‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 30 sur 67 · LES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

LES ÉTATS-UNIS

Les États-Unis ont été et sont peut-être encore le pays qui chérit le plus la paix et qui l'aime pour les motifs les plus élevés. Plus la moralité, plus l'intelligence sont développées dans un pays, plus ce pays détestera la guerre, parce que la guerre est funeste à la prospérité, à la vertu et à la liberté et qu'elle mène ordinairement à l'anarchie ou au despotisme. Aux États-Unis, le peuple se gouverne lui-même et il est assez éclairé pour voir que c'est sur lui que retombent toutes les charges , toutes les souf&ances de la guerre.

L'esprit pacifique de Penn, l'esprit de religion des PUgrimS'Fathers^Ye^i^nt de justice et de haute philanthropie de Washington et de Franklin avaient communiqué à toute la nation une trempe morale supérieure à celle des autres peuples. Depuis le commencement des sociétés humaines, il n'en est aucune qui approchât de celle qui s'était développée dans la Nouvelle-Angleterre; jusqu'au moment où l'Europe l'inonda pour ainsi dire du flot croissant de ses émigrés. La force morale du noyau primitif a dû être bien

puissante pour qu'il ait pu prévaloir, comme il le fait encore» sur les éléments impurs qu*il s'est assimilé.

Aujourd'hui, le peuple américain n'est plus aussi pacifique qu'autrefois, pour plusieurs raisons. D'abord, le mélange avec Fémigration européenne a abaissé la moralité politique. Ensuite, la croissance merveilleuse de la grande république lui inspire un orgueil explicable peut-être, mais qui la porte à manquer d'égards vis à vis des autres peuples et à ne pas ménager leurs légitimes susceptibilités.

Les fondateurs de l'État avaient émis ce principe que l'Union ne devait point se mêler des affaires de l'Europe ' . Elle est restée fidèle à ce programme jusqu'à ce jour ; mais de temps en temps elle parait prête à l'abandonner et on peut craindre qu'elle ne le fasse à l'avenir.

Les ambitions d'agrandissement territorial commencent aussi à la travailler. Certains partis poussent à l'annexion , même par les armes , du Canada, du Mexique, de l'Amérique centrale et des Antilles. Cependant, le congrès a fait récemment preuve d'une sagesse qu'on ne prévoyait pas et qu'aucune nation européenne n'aurait probablement montrée, en refusant l'adjonction de deux îles dans les Antilles et en s'abstenant, malgré les plus violentes excitations, d'intervenir dans la guerre civile de

^ Washington disait dans son adresse d*adieu au peaple américain : « La grande rôgle qui doit toujours présider à nos relations avec les autres peuples est, tout en étendant nos relations commerciales, d^avoir avec eux aussi peu de rapports politiques que possible. Pourquoi, en liant notre sort à celui de TEurope, exposer notre repos et notre prospérité dans la mêlée des ambitions, des rivalités, des caprices, des rancunes, des folies des peuples européens f » — Admirable langage plein de sagesse et de prévoyance, que les États-Unis ne devraient Jamais oublier.

Cuba. Il faut espérer que cet esprit de modération durera.

Le territoire non peuplé de l'Union offre encore place pour des centaines de millions d'hommes et, si elle parvient à maintenir ses nobles institutions, sa puissance d'attraction sera assez forte pour attirer à elle tout le continent américain, sans l'emploi de la force. Un gouvernement libre, une république moderne ne doivent point faire de conquêtes. Même avant d'accepter des populations qui demanderaient à être reçues dans la confédération, elle devrait examiner si elles en sont dignes et si elles n'y apporteraient pas un élément d'infériorité et de désordre. Mieux vaut être citoyen d'un petit État, uni, tranquille et libre, que d'un grand Empire, déchiré par les factions et tourmenté par l'ambition de s'agrandir sans cesse.

La circonstance la plus menaçante pour le repos du monde et la plus regrettable au point de vue des progrès de la civilisation, c'est l'hostilité invétérée des Américains contre les Anglais. Cette hostilité, entretenue par la presse, par l'école, par les traditions, par les familles, et à chaque instant envenimée par les agitateurs du forum , est une chose contre nature, et quiconque contribue à la nourrir commet un crime de lèse-humanité.

Tout devrait unir les deux peuples. Ils ont môme origine, même langue, même religion, mêmes institutions, mêmes lois , môme avenir. Ils n'ont que des intérêts communs. L'Amérique produit le coton, le blé, la viande dont l'Angleterre a besoin; l'Angleterre, le fer, les étoffes, la plupart des produits manufacturés qu'elle peut fabriquer à meilleur marché que l'Amérique. Leurs échanges sont déjà gigantesques ; ils devraient doubler, tripler, pour le

profit de toutes les deux. Une guerre causerait à Tune et à Tautre les maux les plus cruels et ne procurerait pas le plus mince avantage au vainqueur ; guerre sans but, sans issue, sans excuse, aussi insensée que les sentiments de rancune qui l'auraient suscitée.

Il est affligeant d'entendre les américains d'aujourd'hui parler avec légèreté d'une semblable éventualité. Ce n'est pas ainsi que s'exprimaient leurs pères. Us éprouvaient une horreur religieuse pour la guerre et ils comprenaient qu'ils devaient au monde Texemple d'une démocratie équitable envers tous. Il faut cependant reconnaître que dans les questions de droit international, les américains ont toujours proposé les solutions les plus conformes à la justice et les plus favorables au progrès des sentiments de fraternité entre les peuples. Us ont souvent proposé et toujours accepté d'en appeler à un arbitrage pour régler les différends internationaux, et ils ont demandé au congrès de Paris de reconnaître le principe du respect de la propriété privée des belligérants sur mer aussi bien que sur terre, principe de justice que les Anglais ont commis la faute de rejeter.

En temps de paix, l'Amérique n'entretient presque pas d'armée permanente et sa marine militaire est très faible relativement à l'étendue de ses côtes et à l'importance de sa marine marchande. La façon dont elle a réduit ses armements à la fin de la guerre civile, est peut-être plus digne encore d'admiration que le dévouement et l'énergie qu'elle a déployés pour s'assurer la victoire. Elle est donc encore à l'abri de l'esprit militariste et de ses entraînements. Maintenant que le traité de Washington a prouvé

aux Anglais et aux Américains que leurs différends peuvent se régler sans remploi de la force, on peut espérer que la paix entre les deux peuples est assurée. Elle le sera surtout le jour ou le Canada sera déclaré complètement indépendant.

Si un jour les institutions anglaises devenaient entièrement démocratiques, il n'est pas impossible qu'un lien fédéral vînt rattacher les unes aux autres toutes les branches de la grande famiUe anglo-saxonne, malgré la distance qui les sépare. Un semblable lien serait plus naturel et plus avantageux que celui qui réunit aujourd'hui l'Angleterre et ses colonies.

Les États-Unis ont été et sont encore le peuple le pluspacifique du monde, mais ils cesseront de l'être si la mora* lité politique continue à y baisser.

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