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DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS

C'est une idée nouvelle que celle de réunir en un même État les différentes populations de môme langue et de même origine, et de refaire la carte de l'Europe d'après les affinités ethnographiques. Au temps des grandes invasions, les chocs des peuples ont été des guerres de race, mais au moyen âge les innombrables petits souverains qui s'étaient partagés le continent, se combattaient sans cesse, dans une mêlée confuse où les influences de race n'entraient pour rien. Plus tard, les grandes dynasties créèrent les États modernes par des conquêtes, des successions, des mariages, des achats, sans s'inquiéter des origines ethnographiques des populations qu'elles réunissaient sous le même sceptre. L'identité du souverain constituait l'unité de l'État. Au congrès de Vienne, les souverains et les diplomates, en réglant les frontières des différents États, se laissèrent guider par les convenances de la politique d'équilibre plutôt que par les exigences de l'ethnographie.

Il est encore aujourd'hui beaucoup d'hommes d'État

éminents, — M. Thiers, par exemple, — qui n'admettent point la puissance du principe nouveau, parce qu'en eflfet rhistoire ne peut le faire comprendre.

Cependant, on ne peut le nier, une immense fermentation, un mouvement d'une force irrésistible porte les hommes de même race et de même langue à se réunir en un seul État, sans tenir compte ni des limites tracées par les traités, ni des droits traditionnels qu'invoquent les souverains. Ainsi s'est formée l'Italie ; ainsi s'est constitué l'Empire germanique. L'habileté de Cavour et de M. de Bismarck a été de comprendre la force de ce mouvement et de s'en servir pour l'accomplissement de leurs projets. Au point de vue de la prépondérance française, Napoléon III a commis une grande faute en favorisant l'unité italienne qui devait engendrer l'unité allemande; mais tôt ou tard l'une et l'autre se seraient faites. Les hommes n'arrivent pas à l'accomplissement de leurs volontés, parce que leur vie est courte ; mais ce qu'un peuple poursuit avec persévérance et au nom du droit, il finit par l'atteindre, parce qu'il ne meurt point.

Il paraît étrange que l'opposition des races se prononce précisément au moment où la facilité croissante des communications fait naître partout un sentiment de cosmopolitisme universel. Cela s'explique cependant. Les mêmes causes — la diffusion des lumières, le régime constitutionnel, la culture de la philologie et de la poésie nationale, le réveil des populations arriérées, la civilisation en un mot — produisent ces effets opposés. En s'éclairant, un peuple entre en communication plus intime avec les peuples étrangers, mais il arrive aussi à une conscience plus

nette de son individualité ethnographique. Les progrès de la démocratie exaltent le sentiment national en mâme temps qu'ils préparent la fraternité des peuples.

Sous un régime despotique, la diversité des langues ne fait pas obstacle à l'unité de l'État. L'empereur de Russie signe-t-il un ukase, Russes, Polonais, Allemands, Finnois, Cosaques, Tartares et Samoïèdes doivent obéir; mais, quand le pouvoir réside dans une assemblée délibérante, il faut généralement une langue commune pour qu'on puisse s'entendre. Partout la littérature a fait naître ou a exalté le sentiment national. Par la philologie et la mythologie comparées, les savants se sont efforcés de reconstituer la physionomie des grandes races, et ces recherches de la science ont fourni des armes aux passions des masses. Latins et Germains, Slaves et Roumains prétendent tracer les bornes des États d'après les frontières des langues, et ce sont les congrès linguistiques et ethnographiques qui leur fournissent un programme, un mot d'ordre, un plan de bataille.

Rien ne menace l'Europe de luttes plus terribles et plus prolongées que la question des nationalités, parce qu'elle met aux prises des masses énormes d'hommes pour des revendications et des prétentions souvent inconciliables.

Cette fermentation ne s'apaisera qu'après avoir atteint son but, et avant cela l'Europe passera encore par plusieurs grandes guerres. Ce ne sont plus aujourd'hui des luttes de souverains qu'on limitait à volonté et qui se bornaient à la prise de quelques places fortes. Tout conflit se transforme bientôt en un choc de races, qui ne finit que par l'écrasement complet de l'un des deux belligérants.

Dans une fresque de Eaulbach, les âmes des guerriers huns et romains, étendus sur le champ de bataille, continuent le combat dans les nuées sanglantes. C'est l'image symbolique de l'âpreté des chocs de race contre race.

Napoléon III, en 1870, espérait, après un premier succès au delà du Rhin, conclure la paix en obtenant une rectification de frontières. Il a déchaîné toute l'Allemagne, qui n'a voulu s'arrêter qu'après avoir arraché à la France TÂIsace et la Lorraine au nom du principe des nationalités.

Si Ton voulait pousser à bout la théorie du pangermanisme et reconstituer la grande patrie allemande, une partie de l'Autriche, une partie de la Suisse et peut-être à la rigueur la Hollande et la moitié de la Belgique devraient entrer dans l'empire d'Allemagne. Je ne crois pas qu'aucun homme sérieux, aucun organe important de l'opinion ait émis ou nourrisse semblables projets. Ni l'empereur, ni son chanceUer, ni même ses généraux n'y songent peut-être point. Mais l'idée du pangermanisme, qui existe encore à l'état flottant, se fortifiera et prendra corps, si les Allemands se sentent serrés de près par les Latins ou par les Slaves.

Les Slaves aussi sont agités par différents plans de reconstruction nationale qui tous entraîneraient des modifications de frontières et des guerres. Les Slaves du Danube, Serbes, Croates, Bulgares, lUyriens aspirent à s'unir en une seule confédération. Les Tchèques veulent reconstituer la grande Moravie et les Polonais la grande Pologne. Les Russes, eux, aspirent au panslavisme, qui leur donnerait l'hégémonie de toutes les tribus slaves et

qui porterait leurs frontières à TAdriatique et aux montagnes du Bohmer-Wald. Avant la guerre de 1870, la question des nationalités n'élevait pas entre Latîns et Germains de différend insoluble. Les frontières politiques coïncidaient en général avec les limites ethnographiques, les Autrichiens étant sortis de l'Italie et l'Alsace étant francisée au point de ne pas demander à rentrer dans l'unité germanique. Maintenant l'annexion de l'Alsace à l'Allemagne est devenue une cause durable de désaccord et de guerre entre Allemands et Français.

Au Sud, «lesitalianîssimes "revendiquent Nice, Malte, la Corse, le Tyrol italien et Trieste. L'Italie certes ne prendra pas les armes pour reconquérir ces provinces où l'on parle sa langue ; mais qui peut dire qu'en cas de conflit européen, elle n'accorderait pas son alliance au prix de l'une ou l'autre cession de territoire 1

C'est entre Slaves et Germains que le principe des nationalités, poussé à l'extrême, soulève d'inextricables difficultés. Dans le centre de l'Europe, les deux races sont si entremêlées qu'il est impossible de tracer entre elles une ligne de frontière, répondant aux exigences de l'ethnographie. La Bohême notamment, où les Tchèques sont plus nombreux que les Allemands, doit-elle un jour faire partie de la grande Slavie? Les Allemands des bords de la Baltique et ceux desbords du Danube se trouveraient ainsi séparés, et ceux de la Bohême et de la Moravie réduits à une position dépendante; mais la race germanique acceptera-t-elle jamais, sans une lutte à outrance, une solution si contraire à toutes ses aspirations? L'Angleterre même n'échappe pas aux revendications nationales. Les Irlan-

dais, sous le nom de Home nUe, réclament une autonomie complète, un gouvernement indépendant, comme les Hongrois l'ont obtenu vis à vis de l'Autriclie et comme les Croates le demandent aujourd'hui aux Hongrois. Le Home rtUe livrerait l'Irlande au clergé catholique et ramènerait les persécutions et la guerre civile avec toutes ses horreurs.

Quelques écrivains , en France, parlent de former une alliance des peuples catholiques et latins, pour tenir tête aux envahissements des peuples protestants et germaniques. C'est l'idée qui a présidé à la déplorable expédition du Mexique , idée détestable qui donnerait pour adversaires à la France, appuyée sur l'Espagne et l'Italie, toute l'AUemagne, les pays Scandinaves et l'Angleterre, sans compter l'Amérique, de sang germanique aussi, avec ses 42 millions d'habitants et ses inépuisables richesses. Mais cette alliance est une chimère. L'Italie et l'Espagne ont des intérêts particuliers qui parleront plus haut que les affinités des origines latines. Les Espagnols nourrissent encore les rancunes et les défiances inspirées par les souvenirs de l'invasion de Napoléon P' ; et d'autre part , les rivalités commerciales et la crainte d'une intervention à Rome, éloigneront pendant quelque temps encore l'Italie de la France.

Le principe des nationalités, appliqué graduellement et conformément aux volontés et aux convenances des peuples, peut amener des changements, en somme favorables au bonheur de l'humanité; mais, imposé par la force et poussé à l'extrême, il aurait pour conséquence le démembrement d'États qui ont leur raison d'être et leur

légitimité. Je veux parler de la Suisse, de la Belgique et de rAutriche.

Si c'est la race ou pour mieux dire la laugue qui doit servir de base aux nouvelles délimitations des États, alors il faut couper la Belgique en deux moitiés, Tune attribuée à la France, l'autre à la Hollande ; diviser la Suisse en trois parties, une pour TAllemagne, une pour la France, une pour lltalie ; découper enfin TAutriche en districts souvent enchevêtrés, destinés les uns aux Allemands, les autres aux Slaves, d'autres encore aux Roumains ou aux Magyares.

Il est une autre solution plus rationnelle, plus spiritualiste : c'est celle qui s'appuie sur les rapports de caractère et de civilisation plutôt que sur ceux du sang et de rididme. Les affinités d'origine et de langue ont une grande influence, on ne peut le nier ; mais la chose principale pour un peuple c'est la liberté, le bieh-étré, l'autonomie. Or, l'exemple de la Suisse et de la Belgique le prouvent, des populations de race ou de langue différente peuvent jouir de ces avantages, réunies dans un même État, bien mieux que divisées entre les États voisins.

Les Allemands, les Italiens et les Français de la Suisse n'ont certes nulle envie de sortir de la Confédération, pour s'adjoindre les uns à la France, les autres à l'Allemagne ou à lltalie.

Les peuples de l'Aufriche sont certainement plus heu* reux et plus libres maintenant que si, par leurs dissensions, ils provoquaient le démembrement de l'empire. Ces nationalités mixtes, qui reposent sur les convenances et sur le libre choix des populations et que pour ce motif

fai appelées « électives » ^ ont autant de droit au respect que les nationalités qui ont pour fondement l'identité de la langue et des origines, et elles permettent, par rétablissement de confédérations comme la Suisse et l'Autriche, de résoudre pacifiquement des questions de frontières qui conduiront à d'interminables guerres , si on prétend appliquer partout et dans toute sa rigueur la délimitation des États d'après le principe des races. Si les hommes étaient raisonnables et justes, ces guerres seraient évitées ; mais dans la situation présente de l'Europe et avec le faible degré de lumière et de moralité des peuples actuels, nous n'y échapperons pas.

■ Dans an mémoire présenté à Taniyersité de Rostock et consacré À réftiter la théorie des nationalités « électives » que J'avais esquissée dans la Retuedes deitx mondes ^ da 1«' août 1868, M. le D*" Qintl se demande comment moi, Français, j*ai pu émettre une idée favorable & la conservation de la Suisse et de la Belgique, dont la France rêve la conquête. Voici comment il explique cette singularité. SiJ*avais admis le principe des nationalités de races, je n'aurais pu revendiquer pour la France que la moitié de la Belgique et le tiers de la Suisse, tandis qu'en invoquant la théorie des nationalités électives et du libre choix des populations. Je puis réclamer pour mon pays Tannexion de toute la Belgique et de toute la Suisse. M. Qintl i^oute que c*est aux Tuileries que J'ai été demander mes inspirations. Faut-il dire que, Belge, Je n'ai pas été favorisé de si hautes inspirations, ni eu de si artificieuses arriéres-pensées. Voyant dans mon pays deux populations de langue différente, — wallons et flamands, — vivre satisfaits sous le même régime,'J'en ai conclu que les peuples pouvaient se développer en paix, sans qu'on appliquât partout le principe des nationalités de race, au prix des luttes les plus formidables et les plus funestes au progrés. Ce point de vue a été développé avec conviction et éloquence, par M. Potvin, dans le dernier chapitre de son beau livre le Oénie de la Paix.

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