‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 20 sur 67 · LA RUSSIE · texte numérisé non relu

LA RUSSIE

La Russie est sans contredit l'état qui sera le plus loi^temps un danger pour la paix de FEurope, d'abord parce que le peuple russe rave un avenir de grandeur qui ne peut se réaliser que par des extensions territoriales de nature à bouleverser toute la carte de l'Europe, ensuite parce que le régime despotique, qui y est en vigueur, remet la décision de la guerre aux volontés d'un seul homme. On ne peut mettre en doute les sentiments pacifiques de l'empereur actuel. Comprenant parfaitement les besoins de son empire, il s'est dévoué tout entier à ces deux grands actes qui immortaliseront son nom : l'abolition du servage et la création des chemins de fer. Quand on songe aux facilités qu'eussent offertes à une ambition conquérante les conflits dont l'Europe a été récemment le théâtre, on ne peut qu'admirer la modération de l'empereur Alexandre . Pendant la guerre entre la France et l'Autriche, puis entre l'Autriche et la Prusse, enfin entre la France et l'Allemagne, la Russie aurait probablement pu faire payer son alliance par de grandes concessions, ou enlever de

haute lutte d'importantes « rectifications de frontière »» . En ne le faisant pas, elle n'a eu égard qu'à son intérêt ; mais ce n'est pas un mérite ordinaire d'avoir vu que son véritable intérêt était dans la paix et non dans la guerre.

Ce n'est certes pas le caractère du peuple russe qui l'entraînera aux entreprises guerrières. La race slave, en général, quoique très brave, est pourtant pacifique d'instinct, et les meilleurs observateurs s'accordent à dire que les paysans russes sont les plus doux et les moins querelleurs des hommes. Mais les rêves de grandeur nationale que nourrit la partie la plus active de la nation, conduisent à la guerre. Tout apocryphe qu'il est, le fameux testament de Pierre le Grand n'en trace pas moins un idéal qui s'est profondément gravé dans l'esprit de la nation russe. On ne contestera pas que la politique traditionnelle de la Russie est de s'avancer jusqu'au Danube, d'y dominer et d'arriver ainsi un jour à Constantinople. Les gouvernants actuels peuvent n'y point penser ; le pays y songe et y songera longtemps encore. Il est certain aussi que le principe des nationalités et le sentiment de la communauté de la race qui ont donné naissance au mouvement panslave, ont mis aux mains de la Russie une arme nouvelle d'une puissance formidable. Si la Turquie, l'Autriche et les puissances occidentales font obstacle au développement des slaves méridionaux et des Tchèques, ceux-ci se tourneront vers la Russie et la provoqueront pour ainsi dire à tenter la réalisation de ses desseins d'agrandissement. La Russie n'aura pas toujours un souverain assez sage pour résister à des tentations de ce

genre et, tant que le régime de ce grand pays sera purement despotique, il suffira du caprice du maître ou de l'ambition d'un ministre pour commencer de ce côté une guerre de race et de conquête.

Si les populations de la Turquie n'avaient à choisir qu entre la domination des Ottomans et celle des Russes, il faudrait dans l'intérêt général de l'humanité souhaiter que les seconds remplacent les premiers. Le pays serait mieux administré ; les lumières et le bien-être se répandraient plus vite et les habitants arriveraient plus tôt à ce degré de développement qui les rendrait aptes à se gouverner eux-mêmes et à s'affi*anchir définitivement de tout despotisme. Mais la Russie rencontrera probablement dans ses projets d'agrandissement vers le midi deux obstacles insurmontables. D'abord, entre les Slaves de la Pologne et de la Galicie et les Slaves du Danube et du Balkan s'étendent, comme une digue continue, des Valaques, des Hongrois et des Allemands, dont le principe des nationalités réclame l'indépendance et qui ne se laisseront pas aisément asservir. En second lieu, les Slaves du Midi, Croates, Serbes et Bulgares, ont conservé un si ardent amour de la liberté qu'ils ne se soumettraient j amais au joug moscovite. La Serbie démocratique, avec son gouvernement constitutionnel, est certainement mieux faite que la Russie pour servir de centre d'attraction aux Slaves méridionaux et, suivant toute probabilité, c'est elle qui deviendra le noyau de formation de la future confédération du Balkan.

Une campagne heureuse peut conduire les Russes à Constantinople ; mais ils ne seront pas les héritiers des

Turcs. La géographie et l'ethnographie s'y opposent. Le Danube et la Péninsule transdanubienne appartiendront aux populations qui y habitent.

On peut découvrir des causes de guerre entre la Russie et trois autres grandes puissances, l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre. Si la Russie veut reprendre un jour, sous un souverain moins sage qu'Alexandre, ses projets sur Constantinople, elle rencontrera sur son chemin l'Autriche décidée à tout pour y mettre obstacle. L'Autriche et la Hongrie surtout, tant qu'elles auront quelque force, ne souffiîront jamais que le Danube devienne un fleuve russe. La Russie pacifique peut être l'alliée de l'Autriche ; la Russie conquérante n'aura pas d'ennemi plus acharné. C'est pour ce motif que les Russes panslaves veulent détruire l'Autriche, et que les Hongrois, qui voient le danger, cherchent des alUés contre les Russes.

L'Allemagne a manifestement le même intérêt que l'Autriche en Orient; elle ne peut donc pas souffiir non plus, à moins qu'une nécessité majeure ne l'y oblige , que la Russie s'avance de ce côté. Il y a là tout au moins un germe d'antagonisme. La question des provinces baltiques n'est point encore devenue une cause de mésintelligence entre Russes et Allemands. Si la Russie respectait, comme elle Ta fait longtemps, les droits historiques et garantis de ces provinces, elles continueraient à être pour l'empire dont elles font partie, un foyer de culture et une pépinière de bons administrateurs, d'officiers, de savants, de professeurs, d'hommes utiles dans toutes les carrières. Mais, si pour les russifier on prétend leur imposer par la violence la langue russe et le culte orthodoxe; ainsi que le

veut le parti moscovite, les plaintes des AUemands et des protestants persécutés exciteront les susceptibilités nationales dans tout l'empire allemand.

Ce qui est plus grave, c'est le sentiment de rivalité qui se développe visiblement entre Russes et Allemands, malgré Talliance intime des gouvernants. L'empereur Alexandre parait dévoué à l'alliance prussienne. Mais les Russes ne semblent pas être dans les mômes dispositions. Ils n'ont pas vu sans envie ou tout au moins sans appréhension les prodigieux succès de leurs voisins et la prédominance qu'ils ont si brusquement atteinte. Les Allemands n'ignorent point que ces sentiments existent ; ils s'attendent en conséquence à avoir plus tard à se défendre contre la Russie et ils s'y préparent. Rien n'est plus dangereux que cet état d'esprit de deux grands peuples qui sont convaincus qu'un jour ils en viendront aux mains. Cette conviction, si elle persiste, suffit pour rendre le choc inévitable. Des deux parts, on s'habitue à se considérer comme ennemis et on s'apprête à saisir l'instant opportun d'agir, afin de ne pas être attaqué dans un moment défavorable. C'est ce sentiment qui a conduit à la guerre franco-allemande. Ceux qui en Allemagne et en Russie veulent la paix doivent donc combattre cette idée en montrant qu'entre les deux peuples, s'ils se contentent de leurs frontières actuelles, il n'existe aucun motif de dissenti^ ment ou d'antagonisme.

Entre l'Angleterre et la Russie, on ne découvre qu'une seule cause de mésintelligence, mais elle est grave : c'est l'Inde. C'est pour empêcher la Russie de s'avancer en Orient, que les Anglais ont fait la guerre de Crimée, et

aujourd'hui que les Russes s'approchent de Tlndus par un autre chemin, ils se sont décidés récemment à leur dire, au risque dune nouvelle guerre : Vous irez jusque là et pas plus loin. Appuyés sur les forts nouvellement élevés aux bords de la mer Caspienne et de la mer d'Aral, les Russes veulent soumettre à leur pouvoir le Khanat de

Khiva. Us occupent Taschkend et Samarkande; Bokhara ne peut conserver longtemps son indépendance. En remontant ainsi l'Oxus par une marche continue et sûre, ils arriveront à l'Indou-Kousch, et alors il ne seront plus qii'à quelques marches du Pundjaub et de Lahore.

L'Angleterre est très indécise sur l'attitude à prendre. Les Russes disent : Si nous annexons les Khanats, ce n'est point par esprit de conquête, c'est comme vous. Anglais, vous avez fait dans l'Inde, et les Américains au Mexique , uniquement pour préserver nos commerçants contre des attaques de voisins barbares. En Angleterre, les gens raisonnables, — et il y en a plus qu'ailleurs, — admettent que les Russes sont parfaitement dans leur droit, et qu'ils ont pour mission évidente de faire pénétrer la civilisation dans l'Asie centrale où seuls ils ont aibcès. Récemment encore, l'organe le plus influent de la presse quotidienne, le Times, disait avec raison qu'il n'appartenait pas au peuple anglais, la nation commerçante par excellence, de s'opposer au progrès des Russes qui aurait pour effet d'ouvrir à la culture et au conunerce de l'Europe une immense contrée encore barbare et la région si peu abordable de Bokhara et de Samarkande. Mais à côté des gens sensés qui parlent ainsi, le gros de la nation pense autrement. La majorité est convaincue

qu'entre les deux États il y a une rivalité naturelle, que c'est à l'épée de décider qui des deux sera maître en Asie, que c'est une lâcheté de s'occuper de prétendus intérêts humanitaires en face d'un empire aggressif qui n a qu'un but : la conquête de l'Inde, qu'il n'y a point de milieu, qu'il faut ou arrêter maintenant la Russie ou s'apprêter à lui abandonner l'empire indien et ses deux cent millions d'habitants.

Il est probable en effet qu'un jour l'Asie appartiendra aux Russes. Ils y sont chez eux. Ils y avancent lentement par suite d'une série d'annexions territoriales, tandis que l'Angleterre en sera toujours séparée par l'épaisseur du globe. Enfin, ayant un peu de sang touranien dans les veines, ils semblent appelés par la nature même à régner sur le continent touranien. En attendant, les deux opinions qui divisent l'Angleterre à ce sujet, se feront équilibre, et aucun ministère ne prendra sur lui de déclarer une guerre sans issue à la Russie, parce qu'elle aura fait un pas en avant vers l'Himalaya. Seulement le sentiment naturel de jalousie qui anime les Anglais à l'égard de la Russie les portera irrésistiblement, en cas de guerre européenne, à s'unir aux ennemis de cette puissance. En l'attaquant à l'Occident, ils espéreront détourner ses forces de l'Orient et arrêter ainsi ses continuels agrandissements en Asie. En résumé, si la Russie continue à étendre pas à pas son territoire et son influence en Asie, ce qui est manifestement sa mission, elle n'y rencontrera nul obstacle et elle n'a aucune attaque à craindre même de la part de l'Angleterre. Mais, si elle veut s'avancer en Europe, elle trouvera probablement devant

elle la triple alliance de rAllemagne, de l'Autriche et de TAngleterre. Ce qui est à prévoir tôt ou tard, c'est une alliance entre la France et la Russie, l'une pour arriver au Rhin, l'autre pour franchir le Danube '.

> Voir aux annexes n<> 2 une étude sur la politique russe;

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