DE L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN
Depuis la paix de Westphalie, les hommes d'État européens ont considéré comme maxime fondamentale de la politique extérieure qu'il fallait maintenir entre les grandes puissances une sorte d'équilibre, de façon à ce qu'aucune d'elles ne devînt assez forte pour dominer les autres. D'une part, le désir de certains souverains ambitieux de dicter leurs volontés à l'Europe, et d'autre part, la résolution des puissances menacées de s'y opposer, voilà la cause principale des guerres du xvn^ et du xviii* siècle. C'est pour maintenir l'équilibre que se sont formées les grandes coalitions contre Louis XIV et contre Napoléon. Cette idée est encore très générale en France : M. Thiers notamment l'a toujours défendue dans ses écrits et à la tribune. C'est elle qui l'a fait l'adversaire décidé de l'unité italienne et de l'unité allemande. A ne considérer que l'intérêt de la France et le moment actuel, M. Thiers, comme homme d'État français, avait complètement rai,son. Mais il ne faut point s'y tromper, tôt ou tard l'unité de l'Italie et ceUe de l'Allemagne se seraient faites. Le
mouyement national qui j portait, dans ces deux pays, ne pouvait être définitivement arrêté et toute ingérence étrangère devait le précipiter.
Quand il s'est a^i de combattre un conquérant qui voulait asservir l'Europe,* sans égard pour le droit des nationalités et la volonté des peuples, les guerres d'équilibre ont été probablement légitimes, car quelque sanglantes et coûteuses qu'elles aient été, on peut croire qu'elles étaient nécessaires au progrès et à la liberté. Heeren loue l'Angleterre d'avoir sauvé l'indépendance de l'Europe en se faisant Fâme des coalitions qui ont eu pour but de la défendre. Mais aujourd'hui, ce qui détruit l'équilibre, ce n'est plus l'un ou l'autre conquérant que l'on peut vaincre comme Louis XIV ou détrôner comme Napoléon, ce sont des forces que l'on ne pourrait comprimer qu^en anéantissant les peuples qu'elles font grandir. Ces forces, c'est premièrement le principe des nationalités, qui supprime les anciennes frontières, pour constituer de grandes agglomérations sur la base de l'identité de la langue et des origines. C'est secondement le progrès économique, qui permet aux peuples, occupant de grands territoires, de doubler en population et en richesse dans l'espace d'une génération. Quand on songe que, dans un avenir très rapproché, les États-Unis seront aussi puissants que les autres nations civilisées toutes ensemble, et que la Russie, si elle le voulait, grandirait en forces dans la même proportion sinon dans le même temps, on ne peut plus espérer que l'ancien équilibre se maintienne. Aussi les Anglais et les Américains n'en parlent-ils déjà que comme d'une idée surannée, sans application au xix® siècle. C'est l'un des
motifs pour lesquels M. Thiers, en 1870, n'a pas reçu des neutres Tappui qu'il réclamait au nom de l'équilibre européen. L'homme d'État anglais ne peut apprécier ces questions d'équilibre de la même façon que l'honmie d'État français. Quand l'Angleterre voit grandir sur la frontière du Canada une puissante république avec 42 millions d'habitants aujourd'hui, avec 100 millions demain, et en Asie, le colosse Russe, avec ses 80 millions de sujets, se rapprocher peu à peu de l'Inde, il est naturel qu'elle oublie de s'informer si l'Allemagne, qui ne la touche pas, compte 30 ou 40 millions d'âmes. Les États-Unis et la Russie auront un jour 200 ou 300 millions d'habitants. Il est donc complètement impossible de maintenir l'équilibre. L'Angleterre, la France, l'Allemagne pourront conserver la prééminence sous le rapport des lettres, des sciences ou des arts, mais comme puissances militaires elles descendront inévitablement au second rang. Il faut espérer que l'esprit de conquête disparaîtra avec le despotisme, et qu'à l'époque où certaines races seront assez nombreuses pour menacer l'indépendance des autres, elles seront aussi assez éclairées pour comprendre que leur propre intérêt leur défend de le tenter. Le maintien de l'équilibre, qui a été la cause de tant de guerres autrefois, peut encore en susciter aujourd'hui, mais c'est une source de conflits qui est évidemment en décroissance.