COMME CAUSE DE GUERRE
L'imperfection des formes de gouvernement a été et est encore très souvent une cause de guerre. Le despotisme qui permet à un seul homme, au souverain, de décider la guerre doit rendre celle-ci bien plus fréquente.
En effet, un souverain absolu n'a que peu à souflBrir d'une guerre, même malheureuse. Ses revenus n'en sont point diminués ni son bien-être atteint. Vient-il à perdre une province, il n'y a que son orgueil qui en souffre. Au contraire , la guerre la plus heureuse impose toujours de cruelles souffrances même aux vainqueurs. Le commerce suspendu, l'industrie arrêtée, les impôts accrus, des morts, des blessés et des malades sans nombre, les familles décimées, des douleurs de toute sorte pour les âmes et pour les corps, voilà des maux que les victoires les plus décisives ne préviennent point. Quant au pays vaincu et envahi, qui dira tout ce qui l'accable et le désole? Si les peuples étaient assez éclairés pour discerner leur véritable intérêt, il n'y aurait plus de guerre, car, aucun d'eux n'ayant d'avantage à attaquer ni à vaincre, aucun n'aurait à se défendre ; mais un
souverain peut trouver dans la guerre un plaisir et un profit. Toutes les passions qui agitent le cœur humain aujourd'hui comme autrefois, Tambition, la cupidité, la vanité, Tamour de la gloire , le besoin de mouvement et de distraction peuvent pousser un souverain absolu à faire la guerre à ses voisins. Quand on nous racontait que Louvois avait entamé la guerre contre l'Europe, à propos d'une fenêtre mal placée, et qu'une épigramme de Frédéric II contre M"** de Pompadour avait provoqué contre la Prusse la guerre qui aboutit à Rossbach, nous pensions que semblables énormités appartenaient à l'ancien régime, et cependant n'avons-nous pas vu éclater la guerre de 1870 pour moins que cela, c'est à dire à propos de rien ; car M. Benedetti a affirmé qu'à Ems il n'y avait eu « ni insulté ni insulteur » et que par conséquent l'insulte qui a décidé le vote de la Chambre n'avait jamais eu lieu. Dans un pays gouverné despotiquement, il n'existe aucune garantie durable de paix. Aujourd'hui en Russie, un souverain sage veut la paix parce qu'il comprend que pour développer la puissance de son peuple il faut plus de routes, plus d'écoles, une meilleure organisation sociale; mais qui peut répondre que le successeur d'Alexandre II ne voudra pas agrandir son empire par des conquêtes et acquérir des lauriers sur les champs de bataille ? Pendant la guerre de sept ans, la Russie a combattu, puis soutenu, enfin combattu de nouveau Frédéric II, parce qu'elle avait eu successivement trois souverains d'inclination différente. Cet exemple et les faits récents prouvent que la paix de l'Europe sera à la merci du caprice d'un despote tant qu'il y en aura.
Dans une république, l'élection du président peut aussi pousser à la guerre. Ainsi aux États-Unis, pendant la dernière campagne électorale, on a vu les partis exciter tour à tour l'animosité de la foule contre l'Angleterre à propos des Alàbama Claims et faire de cette passion surexcitée, un détestable moyen de popularité. Le régime coîistitutionnel, avec un roi impuissant comme en Angleterre ou un président comme en Suisse, est une meilleure garantie de paix ; mais pour que ce régime soit un obstacle à la guerre, il ne suffit pas qu'il y ait une Chambre élective qui délibère et décide. Il faut que cette Chambre, soit composée d'hommes assez indépendants et assez raisonnables pour résister aux excitations du pouvoir, exécutif . Or c'est ce que l'on ne rencontre encore nulle part, sur notre continent au moins. Dans tous nos États, le gouvernement, en provoquant les susceptibilités du patriotisme ou en faisant naître une situation qui compromet, dît-il, l'honneur du pays, obtiendra toujours un vote de guerre. On l'a bien vu en 1870. C'est même en vain qu'on inscrirait dans la Constitution que le droit de décider la guerre appartient exclusivement au parlement. Si la raison publique n'est pas mûre et l'opinion publique agissante et toute puissante, le parlement votera la guerre quand le ministère le voudra. L'homme a un tel fonds de férocité, qu'il est toujours facile de lentraîner au combat. Je ne connais pas d'exemple d une Chambre qui ait voté la paix, quand le gouvernement voulait la guerre.
Ce qu'il y a de plus dangereux pour le repos du monde, c'est la situation d'un grand peuple soumis à un régime qui ne répond pas à ses besoins ou à ses aspirations.
Le despotisme, établi dans un pays que le besoin d'être libre n*agite pas encore sérieusement, peut maintenir la paix. Il suffit que le souverain ait des sentiments assez élevés pour préférer le bonheur de ses sujets à la vaine gloire des combats. C'est l'exemple que nous offi-e aujouiv d'hui la Russie. Mais le despotisme, imposé à une nation qui veut être libre, conduit inévitablement à la guerre, mâme quand le souverain et le peuple ne la désirent pas. La nation , irritée de ne pouvoir régler à sa guise ses affaires intérieures, s'occupe de ce qui se passe à l'étranger et j cherche une compensation aux humiliations de son assujettissements Le souverain, ébranlé par l'opposition, cherche aussi des diversions à l'extérieur, comptant que la gloire militaire fera oublier la liberté. Des expéditions et des guerres seront ainsi pour le monarque une nécessité et pour la nation qu'il tient asservie, une distraction et une consolation. Telle a été la situation de la France sous Napoléon III. De là, la guerre de Crimée et celle d'Italie, les expéditions en Chine, en Cochinchine et au Mexique. Toute l'Europe prévoyait que le progrès des idées de liberté en France devait conduire à une grande guerre, parce que c'était la dernière ressource de l'Empe* reur. Même, s'il devait être vaincu, il était plus glorieux
^ William Temple parlant de Louis XI V, explique de la façon suivante le motif qui a déterminé ce souverain à la guerre. Ses paroles s'appliquent littéralement aux événements de 1870 : « S'il y avait un terme aux visées de Tambition, on aurait pu croire que Tintérôt de la France était de conserver sa haute position, si glorieuse dans le monde et si redoutée par ses voisins; mais outre que les désirs du cœur humain n'ont point de bornes, la France devait avoir Tune ou l'autre guerre extérieure pour occuper la nation et pour empêcher les Français de réfléchir à leur triste condition, insupportable pour tous, excepté pour ceux qui recevaient de l'argent de la cour. •* Surveyofihe constitution ofthe Netfiêrlands.
pour lui de tomber sous les coups de l'ennemi que sous le poids de son impopularité et, s'il était vainqueur, il raffermissait sa dynastie et attachait son nom aux victoires et aux conquêtes de la nation.
Le succès d'un usurpateur dans un pays qui veut être libre, est donc une cause certaine de guerre. Il est étrange que l'Angleterre et les autres États européens l'aient oublié, quand ils ont applaudi au coup d*État de 1851. Si aujourd'hui, par un coup de majorité,, on rétablissait une dynastie en France, elle serait fatalement conduite à la guerre, car un roi pacifique ne pourrait résister aux attaques de l'opposition anti-monarchique. Actuellement, dans ce pays, la république seule peut choisir librement entre la paix et la guerre.