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D*UN PEUPLE ÉTRANGER

L'intervention dans les affaires intérieures des pays étrangers donnera également lieu à moins de luttes dans l'aTenir. Autrefois, tous les partis admettaient le droit d'intervention et en faisaient usage quand ils étaient au pouvoir. La république française s'était donné pour mission de secourir les peuples qui voulaient s'aflfranchir du joug « des tyrans ». Plus tard, la Sainte-AUiance avait aussi proclamé que c'était son droit et son devoir d'intervenir pour faire respecter partout la légitimité et pour dompter la révolution.

C'est au nom du môme principe que la France fit la guerre d'Espagne en 1823, que l'Autriche, de 1820 à 1848, ne cessa d'occuper tantôt l'une tantôt l'autre partie de l'Italie, et qu'en 1847, M. Guizot voulut envoyer des troupes en Suisse pour soutenir le Sonderbund et ce que l'on appelait l'indépendance des cantons catholiques, c'est à dire celle des jésuites. C'est l'Angleterre qui, la première, a soutenu, la doctrine de non intervention. Elle s'est efforcée de la faire prévaloir, et aujourd'hui il semble que

ce principe soit généralement admis ^ Tout au moins les puissances européennes ont agi dans ces dernières années comme si elles Tadmettaient. La France a pu renverser le trône de Louis-Philippe, établir la république et même nommer Louis Napoléon empereur, malgré les traités de 1815, sans qu'on ait contesté aux Français le droit de se donner un gouvernement. Quand les Espagnols ont récemment chassé les Bourbons, ils n'ont eu à craindre aucune intervention , et môme quand il sest agi de faire « monter un Hohenzollem sur le trône de Charles V 9» , Napoléon III s'en est pris au roi de Prusse et n'a pas dénié à l'Espagne le droit de se choisir un souverain. L'Allemagne, même après qu'elle eut occupé la moitié de la France, n'a point essayé de renverser la république ou d'imposer la légitimité, comme en 1815.

Le droit d'intervention peut se défendre par de très bonnes raisons. Si mon voisin met le feu à sa maison, n'ai-je pas le droit, pour préserver ma demeure, d'aller éteindre l'incendie, chez lui et malgré lui? Si un père dénaturé assomme son fils à coups de bâton, n'ai-je pas le droit de l'en empêcher, si je puis? Et si chez une nation la ms^orité opprime et décime la minorité, les États voisins ne doivent-ils pas interdire le crime et faire respecter l'humanité? La protection que l'État accorde à ses sujets, pourquoi la refuserait-il aux citoyens d'un autre État dont l'existence est menacée? Les n\ômes motifs d'inter-

1 M. Tliiers le constate dans son dernier message : « Les gouvernements étrangers, dit-il, ont eu à d*antres époques un penchant à se môler des a£Eûres intérieures des pays voisins; mais de cruelles expériences les ont éclairés, et ils n*y songent plus **. Ajoutons que les cabinets français n'ont que trop imité les cabinets étrangers en ce point.

yention peuvent âtre invoqués dans les deux cas ' . Ce raisonnement est difficile à réfuter, mais l'expérience a démontré que Tintervention est plus nuisible qu'utile et qu elle aboutit à des résultats opposés à ceux qu'on poursuit. Ainsi, la révolution française entreprend une guerre de propagande républicaine et il se trouve qu'après avoir vaincu l'Europe, elle arrive à anéantir la plupart des républiques existantes, entre autres Venise et les Pays-Bas, et à faire renaître en France et dans toute l'Europe le despotisme, dont les idées du xvuf siècle avaient préparé et auraient amené la fin. L'intervention de la Sainte- Alliance en Italie et en Espagne n'ont point sauvé la légitimité ; elle a surexcité au contraire la fermentation des idées libérales en Europe. C'est parce que les Bourbons ont été ramenés en France par l'étranger qu'ils ont été si facilement renversés en 1830, malgré le remarquable développement économique et littéraire qui a signalé la Restauration. Récemment la guerre du Mexique, entreprise pour relever la race latine et catholique, n'a eu d'autre résultat que d'empirer la condition des Mexicains et de préparer les désastres de la France. L'occupation

1 Dana un remarquable article publié, en 1859, dans i^a-y^r'^ magasine : A fevD vxyrds on no-intervention^ M. Mill dit que « Tintervention pour imposer la non- intervention est toigoura juste, toujours morale, sinon .toujours prudente. Il faut, ajoute-t-il, que les despotes consentent à ôti*e liés par ce principe aussi bien que les États libres, sans cela on arriverait à cette déplorable conséquence que Tinjustice viendrait en aide À Tinjustice, tandis qae le droit ne pourrait aller au secours du droit. » Et, comme exemple, M. Mill cite le cas de l'intervention russe en Hongrie, en 1849, à laquelle il croit que la France et TAngleterre auraient dû s'opposer. J'admets complètement le principe posé par M. Mill. Ce que Je combats, c'est précisément Tintervention d'un État dans les affaires intérieures d'un autre État, même pour y défendre la liberté. Je ne préconise pas l'abstention absolue.

de Rome a rendu inévitable la chute du pouvoir temporel, parce quelle a armé contre lui le sentiment national, exactement comme l'intervention des alliés avait perdu Louis XVI.

Voici le motif profond qui fait qu'une intervention de rétranger ne peut produire des résultats durables. Les événements qui s'accomplissent dans un pays sont la conséquence des forces sociales qui y sont en activité. L'étranger en intervenant ne modifie point ces forces ; après son départ, elles reprennent leur action comme auparavant, avec cette différence que la cause momentanément défendue par les armes étrangères devient plus odieuse et est plus attaquée. Voulez-vous sauver l'ordre, laissez le pays sentir les maux de l'anarchie et il en sortira par ses propres efforts. Que l'étranger intervienne pour défendre le trône, et tous les patriotes deviendront révolutionnaires. Vous prétendez fonder la liberté chez vos voisins : l'intention est louable, mais, conmie vos soldats ne leur apportent pas, au bout de leurs baïonnettes, les lumières et les vertus indispensables pour faire durer des institutions libres, celles-ci succomberont et feront place au despotisme. Vous accourez au secours de Tautel, et vous ne voyez pas que vous donnez ainsi pour aliment aux passions anti-religieuses toutes les ardeurs du patriotisme.

Montesquieu dit que la conquête est parfois utile au peuple conquis, et cela est vrai quand la race vaincue est très inférieure à celle qui Ta soumise. Ainsi il vaut mieux pour l'Inde être gouvernée par les Anglais, et pour Java l'être par les Hollandais que par des princes indi-

gènes, car ceux-ci ruineraient leurs sujets par des guerres sans fin et des exactions sans limites, tandis que sous l'administration des Européens la population et la richesse augmentent régulièrement. La Turquie, soumise à l'Autriche ou aux Serbes, serait infiniment plus prospère qu'elle ne l'est aujourd'hui ; mais une intervention momentanée n'a pas môme les avantages relatifs de la conquête : elle ne fait que du mal. Elle affaiblit et déconsidère le pays où elle a lieu ; elle y sème de nouveaux germes de désordre et provoque la haine contre le principe, juste peut-être, que l'on a tenté de faire triompher. Si donc les gouvernements européens étaient sages, ils reconnaîtraient comme un principe fondamental du droit des gens, que nul État n'interviendra dans les affaires intérieures d'un État étranger. Il est incontestable que ce système gagne chaque jour du terrain ; malheureusement l'expérience du passé profite si peu aux hommes qu'il faut s'attendre à voir se renouveler encore des interventions aussi fâcheuses que celles de Napoléon III à Rome et au Mexique. Je ne sache pas qu'aucun Etat et aucun parti y aient sincèrement et définitivement renoncé.

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