 décembre 1664, il observait que « l’invcn- » lion des magasins d’eau doit rendre la navigation du Canal perpétuelle.» Et plus loin il exposait que « ces magasins d’eau , les chaussées et la mine » ( percée souterraine) à faire étaient ce qui inquiétait le plus. »
Il ajoutait : « comme je suis celui qui ai donné le premier branle à ce » dessein, je serais au désespoir si ces difficultés en empêchaient la réus- » site; » et il réitérait ses offres de faire à scs frais uue rigole d’essai.
Des lettres-patentes du 97 mai i665, lui attribuent la commission de faire travailler aux rigoles nécessaires pour faire l’essai de lu pente et de la conduite des eaux.
Ces travaux furent terminés dans les premiers jours du mois d’octobre suivant , malgré des pluies abondantes qui les retardèrent de plus de j 5 jours, cl le triomphe de M. Riquet fut alors assuré.
. Tome IJi.
a 54 CANAUX NAVIGABLES
D'après l'ensemble et par 1’exécutiou de ces dispositions, le bassin do partage recueille les eaux d'une superficie versante de plus de huit lieues carrées, et la hauteur des eaux pluviales dans ces contrées est de a pieds (o,66 centimètres).
Les eaux devaient couler avec surabondance dans la saison des pluies et des crues; mais dans les sécheresses elles devaient considérablement diminuer et manquer à la navigation; il leur fallait donc, comme on l’avait prévu, de vastes réservoirs.
£n observant l'insuffisance du bassin projeté d’abord par un barrage du vallon du Lampy, on construisit le bassin de Saint-Féréol qui devait avoir une capacité plus que triple et qui avait en outre l’avantage d’être plus rapproché du point de partage d’environ 1 5, 5g5 toises (3o,ooomètr.)."
Bassin de Saint-FérèoL
Ce bassin a 175,000 toises carrées (664,780 mètres) de superficie; il contient environ 939,606 toises cubes d’eau (6,g56,ooo mètres cubes); sa capacité en eau se trouve ainsi plus grande que celle de la totalité du lit du Canal entre Toulouse et Béziers. Bélidor l’a cité comme le plus magnifique ouvrage qui ait été exécuté par les modernes (1).
Pour établir ce bassin, on barra le vallon du Laudot dans sa partie la plus resserrée par une digue de 374 toises (738 mètres) de long, et 100 pieds (3a*, '*2) de haut.
Elle est composée de trois murs enclavés dans le roc, séparés par des terrassemens , et elle a 61 toises (u8",8g) de largeur à sa base, pour résister à la grande poussée d’eau qu’elle soutient
Des déversoirs excluent du bassin les eaux dont la surabondance serait nuisible lors des grandes crues , et deux pales placées l’une à a mètres et l’autre à 6“,5o au-dessous du niveau du l.ssin, donnent issue à l’eau jusqu’à cette hauteur.
(t) Bélidor, Architecture hydraulique, tonte IV, page i64-
Diqitized.
Mois pour jouir de la totalité de ces eaux, il fallait leur donner, dans la partie inférieure du réservoir, une issue assez, grande pour qu'elles pusscut devenir le moyen principal de remplir en peu de jours la capacité du Canal après scs réparations, et alimenter ensuite sa navigation. Toute manoeuvre de vannes eût été en quelque sorte impossible sous la pression énorme de celte masse d’eau, car sous 5a mètres de charge chaque mètre carré du plafond peut être considéré comme la base d’un prisme d’eau dont la pesanteur est de 5 2,000 kilogrammes, équivalente à environ a5o,ooo livres par toise carrée. Tout pertuis eût pu être emporté par la rapidité d’un tel courant. Pour parer sans aucun danger à des forces si redoutables, trois robinets de bronze de 9 pouces de diamètre furent scellés et leurs tuyaux encastrés de 1 5 pieds avec les plus grandes précautions dans la partie inférieure de la digue, go pieds au-desssous de son couronnement, qui fuit le niveau supérieur de l’eau. On établit une communication à ces robinets par des galeries voûtées dans l'épaisseur de la digue (1).
l’ne voûte supérieure terminée par un escalier de 3o marches conduit aux robinets, cl une voûte inférieure est destinée à la sortie des eaux; on l’appelle voûte d’enfer pour la partie intérieure qui correspond aux robinets, et voûte de fuite pour la partie extérieure.
Là le gardien des robinets en les fermant ou les ouvrant en sécurité, arrête ou fait jaillir à volonté un torrent qui , chassé par une pression due
(1) La «ligue et les voiles font 5,478 toises cubes ( 4°, 558 met. c. ) en maçonnerie, les terrassement entre les trois murailles font 16,000 toises cubes (1 1 8, 5o2 m. c. ), avec un bon corroi, et il y a 3, 000 toises cubes ( 22,21 1 m. c ) «l'un gros pavé d'un pied d'épaisseur pour le talus iulérictir de la chaussée, pour résister au batillage de l'eau et aux vagues de celte petite mer.
Vue vanne , placée 10 pieds au-dessous des robinets , et qui répond au fond du réservoir, sert à la vidange dé la vase qui s'y dépose, et qui est chassée dans l'ancien lit du Laudot par la rapidité de l’eau lorsqu'on lève celte vanne ; cette manoeuvre ne se fait que lorsque l'eau n'a plus à la fin de la navigation qu'une hauteur trèa réduite dans l'intérieur du réservoir.
a5S CANAUX NAVIGABLES
à une charge prodigieuse, s’élance avec le bruit et la rapidité de la foudre, en remplissant l’air environnant de son écume, et lui imprimant la force entraînante d’un tourbillon.
Le retentissement des voûtes, l’ébranlement des murs énormes qui Jcs supportent, semblent annoncer que tout va être bouleversé par tant d’impétuosité j mais cette impétuosité expire sous la puissance de celui qui, en préparant l’explosion de ce torrent, avait prévu tout ce qui devait dompter ses efforts, et s’était assuré de n’avoir bientôt en lui que l’agent fidèle et paisible de sa volonté bienfaisante pour aller réunir les deux mers.
La source artificielle, créée par ce concours de conceptions et de travaux, peut verser dans le Canal 5a, 800 toises cubes {56o,9a5 mètres cub.) d’eau en a4 heures, et elle fournit en neuf jours et demi 5,701,945 mètres cubes, qu’il faut, année commune, pour rétablir les eaux dans le Canal après le chômage jusqu’à la prise d'eau du Fresquel, ce qui fait une longueur de 54,54a toises (106, 3oo mètres) et à peu près 420,000 toises cubes (3,oo5,6oo mètres cubes). Cette quantité d’eau est indépendante du produit des prises d’eau qui se font plus bas et successivement dans les rivières deFresqnel,d’Orbicl, d’Ognon, de Cesse, qui fournissent 5,o56,8a8 toises cubes (57,44o,ooo mètres cubes), et enfin dans les rivières d’Orb et de l'Hérault qui alimentent ensuite la navigation au-delà de scs besoins depuis Beziers jusqu’à son embouchure dans l’étang de Thau.
Sans le bassin de Saint-Féréol les produits journaliers des rigoles ne seraient que de a, 610 toises cubes (iq.Saô mètres cubes) d’eau en a4 heures (1), et doivent être moindres vers l’époque où l'on rétablit la navigation; mais en calculant meme d’après ce produit, il faudrait plus de six mois pour obtenir -les 3,701,945 mitres cubes nécessaires pour le remplissage du Canal depuis Toulouse jusqu’au Fresquel, qui,
(» ) Voir le Mémoire sur les quantilés d'eau qu'exigent les Canaux de navigation par M. Ducros , inspecteur général des Ponts et Chaussées, chargé de fin-spection des Canaux du Midi {imprimé à Paris en 1800 ).
DE FRANCE. a 57
d'après cela, ne pourrait s’effectuer , à cause des pertes d’eau qui prolongeraient son retard jusqu’au chômage suivant.
Ainsi des précautions moins grandes eussent été insuffisantes.
En observant cet ensemble de circonstances, on admire comment, parmi des rochers et des précipices, un homme, en combinant ensemble les moyens les plus simples et les plus hardis, a su faire, de quelques torrens destructeurs, la source immense qui alimente et peut recréer en dix jours ce fleuve factice de ia3,73o toises (a4i,i4B mètres) qu’on voit rival dé la grandeur de b nature et vainqueur de tous scs obstacles, cou* 1er au gré du navigateur, soit vers l’Océan, soit vers la Méditerranée, pour vivifier et enrichir tout ce qui peut participer à son cours.
Pour concevoir, entreprendre et exécuter un tel projet, il Cillait à la fois un génie capable de saisir l’ensemble de conceptions aussi vastes, une énergie qui sût vaincre les obstacles de l’ignorance et de l’envie, et un patriotisme capable de faire les plus grands sacrifices , au bonheur de se rendre utile.
Aucun de ces titres ne fut contesté à M. Riquct par scs contemporains. La poésie célébra son triomphe , la correspondance de Colbert avec lui en prouve la réalité , et il fut consacré par les encouragemcns et les récompeuscs de Louis XIV, juge irrécusable de ce qui portait le caractère de la grandeur.
L’expérience de plus d’un siècle a prouvé combien on devait applaudir à la grande prévoyance qui caractérise d’autant plus l’auteur du Canal de Languedoc, qu’elle a été rarement imitée danlde calcul des quantités d’eau nécessaires à une navigation artificielle.
Calcul des eaux qui alimentent le Canal.
On peut se faire une idée de cette prévoyance par les détails ci-après , et qui présenteront d’autant plus d’exactitude qu’ils seront basés relativement aux dépenses d’eau, sur les calculs de M. Clauzadc, ingénieur en chef du Canal de Languedoc. Attaché depuis long-temps aux fonctions de cette pbcc que sa famille a occupée de père en fils, il joint une longue
a53 CANAUX NAVIGABLES
suite d’observations aux talcns et aux connaissances qui le distinguent, et on ne peut invoquer à cet égard uue autorité plus positive.
La totalité des eaux dirigées au bassin de partage, par le» moyens dont on a rendu compte, est de
métro» cube*.
Le réservoir de St.-Féréol contient... 6,956,000
Celui du Larnpy contient a,3oo,ooo
L’observation journalière donne pour >
les eaux versantes au point de partage pour alimenter la navigation ordinaire... 28,000,000 J.
On a ainsi à estimer, pour les eaux rejetées ou perdues par les filtrations, ou enfin détournées par les
riverains pour des irrigations
Mais ces dernières ne forment qu'une quantité dont on apprécier» bientôt le peu d'importance.
La récapitulation des eaux disponibles depuis la Garonne jusqu'au Fresquel est donc, comme 00 le
KUèlfr* cube».
voit ci-dessus, de 37,256,000
Les quatre prises d’eau jusqu'à l’Orb donnent 37,444»°°°
Totalité des eaux disponibles entre Toulouse et
Béziers, ci
Si l’on en défalque la quantité d’eau attribuée au
service dermoulins situés sur celte ligne
Il restera attribué au service du Canal entre Toulouse
et Béziers
D'après les calculs de M. Clauzade , il se dépense pour la manœuvre de 960 passages doubles pour les barques qui naviguent sur ce Canal et celui de Narbonne (1).
Reste
toi ici cube». I CJCtrrs rulvf.
8,53o,ooo 64,o33,334
, (1} On peut consulter, pour ces calculs de dépenses d'eau, le Tabloau synop.
SÔi)
Report,
Si i on déduit encore de celte somme celle de
Pour évaluation approximative de ce qui reste année commune dans les réservoirs, à la fin de la navigation,
il restera
(Quantité d'eau qui fait huit fois le prisme de remplissage ou la capacité eu eau de 1a ligne navigable, dans son trajet entre Toulouse et Béziers. )
lotMa culxs.
raètrrl cube*.
6,t)65,8oo
a, lo3,334
Après avoir exposé dans leur ensemble les details relatifs au ménagement et à la dépense des eaux, nous allons faire les observations que comporte cet important résultat.
On vient de voir quelle était l’abondance des eaux que M. Riquet avait su rendre disponibles pour l’exécution de son projet, en observant toutefois que le bassin du Lampy, dont on vient de donner la capacité, n’a été construit qu’en 1783, ainsi qu’on le dira ci-après.
Mais, sans se faire illusion sur une richesse d’eau qu’un autre eut pu croire surabondante, et pressentant ce qui devait être enlevé à la direction factice des eaux par les infiltrations, M. Riquet s’assura en construisant son Canal de nouvelles ressources qui pussent successivement réparer les pertes d’eau qu’il aurait à subir.
Il devait traverser un grand nombre de courans d’eau ; M. Riquet fit passer sous le lit du Canal, par des aqueducs, trois torrens qui lui parurentdangereux, notamment celui de Rcpudre dont nous décrirons l’aqueduc. Mais il voulait conserver à son Canal les eaux des courans dont il
tique que M. Trouvé a fait imprimer dans l’article relatif au Canal de Languedoc qui fait partie de la Statistique, qu’il a publiée, 'du département de l’Aude, comme ayant en ce Tableau de l’amitié de M. Clauzade.
M. Clauzade avait bien voulu remettre anssi à l'auteur de cet Ouvrage un exemplaire de ce Tableau qui n’existait alors qu’en manuscrit (en 181G), lorsqu’il' visita ce Canal, comme ou l'a vu au commencement de cet article.
a6o . CANAUX NAVIGABLES
crut pouvoir surmonter les inconvénicns, par des cales, des digues et
des déversoirs.
Cependant les courans qui, outre les trois prises d’eau importantes des rivières de Fresquel, d’Orbicl et de Cesse dont on a parlé, avaient été admis dans le Canal pour en soutenir la navigation , y causèrent bientôt des ensablemens et des atterrissemens qui le comblaient en partie, ' malgré toutes les précautions de l’art; et même dans leurs crues subites ils attaquaient les levées en les débordant.
yisite du maréchal de hauban. — En 1686, les dcsccndans de M. Riquct sentirent la nécessité de remédier à de tels inconvéniens; mais ils craignaient de manquer d’eau. Pour satisfaire à leur sage sollicitude, le maréchal de Vauban fut visiter le Canal.
Ce fut alors que, comme on l’a dit, cet illustre ingénieur rendit un hommage si glorieux à l’auteur du Canal.
Il regretta seulement qu’une idée aussi belle n’eût pas été réalisée avec ■ plus de grandeur dans ses dimensions. 11 eût voulu voir, pour ainsi élire, le caractère de la navigation maritime transmis à la communication des deux mers, et enfin qu’on eût exécuté dès-lors dans une position bien autrement importante , ce que l’Angleterre exécute de nos jours en Ecosse pour le Canal Calédonian.
11 se présentait, il est vrai, de grands obstacles; il eût fallu changer le système de la navigation de la Garonne; mais le génie de Vauban ne croyait pas ces obstacles insurmontables en s’appuyant sur la grandeur de Louis XIV.
Ce grand homme en exprimant, avec tant de modestie pour lui, l’admiration que lui inspirait ce chef-d'œuvre , le perfectionna encore en faisant passer sous 54 aqueducs les 54 courans d’eau qui encombraieut le Canal et détruisaient ses levées.
Mais, en privant le Canal des eaux de ces courans destructeurs , Vauban sentit qu’il y faudrait suppléer, parce qu’elles étaient en partie nécessaires, ainsi que l’avait reconnu M. Riquet et scs fils qui avaient hérité de la propriété de leur père et de ses connaissances.
f>E FRANCE.
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Ce fut par ce motif qu’il fit percer la montagne de Campmaz'' pour donner au réservoir de Saint Féréol les eaux que la partie su éricure de la rigole de la Montagne amenait au Sor par fépanchoir du Conque! , et qui étaient rejetées dans la saison pluvieuse comme surabondait <. s (1), sans pouvoir être mi -es en réserve pour les temps de pénurie d’eau, ainsi qu’elles le sont depuis leur direction dans le bassin de .Saint -Féréol.
Canal de Narbonne. — Celte crainte, si prudente, de manquer d’eau pour la navigation, empêcha, pendant près d’un siècle, les propriétaires du Canal de consentir à la construction de l’embranchement appelé Canal de Narbonne, que cette ville réclamait avec instance et qui pouvait faire un objet de produit de plus pour eux.
Ils auraient pu se croire d'autant plus rassurés par l’établissement de ce Canal, qu'il ne consistait qu'en un nouvel cmbranchemcntde a,65o toises (5, îafimètres) de longueur qui devait avoir six écluses simpleset une écluse double, pour aller rejoindre l’ancien Canal de la Robine attribué aux Romains; celui ci est alimenté par une dérivation de la rivière d’Aude et .débouche dans la Méditerranée ainsi que nous le verrons en parlant de J’éclusedc Moussoulens qui joint le Canal de Narbonne à celui de la Robine.
L'embranchement formant le Canal de Narbonuc devait avoir sa prise d’eau dans la grande retenue de 37, 55a toises (53,6Go mètres) qui précède l’écluse octuplc de Fonserannc, ctqui reçoit elle-même de la rivière de Gesse, qui est navigable, une quantité d’eau évaluée à G, 000 toises cubes (l i.àaj mètres cubes) en a4 heures (a), outre les eaux qui luisont fournies par la navigation de la partie du Canal qui lui est supérieure.
Mais les eaux tirées si abondamment de la rivière de Cesse 11e font que réparer les pertes d’eau qu’éprouve la grande retenue où elles arrivent.
(t ) Celle percée s 1 ao toises ( 343 mètre* ) de long, partie à cio! ouvert, partie sousja montagne, avec une voûte de 61 toises (tat mètres), sur 1 toise 3 pieds (a“,2p) de large. Cette idée faisait partie du projet de M. Rlquel, et on l’a trouvé adoptée dans le devis du chevalier Clcrvilte. ( Histoire des Canaux, page 3y.)
(a) Suivant 1rs calculs de M. Ducros, inspecteui-génér.d des Ponts et Chaussée», •éhuii son Mémoir.c cité page ï5ï.