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DES GUERRES POUR DES COLONIES

La France et l'Angleterre, TEspagne et la Hollande se sont fait jadis de longues et sanglantes guerres pour se disputer des colonies. On prétend que l'Allemagne ne reculerait pas devant une guerre nouvelle pour s'emparer de celles de la Hollande. Peut-être la guerre éclatera-t-elle entre les États-Unis et l'Angleterre pour le Canada, entre la Russie et l'Angleterre pour llnde. Cependant les guerres coloniales sont aujourd'hui des guerres insensées, car les colonies ne sont plus désormais pour la mère-patrie qu* une source d'embarras et une cause de faiblesse.

D'abord il n'est pas de colonies, sauf Java, qui donne un profit net. Si on retranche du produit brut les dépenses de l'armée et de la flotte nécessaires pour les défendre, tout bilan colonial se solde par un déficit. Voyez ce que coûte en ce moment à l'Espagne la conservation de « la perle des Antilles » . Après avoir mis à sec son trésor, elle deviendra peut être l'occasion d'une guerre avec les États-Unis. Et cependant les ministères qui se succèdent à Madrid, jurent tous qu'ils ne consentiront jamais à son émancipation. Les

colonies imposent au Portugal une dépense annuelle de plusieurs millions qui accroissent le déficit, et que lui rapportent-elles? Rien que la coûteuse obligation d'envoyer des troupes dans l'autre hémisphère pour réprimer des insurrections, comme celle qui vient d'éclater à Macao. L'Algérie coûte à la France, revenu déduit, environ 50 millions de francs^ année moyenne, ce qui fait depuis 40 ans 2 milliards de francs. Si cette somme avait été consacrée à l'instruction pubUque des difTérents degrés, quelle puissance, quelle richesse elle aurait produites dans ce beau pays, si favorisé sous tous les rapports! Que d'universités, que de collèges, que d'écoles, que d'académies, que de laboratoires on aurait pu doter avec le budget colonial ! Il faut toujours avoir présent à l'esprit l'admirable mot de Bacon : hnowledge is power, (science est puissance). On croyait généralement en France et en Europe que la tâche ingrate de gouverner et de réduire au besoin les Arabes, présentait au moins cette compensation qu'on formait par cette petite guerre permanente une bonne armée. Il s'est trouvé, au contraire, que l'habitude de combattre des adversaires peu nombreux et peu aguerris avait fait oublier aui officiers les éléments de la grande guerre , et aux soldats la discipline et la tenue. Les qualités qu'exige la tactique actuelle sont très différentes de celles qui conviennent à l'Algérie. Là il faut agir par petits corps attaquant avec élan , sans avoir grand besoin de s'éclairer et sans vastes mouvements de concentration. En Europe, ce qu'il faut chez le soldat, c'est le sang-froid, l'obéissance et la circonspection; ch^ le général , le talent d'amener par les chemins de fer sur un

point donné une masse énorme d'hommes. La guerre dans les colonies est donc une mauvaise école et pour le soldat et pour Tofificier. La France avait un moyen dé faire payer cher à l'AHemagne la conquête de TAlsace. c'était de lui céder en môme temps l'Algérie. CëLa. aurait coûté aux Allemands plus que l'intérêt des cinq milliards de l'indemnité.

Les questions coloniales yiennent jeter le trouble daas la marche du régime parlementaire, en introduisant une cause de dissolution dans là composition des partis. Il en résulte une grande instabilité, dans l'existence des ministères, et l'administration de la mère^patrie est en souffrance pour des difficultés qui surgissent aux Antipodes. C'est ce qu'on voit constamment en Hollande et parfois en Angleterre.

Les assemblées parlementaires sont irès peu aptçs à gouverner des colonies , premièrement parce , qu'elles ne sont pas choisies à cet effet, secondement' parce que la plupart des membres ne connaissent absolument rien aux questions coloniales. Quand, à la Chambre des communes, on discute les affaires de l'Inde, la salle se vide. On ne peut abandonner au pouvoir exécutif le droit de tout faire, et cependant les Chaihbres sont incapables d'exercer un contrôle utile. Le système colonial, legs de l'ancien régime, exige l'esprit de suite et la vigueur d'une autorité despotique qu'on ne veut plus tolérer. C'est donc un cercle vicieux sans issue. Les ministres eux-mêmes,

complètement absorbés par les soins des affaires inté* rieures et de la politique extérieure , et surtout par les luttes électorales , ne peuvent accorder au gouvernement

des col(mieB qu'un temps très court et une attention très distraite. Quelle chance y a-t*il qu'ils les gouvernent bien? S'agit-il d'une colonie peuplée d'Européens comme l'Australie ou le Canada, on peut lui laisser le soin de se gouverner elle-même. Mais alors à quoi bon conserver la responsabilité d'un gouvernement indépendant qui peut entraîner la mère-patrie dans des contestations qu'elle n'a pu ni empêcher ni prévoir? Un pays peut gouverner un autre pays despotiquement en lui imposant ses volontés; mais introduisez le régime représentatif dans les colonies et on aboutit à une situation absurde ; car les résolutions du parlement colonial engagent la responsabilité de la mère-patrie qui n'y est pour rien. Une provocation . une imprudence de la colonie peut amener une guerre que la mère-patrie devra soutenir, quoiqu'elle ait complètement désapprouvé l'acte qui y a donné lieu. Imaginet-on un régime plus absurde et plus périlleux?

Autrefois on pouvait espérer tirer profit des colonies en leur faisant payer un tribut et en s'y réservant un marché privilégié. Aujourd'hui on n'admet plus qu'on puisse traiter une colonie comme un pays asservi qu'on pressure au profit de la mère-patrie. L'insurrection des Etats-Unis a montré comment cette iniquité prend fin. La Hollande, il est vrai, a construit ses chemins de fer en Europe avec le revenu net de Java, mais ce n'est pas avec le produit des impôts perçus dans l'ile, c'est avec celui du café et du sucre cultivés sur les terres de l'État. En vertu des principes orientaux en matière de propriété, l'Etat s'est réservé de vastes étendues de terres publiques qu'il fait cultiver au moyen du travail en corvée. Aucun

autre Etat ne jouit de cet avantage, et môme, en Néerlande, un parti puissant et grandissant réclame l'abandon d'un système qui fait profiter les Hollandais des fruits du labeur des Javanais. Les idées de liberté, d'égalité et de justice identique pour tous, se répandent dans le monde entier et bientôt on ne pourra plus ou l'on n'osera plus maintenir dans les colonies l'ancien régime despotique. Comme d'autre part, les orientaux sont peu préparés à se gouverner eux-mômes , on aboutit à une situation sans issue. Il est très heureux pour les Hindous d'être soumis à l'Angleterre qui leur donne l'ordre, l'instruction, des irrigations et des chemins de fer. Je doute qu'il soit très avantageux aux Anglais de posséder l'Inde, car il faut porter au passif les guerres avec la France et la Russie dans le passé et probablement encore avec la Russie dans l'avenir. Les colonies ne peuvent plus môme offrir un marché privilégié pour les produits de la mère-patrie. Car, ou bien ce marché est tout à fait insignifiant relativement au commerce général avec l'étranger, comme c'est le cas pour les colonies françaises, ou bien, sous l'empire des idées de libre échange, il faut les ouvrir à tous, comme ont été obligées de le faire la Néerlande et l'Angleterre. Il y a plus ; les colonies anglaises ont imposé aux marchandises venant d'Angleterre des droits d'entrée aussi élevés qu'à celles venant de partout ailleurs.

La possession de colonies est un anachronisme comme le régime colonial. C'est un legs du passé qui a eu son utilité autrefois en répandant la civilisation européenne au delà des mers , mais qui est en opposition avec les institutions, les sentiments, les vrais intérêts de l'époque

actuelle. Cet anachronisme disparaîtra ; il perd visiblement du terrain, et désormais tout État clairvoyant refusera d'acquérir des colonies, et, s'il en possède, cherchera à les émanciper, de façon à ne plus y avoir sa responsabilité engagée. Les colonies ont épuisé et ruiné l'Espagne, et Dieu sait ce que Cuba lui coûte maintenant et lui coûtera encore plus tard. Pour ses colonies aux Indes et en Amérique, la France a soutenu contre l'Angleterre de longues guerres, sans en avoir retiré aucun avantage. Les Indes ont procuré à l'Angleterre une apparence de grandeur et d'éclat, mais je doute que le peuple anglais en ait été plus heureux. Aujourd'hui les États de l'Europe, de l'Amérique et de l'Asie sont en contact sur tous les points du globe, et chacun de ces points, fût-il môme inconnu et insignifiant comme l'île San- Juan, peut donner lieu à un conflit qui coûterait plus de sang et de richesses que ne valent toutes les possessions coloniales. Voulez-vous, Etats prévoyants, supprimer une cause de guerre? affranchissez les colonies, accordez-leur une complète autonomie. Elles grandiront plus vite, et la mère-patrie aura moins de soucis.

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