FACULTE DE PENSER
La pensée suppose Y activité et la mobilité de la substance pensante, c'est-à-dire la volonté et la sensibilité (1) en général, mais plus particulièrement la sensibilité intellectuelle (ou l'entendement): car penser, c'est non-seulement être attentif, réfléchir, en un mot, vouloir ou agir ; c'est encore concevoir, imaginer, se ressouvenir , connaître , en un mot , être modifié, être affecté, être mu, par des causes indépendantes de la volonté.
L'activité et la mobilité ne sont rien l'une sans l'autre; car, sans l'activité l'entendement serait improductif, ou ses produits seraient perdus pour le sens intime ; et sans la mobilité, sans les propriétés pas-
(1) «Les mots ocWo» et mouvement sont, Tun comme Fautre, empruntés de la matière, et peuvent également s'appliquer à Tâme par comparaison. Supposez un corps matériel doué de deux propriétés : l'une réellement active, en vertu de laquelle il puisse , même sans y être sollicité par aucune cause étrangère, agir sur un autre corps ou sur lui-même, par exemple, se mettre de lui-même en mouvement s'il est en repos, ou, s'il se meut actuellement, s'arrêter de lui-même (activité qui dans la matière ne va point jusque-là) ; l'autre passive, que nous désignerons sous le nom de mobilité, et en vertu de laquelle il puisse être mu par l'influence d'une cause extérieure (propriété dont jouissent en effet tous les corps).
Or, Y activité de l'âme, c'est la volonté, faculté par laquelle elle peut agir sur les organes matériels, et peut-être sur elle-même, peut-être aussi sans y être sollicitée par aucun motif: et Y action de l'âme, c'est la volition, c'est un acte intellectuel, un acte volontaire quelconque.
La mobilité de l'âme, c'est la sensibilité (physique, intellectuelle et morale) : et le mouvement de l'âme, c'est la sensation, Yidée^ le sentiment. » (Tablettes philosophiques, page 1.)
FACULTÉ DE PEMSEA. 87
sives de Tâme, on ne voit pas sur quoi se porterait Factivité, ou la volonté ; si ce n'^t peutH^tre sur quelques-uns de nos organes matériels, auquel cas cette faculté ne pourrait être considérée que comme une force , capable de mouvoir le corps , et non comme le principe, comme un des éléments de la pensée.
L'activité de Tâme pensante comprend Yattentkdté, la ré flexibilité, ou les facultés d'être attentif, de réfléchir; comme aussi celles de comparer, de contempler, de méditer, et peut-être encore d'autres facultés, ou pour mieux dire, d'autres modifications de l'activité, ce qui n'importe guère.
Ces facultés en exercice, ou les actes intellectuels et volontaires par lesquels elles se manifestent, en un mot, les opérations de Fâme, sont l'attention simple et directe, la réflexion, ou l'attention réfléchie, la comparaison, qui est ou suppose une attention partagée, la contemplation et la méditation, qui ne sont, l'une qu'une attention, l'autre qu'une réflexion , profondes et soutenues. En sorte que les opérations, ou actions volontaires de l'âme considérée comme intelligente, se réduisent toutes, en dernière analyse, à l'attention. Âplus forte raison, pourraientelles, comme l'a supposé Locke, se réduire toutes à la réflexion.
Ces opérations, ou actions volontaires, n'ont point de causes efficientes, si, comme on l'imagine, elles sont absolument libres. En tout cas, elles ne sont •elles-mêmes causes efficientes d'aucun phénomène passif de Fâme; car elles ne produisent ni les sensa-
do FACULTÉ DE PENSER.
lions, ni les sentiments, ni les idées ; elles nous font remarquer, nous font apercevoir, en les rendant plus claires et plus distinctes, les idées qui se forment en nous, mais ettki^Be les engendrent point ; de même que la lumière rend les objets visibles, sans pour cela leur donner rexistenoe.
comprend la [ectuelle et la
acun sait, se res de sentir, it et r odorat; tes des autres, les modifications d'une même propriété, et dont les différences caractéristiques ne dépendent peut-être que de celles de nos organes.
La sensibilité intellectuelle, ou ce que Descartes appelle Vmtendement, mot qu'il prend, avec raison, dans le sens passif, comprend la conscience métaphysique, ou le sens intime, la conception, la mémoire, l'imagination, le jugement, la raison, ou la faculté de raisonner, et peut-être encore d'autres propriétés, ou capacités de la même espèce, qui sans doute ne sont aussi que différents modes d'une même propriété.
Enfin, sous le nom de sensibilité morale, faute d'expression plus convenable et d'une signification plus étendue, nous rangerons le sens de l'harmonie, ou du beau musical, le sens du beau matériel, le
FACULTÉ DE PENSËfi. 39
sens du juste et de F injuste , ou du bien et du mal, la conscience morale, etc.
Ces propriétés passives sont les causes conditionnelles, ou les conditions d'existence de tous les phénomènes de l'âme que nous appelons sensations, idées et sentiments.
Ces phénomènes internes , joints à certains phénomènes physiques , sont eux-mêmes les causes efficientes, ou productrices les unes des autres. Les objets extérieurs nous donnent d'abord des sensations. Ces objets et les rapports que nous apercevons entre eux engendrent nos premières idées; puis ces idées acquises et les rapports qui existent entre elles font naître à leur tour d'autres idées, celles-ci d'autres encore, et ainsi de suite : et quant aux sentiments, ils ont toujours pour cause efficiente quelque idée de rapport.
Dans mon opinion, les sensations, les sentiments et les idées peuvent être aussi les causes productrices de nos actes intellectuels, de nos volitions.
Tous les phénomènes de l'âme, sans exception aucune, existent en puissance, ou virtuellement, dans les propriétés de l'âme, qui en sont les causes conditionnelles, et qu'ils présupposent par conséquent , à savoir : les sensations, dans la sensibilité physique ; les sentiments, dans la sensibilité morale ; les idées, dans l'entendement ; et les volitions, dans la volonté. Mais je pense aussi qu'aucun de ces phénomènes ne peut exister, ou, ce qui est la même chose, qu'aucune de ces propriétés ne peut se manifester sous sa forme phénoménale , sans une cause efficiente, ou
4o FACULTÉ DE PENSER.
pi*oductrice ; et qu'ainsi, il n y a point d'idées innées proprement dites.
Tel est, selon moi, le véritable système, ouTenchainement des phénomènes et des propriétés tant actives que passives de l'âme.
LAROMfGUIÈRE. — SON SYSTÈME DES FACULTÉS , ETC. 4 I