DES LUTTES OMNFLUENCE DANS LES PAYS ÉTRANGERS
De toutes les causes de guerre actuelles, la plus futile et la moins justifiable est celle qui réside dans les luttes d mfluence à l'étranger. On accuse souvent les diplomates de provoquer la guerre par leurs rivalités, et M. Paul Leroy- Beaulieu se fait Tinterprète de cette opinion qui est très accréditée. L'accusation était fondée autrefois ; elle lest beaucoup moins aujourd'hui. La diplomatie est décidément pacifique maintenant, et dans ces dernières années elle a prévenu par son intervention plus d'un conflit. Il suffit de citer le différend à propos du Luxembourg en 1869, la révision du traité de Paris demandée par la Russie en 1871, et le règlement des Alabama claims par le traité de Washington. Si Napoléon III l'avait laissée agir, elle aurait certainement empêché la guerre contre l'Allemagne en 1870. Cependant cette cause de guerre qui résulte des luttes d'influence doit être attribuée en grande partie aux rivalités des diplomates. Les grandes puissances ont la prétention d'exercer de l'influence dans les États de second ordre, et il s'ensuit des luttes de
prépondérance qui conduisent à la guerre parfois et toujours à des armements ruineux. L'Espagne, l'Italie et surtout la Turquie ont été le théâtre de ces compétitions diplomatiques. La question d'Orient, en 1840, est le type de ces diflférends que l'on appellerait puérils si les destinées des peuples n'y servaient point d'enjeu aux luttes d'habileté des diplomates et des ministres. Cette querelle de 1840 n'est déjà plus pour notre génération qu'un vague souvenir. La France soutient le vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali. L'Angleterre appuie la Turquie, parce que telle est sa politique traditionnelle et aussi pour faire pièce à la France. Elle parvient à s'assurer l'alliance des cours du Nord. Le cabinet français se croit joué, insulté; l'opposition pousse à la guerre; on arme de toutes parts. L'Allemagne, frémissante aux souvenirs de 1815, jure de défendre le Rhin. Par la voix de Becker, elle chante :
Sissollen ihn nicht haben den freien deutschen Rhein,
La France répond par une poésie de Musset :
Nous Tavons ea Totre Rhin allemand ; Il a tenu dans notre verre.
La guerre générale va éclater et la France a devant elle la coalition de 1815. Heureusement Louis-Philippe, plus sage que ses ministres et que la nation, cède à temps. Qu'y avait-il au fond de cette querelle? Rien qu'une lutte d'influence. Qu'importait à la France que Méhémet-Ali eût ou n'eût pas la Syrie? Qui aujourd'hui peut dire ce qui valait mieux pour l'intérêt européen ou pour l'intérêt français? Et pourtant voilà pourquoi les peuples civilisés
allaient s'égorger, sur terre et sur mer, depuis les bouches du Nil jusquaux rives de FEscaut.
Pour augmenter Finfluence de la France en Espagne, Louis-Philippe veut que son fils épouse une infante espagnole, malgré Topposition de l'Angleterre. Il l'épouse en effet, mais l'Angleterre devient hostile et la révolution de février éclate.
Dans l'affaire des mariages espagnols, M. Guizot avait battu le cabinet de SaintJames. Quel avantage en est-il résulté pour la France?
Le maréchal Prim, peut-être d'accord avec le cpmte de Bismarck, s'apprôte à faire nommer le prince de HohenzoUem roi d'Espagne. Napoléon III s'en irrite. Un prince prussien sur le trône de Charles V ! La légitime influence de la France compromise! Jamais! Plutôt la guerre. C'est la guerre en effet, et quelle guerre! Pourtant, au fond, qu'importait aux Français que ce fût un prince de Prusse ou un prince de Savoie qui devînt à Madrid la victime impuissante des partis. Si le prince de Hohenzollern avait été élu, — bientôt, comme son frère qui règne en Roumanie, il aurait demandé à regagner la villa paternelle de Dusseldorf.
Il est difficile d'attacher un sens précis à ce mot « influence y> que les hommes d'État font sans cesse retentir et auquel on sacrifie trop souvent le repos du monde. Il faut à tout prix maintenir notre légitime influence, disaient les politiques français ; aujourd'hui ils disent : il faut la reconquérir. S'agit-il de se faire craindre par les Etats faibles , de leur imposer ses volontés , de dicter la loi à l'Europe ; mais à quoi bon ? Qu'y gagneront
les industriels et surtout les braves campagnards, la moelle de la nation? L'Angleterre était toute puissante à Constantinople : cela lui a valu de sacrifier dans la guerre de Crimée deux milliards et cent mille hommes pour aboutir à un résultat que la Russie a efiacé d'un trait de plume il y a deux ans. La France exerçait une influence prépondérante en Egypte : cela lui a permis de consacrer quatre cents millions à ouvrir le canal de Suez aux vaissaux britanniques et italiens. Napoléon III a entretenu une marine de guerre formidable au prix des plus grands sacrifices. Était-ce pour conquérir l'Angleterre ou pour défendre des colonies que nul ne lui enviait? Non, c'était pour maintenir « le prestige » et l'influence du drapeau. Au jour de l'épreuve, les cuirassés ont été complètement inutiles et les marins n'ont pu déployer leur bravoure que sur terre. Si, au lieu de prétendre contrebalancer « l'influence 99 anglaise par ces coûteux armements maritimes, on avait consacré les miUions qu'ils ont coûtés à transformer le matériel d'artillerie et la défense des places fortes, n eût-on pas agi avec plus de prévision? Il faut savoir répartir ses ressources et mesurer ses efforts au but à atteindre.
Pour maintenir son « influence » on sacrifie tout, et une nation se considère comme la plus malheureuse du monde si elle cesse d'être un État de premier ordre. Et pourtant les États de quatrième ordre ne sont-ils pas les plus libres, les plus heureux? Voyez la Suisse, la Belgique et la Hollande. Tout homme sensé devrait gémir d'être citoyen d'un grand pays et désirer de le devenir d'un état microscopique comme Saint-Marin ou Andorre.
Sans doute un pays doit chercher à étendre son influence, mais en répandant des idées saines , en faisant d'utiles découvertes , en donnant Fezemple de la vertu et de la liberté , non en inspirant la crainte par ses armements militaires « Si, après 1789 et même après 1830, la France n'avait songé qu'à son développement intérieur, sans viser à contrebalancer « Tinfluence » de TAngleterre, de l'Autriche ou de la Russie , elle serait aigourd'hui le peuple le plus heureux du monde et elle exercerait une prépondance réelle sur les autres peuples, parce qu'elle leur aurait en ce point servi de modèle. Quand a-t*elle vraiment régné en Europe? Ce n'est pas quand Napoléon occupait tour à tour toutes les capitales à la tôte de ses armées, c'est vers la fin du xvm* siècle, quand, par la plume de ses écrivains, elle répandait partout des idées de justice, de réforme et de progrès. Lorsqu'on songe à tout ce que ces disputes d'influence et de prestige ont déjà coûté de sang , on ne peut assez maudire la poUtique qui s'est inspirée de ces misérables considérations. Cette politique a perdu du terrain en présence de l'antagonisme des races qui sort du mouvement profond des populations et non des intrigues de la diplomatie et des cabinets ; cependant des querelles d'influence peuvent encore amener l'explosion des hostilités comme en 1870.