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CHAPITRE IX

UESPAGNE & LE PORTUGAL

L'Espagne, cantonnée dans sa presqu'île, n*a pas à craindre d'attaques du dehors. La France, sa seule voisine, ne songe à lui enlever aucune province , et le principe d'intervention est tellement discrédité que la guerre de 1823 ne se renouvellera plus. Elle vient de se constituer en République, nul n'a protesté. Que les Boi^rbons reviennent et personne ne songera à s'y opposer.

L'Espagne n'attaquera pas non plus l'Angleterre pour lui enlever Gibraltar, car ce rocher, habité par une population très mélangée, peu espagnole et parfaitement gouvernée, ne peut être revendiqué au nom du droit des nationalités. On ne voit que Cuba qui puisse devenir la cause d'un conflit entre l'Espagne et les États-Unis. Les Américains sont assez sages pour ne pas vouloir faire cette conquête de vive force ;• mais à ce sujet, des conflits

continuels se produisent et il se peut qu'un jour ils aboutissent à la guerre. Désormais ses possessions coloniales ne seront plus qu'une charge et un danger pour l'Espagne. Le ministre qui aura assez d'énergie pour proclamer d'abord l'abolition de l'esclavage, puis l'émancipation de la colonie, aura rendu un immense service à son pays

et à l'humanité. Il aura délivré TEspagne d*uûe cause de ruine et aura fait disparaître une occasion de guerre.

La conquête du Portugal a été l'idée fixe de l'Espagne depuis le moyen-âge. La géographie même lui inspirait ce dessein. La configuration de la péninsule ibérique ne semble comporter qu'un seul État, car aucune frontière naturelle ne sépare les Portugais des Espagnols. Aussi, ceux-ci ne cessèrent-ils de tenter la conquête du Portugal, que quand la bataille décisive d'Aljubarrata, en 1385, eut brisé définitivement leurs espérances.

La maison d'Autriche suivit une autre voie, déjà ouverte par Ferdinand et Isabelle : Tu felix, Austria, nube. Ce moyen consistait à lier les dynasties des deux pays par de fréquents mariages, de façon qu'un jour l'une ou l'autre devînt l'héritière des deux couronnes. Cela faillit arriver à la fin du xv* siècle, quand le roi de Portugal, Emmanuel, qui avait épousé une fille d'Isabelle la Catholique, fut déclaré héritier des royaumes de Castille et d'Aragon, et cela se réalisa en effet, en 1580, dans la personne de Philippe IL Mais les soixante années de détestable gouvernement des trois Philippe (1580 à 1640), la violation de tous les privilèges l/oros) du Portugal, la dure tyrannie que ce pays eut à subir ne firent qu'accroître l'hostilité naturelle qui existait déjà entre les deux peuples.

L'Espagne est loin d'avoir renoncé à établir un jour l'unité ibérique, et à chaque instant des combinaisons et des plans d'union sont mis en avant, mais les Portugais repoussent cette idée de toute la force de leur patriotisme. Ils ont une glorieuse histoire; ils ont leurs lois, leurs traditions à eux ; ils ont toujours été plus libres et mieux

gouvernés que leurs voisins. Chose étrange, malgré rintime voisinage et la presque identité de race et de langage, ils sont, par leurs idées, par leurs usages, par leurs tendances, beaucoup plus rapprochés des Français que des Espagnols. Les tristes souvenirs de l'union avec l'Espagne au xvi® siècle sont encore vivants dans les esprits. Ils défendraient leur indépendance avec la plus grande énergie et, vaincus, il ne tarderaient pas à s'insurger. Les Espagnols n'ont donc aucun intérêt à les subjuguer par la force. Ils dépenseraient beaucoup de sang et d'argent pour une conquête probablement irréalisable et en tout cas peu durable.

Ce qui pourrait s'eflfectuer avec avantage, ce serait une union douanière entre ces deux peuples, aujourd'hui plus séparés que si une' barrière de montagnes infranchissables s'élevait entre eux. Lisbonne deviendrait le port d'embarquement de tout l'ouest de l'Espagne, et les relations commerciales plus fréquentes feraient disparaître les sentiments hostiles qui divisent ces deux branches d'une même famille.

Mais les Portugais craignent que l'union douanière ne soit le premier pas^ vers l'union politique et, ne voulant pas celle-ci, ils repoussent celle-là. Aussi longtemps que les idées d'annexion et les ambitions conquérantes exerceront encore leur pernicieux empire sur l'esprit des souverains et même des peuples, je n'oserais me bazarder à blâmer leur prévoyance et leurs appréhensions. Principiis obsta est une maxime de la sagesse antique, dont nos contemporains ont plus que jamais raison de faire l'application .

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