‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 29 sur 67 · L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE

L'Angleterre était jadis un des peuples les plus belliqueux de l'Europe. Les Anglais, comme les anciens Nor< mands, aimaient à se battre et ils se battaient admirablement, car Us ont rarement été vaincus et ils ont souvent battu les autres. Ils croyaient devoir intervenir constamment dans les affaires du continent pour maintenir « l'équilibre européen « . Ils étaient insatiables de colonies ; ils en enlevaient à l'Espagne, à la France, à la Hollande et toute paix leur apportait de nouvelles possessions. Ils visaient à occuper des pointa stratégiques sur toutes les mers. Cette période de gloire militaire et de grandeur extérieure est celle où régnait l'aristocratie.

Aujourd'hui que les idées bourgeoises et démocratiques l'emportent, les Anglais disent : « Nous avons contracté une dette énorme qui pèse sur toutes les transactions et qui nous impose de lourds sacrifices ; nous avons versé notre sang pour maintenir l'équilibre sur le continent, et cet équilibre n'est plus qu'un vain mot, une idée ancienne, que les réalités actuelles détruisent irrésistiblement. Nous

n'avons donc pas atteint le but pour lequel nous avons tant bataillé. Ayant à entretenir une puissante marine, nous ne pouvons avoir assez de troupes pour nous mesurer avec les puissances continentales qui, par le service universel, peuvent mettre un million et demi de soldats sous les armes. Nous ne pouvons agrandir notre île, et des colonies, nous n'en avons que trop. A quoi sert de dominer sur toutes les mers et de faire flotter notre drapeau jusqu'aux sommets de l'Himalaya, si chez nous, nous ne pouvons donner du pain et de l'instruction à tous? Ce n'est pas quand on a un million de pauvres secourus qu'on a le droit de gaspiller le capital rédempteur sur les champs de bataille aux quatre coins de l'univers. Faire le bonheur de ses sujets et non régir des empires aux antipodes, voilà la mission d'un État moderne \ »

L'Angleterre est devenue la plus pacifique des nations, d'abord sous l'influence des idées que nous venons de résumer, ensuite parce que la guerre peut causer sa ruine et .que la victoire ne lui ofire aucun avantage en perspective, enfin par suite dune horreur toute chrétienne du sang versé. Les relations si intimes des peuples entre eux , la difiusion des idées de philanthropie et de cosmopolitisme, l'absurdité d'employer la force pour régler les difiérends des peuples civilisés, la connaissance plus générale des principes économiques et bien d'autres influences encore inspirent aujourd'hui aux hommes éclairés de toutes les nations une répulsion contre la

^ L'opinion de ceux qui prétendent que la politique d'isolement convient À TAngleterre a été parfaitement exposée et défendue par M. Âu- ^' gustus Mongredien, dans son étude intitulée : EnglancCs foreign Policy,

London, 1871.

guerre» bien plus vive qu*aut refois. Mais, dans les autres pays, ces sentiments sont contrebalancés par des ambitions, des rancunes, des hostilités héréditaires, ou bien ils n'ont point d'action sur les décisions du gouvernement. En Angleterre, au contraire, ils sont fortifiés par le sérieux du caractère national et par l'action profonde d'un christianisme vivant. J'ai pu apprécier la force de ces sentiments en assistant aux séances du Parlement, en juillet 1870. Tandis que M. OUivier allait en guerre d'un « cœur léger n , et que l'Allemagne et la France réunissaient leurs légions avec une ivresse belliqueuse presque joyeuse , les hommes d'État Anglais étaient accablés de douleur à ridée de cette lutte qui pourtant, ils le savaient bien , ne pouvaient atteindre leurs rivages. J'ai vu M. Gladstone retomber sur son banc, pâle, la voix brisée, les traits contractés de tristesse, comme s'il avait vu se dérouler devant lui le tableau des massacres de cette terrible guerre.

Les Français ont cru que l'Angleterre viendrait à leur secours et ils lui en veulent de ne pas l'avoir fait. Sans doute les Anglais ont compati très sincèrement aux malheurs de leurs anciens alliés ; mais ils ne pouvaient oublier que c'était pour tenir tête à la formidable flotte, créée par Napoléon III, qu'ils avaient fait leurs grands navires cuirassés, et si, aujourd'hui la France doit réduire sa marine pour augmenter son armée, ce n'est pas l'Angleterre qui s'en plaindra. Napoléon avait commencé la guerre de 1870, malgré les plus pressantes instances du gouvernement anglais, qui, s'appuyant sur le texte exprès du traité de Paris, demandait qu'on eût recours aux bons offices des

neutres avant d'en appeler aux armes. L'Angleterre ^ alarmée parla publication du traité Benedetti et craignant que l'Empereur victorieux ne s'emparât de la Belgique, avait conclu avec les deux belligérants des traités garantissant le respect de ce petit pays. Au fond, c'était une alliance avec l'Allemagne pour empêcher les projets de conquête qu'elle attribuait à Napoléon. Elle ne pouvait donc, après Sedan, se retourner contre la Prusse dont les victoires lui assuraient l'objet môme qu'elle avait en vue.

Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la politique traditionnelle de l'Angleterre est de s'appuyer sur l'Allemagne. C'est de concert avec l'Allemagne qu'elle a vaincu Louis XIV et Napoléon. Depuis que la Prusse existe, son alliance avec l'Angleterre a toujours été intime. Frédéric II, contre l'Europe coalisée, n'avait pas d'autre allié. S'il fallait un jour arrêter la Russie sur la route de Constantinople, les Anglais ne pourraient se passer de l'Autriche ni de l'Allemagne. L'alliance allemande est une des nécessités de la politique anglaise. La France ne peut donc attendre de l'Angleterre qu'une neutralité bienveillante, qui ferait même place à une hostilité déclarée, si elle s'alliait avec la Russie.

Sur le continent, on reproche souvent à l'Angleterre la politique d'effacement qu'elle suit depuis quelques années et on la déclare indigne d'un grand pays. Une considération l'explique : l'Angleterre est une île, et n'est qu'à peine un Etat européen. Comme le disait récemment M. Grant Duff au Parlement, l'Angleterre n'est pas seulement une puissance américaine, australienne, océanique, elle est aussi incomparablement la plus grande puissance de

TAsie. Il ne faut donc pas s'attendre à voir un pays, qui a de si vastes intérêts dans le monde entier, suivre la même ligne de conduite qu*un Ëtat exclusivement européen.

L'Angleterre est-elle donc vouée à la paix perpétuelle

et son aversion pour la guerre est-elle si grande que rien ne la déciderait plus à se battre? 7e ne le crois pas. Une partie de la nation est très sensible à la façon ironique dont on parle sur le continent de « l'abaissement del'Angleterre.wetrantique amour des combats se réveille. Il est, en outre, trois causes pour lesquelles les Anglais prendraient probablement les armes : la Belgique, Constantinople et le Canada. Les traités conclus par l'Angleterre, en juillet 1870, avec la France et l'Allemagne, semblent prouver que l'Angleterre défendrait la Belgique. Elle le ferait parce qu'elle a garanti sa neutralité et qu'elle ne voudrait pas laisser ici protester sa signature ^ ensuite parcequ'elle ne se croirait plus en sûreté si une grande puissance continentale occupait Anvers.

L'Angleterre ne veut pas non plus que les Russes s'emparent de Constantinople, parce que de là ils domineraient la Méditerranée et menaceraient l'Inde. Mais la Russie semble avoir choisi un autre « objectif » : l'Asie cen-

^ On objectera que l'Angleterre n'a pas défendu le Danemark. Sans doute, mais c'est précisément pour sauver la Belgique qu*elle a dû abandonner le Danemark. Le gouvernement anglais voulait protéger ce petit pays de commun accord avec la France. Mais celle-ci, ayant demandé des compensations territoriales, l'Angleterre refusa. S'aliéner définitivement l'Allemagne sans être sûr de la France, c'était sacrifier la Belgique ; avec un souverain comme Napoléon III le danger était évident. Le gouvernement anglais le comprit et les révélations du traité Benedetti lui ont donné raison. Ce point d'histoire contemporaine a toujours été mal apprécié sur le continent.

traie, croyant qu'ainsi elle arrivera plus sûrement à la domination de tout le continent asiatique.

Ce qui déterminerait l'Angleterre à défendre le Canada, ce n'est pas l'intérêt, mais le point d'honneur. Elle n'a aucun intérêt à conserver le lien nominal qui la rattache à cette colonie; au contraire, elle doit désirer très vivement qu'il soit rompu, dès que le Canada pourra se suffire 'à lui-même. L'Angleterre le comprend, car c'est pour ce motif qu'elle a réuni ses différentes provinces de l'Amérique du Nord en une seule confédération, le Dominion, préparant ainsi leur future indépendance. La situation actuelle est manifestement pleine de dangers et de contradictions.

Le Canada jouit d'une autonomie complète; or, il est contraire à l'intérêt des deux parties qu'un pays libre soit soumis aux résolutions d'un autre pays libre ' , et qu'un Parlement engage la responsabilité d'un autre Parlement. Supposons l'Angleterre, entraînée à une guerre avec les États-Unis pour un intérêt tout anglais ou pour sa façon d'interpréter les devoirs des neutres. Le Canada n'y est pour rien ; il désapprouve la politique anglaise ; néanmoins le voilà, malgré lui, en guerre avec ses voisins, avec qui il désire vivre en bonne intelligence. Prenons le cas inverse. Le Canada use envers les Etats-Unis de procédés que l'Angleterre désapprouve. Le Parlement du Dominion ne veut pas faire les concessions que l'Angleterre trouve équitables ou ne parvient pas à faire respecter

^ Prenons nn exemple. Quatre fois déjà un Parlement australien a voté une loi autorisant le mariage entre beaux-fréres et belles-sœurs. Quatre fois l'Angleterre a opposé son veto à une mesure commandée par les conditions particulières de T Australie.

les frontières de TÉtat voisin. Les Anglais doivent se battre pour des faits qu'ils n'ont pu empêcher. Cela est-il juste et raisonnable î Si l'Angleterre pouvait imposer ses décisions au Canada par Tintermédiaire du gouverneur, il serait naturel qu elle en portât la responsabilité. Maintenant, elle a la responsabilité sans le pouvoir.

Le lien qui subsiste encore crée de grands dangers pour le peuple anglais et ne lui apporte aucun avantage. Loin de garantir l'indépendance du Dominion, il la compromet. En eflTet, en cas de guerre avec l'Amérique, il est reconnu que l'Angleterre ne pourrait défendre le Canada. Donc, si un conflit a lieu, le Canada sera envahi et perdu, quoiqu'il arrive. Coupez le lien, et le Canada ne sera pas attaqué. Ainsi ce lien provoque le péril et ne sert de rien pour le conjurer.

En outre, l'indépendance du Dominion fera disparaître presqu'entièrement les chances de conflit entre l'Amérique et l'Angleterre. L'Amérique sera plus disposée à respecter une république-sœur, que la colonie d'une monarchie contre laquelle elle a nourri une longue rancune à peine apaisée. Ce qui est vrai du Canada, le deviendra aussi bientôt de l'Australie. L'autorité que la mère-patrie y exerce est nulle, puisqu'elle ne peut empêcher les Parlements australiens d'adopter des tarifs douaniers absurdement protecteurs et frappant les produits anglais comme les autres. Supposez une guerre avec la Russie ou avec la France : ne serait-il pas déplorable que Melbourne ou Sydney fussent rançonnées ou dévastées pour une querelle toute européenne et qui ne serait môme pas comprise aux antipodes?

L'Angleterre, en renonçant aux Iles Ioniennes, a donné un bel exemple de désintéressement et une preuve qu'elle comprend les exigences des temps modernes. Elle est prête à affranchir aussi ses colonies d'origine anglaise à leur première demande ; mais il est temps, pour le Dominion tout au moins, d'en finir avec une responsabilité complexe, également périlleuse pour les deux parties. Dès que Ton constate une fausse position, il faut en sortir, sans attendre que des complications, qui feraient apparaître le danger à tous les yeux, empêchent en même temps d'appliquer le remède, parce que la dignité nationale serait engagée.

Mais faudrait-il donc que l'Angleterre désarmât, comme le lui conseillaient certains amis de la paix, qui croyaient que l'âge d'or allait commencer? Non pas. Dans une société où il y a beaucoup de brigands, ce sont les bons et les pacifiques qui doivent être les mieux armés. L'Angleterre est la forteresse de la liberté en Europe ; il faut qu'elle soit inattaquable dans l'intérêt de la civilisation et de l'humanité. Quoiqu'on fasse, les causes de guerre abondent encore sur notre continent. Telle occasion peut se présenter où l'intérêt général — et non des considérations de « prestige, d'influence, de gloire » — commanderait l'action ; il faut donc y être préparé. Le seul fait que l'Angleterre est prête à agir \ et qu'on le sache, constitue une forte garantie pour l'ordre et le repos de l'Europe.

1 L* Angleterre devrait adopter le service militaire imposé à tous les citoyens comme un devoir envers la patrie. Plusieurs économistes anglais, des plus distingués, n*ont pas hésité à montrer les vices de son organisation actuelle. Nous citerons un travail de M. ClifTe Leslie : The mïlitary Systems of Europe, (North british REViKw.déc. 1867.) Un article

Depuis quelque temps rAngleterre est mécontente d'elle-même et du rôle qu'elle joue dans le monde. Et, en effet, elle se trouve dans une position fausse. Elle est devenue trop sage pour se jeter dans la guerre sous prétexte d'équilibre à maintenir ou d'influence à conserver et, d'autre part, elle ne s'est pas fait l'organe et le défenseur de la politique de la paix. Une grande nation, comme un grand honmie, sent qu'elle a une mission à remplir et quand elle y fait défaut, elle en souffire et s'en irrite.

Que l'Angleterre, appuyée sur des forces de terre et de mer suffisantes pour défier toute attaque, propose hardiment aux autres peuples de renoncer à la guerre pour régler leurs différends, qu'elle se fasse l'apôtre du droit des gens et de l'arbitrage internatioual, qu'elle adopte la politique des fondateurs des États-Unis et elle s'assurera les sympathies ardentes de tous les peuples et l'éternelle reconnaissance de la postérité. Alors elle sera contente d'elle, car elle aura été à la fois chrétienne et héroïque. Elle pourra s'enorgueillir de ce triomphe de l'esprit de paix avec bien plus de raison que de ces victoires sanglantes qui illustrent ses annales. Aux yeux de la raison, le traité de Washington l'emporte sur les journées de Crécy, d'Azinconrt, de Trafalgar et de Waterloo.

de M. Cairns : Our defences (Foktnightlt Rbview, i;feb. 1871) et le discours de M. Stuart-MiU au meeting de la Workingmen peace society en mars 1871.

Le service personnel doit être introduit, partout parce que c^est le seul système équitable et aussi le seul efficace. Le principe démocratique et la situation si troublée de TËurope Texigent également. Dans les pays où Tapinidn y est encore contraire, comme en Angleterre et en Belgique, le devoir de tout bon patriote est, me semble- t-il, de combattre ce fâcheux préjugé et de réconcilier le public avec le système du service obligatoire pour tous.

Page 1