‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 25 sur 67 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

UITAUE

Il n'y a point de pays qui, s'il le veut, soit plus que l'Italie à l'abri des chances de guerre. Séparée du reste de l'Europe par une barrière de hautes montagnes, comme TEspagne, elle a presque les avantages d'une position insulaire. Ses limites ethnographiques s'accordent presque partout avec ses frontières naturelles, et aucun de ses voisins ne songe à lui enlever une partie de son territoire.

Elle n*a pas comme l'Espagne une grande colonie à gouverner, à défendre, à contenir « Elle est donc préservée de la nécessité d'avoir une marine militaire et elle est à l'abri de toute complication transocéanique.

Eu Europe, elle ne peut prétendre à être puissance prépondérante. Elle n*est pas chargée de maintenir l'équilibre des États. Elle n'a pas à faire prévaloir son influence, au besoin, les armes à la main. Elle peut donc compter sur un avenir de paix qu'aucune attaque du dehors ne viendra mettre en péril. Mais le gouvernement italien sera-t-il toujours assez sage pour comprendre que son premier devoir est d'assurer le développement intel-

lectuel, moral, économique, artistique de la Péninsule, et que se précipiter dans la guerre sans provocation serait une insigne foUe? De ce côté, on pourrait concevoir quelques appréhensions.

L'Italie est admise maintenant comme sixième grande puissance européenne dans ces congrès où se décident les destinées de notre continent. Elle est fière de cette dignité et eUe considérerait comme un grand malheur d'en être dépouillée. Les autres nations ne peuvent que se féUciter de Tadmission dans les conseils européens d'un État qui a tout intérêt au maintien de la paix. L'Italie y a déjà joué un rôle utile et honorable. Néanmoins, je pense qu'il vaudrait mieux pour les Italiens que leur pays fût considéré comme un Etat de second ordre. Il y aurait pour eux bien moins de chances d'être entraînés dans les complications et les luttes dont l'Europe peut devenir le théâtre.

En 1871, quand la question de la neutralité de la Mer noire menaçait d'amener la guerre, un ministre italien a défini la politique de son pays en disant que lltalie devait être « toujours indépendante, jamais isolée ». Cela voulait dire apparemment que dans tout conflit où les grandes puissances seraient engagées, l'Italie ne pourrait rester neutre et s'abstenir , comme le ferait la Suisse où l'Espagne, mais qu'elle devrait prendre parti pour l'un ou pour l'autre des belligérants.

L'Italie entrerait donc en campagne uniquement parce que son intervention en Crimée a réussi, et à cause de cette ancienne opinion, très accréditée encore aujourd'hui, que les neutres sont généralement sacrifiés et que la paix se fait toujours à leurs dépens.

On ne peut nier que de petits pajrs neutres, placés entre de puissants États, comme la Belgique ou la Hollande, ne courrent quelque danger en cas de guerre. Mais toute autre est la situation de l'Italie. Elle est complètement séparée du reste de l'Europe ; aucun de ses voisins ne peut songer à se l'annexer et elle est assez forte pour se défendre. La politique d'abstention ne l'exposerait à aucun risque et elle lui est commandée par l'intérêt évident de ses populations. Rien ne justifierait donc cette politique d'intervention active vers laquelle semblent pencher certains hommes d'État italiens.

Quelques italianissimes rêvent des extensions de territoire, justifiées, disent-ils, par le principe des nationalités. Us réclament notamment le Tjrol italien , Tries te et les villes du littoral de la Dalmatie, où la domination de Venise a implanté Tusage de la langue italienne ^ De ces revendications, une seule a quelque fondement. A la paix de 1859, l'Autriche a eu tort de vouloir se maintenir aux bords du lac de Garde. Mais il est impossible de tracer partout des frontières exactement conformes aux limites ethnographiques. L'Italie ne compte pas apparemment réclamer le canton du Tessin parce qu'on y parle sa langue, pas plus que le Valais ne revendiquera le val de la Lesia au delà du Mont-Rose, sous prétexte qu'on y parle

^ Dans certains programmes pour renseignement primaire on lit, après la mention Italie : Pi\)vincie italiane soggette cul altre nazione, (Voyez Programmi di Pietro Rossi — Napoli 1871 — p. 31.) Dans le programme des écoles normales, je trouve : AUri Stati italiani : stati dependenti dalVAusria^ San-MarinOy Malta, la Corsica, il canton Ticino, Cette façon de mentionner les régions où l'italien se parle, mais qui n'appartiennent pas à Tltalie, peut inspirer des idées de revendication territoriale très dangereuses. La théorie des nationalités fondée sur la langue conduit à la guerre non moins que celle des limites naturelles.

allemand. Le Tyrol italien peut être heureux, libre, prospère et conserver sa langue comme le Tessin, sans faire partie de l'Italie. Celle-ci peut donc attendre en paix une rectification de frontière que l'Autriche lui offrira peutêtre elle-même quelque jour.

Quant à Trieste, ce port est nécessaire à l'Autriche et il serait inutile à l'Italie. Ce serait donc de la démence de l'enlever à l'une pour le donner à l'autre.

La Dalmatie est slave. Elle doit être réunie tôt ou tard à la Bosnie dont elle n'est que le littoral. Les villes dalmates Zara, Sebenico, Raguse, Cattaro sont maintenant des bourgs sans importance et leur réunion à l'Italie ne les relèverait pas. Toute la péninsule turque formera un jour un puissant Etat slave dont les ports dalmates, rattachés à l'intérieur par des chemins de fer, seront les débouchés, préparés par la nature même. L'Italie sera assez sage pour ne pas convoiter ce qui, d'après les nécessités géographiques, ethnographiques et économiques, ne doit pas lui appartenir.

Ce qui inquiète l'Italie, ce qui la pousse à s'armer et à s'appuyer sur l'Allemagne, ce sont les craintes que lui inspire la ligue cléricale. Il est manifeste que les cléricaux en Autriche, en Espagne et en France visent à s'emparer du pouvoir, pour défaire lltalie et reconstituer le pouvoir temporel. Si la légitimité était rétablie en France, une croisade à Rome serait à redouter. Ce serait un acte insensé, et les journaux cléricaux de France aggravent singulièrement la situation extérieure de leur pays, rien qu'en en parlant, car ils font naître en Angleterre, en Allemagne, en Italie surtout, une hostilité déclarée ou

sourde contre la France» posée ainsi en chevalier errant de l'ancien régime. Espérons que jamais la nation française ne tolérera pareille foUe. Il ne suffirait pas en effet de vaincre l'Italie et de la morceler, il faudrait Toccuper et la tenir tout entière sous les pieds d'une armée étrangère; sinon, elle rejetterait princes et pontifes, pour reconquérir son unité, inséparable désormais de sa grandeur nationale.

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