‹ Des caractères de l'atticisme dans l'éloquence de LysiasChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

DE l.'ATTICISME DE LYSIAS.

Beaucoup de simplicité et de naturel , un degré remarquable de précision et de clarté , une gracieuse élégance : tels sont en résumé les 'raits principaux du talent de Lysias. Comment ces qualités ont-elles suffi pour faire de lui l'écrivain attique par excellence, pour établir une sorte de parenté entre lui et des hommes comme Sophocle, Platon, Phidias, dont la gloire a justement éclipsé la sienne, et pour lui mériter une place à côté d'eux comme représentant du génie athénien?

C'est qu'en effet il n'y a rien de plus athénien que le goût, la finesse et la netteté d'esprit. Le peuple d'Athènes, formé par l'habitude du commerce et des affaires, actif et intelligent, s'exprimant bien lui-

même, saisissait d'instinct avec une é^ale délicatesse la justesse d'une expression et la vérité d'un sentiment; en même temps l'aisance et le naturel étaient auprès de lui les conditions suprêmes de succès : il condamnait par un sourire impitoyable les efforts maladroits et le fracas d'une ambition impuissante. Pour lui appliquer une expression toute française, il n'aimait pas les phrases. Jamais il ne put être séduit par la pompe du genre asiatique, née, selon Quinlilien 4 , de l'ignorance du mot propre. Ces effets outrés, ces couleurs mal nuancées et fatigantes par leur éclat monotone, ces périphrases sonores et ces périodes chargées répugnaient à la délicatesse et à la vivacité de son esprit. Si un instant son goût se laissa égarer par les sophistes, ce qui I éblouit, ce fut surtout l'agilité de leur dialectique et leur science des mots : il prit plaisir à regarder ce jeu subtil des idées, ces surprises du raisonnement, et la souplesse d'une langue qui suivait sans effort ces rapides évolutions.

Il est curieux de voir comment les Athéniens ont pu concilier la haine des phrases et l'amour du beau langage, allier l'esprit pratique à l'esprit poétique, c'est-à-dire au culte des arts et des muses (-y Movotxv;}. L'imagination chez eux était précise par sa puissance même. Ce n'était pas un transport violent , ce n'était pas cette lutte ardente de famé déchue et captive dont l'allégorie du Phèdre nous représente les élans

1 Institut, oral., XII, ix, 16.

douloureux et le délire sacré; c'était plutôt la possession calme et sûre d'un idéal atteint sans effort. Où est le charme de la divine éloquence de Platon, sinon dans l'aisance avec laquelle ses personnages parlent et agissent , nous laissent voir les détours de leur pensée, et, nous dévoilant d'eux-mêmes leur âme. s'abandonnent à leurs gracieux caprices et à leurs belles inspirations? Pourquoi la poésie de Sophocle est-elle si réellement athénienne? N'est-ce pas parce que les expressions ont une mesure et un tact exquis, une simplicité puissante , une élégance naturelle , parce qu'elles sont, pour ainsi dire, éclairées par une lumière limpide et pénétrante? De même, dans les chefs-d'œuvre de la statuaire et de l'architecture, le secret de tant d'effets merveilleux n'est autre que la sûreté du dessin , la simplicité des lignes et la grâce des contours. Comment Phidias exprirae-t-il la puissance et la majesté du Dieu suprême? Est-ce par la violence du mouvement, par la saillie exagérée des muscles, par le luxe des draperies? Non; il atteindra cette expression divine par les admirables proportions du corps que n'altère aucune contraction , par la simplicité et le calme de l'attitude, par la sérénité du visage qui ne trahit aucun effort et qui semble refléter doucement le rayonnement facile d'une intelligence sans nuages. En voyant à côté du Jupiter de Phidias les formes robustes et les membres nerveux d'une statue d'Iîercule, personne a-t-il jamais pu confondre le maître des dieux avec le mortel divinisé?

L'éloquence athénienne, si on se la représente a son plus haut degré de perfection , offre les mêmes caractères de précision , de beauté et de grandeur : c'est l'accord d'une pensée juste et belle avec une expression juste et belle. Les Athéniens jouissent alors avec bonheur de cette puissance d'une langue qui rend immédiatement, sans effort et sans détour, chacune des beautés, chacune des délicatesses de la pensée qu'elle traduit, tant les rapports des mots et des idées sont exacts, tant leur union est intime; si bien que l'harmonie des paroles fait saisir en même temps celte harmonie immatérielle des idées qui est la musique de Pâme.

Cet idéal sublime n'est point dans Lysias; ni la nature de ses œuvres ni celle de son esprit ne le comportaient. Mais, s'il fut donné quelquefois à ses successeurs de l'atteindre, ils en furent en partie redevables à celui dont ils ne purent surpasser l'élégante précision et la gracieuse simplicité. Ils durent marcher dans la voie qu'il avait le premier tracée d'une manière certaine , et la langue qu'il leur livra possédait déjà les qualités les plus essentielles au digne instrument de la grande éloquence. Il fallut seulement nourrir davantage cette élégance un peu maigre , et distribuer des nuances plus riches et plus éclatantes sur cette teinte douce et unie qui était répartie également partout. Denys d'Halicarnasse 1 compare les

« Me, IV.

œuvres de Lysias à des peintures anciennes qui manquaient des ressources d'un art plus avancé et n'offraient encore ni la variété des couleurs, ni les effets d'ombre et de lumière , ni la science des tons et de la perspective, mais charmaient cependant par la correction irréprochable du dessin et l'inimitable pureté des contours. Ou bien aussi 1 elles lui rappellent le talent déjà fin et gracieux du sculpteur athénien Calamis que devait bientôt éclipser la souplesse plus savante et la majesté plus hardie de Phidias.

Lysias n'a donc point usurpé sa réputation d'attieisme; il est vraiment Athénien par ses qualités et par le sentiment général qui est répandu dans ses ouvrages. Sa manière un peu froide répugne à nos i;oùts? Sans trop insister sur le caractère calme des antiques chefs-d'œuvre des artistes athéniens, et sans exclure de l'éloquence athénienne la passion qui au contraire la fit vivre, on peut du moins par une observation prémunir la critique moderne contre les dédains faciles et irréfléchis. On a reproché de la froideur aux statues antiques des belles époques, parce qu'il n'y a point sur leurs figures une agitation forcée. Il faut prendre garde de céder à un motif analogue en jugeant l'éloquence attique; il faut se rappeler qu'en prodiguant les termes forts de même qu'en prodiguant les expressions violentes des traits du visage, on émousse son goût et sa sensibilité. Or

1 Isorr., III.

sommes-nous sûrs nous-mêmes de saisir facilement l'effet de la proportion si nécessaire à toute œuvre d'art, d'avoir conservé le sentiment de la mesure et de la juste répartition de la force , de bien comprendre le mérite harmonieux d'un ensemble où chaque détail n'est ni plus ni moins que ce qu'il doit être ? Ne nous arrive-t-il pas souvent au contraire de composer des espèces de tableaux sans dégradation de couleur et de lumière, qui fatiguent et troublent la vue par des disparates et des effets heurtés? Déjà en plein xvn* siècle, cette tendance à l'exagération trouvait un censeur dont fa sévérité nous surprend, dans Pascal f , le plus passionné et le plus énergique de nos grands écrivains. Cet illustre patronage est la défense la plus éloquente de Lysias.

Sans aucun doute, nous n'avons pas, au moins dans les questions de style, l'exquise délicatesse des Athéniens. Nous le sentons, et il arrive même que le sentiment de cette infériorité intellectuelle ou peut-être de la difficulté que nous éprouvons à faire, au milieu de mille, influences et de mille préoccupations diverses, ce que les Grecs paraissent avoir fait sans effort, produit sur nous une impression singulière : nous nous en prenons au ciel et au sol de notre patrie, et nous prétendons demander à un ciimat plus heureux ce secret perdu de la perfection naturelle et facile.

1 « Éteindre le flambeau de la sédition, » trop luxuriant. « L'inquiétude de son génie; » trop, de deux mots hardis. (XXV, 125, édit. Ilavet.)

Nous interrogeons ainsi le ciel , les montagnes, la mer d'Athènes, et nous voulons trouver une réponse dans la limpidité de l'air et dans la douce harmonie des lignes et des couleurs. N'y a-t-il là qu'une superstition puérile, ou bien faudrait il en effet reconnaître une sorte de fatalisme matériel qui expliquerait par la configuration de la terre les développements des arts, de même que la forme de la tête explique, aux yeux des phrénologistes , ceux de nos instincts el de nos facultés? Du moins est-il certain qu'il y a un si merveilleux accord entre la nature de l'Attique et le caractère des œuvres athéniennes, qu'elle semble les avoir inspirées et qu'elle en aide l'intelligence, en provoquant d'elle-même des rapprochements qui nous en rendent les qualités plus sensibles. Rien n'explique mieux l'éloquence attique que la lumière d'Athènes. Peut-être serait-on tenté de croire que ces nuances si Unes et si délicates de la langue et du style y compensent et ont pour condition le défaut d'éclat. Peutêtre ébloui par le luxe des figures, par le riche développement des périodes, par l'effet des amplifications pathétiques, serait-on disposé à dire des Romains qu'ils sont plus brillants. Ce serait une erreur. L'éclat de l'éloquence romaine est plus factice, et par cela même a quelque chose de plus sec et de plus dur qui trouble davantage. L'éclat de l'éloquence athénienne, c'est la lumière même du soleil d'Athènes aux heures si belles qu'éclairent ses premiers et ses derniers rayons : rien de plus resplendissant , mais rien de

plus doux. C'est un rayonnement puissant qui atteint et pénètre tout sans choc et sans résistance. Alors le soleil d'Athènes inonde les objets de lumière, mais en baigne mollement les contours, de même que les flots bleus de son golfe viennent doucement s'Unir aux rivages dorés de Phalère. Alors tout est lumineux et transparent, tout jusqu'aux ombres des montagnes; mais aussi tout a sa juste valeur, les plans divers se dessinent nettement, toutes les formes sont précises et pures, chaque objet nous révèle tous ses détails et revêt la nuance qui lui est propre depuis la couleur la plus brillante jusqu'à la teinte la plus fugitive, et de tout cela résulte un ensemble proportionné, harmonieux et animé. Cesontbienen effet, pour la nature comme pour les hommes , les heures de la vie plutôt que celles du milieu du jour : pendant celles-ci le soleil répand des vapeurs embrasées qui pèsent sur tous les objets et les confondent sous un ciel de plomb. Ne pourrait-on pas, si Ton voulait continuer la comparaison, y voir une image de l'éloquence asiatique, qui a été lourde et confuse pour avoir voulu être trop éclatante?

Cette richesse et cette puissance naturelle de la langue grecque, qui n'a jamais besoin de forcer l'expression ni de suppléer à son défaut , a fait dans l'éloquence la supériorité d'Athènes. Rome, sa rivale, l'a senti , et a reconnu par la boucjie de Quinlilien 1

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