‹ Des canaux navigables consideres d'une maniere generale, avec des recherches comparatives sur la navigation interieure de la France et celle de l'Angleterre; accompagne de cartes, profils, et dessins de machines et travaux d'art;Chapitre 90 sur 110 · DUNKERQUE · texte numérisé non relu

DUNKERQUE

Il est de notre sujet de considérer ce que fut et ce que peut redevenir ce port, puisqu’il tait le débouché principal ver» le nord de la grande ligne uavigable qui nous occupe.

Aucun lieu ne présente un contraste plus frappant entre ce que le génie de Louis XIV exécutait au milieu de ses prospérités et les sacrifices que lui imposa l’adversité à cette époque , où dans l’incertitude du succès des derniers efforts de son armée contre les forces combinées des principales puissances de l’Europe , il annonçait que si le maréchal de Villars avait à lui apprendre sa défaite, il irait, la lettre de ce général à la main , luire un appel à tous les braves Français , pour marcher avec lui et s’ensevelir au champ d’honneur , plutôt que de subir le joug d’ennemis que le ressentiment de leurs anciennes défaites avaient- rendus implacables.

DE FRANCE. 44g

On sait comment Je maréchal de Villars, secondé par le courage français, sauva l’État ; mais tels avaient été nos malheurs, que Louis XIV, entre autres sacrifices que lui imposa le traité d’Ctrccht , fut obligé de détruire lui-même les monujneus de puissance et de prospérité qu’il avait créés pour le commerce maritime de Dunkerque.

Nous allons donner un aperçu des travaux qu’il avait ordonnés en suivant l’inspiration du génie de Vapbun, et des résultats qu’il en avait obtenus.

La vue de Dunkerque offrait du côté de la mer , à la tète des jetées , les forts appelés le Chatcau-Ycrd et de Bonne-Espérance.

Ces jetées formaient un chenal de plus de seize cents toises de long, de 5o toises de large; à l’ouest se trouvait le fameux fort Risban, que, suivant Bélidor, on ne pouvait voir sans étonnement; à l’est , on avait construit le fort Blanc, ou petit Risban.

En avançant du côté du havre, on trouvait encore à l’est le Cbitcau- Gaillard , et, de l’autre côté du chenal , vis-à-vis ce dernier fort, il s’en trouvait unautre appelé Batterie-dc-rcvers. Si à cctappareil redoutable, ou ajoute les batteries du rempart de la citadelle et du cavalier du bastion , on reconnaît que jusque-là aucun port n’avait été mieux défendu, et qu'il n’y en avait point où la puissance du souverain s’annonçât d’une manière plus formidable.

Une des beautés du port de Dunkerque était le bassin , capable de contenir une escadre de quarante vaisseaux , toujours à flot dans le temps même de la basse mer , à cause de son écluse d’entrée , que sa largeur de 4a pieds rendait propre au passage des vaisseaux du premier rang.

Cette écluse, dont le maréchal de Vauban donna le projet, et qui fut achevée en i6tj6, était une des plus belles de son temps ; elle avait été établie avec tout le soin imaginable.

Le bassin était environné de vastes établissemens, tels que la corderie , le magasin général , le magasin particulier des vaisseaux du Roi , le hangard aux mats, les forges, etc.

Le havre était aussi un objet intéressant par la manœuvre des écluses

45o CANAUX NAVIGABLES

qui servaient à le nettoyer et à l’approfondir. La plus considérable était celle qui répondait' à l’embouchure du Canal de Bergucs au fond du port; clic avait a6 pieds de largeur entre ses portes , qui étaient établies avec double paire de portes busquées , dont les unes servaient à soutenir les eaux du Ganal pendant la basse mer , et les autres celles de la mer , selon la nécessité.

A cette écluse les portes d’èbe en renfermaient d’autres tournantes, dont on se servait quand la mer était basse et le havre à sec, pour lâcher tout à coup les eaux du Canal , et l’impétuosité de leur cours les faisait agir avec tant de force , qu’elles creusaient non-seulement le havre, mais aussi le chenal , et emportaient les sables du fond sur l’étendue de plus de 1,600 toises, distance de l’écluse à la têtç des jetées.

A l’embouchure du Canal des Moêres , qui de même répondait au fond du havre , il y avait aussi une écluse qui remplissait le même but que la précédente , mais par un procédé différent.

AGn de mieux creuser le chenal par l’action d’une eau dont la vitesse ne souffrit pas tant d’altération que celle qui parcourait le havre , il y avait une troisième éclusesurleCanalde Fûmes, placée dans la ville, qui donnait aussi la chasse aux sables qu’on voulait emporter.

L’effet de ces chasses d’eau pouvait encore se combiner pour le creusement du chenal avec celles qui partaient des fossés de la place ; mais avant de parler de celles-ci , nous devons faire mention des batardeaux avec écluses qu’on avait pratiqués dans les fossés de la place ; ils étaient au nombre de i4, et servaient, soit pour admettre dans les fossés l’eau des marées et les y contenir, soit pour 'produire le même effet à l’égard des eaux des Canaux de Bergues, des Moêres et de Fûmes, soit enGn pour faire jouer ces eaux et les employer à des chasses énergiques.

Ces écluses pouvaient aussi mettre les fossés à sec pour les travaux.

Lorsque les fossés étaient pleins, ils contenaient un volume d’eau immense , soit qu’on la tirât de la marée haute ou des Canaux. Dans la basse mer, on ouvrait subitement une écluse du batardeau, placée presqu’à l’origine de la jetée , et les eaux des fossés servaient à approfondir le chenal.

DE FRANCE. 45i

Cette manœuvre pouvait se répéter aussi souvent qu’on voulait , car 11 se trouvait ici un avantage particulier qui rendait les eaux des fossés inépuisables , puisque toutes celles du pays environnant s’y rendaient par le Canal de Bourbourg qui communiquait avec celui de Bergues. Ce Canal de Bergues communiquait avec celui des Moêrcs par l’avant fossé , et ce dernier Canal communiquait lui- même avec celui de Fûmes par le fossé de la demi-lune, de sorte que les eaux pouvaient se reverser d’un Canul dans un autre, en ouvrant ou fermant les écluses des batardeaux de manière à produire cet effet. Ainsi l’on voit que , dans le temps de la basse mer, on pouvait faire passer dans les fossés de la place un torrent dont une partie venait du Canal des Moêrcs, et surtout de celui de Bergues, au moyen de la belle écluse placée au fond de l’arrière-port , et balayait cet arrière-port et le port. Ce torrent factice s’unissait aux autres eaux pour balayer et creuser le chenal au moyen de l’écluse du batardeau qui donnait ici un volume éuorme d’eau contenu dans les fossés.

Pour juger de la puissance de ces chasses d’eau combinées , il suffit de rappeler qu’il a été constaté que, de 1701 à 1710, elles avaient creusé le port et le chenal de i5 pieds.

Il est encore bon d'observer ici que la communication entre les Canaux , en favorisant l’issue des eaux du pays à la basse mer , avait successivement assuré et livré à la culture environ 4o,ooo hectares de terre de la plus grande fertilité.

Cependant, sous le rapport militaire, cette même correspondance entre les Canaux ajoutait aux moyens de défense de Dunkerque, et les rendait pour ainsi dire insurmontables.

Effectivement , l’accès de celte ville était presque impraticable par les inondations , au moyen des écluses de Gravelines et de celles qui étaient à Dunkerque , car la première de ces places retenant les eaux de l’Aa , les faisaient refluer dans la Colmc qui , avec le Canal de Bergues, inondaient le pays depuis les bords de l’Aa jusqu’aux digues du Canal de Bourbourg : on formait une seconde iuondation à l’aide des écluses de

45a CANAUX NAVIGABLES

Dunkerque , pour couvrir le pays depuis le canal de Bergue3 jusqu’à ceux de l’Aa et d’IIondscottc; enfin une troisième inondation pouvait s’opérer en se servant des écluses du fort Nieutel et de celles de Calais. Cette inondation se terminait au bord des digues de l’Aa.

Ces trois inondations pouvaient se faire indépendamment les unes des autres; mais ou ne pouvait les rendre complètes sans employer des eaux de la mer, et il fallait les employer avec circonspection, pour ne pas perdre le pays pendant 5 ou 6 ans.

La position critique de la France après les neuf années de la guerre de la succession d’Espagne, dans laquelle presque toute l’Europe était liguée contre elle , parut aux Anglais une occasion Favorable pour demander la destruction du port de Dunkerque. ■

M. Boile , secrétaire d’Etat de la Grande-Bretagne, dit: a que la guerre » ayant coûté tant de sang et de trésors à l’Angleterre, il était juste » qu’elle en retirât quelque fruit à la conclusion d’une paix ; que , lors- » qu’on viendrait à en traiter , on devait insister pour la démolition » des fortifications de la ville de Dunkerque, et la ruine de son port, qui » causait tant de pertes au commerce Anglais. »

Et l’article 1 7 des préliminaires de paix proposés le 7 novembre 1 703 , <c portait la promesse de Louis XIV de faire raser les fortifications et le » port de Dunkerque , sans qu’il fut permis de les rétablir ni de rendre » le port navigable à jamais, ni directement ni indirectement. »

Ainsi ce fut le but même de l’une des guerres les plus mémorables et les plusimportantes, que l’Angleterre sacrifia sans balancer aux avantages qu’elle trouvait pour son commerce dans la destruction du port de Dunkerque.

Aussitôt après la paix on exécuta l’article relatif à la démolition de Dunkerque.

Louis XIV voyant avec douleur lés espérances qu'il avait fondées sur Bunkerqae anéanties, accepta le projet de M. Leblanc , de créer un nonveau port à Mardick , en y creusant un Canal qui servirait aussi à l e» coolement des eaux qui menaçaient d’inonder le pays.

M. Leblanc, de retour à Dunkerque le 6 mars 1714 , fit sur-le-champ travailler avec activité aux port et Canal de Mardick.

Le Rjoi, par la pénurie des finances, n’y contribua d’abord que pour 5o,ooo livres , et accorda les matériaux de la démolition de la ville , du port et des forts ; le plat pays du département donna 100,000 livres , Bruges 60,000 livres , Lille 5o,ooo livres; Dunkerque se signala par une contribution volontaire de 792,550 livres.

Mais le total de ces sommes était bien au-dessous de ce qu’il fallait pour un ouvrage aussi considérable. Louis XIV donna l’espoir de pourvoir au reste jusqu’à la fin de l’ouvrage.

Ce fut sur le Canal de Mardick que l’on construisit l’écluse qui portait ce nom, et qui était alors la plus belle de l’Europe. Elle était divisée en deux passages, l’un de 44 pieds de large pour les vaisseaux du premier rang , l’autre de 26 pieds de large pour les petits bâtimens. La longueur de cette écluse était de 210 pieds; la pile de séparation avait 5o pieds d’épaisseur , et chacun des deux bajoyers 24. Pour soulager les portes du poids immense qu’elles avaient à soutenir dans certains temps, et garantir le pays des irruptions de la mer lorsqu’aux équinoxes elle s’élève à une hauteur extraordinaire , on les avait doublées du côté du rivage et du côté du Canal. Ainsi on était assuré, ayant double paire de portes de flot et d’èbe , que si l’une venait à manquer par quelque accident, l’autre pouvait y suppléer. La porte tournante pour opérer les chasses d’eau, avait prés de 18 pieds de large. On avait pratiqué des coulisses dans le bajoyer et la pile pour avoir la ressource des batardeaux , quand le travail était considérable.

Le chenal avait 860 toises de longueur sur 4o de large à son entrée, et 5o à son embouchure. La jetée d’ouest fut prolongée de 4o toises audelà de la tète de celle de l’est, pour garantir l’embouchure du chenal des cnsablemens que les flots venant d’ouest auraient pu causer.

Tel était l’effet des chasses d’eau qu'effectuait la grande écluse de Mardick, que ce moyen a suffi pour creuser le chenal: effectivement, lorsque les deux jetées furent construites Le 6 février 1715 , après avoir Tome U. 58

laboure le chenal, on ouvrit l’ccluse ; les jours suivons l’écluse resta ouverte, et en peu de temps elle procura au chenal une profondeur suffisante pour la navigation ; car , en avril 1716 , une frégate de 5a canons traversa le chenal et l’écluse , et se rendit par le canal jusque derrière l’ancien port.

Les Anglais voyant avec peine tous les avantages qu’on allait tirer du nouveau Canal, en conspirèrent la ruine comme complément de celle du port de Dunkerque. M. Prior fut charge de réclamer auprès de Louis XI V. Bientôt après , la cour de Londres envoya extraordinairement à Paris lord Stairs, qui aunonça qu’il De prendrait ni audience ni caractère qu’il n’eût préalablement obtenu satisfaction sur les ouvrages de Mardick : les réclamations furent constamment repoussées par Louis XIV , qui mourut peu de temps après, le irr septembre 1715.

Sous le régne suivant, on conçut le projet d’une triple alliance entre la France, l’Angleterre et la Hollande. L’Angleterre déclara qu’elle était prête à la conclure, à condition que le port de Mardick serait détruit.

La France, tenant à l’alliance projetée , sacrifia encore une fois la ville de Dunkerque ; la destruction du nouveau port fut stipulée dans Farticle 4 du traité conclu à la Haye le 4 janvier 1717. La France renonça au droit d’établir un nouveau port à deux lieues de distance de chacun de ceux dont la démolition avait été successivement exigée , et le roi d’ADgletcrre , en communiquant ce traité au parlement, disait que, « par cette alliance , Ils allaient dans peu être délivrés de toutes crainte» » pour l’avenir, par rapporta Dunkerque et à Mardick. »

D’après ce traité , on démolit entièrement la grande écluse de Mardick , qui avait 44 pieds de large ; et la petite , ayant a6 pieds de large , fut réduite à 16.

Depuis cette époque, Louis XV cherchant a encourager le commerce et protégeant le port de Mardick , y fit exécuter quelques travaux pour améliorer la navigation dont ce port , ainsi détruit, restait encore susceptible , sans établir de contravention au traité. *

Mais ces travaux furent encore démolis par suite de l’article 17 du traité d’Aix-la-Chapelle.

Le 5o décembre 1 7 jo , un coup de mer , dans un gros temps , rompi t le batardeau qui séparait l’ancien port de Dunkerque d’avec le chenal. Les babitans se servirent heureusement de cette ouverture , qu’ils regardaient comme une faveur du ciel , pour approfondir le Canal au moyen de la petite écluse qui était restée dons la ville sous le Canal de Fûmes , après la démolition , parce qu’elle n’avait rien de commun ni avec la fortification , ni avec la marine ; et enfin , à force d’industrie , ils parvinrent à rétablir un peu leur commerce.

Dunkerque, protégé par Louis XV, se relevait de sa cbùtç, et commençait à reprendre sa célébrité par suite du rétablissement du port militaire pendant la guerre qui existait alors ; mais le sort des armes nous ayant été contraire , l’Angleterre, dans le traité de paix conclu en 1763 , exigea non-seulement le sacrifice des ouvrages , mais même celui du port et du Canal.

Par suite de ce traité , toutes les constructions ou fortifications nouvelles furent détruites ; on pratiqua un grand nombre de coupures dans les jetées , afin que les sables comblassent et rendissent le Canal impraticable aux moindres vaisseaux.

Dunkerque gémissait sous le poids de cette oppression , lorsque la guerre d’Amérique fk luire à ses yeux un nouveau rayon d’espérance.

En 1778, Louis XVI ayant reconnu l’indépendance des Etats-Unis, Dunkerque , animé du désir de recouvrer son commerce , fit des efforts prodigieux : 3i corsaires sortirent du port cette année; l’année suivante 96 furent armés; en 1780, leur nombre monta à 111 ; enfin, en 178a , »34 tenaient la mer , lorsque l’indépendance de l’Amérique fut reconnue par l’Angleterre.

La paix fut signée à Paris en 1783 , et Dunkerque redevint libre.

Louis XVI apprécia les services que le port de Dunkerque avait rendus, et II jugea que, pour faire renaître son commerce, ilsuffisait qu’il ne fût pas entravé : sa protectiony rappela bientôt la population qui s’en était éloignée.

Voici quelques details sur l’ctat florissant où se trouvait Dunkerque par suite de cette protection particulière de Louis XVI, lorsque la révolution vint anéantir notre commerce maritime et ruiner nos ports et notre marine.

Dunkerque employait, en 1790 , cinquante-quatre bâtimens pour la pêche' de la baleine , 90 pour la pêche de la morue , 70 pour celle du hareng , et une foule de petits bâtimens pour la pêche du poisson frais.

Les produits de celte pêche se sont élevés à 5,6o5,ooo francs.

Dunkerque tirait annuellement des marais salans de la France j 0,000 rouids de sel , dont. une partie était employée dans les raffineries de la Flandre française et de l’Artois, et l’autre partie était employée à la salaison du hareng.

Il arrivait annuellement à ce port 4 à 5, 000 tonneaux de vins d’Es- « pagne et des Canaries.

Les eaux-de-vie étaient une branche importante du commerce de. Dunkerque ; il y arrivait par an, tant de l’iûtérieur que de l’extérieur, environ 1 2,000 pipes d’eau-de-vie , dont plus des deux tiers étaient exportés en Angleterre , dans les Pays-Bas et dans le Nord.

Le tabac y était d’un commerce du plus haut intérêt ; les feuilles arrivaient de l’Amérique septentrionale , et plus de 60 fabriques dans la ville le travaillaient ; 6,000 ouvriers de tout âge , de tout sexe , étaient employés à cette fabrication, et se procuraient par elle les moyens d’existence.

Le grand cabotage de Dunkerque fournissait Marseille , Cette , et les autres ports de la Méditerranée , des productions industrielles des provinces de Flandres, d’Artois, du Hainaut et du Cambresis, et rapportait les productions des provinces du midi , ainsi que les marchandises du Levant qu’il prenait à Marseille ; 16 à 20 navires de 300 à a5o tonneaux et de ta à i5 hommes d’équipage appartenant aux armateurs de Dunkerque , étaient constamment employés à ces échanges de province à province.

Digttized by Googl

Le petit cabotage établissait la même correspondance pour les côtes de FOcéan jusqu’à Bayonne, avec 180 ù aoo bùtimens de 100 à j5o tonneaux, et de 5 à 10 hommes d’équipage, dont 80 au moins appartenaient aussi aux armateurs de Dunkerque.

Ce môme service existait, des côtes de la Manche jusqu’à Rouen i par une vingtaine de belandres , de 4o à 60 tonneaux , qui allaient et venaient sans cesse. ~

Le principal débouché de cet immense approvisionnement était les Colonies; 4oà So navires, de aoo à 4oo tonneaux, et de i5 à ao hommes d’équipage , appartenant aux armateurs de Dunkerque , y transportaient les productions de la métropole, et rapportaient du sucre, du café, du cacao, des cotons, de l’indigo , et d’autres objets. Quelques expéditions se faisaient aussi pour les Indes et pour la côte d’Afrique.

On doit citer encore le commerce interlope que Dunkerque faisait avec l’Angleterre par le moyen des fraudeurs anglais (smogleurs). Une foule de petits bateaux montés par ces smogleurs, allaient et venaient > sans cesse , faisaient la traversée en moins d’un jour, et souvent dans l’espace de quelques heures , venaient prendre à Dunkerque des objets dont l’entrée étaient prohibée en Angleterre ou soumise à de forts droits.'

Les résultats de ce commerce étaient d’autant plus précieux, que les smogleurs venaient habituellement à vide, et ne fournissaient pas d’objets en échange de ceux qu’ils emportaient et qu’ils payaient comptant.

Si , aux avantages du commerce et des relations pacifiques, il fallait substituer des considérations militaires , les comptes de l’amirauté font connaître les résultats étonnans de la guerre auxiliaire que faisaient les armateurs de Dunkerque.

Aux premières hostilités , leurs vaisseaux de commerce éLaient remplacés par de nombreux corsaires ; leurs matelots devenaient d’intré*pides marins ; les coups qu’ils portaient étaient d’autant plus surs qu’ils étaient plus rapides, ayant tout sous la main: à la navigation paisible du commerce succédait immédiatement la course Ja plus active.

Dans la guerre de 1666 et 1667, les corsaires de Dunkerque enlevèrent à l’ennemi un grand nombre de bâtimens

dont la valeur fut estimée. 5,5oo,ooo f.

Dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, de 1688 à 1697,

les prises produisirent 93,167,0 00

Dans la guerre de la succession d’Espagne , depuis 170a

jusqu’à 1713. j la vente de 161 4 prises monta à 3o,5oo,ooof.

C1 5o,5oo,ooo

Sommes très considérables pour le temps où était alors le commerce, le cours du marc d’argent et le bas prix de la main-d’œuvre. Ce fut à la fin de cette guerre que le port de Dunkerque fat détruit ; cependant dans la guerre de 1744 à

1748, le produit des courses fut estimé 19,000000

Dans la guerre dite de 7 ans, qui commença en 1755,

Dunkerque arma 87 corsaires qui firent 691 prises, dont la

vente produisuit i5,565,i3a

Enfin, dans la guerre d’Amérique, 1,300 prises, depuis 1778 à 1783 , furent estimées 35,000,000 f.

Total 1 io,53o, 1 33 f.

A oe produit il faut ajouter celui des rançons , des prises qu’on ne pouvait amener. Ces rançons , dans la guerre d’Amérique , se sont élevées à 7,579,680 fr.

Des bénéfices aussi grands ont causé à l’eimemi des pertes qu’on doit au moins estimer doubles, car la vente d’une priæ ne peut jamais produire que moitié de ce qu’elle a coûté à ses armateurs.

Après avoir exposé l’ancien état de choses relatif au port de Dunkerque , après avoir vu ce que Louis XVI lui avait rendu de prospérité,, ce que la révolution lui avait enlevé , nous allons présenter son état actuel

La rade foraine est formée par des bancs qu’on appelle cracks / sa

DE FRANCE. 45g

longueur est d’environ 7,800 mètres (4, 000 toises) sur 1,950 mètres ( 1000 toises) de large; on y entre par deux passes , l’une à l’est et l’autre à l’ouest ; la profondeur réduite au milieu de la rade , est d’environ 8 mètres (a5 pieds). Tous les moyens qui devaient concourir à nettoyer Je port ayant été détruits , comme on l’a vu , et le port s’étant comblé et ruiné de plus en plus pendant la révolution , on a effectué récemment les travaux ci-après.

On a fait l’ouverture d’un Canal appelé la Cunettc , depuis celui des Modres jusqu’au chenal, sur uuc longeurde a,5oo mètres (ia8o toises) , en traversant le Canal de Fumes et une branche de communication du- Canal de Fûmes à celui des Modres. Ce Canal a été construit pour donner aux eaux du pays un débouché dans le chenal , pour assurer le dessèchement des terres , et pour suppléer dans les saisons pluvieuses , à l’insuffisance de l’écluse de l’arrière port , et même pour la remplacer en cas de fortes avaries ; enfin ce Canal a eu pour but d'offrir un récipient commun à tous les Canaux qui se dirigent vers Dunkerque , tels que ceux de Bourbourg, de Bergues et de Mardick dofttnousavons déjà parlé, ceux de Bergues et de Dunkerque à Fûmes, et celui des Moères, que l’on peut regarder comme un grand Canal de dessèchement.

Cette réunion de Canaux dans un récipient commun , donne plus de facilité pour les desséchemcns, en pouvant abaisser leurs divers niveaux à la marée bqpse. Mais l’objet principal est de sc servir du volume de ces vastes et nombreux affluens , pour opérer des chasses d’eau énergiques dans le chenal.

La réunion de ces Canaux est effectuée par un bassin octogone régulier, circonscrit à un cercle de 36 mètres de diamètre , et fondé sur grillage. Les 4 écluses qui y viennent concourir , en y effectuant la réunion des Canaux , sont disposées à angle droit. Leur largeur est de 8 mètres pour celles qui communiquent avec le Canal de la Cunelte, et avec l’embranchement vers le Canal de Bergues; de 6 mètres pour l’écluse vers le canal de Fûmes, et de 5 mètres pour celle vers le Canal des Moâres. La tablette de couronnement est de 7 mètres au-dessus du radier ; elle est

46 o CANAUX NAVIGABLES

de niveau pour les 4 écluses et pour les murs de quais , qui sont , ainsi que les écluses et les murs en aile et retour, construits entièrement en belles pierres de taille. Chaque écluse est fermée par deux portes à veutaux, busquées tant du côté du Canal que du côté du sas , afin de racheter le niveau des eaux, qui est variable pour les diffërens Canaux , et meme pour chaque Canal , par le tirage des eaux du pays auxquelles les Canaux servent de 'décharge en meme temps qu’ils servent à la navigation.

Les portes d’écluse de ce sas octogone se manœuvrent par des ventelles et des cabestans , avec des poulies de renvoi horizontales.

De plus on a reconstruit la jetée de l’ouest sur aooo mètres (1036 toises) de longueur , et une estacade de 700 mètres ( 35g toises ) sur la jetée de l’est ; cette estacade est en charpente , ayant tillac pour le halage des navires.

L’écluse d’embouchure du Canal de la Cunette dans le chenal forme l’écluse de chasse. Elle a 10 mètres de large; chaque ventail, qui a 7 mètres de haut sur 5", 80 de large, est garni de 3 vannes de a",5o de hauteur, eur i”,ao de largeur; les vannes se lèvent par le moyen d’un cric quand on veut opérer les chasses.

Cette écluse est fondée sans grillage , et seulement garnie de palplanches. Les bajoyers ont 8 mètres de hauteur ; son radier est établi au niveau des eaux de la basse mer ; il est en belles pierres de taille , ainsi que l’écluse et les quais , qui s’étendent depuis l’écluse jusqu’au chenal sur plus de j 00 mètres de développement.

Malgré ce concours de moyens, l’effet des chasses d’eau dirigées par cette écluse est enoorc insuffisant pour rompre la barre qui se forme à q>eu de distance des jetées ; on peut attribuer en partie cet inconvénient ii la direction que l’eau dans toute sa force éprouve en entrant dans Iç (chenal , malgré la grande ouverture de l’aDgle qui la dirige.

On a réclamé encore comme nécessaires les travaux ci-aprcs.

DE FRANCE. 46i

La construction du pont de la citadelle, dont la de'pcnse

est évaluée - 73,000 U

Le dévasement du port, estimé 317,909

La réparation de l’écluse de l’arrière-port, estimée 85, 180

La réparation des jetées 171,807

La construction d’un quai du câté de la ville 1,384,800

La construction d’un bassin de retenue à l’ouest du chenal , 5oo,ooo

La construction d’une écluse de chasse , à environ 5oo""de l’extrémité des jetées, et travaux ad jacens , estimés.. 796,765

Total 5,036,389 fr.

En 1818 , M. le Directeur général des Ponts et Chaussées sc rendit à Dunkerque , et reconnut l’état déplorable du port j il conféra avec les autorités, et promit son appui et les secours du Gouvernement, si le pays voulait s’imposer des sacrifices et contribuer à la dépense.

Les administrations locales délibérèrent sur cette proposition , et guidées par leur patriotisme, elles ont offert de donner, dans l’espace de i5 ans, pour la confection des travaux ci-dessus désignés, savoir :

Dunkerque 6oo,ooofr.

Le Conseil général du département 600,000

Lille 1 00,000

. Total i,35o,ooofiv

à la condition que le Gouvernement complèteraitla somme do 5, 000,000 fr. , montant des devis, et ferait exécuter les travaux en trois années.

Le commerce de cette ville a offert d’avancer en trois ans les 3,ooo,ooofr. votés.

Ce concours de dispositions méritait un plein succès. Une loi vient d’ordonner l’exécution des demandes dont nous venons de faire l’exposé. Les travaux doivent être terminés en trois ans , et se suivront de manière à ne Lire qu’améliorer journeifemeut le service du port de Dunkerque, sans jamais l'interrompre ; leur confection rendra à ce port

Page 1