‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 22 sur 67 · L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

L'AUTRICHE

Si la force agressive de la Russie et de rAllemagne est une menace pour le repos de l'Europe , la situation troublée de rAutriche ne crée pas de moindres dangers, car le démembrement de cette grande puissance ne pourrait s'accomplir sans donner lieu à de formidables luttes.

Ce qui met l'Autriclie en péril, c'est, on le sait, Thostilité de ses différentes races qui toutes sont disposées à sacrifier l'existence de Tempire au développement de leur nationalité ^ Les Hongrois n'ont pas hésité à couper l'empire-royaume en deux pour arriver à une autonomie complète, et un parti puissant voudrait même rompre entièrement le faible lien qui unit encore la Cisleithanie à la Transleithanie. Les Polonais ne demandent qu'à sortir de l'Autriche pour reconstituer le royaume de Pologne. Les Roumains voudraient s'unir à leurs compatriotes des Principautés. Les Slaves du sud rêvent de se joindre à leurs frères de la Turquie pour rétablir l'ancien empire slave de Douchan. Les Tchèques exigent avec menace

' Voyez mon livre : La Prusse et V Autriche depuis Sadotoa»

une indépendance aussi complote que celle obtenue parles Hongrois. Enfin, les Allemands, plutôt que d'être subalternisés dans un État où domineraient les Magyares et les Tchèques, se rejetteraient vers la grande Allemagne. Chaque race poursuit ainsi un idéal et tend vers un avenir, qui ne peuvent se réaliser qu'en brisant l'unité de l'Autriche actuelle.

La conservation de l'Autriche est un des premiers intérêts européens, car elle peut devenir un lien de fusion entre les diverses races, comme l'est la Suisse et la Belgique. Ces vastes agglomérations qui se forment, sous nos yeux, sur le fondement exclusif de l'identité d'origine, menacent l'existence des États où différentes races co-existent, unies par le lien des souvenirs historiques et des affinités morales.

Avec le régime fédéral, des groupes de race différente pourraient être plus heureux et plus libres que dans un vaste royaume unitaire mais despotique. L'intérêt des populations de l'Autriche est évidemment de maintenir l'existence d'un Etat qui garantit leur autonomie et qui désormais n'est plus assez centralisé pour les asservir. Un second motif qui doit encore faire désirer à l'Europe entière la conservation de l'Autriche, c'est qu'il est très avantageux qu'au centre du continent il existe un puissant État forcément voué à la paix. A moins qu'il n'arrive au pouvoir un ministère féodal-ultramontain, assez insensé pour mettre en jeu l'existence de l'empire en attaquant l'Italie au nom de Rome, l'Autriche ne songera qu'à se défendre, et elle ne fera la guerre que pour arrêter la Russie sur le Danube.

Beaucoup de personnes en France croient pouvoir compter sur l'alliance de TAutriche en cas de lutte avec TAllemagne. Sans doute la cour et certains généraux peuvent rêver à une revanche de Sadowa, et c'est parce qu'il faisait fond sur ces sentiments que M. de Gramont a conseillé la guerre de 1870^; mais aujourd'hui il est plus qu'alors probable que TAutriche resterait neutre comme à cette époque. Elle ne pourrait évidemment s'allier à un ennemi de l'Allemagne sans s'aliéner définitivement ses populations allemandes qui y verraient une trahison de leur nationalité.

Si la Russie prenait part à la guerre, il est même à prévoir que l'Autriche serait amenée à se prononcer contre elle. Naturellement les Allemands agiraient

1 Bû 1867, peu de temps après TentreTue de rempereor Napoléon et de Pempereur François-Joseph à Salzbonrg, nn anglais (v. Daily Télégraphe 28 sept. 1867) demandait à M. de Bismarck 8*il ne craignait pas ralliance austro-française qui semblait s*y être tramée, — « Non, répondit-il, j'ai exprimé ma véritable pensée dans ma circulaire du 7 septembre. Aucun homme sensé ne croira à une alliance sérieuse entre la France et l'Antriche ou du moins n*en craindra les conséquences pour la Prusse. L*Autriche ne peut pas s*allier & la France contre l'Allemagne ; car Télément germanique est le mortier qui retient ensemble les pierres qui composent cet énorme édifice. Nous sommes très sympathiques À TAutriche, et nous espérons qu'elle se reconstituera autour d'un noyau allemand. Je désire, pour ma part, une alliance solide avec un roi constitutionnel de Hongrie, qui, en sa qualité d'empereur d'Autriche, protège l'élément germanique dans ses provinces aUemandes. L'entrevue de Salzbourg a peut-être été un échec pour la France ; en tous cas, ce ne pouvait être an danger pour la Prusse. » — M. de Bismarck a vu Juste parce qu'il raisonnait en se basant sur la force des choses, non sur les vains projets des hommes.

« Quant & la Russie, elle a en eUe-même, disait-il, des éléments de force plus nombreux qu'aucun autre Ëtat, mais pour les développer il lui faut le temps. Je connais bien ce pays : il n'est pas encore préparé à entreprendre en grand la réalisation de ses desseins. Qu'il se tienne tranquiUe, et il aura un splendide avenir. ** Encore une appréciation aussi simple que juste.

fortement en ce sens, et les Hongrois feraient de même, car ils redoutent avant tout un accroissement de la puissance russe vers l'Occident, parce qu'ils seraient inévitablement écrasés par les Slaves, si ceux-ci étaient vainqueurs de l'Allemagne. Aujourd'hui heureusement la situation de l'Autriche est excellente. L'entrevue cordiale de l'empereur François-Joseph et de l'empereur Alexandre a donné au gouvernement autrichien une nouvelle force pour résister aux agitations panslavistes. Le parti conservateur reste maître en Hongrie. Les Galiciens et môme les Tchèques semblent avoir réduit leurs exigences. L'agriculture, l'industrie font partout des progrès inouïs ; le budget est en équilibre, la richesse augmente rapidement et par suite les populations sont plus satisfaites. L'exposition de Vienne viendra apporter une consécration européenne à cette ère de prospérité. Si l'Autriche conserve la Hberté et la paix pendant dix ans encore, elle est sauvée. Les diverses races se trouveront si heureuses d'être réunies qu'elles ne voudront plus se séparer.

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