‹ Des caractères de l'atticisme dans l'éloquence de LysiasChapitre 5 sur 7 · XII · texte numérisé non relu

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que, ne disposant pas des mêmes ressources, cil e avait dû s'appuyer sur des principes différents. Quintilien remarque avec finesse que la langue grecque suffit pour soutenir les écrivains de second ordre : « ils voguent en sécurité au milieu des bas-fonds et » des écueils voisins du rivage; semblables à des » barques légères, ils trouvent partout des ports et » des abris. Les Latins, moins agiles, doivent cher - » cher la haute mer, de peur de s'engraver. » Mais la prudence, qui leur donne ce conseil, leur recommande aussi de ne pas s'aventurer trop loin. Ils sont donc entre deux dangers : la recherche d'une simplicité impossible et l'abus des moyens ambitieux. Il a fallu tout le génie de Cicéron , le disciple éclairé des Grecs et le brillant émule de Démosthène, pour éviter ce double écueil ; il a compris quelles étaient les limites nécessaires de l'imitation athénienne et dans quelle mesure l'inspiration grecque devait céder aux habitudes différentes du génie romain.

La diversité des deux peuples et des deux langues, tel est le point de départ le plus naturel et le plus juste de ce parallèle, si souvent reproduit entre les deux grands représentants de l'éloquence antique, Démosthène et Cicéron. Assurément les noms des grands génies et de tant de charmants esprits qu'a produits la littérature latine, la défendent suffisamment contre le reproche de rudesse et de grossièreté ; mais ils furent les fruits d'une civilisation tardive, et ce fut sous l'influence grecque qu'ils se développèrent.

Aussi , malgré l'éclat (le celle civilisation et la délicatesse de la culture intellectuelle qu'elle suppose, les traces de la barbarie originelle ne purent jamais complètement disparaître. Qu'était-ce que V urbanité, cet atticisme romain? C'était sans aucun doute le résultat de la politesse des esprits et des mœurs; mais cependant ce n'était pas la même chose que l'atticisme.

Une définition de l'urbanité devrait surtout s'autoriser des idées exprimées (Vf, 3) par Quintilien, qui entend par là quelque chose de plus précis et de plus délicat que César .dans les Dialogues sur l'orateur. Ce mot semble avoir eu primitivement un sens plos national , et avoir désigné une sorte de sève toute romaine que n'altérait aucun mélange étranger. Cicéron parle quelque part de l'urbanité de Névius et de Piaule.

L'urbanité était le contraire de la rusticité : c'était une certaine élégance toute particulière à la ville, qui résultait à la fois du choix des mots, de la pureté de la prononciation et du ton fin et naturel donné à l'expression de la pensée. Elle proscrivait les provincialismes, à plus forte raison les habitudes étangères et barbares. C'était un mélange d'esprit et de bon goût qui, dans la plaisanterie, n'allait jamais jusqu'au gros rire, et consistait plutôt dans ces traits qui flattent un esprit intelligent et cultivé par une surprise agréable, et le plus souvent par l'expression délicate et presque enjouée d'une pensée sérieuse. C'était en général cette

aisance particulière ù la bonne société, celle qualité des gens bien élevés dont l'inslruclion est sans pédanlisme et qui comprennent beaucoup à demi-mot. Ennemie de la gaucherie et de l'affectation, l'urbanité déliait tous les efforts de l'élégance provinciale, et se moquait de ces reines de village que Pascal nous décrit spirituellement \

La plupart de ces caractères sont bien ceux de l'atticisme; mais peut-être en représentent-ils surtout celte partie que l'on désignait spécialement par ie nom de sel aiiique, et qui consistait moins encore dans une plaisanterie fine et spirituelle que dans une certaine grâce originale et piquante qui relevait l'expression, courle ou développée, de pensées de toute nature 3 . L'atticisme avait une signification plus générale : c'était la qualité dominante de la laugue même d'Athènes; c'en était comme le parfum, comme la saveur particulière. Au lieu d'être, de même que l'urbanité romaine, le partage exclusif d'une classe de citoyens privilégiés dont une éducation spéciale et le contact d'une civilisation étrangère avaient fait l'élite de la société, l'atticisme était la propriété commune de

' Pensées, VII, 25, éd. Havet: « ...Qui s'imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, dont il rira, parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connaîtraient pas l'admireraient en cet équipage; et i) y a bien des villages où on la prendrait pour la reine. »

* Cicér., Oral., 26. — Quintil., VI, m ,.18 et 19.

tous les Athéniens. Tous sentaient la valeur d'une expression juste et la grâce d'une bonne prononciation : * Aujourd'hui môme, dit Cicéron *, qu'Athènes » n'a plus gardé de l'éloquence que les souvenirs, le » premier venu el le moins instruit des Athéniens » l'emportera facilement , par la juste et douce har- » monie de son langage, sur les maîtres asiatiques » les plus brillants et les plus habiles. » On a mille fois répété Panecdote de Théophraste et de la marchande d'herbes qui le reconnut pour étranger à son affectation d'atlicisme a . Ainsi l'atticisme était un produit naturel du sol qui en fut prodigue pour tous ses enfants, avare pour tous les autres.

L'universalité de ce don précieux eut une conséquence importante: l'orateur, pour être éloquent, n'eut pas besoin de s'éloigner beaucoup des habitudes de l'homme du peuple; il parla toujours la même langue : il put donc toujours rester simple et naturel. En même temps la foule, moins grossière qu'à Rome, le comprenait et le jugeait au point de vue littéraire, et c'était là en grande partie un bienfait de la langue elle-même; car si les qualités naluî elles des Athéniens avaient fait le mérite de leur langue, celle-ci exerçait à son tour une influence quotidienne sur chacun d'eux, et conservait à leur esprit une délicatesse particulière, en le familiarisant, par

1 Dialogues sur l'Orateur, III, xi.

? Quintil., VIII, 1. - Cicér., Brutus, XLVk

- Gl -

les mois du langage usuel , avec toutes les nuances des idées. Heureux peuple, qui se trouvait ainsi initié sans effort à l'intelligence des beautés intellectuelles! El quelle ue fut pas, aux yeux des Athéniens, la valeur de l'homme qui leur présenta l'image la plus fidèle de leurs plus essentielles qualités !

Ainsi à Athènes et à Rome la différence de la langue et des mœurs ne permit pas à l'éloquence d'avoir le môme caractère. Quoique dans les deux villes les institutions civiles et politiques fussent favorables à son développement, elle ne se trouva pas dans des conditions semblables et n'obéit pas aux mômes inspirations. Que l'on songe seulement à la constitution différente de ces vastes tribunaux qui d'un côté se recrutaient indistinctement parmi tous les citoyens, de l'autre n'étaient accessibles qu'aux deux premiers ordres de l'État; ou bien que l'on se représente les tribunes do Rome et d'Athènes, toutes deux imposantes, toutes deux offrant à l'éloquence une scène grande et magnifique, mais où l'on reconnaît encore le génie particulier des deux peuples dans la nature des impressions que les lieux éveillaient chez l'orateur et dans l'assemblée. Des rostres et du forum, resserrés entre le mont Palatin et la glorieuse colline du Capitale, l'orateur ne voyait que des monuments, images de la piété ou de la grandeur des Romains, témoignages de leur culle pour la patrie et souvenirs de leurs triomphes : cette vue était féconde pour lui en grandes idées et en nobles sentiments, mais n'invitait

pas sa pensée à sortir du monde toujours factice des œuvres humaines. L'horizon du Pnyx était à la fois plus étendu et plus simple. Il présentait aussi aux Athéniens des monuments religieux et nationaux, comme le temple de Thésée, le véritable fondateur d'Athènes, comme l'acropole , sa citadelle et son sanctuaire; mais ces monuments se liaient admirablement à la nature qui se développait à l'entour, à la mer et aux montagnes sur lesquelles se reposaient les yeux. La vue du Piréc et des vaisseaux rappelait constamment à l'orateur la cause principale de la prospérité de son pays; mais ces vaisseaux voguaient sur le beau golfe d'Égine. C'est ainsi que le sentiment des beautés naturelles se mêlait de luimême aux idées de puissance, de religion, de patrie. Pourquoi celte influence toujours présente n'aurait -elle pas jusqu'à un certain point modifié l'expression de ces idées et donné un caractère moins artificiel à la conception de l'éloquence dont le génie s'inspira au Pnyx bien plutôt que dans les tribunaux ?

Quelle que soit la valeur de ces observations, il est certain qu'au moment où l'éloquence romaine arriva à son plus haut degré de perfection, elle ne tendait pas à se rapprocher du genre athénien. Hortensius était asiatique. Il arriva alors que certains esprits honnêtes et délicats sentirent ce qu'il y avait de faux dans cette disposition. Ils voulurent produire un mouvement contraire et créèrent une école rivale. Mais ils

ne se bornèrent point à blâmer Hortensius ; ils attaquèrent Cicéron lui-même, sans prendre garde qu'ils attaquaient en môme temps le génie de Rome et luttaient contre leur propre pays. Ils firent retentir aux oreilles de Cicéron le nom des attiques, surtout celui de Lysias; et ces critiques, qui importunaient le grand orateur pendant sa vie, redoublèrent d'acharnement immédiatement après sa mort : insulte odieuse et aveugle, qui prouvait quel coup la chute de la République portait à l'éloquence qui déjà n'était plus senlie. Cicéron protesta contre l'injustice de ces attaques. Ne savait-il pas, lui aussi , ce que c'était que l'éloquence? ne l'avail-il pas aussi étudiée chez les Grecs? Mais, au lieu de Lysias, il avait pris pour modèle Démosthèue; et de plus il avait pratiqué l'éloquence sur le forum. Pouvait-il renoncer au souvenir de ses triomphes, et oublier ces grandes luttes qui n'avaient été si glorieuses pour lui que parce qu'il y avait mis toute son âme et tout son génie? Il savait mieux que personne quelle passion, quel mouvement, quel éclat et quelle richesse il fallait déployer pour entraîner ces multitudes tumultueuses et flottantes. Que pouvait-il donc avoir de commun avec cet écrivain de plaidoyers civils, modèle des avocats des petites causes? Il repoussa avec impatience ce parallèleimpossible, et il eut raison. Il reconnaissait du reste les qualités de Lysias et en avait profité dans la mesure raisonnable pour former son propre talent ; s'il lui compara un jour Lélius et Caton, ce ne fut pas tout à fait de bonne foi, et lui-

mémo semblait' avouer sa complaisance pour sa patrie. Mais que serait venu faire Lysias au milieu des bruyantes assemblées de Rome? Qui aurait distingué les sons de cette voix harmonieuse mais grêle, destinée à des oreilles délicates et scrupuleuses? Lysias était un orateur judiciaire, fait pour des juges athéniens, et il fallait le laisser aux tribuuaux d'Athènes.

Des deux principaux attiques romains, Brutus et Calvus, le premier passa pour mieux réussir dans ses traités philosophiques que dans ses discours; le second, que l'on opposa quelquefois à Cicéron, fut loin de soutenir sérieusement le rôle que lui attribua l'esprit de parti : tous deux n'étaient ni de leur pays ni de leur temps. Cicéron avait pour lui le public; or qu'y a-t-il de plus actuel que la parole de l'orateur? C'est au nom du public, et en môme temps de la raison, qu'il condamnait le système froid et impuissant de ces hommes qui, méconnaissant les ressources de leur langue et le but de l'éloquence, emprisonnaient la passion dans une forme étroite et sèche, et réduisant tout à une élégance sévère et à une délicatesse étudiée, s'interdisaient l'ampleur et la riche harmonie

1 A la fin du Brutus, Cicéron semble faire cet aveu par la touche d'Atticus auquel il fait dire : « En vérité, j'avais peine à m'em pêcher de rire quand vous compariez notre Gaton à l'Athénien Lysias. n Lui-même dit plus tard dans l'Orateur chap. vu) : « Dans mon dialogue intitulé Brutus, j'ai loué beaucoup nos Homains, soit par le désir d'encourager le talent , soit par amour pour mes compatriotes, n

des développements. Où étaient donc le naturel et la vie chez ces rivaux de Lysias et de Démosthène? Et quel n'était pas leur orgueil de se proclamer les attiques de Rome, eux qui de l'éloquence réelle et vivante des Athéniens n'avaient fait qu'une copie inanimée? Si quelqu'un à Rome rappela Lysias, ce ne fut pas eux ; ce fut bien plutôt Térence, dont les charmantes narrations ont le même air de vérité, la même grâce simple et pénétrante que celles de l'orateur athénien.

La lutte entre Cicéron et les alliques romains était tellement inégale, que l'on ne concevrait pas comment elle fut possible, si leur théorie n'avait pas reposé sur une idée vraie, dont elle ne fut qu'une fausse application. C'est ce qui doit les relever eux-mêmes à nos yeux et surtout nous rappeler le mérile de Lysias. Cette idée, c'est que l'art n'est qu'un moyen et ne doit avoir qu'un rôle secondaire. Cicéron, en effet, triompha sans peine de ses adversaires par la

puissance de son génie; il leur demandait victorieusement s'ils osaient refuser l'atticisme à Démosthène, si véhément et si passionné : mais, par cela même qu'il était et devait être Romain, peut-être ne vit-il pas assez ou ne voulut-il pas assez voir le lien qui unit Démosthène à Lysias, et le caractère commun de ces deux orateurs, dont l'un n'avait fait que perfectionner et animer la forme que l'autre lui avait transmise. C'est que l'amour-propre national s'y opposait; c'est qu'il y avait en présence deux peuples,

deux langues, deux éloquences. Amoindrir Lysias, c'était méconnaître le principe même d'une éloquence rivale et supérieure, c'est-à-dire la puissance de dissimuler les moyens et les efforts pour ne laisser voir que l'effet. C'est dans ce principe que réside la grandeur de la théorie à laquelle Lysias a attaché son nom. Démosthène était de l'école de Lysias, et c'est pour cela que nous le préférons généralement aujourd'hui à Cicéron, qui ne lui était inférieur ni par la vigueur ni par l'élévation de l'intelligence : nous trouvons dans le talent de celui-ci quelque chose de moins sincère et de moins vrai.

Qu'est-ce en effet que le style, d'après Lysias, sinon l'expression la plus simple et la plus fidèle de la pensée? Or il n'y a rien de plus sain et de plus élevé que cette théorie qui subordonne la forme à l'idée. Lorsque admirant chez Démosthène ces magnifiques monuments du génie athénien, nous eu cherchons les éléments, nous nous rappelons qu'il avait été le disciple d'Isée et de Platon ; que, s'il dut au premier les secrets de fart oratoire et la tradition des qualités attiques, il dut au second la haute inspiration de son éloquence. Eh bien ! ce qu'il nous importe ici de remarquer, c'est combien ces qualités attiques dont Lysias, le maître d'Isée, avait laissé les premiers modèles, étaient en harmonie avec ce principe élevé puisé dans les doctrines spiritualistes de Platon , combien même elles eu facilitaient l'influence.

Et en effet, si nous voulons interroger les théories

platoniciennes, nées chez les Athéniens et si conformes à leur génie, ne devons- nous pas compter parmi les preuves les plus accablantes de notre impuissance, les contradictions et les obscurités du langage , cette difficulté que nous éprouvons à rendre ce qui se passe dans notre esprit, ces embarras qui entravent à la fois l'expression et la production de la pensée ellemême ? Le ciel est le séjour de la vérité et de la lumière : là toutes les idées sont justes, claires, harmonieuses; elles s'unissent naturellement et sans effort; elles forment comme un chœur dont l'inaltérable concert chante le vrai et le beau. Quoi donc de plus glorieux que cette victoire de l'homme éloquent qui nous rend cette jouissance perdue de l'harmonie des idées? Et quoi de plus puissant et de plus idéal que la langue qui se prête le mieux à cet effet? On peut donc dire que Démosthène est platonicien par la nature de son style comme par l'élévation de ses sentiments.

Lysias n'eut pas l'intelligence de ces hautes conceptions ; mais grâce à son bon sens et à la délieatesse de sa nature, le premier, sans en avoir conscience, il commença à les réaliser. De même aussi, sans qu'il faille probablement en faire honneur à l'austérité de son caractère, il se trouve le maître de ceux qui voulurent concilier la forme de l'éloquence avec la rigidité d'une vertu inquiète et scrupuleuse : il eut pour disciples le stoïcien Brutus et Calvus, dont le talent honnête et respecté emprunta une

grande autorite à l'estime que sa personne inspirait.

Ainsi le talent de Lysias est conforme aux idées les plus élevées et les plus morales sur le style. Sans que son nom fût prononcé, ce sont celles qu'exprimaient chez nous, au moment où la langue de la prose se formait, Descartes et Pascal. Pascal, si attique luimôme dans ses Provinciales, reproche à Cicéron de fausses beautés 1 . Tout le monde connaît sa définition du style naturel a . Il dit que « l'agréable doit être » près du vrai 3 . * Il défend de masquer et de déguiser la nature 1 . A ses yeux « l'éloquence est une peinture » de la pensée ; et ainsi , continue-t-il , ceux qui , » après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau »au lieu d'un portrait 5 . >; Il dit aussi, il est vrai dans le sens moral : a La vérité est une pointe si sub- » tile, que nos instruments sont trop émoussés pou» » y toucher exactement. S'ils y artivent, ils en éca- » chent la pointe, et appuient tout autour, plus sur » le faux que sur le vrai*. » Qu'on applique cette pensée au style , comme lui-même le faisait certainement, n'a-t-on pas à la foi6 un hommage rendu au mérite tout attique de la propriété de l'expression et une condamnation des périphrases asiatiques?

« VU, 35,édit. Havet.

* Vit , 28.

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