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DES GUERRES DE RELIGION

Dans l'antiquité il n*j a pas eu de guerre de religion. Les luttes des grecs entr eux étaient aussi fréquentes, aussi acharnées, aussi cruelles que celles des grecs contre les barbares. Quand Alexandre a rasé Thèbes, massacré toute sa population et fait disparaître cette cité illustre de la surface de la terre, ce n'était pas au nom d'une croyance particulière. Quand Rome a asservi successivement les diverses parties du monde connu, elle n'ajamais songé à imposer son culte aux vaincus ; loin de proscrire leurs dieux, elle leur a souvent donné place dans le Panthéon national. Les empereurs en persécutant les chrétiens poursuivaient en eux les sectaires politiques, non les sectaires religieux.

Le polythéisme, avec son culte tout extérieur, ses mythes toujours en voie de transformation, et ses idées flottantes, ne renfermait pas des dogmes assez arrêtés pour qu'il put vouloir les imposer parla force et le fer à la main. L'intolérance ne peut naître que d'une conviction très ardente, très précise et très exclusive.

En Asie les progrès du Boudhismeontété accompagnés de luttes qui ont bien le caractère de guerres religieuses et les conquêtes des mahométans sont incontestablement des guerres de propagande dogmatique, ainsi que les croisades qui en furent la contre-partie ; mais ce fut à l'occasion de la Réforme que se déchaînèrent les guerres religieuses les plus acharnées et les plus sanglantes. C'est que la Réforme avait enflammé le cœur des hommes d'une ardeur inouïe pour certaines vérités qu'ils considéraient comme la condition du salut et du bonheur éternel. Ils étaient ainsi prêts à sacrifier à ces vérités leur bien-être, leur repos, leur vie môme, et à les défendre avec cette énergie surhumaine que donne une foi vive et la confiance en Dieu.

Buckle salue comme un progrès l'afiaiblissement des croyances religieuses qui a tué le germe des guerres de religion. Je ne puis partager cette opinion. Il faut se féliciter sans doute de ce que le progrès des sentiments de tolérance ont brisé les armes dont les partisans de la persécution dogmatique voudraient encore faire usage aujour- ■ d'hui. Mais c'est un bonheur et un honneur pour l'humanité qu'il s'est trouvé jadis des hommes prêts à combattre et à mourir pour leurs croyances, et à mon sens la plus noble guerre de toutes celles qui ont ensanglanté notre planète est celle que les Hollandais ont soutenue contre les Espagnols au xvi* siècle, pour la défense du protestantisme. Il est sans contredit bien plus beau de combattre pour ce que Ton croit le vrai que pour une colonie, un territoire, une frontière ou le point d'honneur. Les animaux carnassiers se battent tous les jours pour les limites de

leur canton de chasse. L'homme seul se bat pour une croyance.

Depuis le traité de Westphalie ce n'est plus la religion ce sont les ambitions et les rivalités politiques qui ontsus» cité les guerres.

M. Leroj-Beaulieu pense que toute guerre de religion est désormais impossible « parce qu'il n'est plus un membre d'un clergé quelconque qui voulût réduire les dissidents par la contrainte ». Je ne puis partager cette confiance, d'abord parce qu'elle est contredite par l'Église elle-même, et ensuite parce que je vois le clergé catholique mettre tout en œuvre pour promouvoir une croisade contre l'Italie, afin de rétablir le Pape sur son trône. Le droit et le devoir d'employer le glaive pour ramener les hérétiques à l'orthodoxie est, d'après Bossuet, la doctrine constante de l'Église, et le Pape vient récemment de la transformer en dogme. Donc, tous les prêtres, à moins qu'ils ne cessent d'être bons catholiques, doivent avoir des sentiments complètement opposés à ceux que leur attribue M. Leroy-Beaulieu.

Les idées qui ont conduit autrefois aux guerres de religion, sont très loin d'avoir perdu toute influence sur les affaires de l'Europe. Quand je visitai naguère l'Espagne, les gens d'Église que j'eus l'occasion de voir, ne se cachaient point pour dire qu'ils préparaient le renversement du nouveau gouvernement. La dernière insurrection carliste, qui finitàpeine, a été une guerre purement religieuse. Les diètes locales des provinces basques y étaient opposées, mais les curés organisaient le mouvement, fournissaient aux insurgés des armes et de l'argent et se mettaient à leur

tête. Plusieurs sont morts ainsi en combattant pour le trône et Tautel. L'intervention de la France à Rome, même sous la république de 1848, et la longue occupation de la cité papale par les troupes de Napoléon III ont eu lieu pour obtenir l'appui du clergé français.

Supposons qu'à Paris, à Madrid et à Vienne, régnent des souverains, enfants soumis de l'Église, n'est-il point hors de doute qu'obéissant à la voix de leur confesseur, ils feraient la guerre à l'Italie? Détachez l'Irlande de rAngleterre , et aussitôt entre catholiques et protestants éclate une guerre acharnée qui finirait par l'extermination ou l'expulsion des hérétiques. C'est le fanatisme religieux qui, représenté par une souveraine d'origine espagnole, a causé les malheurs récents de la France. C'est cet esprit qui a fait l'expédition du Mexique, l'entreprise la plus insensée qu'on puisse concevoir. C'est ce même esprit qui, dans le conseil suprême de Saint-Cloud, en juillet 1870, a entraîné l'Empereur hésitant et a décidé la guerre contre l'AUemagne protestante. Aujourd'hui encore, c'est le fanatisme religieux qui, par ses menaces, entretient les défiances de l'Italie et la pousse vers l'alliance prussienne ^

^ Voici un passage d*une correspondance de France, adressée récemment (jany. 1873) à un Journal Belge le Précurseur d'Anvers :

« L*exaltation, cette passion si funeste, qui en matière de religion prend le nom de fanatisme, se développe en raison directe du peu de Jugement qu'on apporte dans le compte que Ton se rend des événements contemporains. On finit par ne voir que des scélérats dans tous ceux qui ne se Jettent pas à l'aveugle dans notre extravagance religieuse. Ainsi on a remarqué que depuis quelque temps la chaire évangélique a complètement perdu sa dignité, son calme, son honnêteté même. On attaque les hommes qui ne croient pas conune des pétroleurs^ des bandits, des ennemis de la société qu'il faudrait exterminer.

• Nous comprenons maintenant en France les horreurs des guerres

En Russie également, le sentiment religieux, quoique moins intolérant que chez lesultramontains, exerce encore une grande influence sur la politique. Le chef de TÉtat, le czar, étant en même temps le chef de TÉglise, il ne lui est pas difficile de donner une couleur religieuse à toute guerre entreprise pour défendre ou pour agrandir la « sainte Russie ». Il en serait de même s'il s'agissait de soustraire d'autres Slaves de foi orthodoxe au joug des mahométans, ou de conquérir Constantinople avec le temple de Sainte-Sophie, la Rome du rite grec.

Une guerre suscitée en tout ou en partie par 1 esprit de fanatisme, est donc loin d'être impossible, comme beaucoup de bons esprits sont portés à le croire. Il y a manifestement en ce moment une recrudescence de superstition qui semble devoir y conduire. Néanmoins, je crois que plus tard le progrès des lumières aura pour effet, non d'affaiblir le sentiment religieux, mais de lui ôter ce qu'il a encore d'exclusif et d'agressif. Il réduira la religion à devenir, comme aux États-Unis, un sentiment individuel, fécond en bonnes œuvres, au lieu d'être, comme en Europe, une institution privilégiée , mêlée à toutes les affaires de l'État. La paix du monde sera

religieuses. Que les hommes qui dirigent le cléricalisme viennent à être les maîtres, qu'ils continuent leur œuvre de fanatisation du parti qu^Us conduisent et, à un moment donné, toutes les fUreurs que nous pensions oubliées dans l'histoire recommenceraient parmi nous.

« Cette réaction de fanatisme religieux en produit naturellement une semblable dans la région opposée. Les hommes qui haïssent le prêtre comme un ennemi de la liberté, de tout progrès humain et civilisateur, s'irritent des haines cléricales toujours croissantes, et puisent eux-mêmes dans ces haines une explosion plus terrible encore d'antagonisme et de colère. Je puis vous affirmer que nous avons en germe une guerre sociale religieuse •*.

d'autant plus assurée que le vrai christianisme exercera sur les âmes une influence plus intime et plus efficace. Le Christ est lapôtre de la paix. Les quakers seuls sont, en ce point, les vrais disciples de l'Évangile. Si la terre était peuplée de véritables chrétiens, elle ne serait plus arrosée de sang humain. Il faut le proclamer bien haut, les ministres des différents cultes ne se sont point montrés en ceci suffisamment pénétrés de l'esprit du christianisme. Ils n'ont point su faire entrer dans les cœurs, l'horreur de la guerre et des conquêtes.

Au moment où les nations sont sur le point d'en venir aux mains, on ne les voit point se jeter entre elles pour les arrêter au nom de la fraternité chrétienne. Quand les armées de leur pays ont été victorieuses, ils ont toujours été prêts à en remercier Dieu et ils n'ont maudit la guerre que quand elles étaient vaincues. N'est-ce point pourtant une amère dérision que de chanter des Te Deum pour des victoires, en l'honneur de celui qui a dit : Beati pacifici quia possidehunt terrant. Je vois dans l'histoire beaucoup de guerres suscitées par les prêtres ; je ne découvre pas qu'ils en aient, jusqu'à ce jour, empêché aucune.

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