LA POLOGNE
La situation de la Pologne, quoiqu'elle semble réduite à rimpuissance, est encore aujourd'hui un danger pour le repos de l'Europe. Il n'y a pas huit ans qu'elle a failli donner lieu à une guerre générale. Couper en trois tronçons une nation, fondée sur une forte unité ethnographique et sur les traditions séculaires d'une glorieuse histoire, et partager ce territoire ainsi dépecé entre les trois Etats voisins, d'accord pour mettre à mort une noble nationalité, cet acte est tellement contraire au droit et aux exigences de tout progrès régulier qu'il est impossible de compter sur une paix durable tant que cet abus de la force ne sera pas réparé, ou les restes de ce peuple anéantis... je veux dire complètement assimilés à ses maîtres actuels.
Ces trois tronçons chercheront de nouveau à se réunir, et ainsi, outre les insurrections toujours à redouter, il y aura encore à craindre des occasions de conflit entre les co-partageants. C'est le danger qui sô présente actuellement en Galicie. Les Polonais en Galicie jouissent, comme
les autres habitants des provinces autrichiennes , d*une grande liberté. Ils aspirent à une indépendance plus grande, et le but de leurs efforts est d'obtenir une autonomie complète, sous Tautorité presque nominale de la maison de Habsbourg. On ne peut qu'applaudir à toute extension des institutions libres; malheureusement la situation générale est tellement faussée qu'il en résulte de graves dangers de froissement et d'hostilité. Premièrement, les Polonais de la Russie ne peuvent voir leurs compatriotes d'Autriche indépendants et libres, sans être tentés de reconquérir les mêmes avantages. La liberté, illimitée à Lemberg, en contraste avec le régime despotique à Varsovie, est comme un appel incessant à l'insurrection. C'est là le résultat inévitable de la situation, en dehors mâme des passions des hommes.
Le gouvernement russe ne peut assister sans un extrême déplaisir à l'établissement en Galicie d'institutions libres qui, quelle que soit la modération déployée de part et d'autre, constituent un danger constant pour sa domination en Pologne.
J'ai supposé la modération et la sagesse des habitants et des gouvernants de la Galicie. Mais seront-ils toujours fidèles à ce programme pacifique? Peuvent-ils répondre que leur pays ne deviendra pas un foyer d'agitation et de propagande polonaise? Cette éventualité n'est*elle môme pas très probable, et l'Autriche pourra-t-elle échapper à la responsabilité des fautes commises par le gouvernement provincial galicien?
La Galicie renferme encore une autre source de difficultés internationales. La moitié des habitants sont des
Ruthènes du rite grec que leur langue, leur culte, leur alphabet, leur condition subalterne vis à vis des Polonais font pencher vers la Russie. Le parti panslave les appelle « des frères opprimés » et entretient une agitation pour les délivrer du « joug étranger * . Ici, ce n'est pas le gouvernement russe, mais le peuple russe qui agit ; ce sont ses aspirations, ses passions qui sont engagées dans le débat. Il n'est donc pas facile de résoudre cette difficulté.
La Pologne renaîtra-t-elle un jour? Si elle doit reconquérir son indépendance, ce ne sera probablement pas . comme les Polonais Tont souvent espéré, par le secours de la France ou de l'Angleterre. Le ciel est si haut et la France est si loin, s'écriait Eosciuzko désespérant du salut de son pays. La France ne pourrait arriver aux bords de la Vistule qu'en traversant toute l'Allemagne et, à moins qu'un nouveau Napoléon ne surgisse, tenant l'Europe dans sa main, il nest pas probable que les armées françaises prennent ce chemin. L'Angleterre et la France pourraient pousser la Pologne à la révolte et lui envoyer des secours par mer. Mais cela suffirait-il pour arracher la Pologne à l'étreinte de la Russie, et d'ailleurs quelles chances de durée auraient les résultats de cette intervention? Des corps anglo-français continueraient-ils à monter la garde à Varsovie? La France marcherait-elle toujours d'accord avec l'Angleterre? D ne faut point se bercer d'illusions ; l'immensité et la proximité de la Russie finiraient tôt ou tard par lui assurer la prépondérance finale.
Mais il est une autre puissance qui peut avoir un intérêt bien plus direct que la France ou l'Angleterre à réta-
blir la Pologne : c'est l'Allemagne unifiée. Espérons que le choc entre le pangermanisme et le panslavisme pourra être évité; mais, s'il était impossible d'y échapper, il est évident que les Allemands trouveraient dans le rétablissement de la Pologne un rempart contre les attaques de la Russie, qui peut devenir beaucoup plus forte que la Germanie, attendu qu'elle a beaucoup plus d'espace pour loger ses futures générations. Ce ne serait pas payer trop cher l'érection d'un semblable boulevard, que de sacrifier, pour le constituer, la Galicie et la partie polonaise du duché de Posen. L'Allemagne, étant aussi près que la Russie, pourrait continuer à défendre son œuvre. Elle seule aussi peut arriver par les armes à un résultat définitif; car, partant de Kœnigsberg, une marche victorieuse peut conduire ses aigles à Moscou et à Saint-Pétersbourg en une campagne.
Les Polonais répondront peut-être, que si l'Allemagne était assez forte pour vaincre complètement la Russie, elle prendrait la Pologne pour elle-même. Il est impossible de prévoir quelles peuvent être les visées ambitieuses d'un conquérant,- mais la nation allemande n'a aucun intérêt à soumettre par la force un peuple de race étrangère. EUe a, au contraire, un intérêt palpable à ce que la Russie, appuyée sur l'Asie et sur la sympathie des Tchèques, ne puisse l'attaquer sans rencontrer d'abord devant elle le rempart d'une Pologne fortement reconstituée. La croissance de l'Allemagne est forcément limitée par l'étendue du territoire qui lui appartient. La croissance de la Russie n'a pour ainsi dire pas de limites, car toute l'Asie s'ouvre devant elle, et son développement n'est arrêté que
par l'imperfection de ses institutions et de sa civilisation. La Russie deviendra donc un jour beaucoup plus puissante que r Allemagne. Si cela arrive avant que les idées pacifiques ne régnent parmi les hommes, la confédération germanique ne sera plus en sûreté. Avoir pour sujets des Polonais prêts à la révolte serait une source de faiblesse. Avoir pour alliée une grande Pologne indépendante serait, au contraire, une grande force.
Ce point est évident. Ce qui n'est pas aussi clair c'est de savoir si, en tout état de cause, la Pologne doit tenir à se séparer complètement de la Russie. Pour examiner impartialement cette question, il faudrait oublier le présent et ne considérer que Tavenir. Aujourd'hui, écrasée par un despotisme sans limites, persécutée dans ses croyances re^ ligieuses, dans sa langue et dans ses traditions, dépouillée de tout droit politique et môme d'une partie de ses droits civils, la Pologne est sans doute très malheureuse et elle ne peut que détester ses oppresseurs. Mais le peuple russe est bon et doux et, s'il arrivait un jour à avoir un gouvernement représentatif et des institutions libres, les Polonais ne pourraient-ils pas former avec lui, de concert avec la Finlande et les provinces Baltiques, un état fédéral? Ce serait le moyen d'éviter les rivalités et les conflits qui seraient presqu'inévitables entre une Pologne et une Russie entièrement séparées. Russes et Polonais appartiennent d'ailleurs à la môme race et les uns et les autres n'auraient qu'à gagner à faire succéder une entente fraternelle à leurs haines séculaires.
C'est là peut-être un rêve qui ne se réalisera jamais. Mais en attendant, le devoir des amis véritables de la
Pologne est de ne point la pousser à des insurrections intempestives et désespérées, comme on ne Ta fait que trop souvent. Si les Polonais avaient agi avec la môme sagesse que les Hongrois; si, appuyés sur leurs traditions historiques et sur les quelques droits que la Russie leur avait laissés jusqu'en 1830, ils avaient, tout en revendiquant une autonomie plus complète, développé les ressources économiques du pays et relevé le niveau intellectuel et moral des classes inférieures, leur situation serait bien meilleure aujourd'hui et ils seraient plus rapprochés du but qu'ils veulent atteindre. Dieu me garde de faire un grief, aux héroïques insurgés de la Vistule, de leurs tentatives pour secouer le joug qui les écrase. Mais les peuples ont besoin pour réussir de sagesse, de prévoyance et de persévérance plus encore que de bravoure miUtaire.
Autrefois la Pologne était la grande puissance de l'Europe orientale. Un mot explique sa chute : l'histoire a pu donner à ses annales le titre de « l'anarchie de la Pologne ». On ne saurait trop méditer de nos jours la leçon qui ressort de ce terrible exemple.