PEUT-ON RÉDUIRE LE NOMBRE DES CAUSES DE GUERRE
J'ai essayé d'énumérer les causes actuelles de guerre. Ces causes sont nombreuses et il en est qu'on ne peut espérer faire disparaître dans l'état actuel de l'Europe. Néanmoins, tout en voyant que nous aurons encore à traverser des guerres terribles tant par le nombre d'hommes qu'elles mettront en mouvement que par l'acharnement des belligérants, je ne crains pas de dire que, si la civilisation continue à progresser, la guerre cessera entre les nations, comme elle a cessé entre les citoyens d'un môme État.
Pourquoi n'y a-t-il plus de guerres privées? Parce qu'il y a des lois qui déterminent les droits de chacun, des juges pour appliquer ces lois, et des gendarmes pour faire exécuter les décisions des juges.
Que faut-il pour qu'il n'y ait plus de guerres entre nations? Il faut un code international, un tribunal international et un pouvoir exécutif international. Nous sommes encore très éloignés de posséder tout cela ; car, s'il exis-
tait une juridiction internationale suprême, les peuples, soumis à une loi commune et à une autorité commune, formeraient une véritable confédération.
L'humanité marche manifestement vers cet idéal;' mais en attendant quil se réaUse, et puisque des guerres sont encore inévitables, ne peut*on du moins trouver des moyens pour en réduire le nombre?
J'essaierai de montrer que ces moyens existent et que mâme parmi les grandes réformes réclamées par notre état social, il n'en est point dont l'appUcation serait plus facile et plus préparée. L'homme d'État qui en prendrait l'initiative ne rencontrerait aucune de ces difficultés que soulèvent les changements dans les lois civiles, et il serait appuyé par l'opinion publique universelle.
Cependant beaucoup de personnes , et parmi les plus expérimentées, se refusent à partager cet espoir. Les guerres , disent-elles , sont le résultat des passions humaines. La force de ces passions ne diminue point ; le cœur de l'homme en recèle tout autant qu'autrefois. La civilisation, en éclairant l'esprit, n'assoupit point les passions ; elle ne fait que leur fournir plus de moyens pour s'assouvir et plus d'instruments pour combattre. Le dernier terme du progrès consiste à fabriquer l'engin le plus destructeur, et le problème qu'on s'efforce partout de résoudre, est de massacrer le plus d'hommes dans le moins de temps possible. L*état naturel des hommes est la guerre, a dit Cicéron; Homo homini luptis, a dit Hobbes.
Je crois cette opinion tout à fait superficielle. L'humanité s'éloigne de l'état de guerre et s'approche de l'état de paix ; mais sa marche en avant est lente et passe par bien
des périodes de recul apparent. Nous en traversons une en ce moment.
Le cœur de l'homme ne change pas, c'est vrai, mais ses idées se modifient. Ses passions restent les mêmes, mais, les institutions au sein desquelles elles se déploient étant autres, les actes qu'elles produiront seront différents.
L'homme est, avant tout, égoïste. L'instinct de conservation qui anime tous les êtres animés, depuis l'infusoixv jusqu'à l'homme, les pousse à poursuivre avec ardew. avec violence, ce qui leur est utile, sans s'inquiéter du reste. L'intérêt est le grand mobile du monde vivant, et il gouverne la plante même, qui recherche, par un obscur instinct, ce qui peut favoriser sa croissance. Vous n'arriverez donc pas à transformer tous les hommes en héros de dévouement, prêts à sacrifier leur intérêt; mais vous pouvez faire que leur intérêt consiste à être justes et à respecter le droit, en punissant les injustes et les méchants.
L'homme étant égoïste , s'il peut être convaincu que faire le mal lui est nuisible, il s'en abstiendra. Plus il verra clairement que les conséquences du mal lui sont funestes, moins il se laissera aller à ses mauvais instincts.
Le sauvage tue celui qui lui dispute son bien ; l'homme civilisé l'assigne devant le tribunal.Tous deux poursuivent leur intérêt de la façon qui leur paraît la plus avantageuse. Les nations agissent comme les sauvages, parce qu'il n'y a pas de tribunal qui puisse leur faire rendre justice. Constituez ce tribunal, et elles auront intérêt à lui soumettre leurs différends au lieu de s'entr'égorger.
L'homme est un être sociable, sinon les sociétés ne
seraient pas nées. Il y a en lui de Fange et de la béte. La bête est gouvernée par la loi de l'égoïsme, Fange par la loi de la sympathie. Fortifiez Fange, domptez la béte et la paix s'établira par le triomphe de la loi d'amour.
Le sentiment de la sociabilité a constitué d'abord la famille, puis la tribu, puis la nation. Aujourd'hui il prépare FétabUssement de la société universelle.
Au temps du cannibalisme, on se battait individu contre individu, comme dans la Nouvelle-Hollande ou durant Fâge de la pierre. Plus tard, on s'est battu tribu contre tribu, clan contre clan, comme dans les temps héroïques de la Grâce, comme au moyen-âge, comme dans les montagnes deFÉcosse,ou aujourd'hui, en Amérique, dans les prairies du territoire indien. Durant Fépoque moderne, on s*est battu nation contre nation, sans égard à l'origine ethnographique. Nous assistons maintenant au commencement d'une évolution nouvelle. Les populations se constituent par grandes familles, et on se battra race contre race.
In societcUe, aut vis, aut lex valet, a dit Bacon. A mesure que Fempire de la loi a embrassé des cercles plus étendus, les chocs à main armée sont devenus moins fréquents, mais plus terribles ; à Forigine, ce sont des duels d*homme à homme et il y en a chaque jour. Maintenant ce sont des rencontres de miUions contre millions, mais elles sont séparées par d'assez longs intervalles de paix^
^ M. Gliffé Leslie a résumé en termes éloquents oe mouvement irrésistible qui conduit l'humanité k la paix, à travers les combats et les guerres. m Les périls croissants qui menacent la paix de l'Europe ne doivent pas nous alarmer sur sa destinée finale. La loi n*est pas née de Tamour désintéressé de la justice. La loi c'est la Justice imposée par la force; la violence, riniquité, la discorde, le danger général Tout fait naître comme la Bonfiflrance et la maladie ont créé l'art de la médecine. Plus se multiplient
Ce qui conduira les peuples à la paix, c'est qu'ils n'ont plus aucun intérêt à se faire la guerre. L'anthropophage tire profit du combat, car il mange le vaincu. Le sauvage tire profit de la victoire, car il jouit du butin. Les Grecs et les Romains avaient intérêt à guerroyer, car la guerre leur procurait des territoires et des esclaves. C'était la chasse à l'homme perfectionnée, comme la domestication des animaux est le perfectionnement de la chasse aux animaux. Au lieu de vivre de la chair du vaincu , on vivait de ses sueurs.
Aux rois absolus la guerre office encore des avantages, car elle assouvit leur cupidité et satisfait leur orgueil, en leur donnant de la gloire, des revenus et des sujets.
Actuellement la guerre est toujours un fléau pour les peuples, même pour les vainqueurs. Sans tenir compte du sang qu elle fait couler , des douleurs qu'elle cause , elle coûte toujours plus qu'elle ne rapporte.
Annexez-vous des provinces nouvelles, conmie vous ne pouvez leur imposer de tributs, cet accroissement de territoire ne diminuera aucunement les charges des contri-
les occasions de conflits internationaux, plus leurs conséquences sont terribles, et plus se fera sentir la nécessité de l'arbitrage. Déjà nous pouvons discerner dans le sein du temps les germes d'un sénat européen et les rudiments d'une loi européenne. A mesure que la situation s'aggrave et que les nations se rapprochent en ordre de bataille et Brunissent pour la conquête ou la défense, l'unité européenne gagne du terrain. La crainte de la France fait l'unité allemande, la haine de l'Autriche produit l'unité de l'Italie et la question d'Orient, môme si elle doit être un jour tranchée par l'épée, prépare la solution de la question de l'Occident. On voit apparaître au dessus des nations souvent encore en guerre les linéaments d'une politique européenne et Tidée générale d'une société unique habitée par des hommes qu'on appelle européens et constituant une seule nation « l'Europe •». L'avenir de V Europe déterminé par Vhistoire, Macmillan's Magazine, sept. 1860. — M. Qoblet d'Alviblla^ a également esquissé ce mouvement vers l'unité dans son exceUent livre : Désarmer ou déchoir.
buablôs et ne rendra pas leur existence plus facile. Au contraire rien que les craintes de guerre font augmenter sans cesse les impôts et les dettes des États. Comment les peuples ne désireraient-ils pas la paix avec ardeur?
Tout pays qui veut fsÀre la guerre avec succès doit renoncer à la liberté.
L'esprit d'obéissance passive et de discipline est la vraie force des armées. L'esprit de critique, de discussion et de résistance légale est le ressort des institutions libres.
Dans un pays qui se bat ou veut se battre , l'autorité doit être absolue. Le souverain qui convient est un général, un dictateur.
Dans un pays qui veut être libre, toute autorité doit être contrôlée, limitée, discutée. Il y a donc incompatibilité entre l'esprit de conquête et l'esprit de liberté. Là c'est la force, ici la parole qui règne.
La guerre finie, la victoire conduit souvent à l'asservissement du peuple vainqueur, parce que il y a toujours plus de Bonaparte que de Washington.
Tout le monde croyait autrefois que les intérêts des peuples étaient opposés. Le sens romain du mot hostis semblait donc juste au fond : l'étranger était l'ennemi. « Le profict de l'un est le doumage de l'autre » , disait Montaigne. Môme au xvin* siècle. Voltaire regrettait que l'on ne puisse désirer le bonheur de sa patrie, sans désirer en même temps le malheur des autres peuples. Les économistes sont venus montrer la fausseté de cette idée. Us ont fait voir que les peuples sont solidaires et leurs intérêts harmoniques. Tout pays doit désirer d'être
entourés de voisins prospères et riches, parce que ces voisins se disputeront ses produits à haut prix et ainsi l'en* richiront aussi. Ruinez les autres peuples, vous détruisez vos débouchés et vous portez un coup funeste à votre propre industrie. L'économie politique est donc d'accord avec le christianisme pour dire aux peuples : aimezvous les uns les autres, et pour confirmer cette belle pensée de Béranger :
m Aimer, aimer, c^est ôtre ntile à soi,
8e faire aimer, c'est ôtre ntile aux autres. •>
 mesure que les moyens de communication deviennent plus nombreux et plus rapides, le commerce établit entre les nations des relations plus intimes^ L'univers entier devient un immense atelier où, par suite de la division naturelle du travail, chaque peuple s'applique à faire ce à quoi ses aptitudes ou les ressources de son territoire le prédisposent, et produit ainsi, non pour lui seul, mais pour les autres peuples qui lui livrent en échange ce qu'ils ont récoltés ou fabriqués de leur côté. L'échange international amène la dépendance internationale, d'où résulte la solidarité universelle.
> L'influence pacifique qu'exercent les échanges internationaux a été parfaitement mise en lumière dans un Bssai de Sir Louis Mallet publié par le Cobden Club^ Commercial treaties and internationalisme avec cette admirable épigraphe empruntée à M. Gladstone : The ships t?iat travel betvoeen this land and that are like the shuttle of the loom that is vxaving a toeb of concord betioeen the nations *. Rien ne prouve mieux à quel point les relations commerciales assoupissent les haines entre nations que Teffet produit par le traité de commerce anglo -français. Les anciennes préventions s'étaient dissipées, les antipathies avaient disparu comme par enchantement. Une estime réciproque s'était développée entre les deux peuples. Ils avaient compris que leur intérêt était identique.
* Les vaisseaux qai vont d'un pays à un autre sont semblables à la navette d'an tisserand qui tisse un Uen d'amltlô et de concorde entre les peuples.
M. Seebohm a montré de la façon la plus saisissante ^ que par une sorte de loi historique et en raison du progrès de la civilisation, les nations s'éloignent de l'état d'indépendance ou d'isolement pour arriver à un état « d'interdépendance » croissante. Un peuple qui vit principalement de l'agriculture et qui peut se suffire à luimâme, comme la Russie ou les États-Unis, souffire bien moins de la guerre qu'un État comme l'Angleterre, qui importe des aliments et des matières premières pour exporter des marchandises fabriquées. Mais comme l'industrie et le commerce se développent partout, tous les peuples soufinront bientôt au môme degré de l'interruption des échanges internationaux.
Les peuples devant sacrifier à la guerre leur bien-être et leur liberté, il est évident que s'ils voient clair, ils ne la désireront pas , et si aucun d'eux ne fait une guerre offensive, nul n'aura à se défendre.
^ On intemoHoneU reform^ by Frbdkrio Sbebohm. London, 1871.