ESSENCE
raies qui impUqtient invinciblement V existence extérieure de leurs objets; ce sont les idées générales, universelles et nécessaires.
« Le nominalisme pense que les idées générales ne sont que des mots; le réalisme pense que les idées générales supposent quelque chose de réel : des deux côtés, égale vérité, égale erreur* Oui, sans doute, il y a un très-grand nombre d'idées générales qui sont purement collectives, et qui ne représentent rien autre chose que les qualités communes des objets, sans impliquer aucune existence; et, en ce sens, le nominalisme a raison. Mais il est certain aussi qu'il y a des idées générales qui supposent l'existence réelle de leur objet : le réalisme s'appuie sur cette base, qui est incontestable. »
Pour prouver ce qu'il avance , M. Cousin ne cite qu'un seul exemple, et qui est fort suspect, celui de l'espace, ou du vide absolu.
D'abord Y espace et le temps, outre qu'ils n'ont rien de commun avec des axiomes, des vérités universelles et nécessaires, sont des êtres si essentiellement différents de tous les autres, qu'il est certainement plusieurs choses que l'on peut aflSrmer d'eux et qu'on ne pourrait dire d'aucun autre, ce qui est réciproque; en sorte que, quel que soit le fait que l'on veuille prouver, on ne doit jamais se prévaloir de l'exemple de ces êtres métaphysiques.
En second lieu , il n'est même aucun genre de chose dans lequel on puisse les ranger ; car ils ne sont, ou ne paraissent être, ni substances, ni essences, ni propriétés, ni phénomènes, ni rapports; et il
ESSRNCE. I I 3
est bien singulier de vouloir démontrer que certains êtres ont une réalité hors de nous, par l'exemple de l'espace, qui, d'une part, n'a rien de commun avec ces êtres, quels qu'ils soient, et d'une autre part, ne paraît avoir lui-même aucune réalité.
Mais en supposant même que l'espace fût un être réel, et qu'il ne formât pas, avec le temps, une catégorie à part, on ne pourrait pas encore le prendre pour exemple dans le cas dont il s'agit ; et c'est ce que je veux prouver par un argument direct, ou plutôt par une simple observation très-facile à saisir.
Le mot espace a deux significations. Souvent on entend par là , ou la place qu'un corps occupe , ou l'intervalle qui le sépare des corps qui l'avoisinent. Ici, un espace, ou l'espace, en général, est une étendue non-matérielle et limitée , considérée indépendamment de sa figure, de la grandeur de ses dimensions, en un mot, de tout ce qui pourrait la différencier des autres espaces, ou, pour mieux dire, c'est le rapport commun qu'ont entre eux tous les espaces particuliers ; et , dans ce sens, il est de la dernière évidence, M. Cousin en conviendrait lui-même, que l'espace en général, qui n'est ici qu'une idée collective, n'a pas plus de réalité que l'homme^ que l'arbre, que le livre en général.
Plus souvent encore, du moins en métaphysique, on entend par espace rimmensité, qui renferme tous les espaces relatifs et particuliers , et qui ne forme qu'un seul être, un seul tout, dont les espaces déterminés ne sont que des portions. Or, dans ce sens, il n'y a point d'espace en général, pas plus qu'il n'y a
Il4 ESSENCE.
d'univers en général, de Dieu en général : et ainsi, supposé que l'espace soit un être réel, l'idée de Vespaceen général, qui se réduit ici à l'idée de t'espace, n'est point une idée générale; cette idée est, au contraire, toute particulière, c'est-à-dire qu'elle est celle d'un être particulier, et si particulier, qu'il est seul de son genre.
Ainsi, dans le premier sens, Vidée de l'espace en général est une idée générale; mais V objet de cette idée, ou l'espace en général, n'a aucune réalité ; et dans l'autre acception, l'espace en général, puisqu'on se sert de cette expression impropre, est, à la vérité, du moins par hypothèse, un être réel; mais Vidée de l'espace en général n'est point une idée générale.
La preuve de M. Cousin n'est donc fondée que sur un exemple mal choisi et sur une équivoque.
SUBSTANCE. ii5