CHANCRE
1° Adénopathie constante (indolente, dure, persistante , généralement poly-ganglion^ naire.)
2° Base indurée.
Érolution,
Cicatrisation hâtive.
3° Contours ne présentant jamais les segments réguliers de petites circonférences propres à l'herpès.
1° Limitation moins rapide.
2» Cicatrisationpluslente en général.
[° Lésion absolument indolente , aprurigineuse,
2° Lésion souvent unique, ou multiple à un degrémoindreque l'herpès.
3° Lésion en général plus étendue que l'herpès.
4° Lésion en général moins superficielle que l'herpès.
Cause d'erreur : Coïncidence possible de l'herpès et du chancre.
Nous avons longuement insisté sur ce diagnostic parce que, en médecine légale, il présente de réelles difficultés. Celles-ci avaient déjà été signalées en 1853 parLegendre (1)
H) Legendre, Mémoire sur l'herpès de la vulve {Arch. gén. de Médecine, o« série, 1853, t. H. p. 171).
Signes non constants de valeur moindre, .,.,..
/ 1® Lésion prurigineuse (ar- / deur, feu local au cié-
but ) :
2° Érosions habituellement multiples.
3" Érosions d'étendue minime, souvent miliaires.
4° Érosions généralement plus superficielles que le chancre.
à propos d'un cas de présomption de viol et son mémoire mérite d'être lu par les experts.
Le diagnostic entre l'herpès vulvaire et les plaques muqueuses est quelquefois tout aussi difficile. Je rapporte ici un exemple qui permettra d'apprécier en présence de quelles incertitudes un expert peut se trouver placé. Dans ce cas, la petite fille avait des ulcérations de la vulve, l'inculpé en avait une du gland, la petite fille était en pleine évolution dentaire et la muqueuse buccale était enflammée. On verra que nous avons dû procéder à des visites multiples et que nous avons invoqué les lumières de M, Alfred Fournier avant de pouvoir donner au juge d'instruction dos conclusions définitives.
A. Inculpaiion d'attentat à la pudeur commis le 29 octobre 1878 par le nommé H., âgé de vingt et un anSy sur la jeune 5., âgée de six ans et demi.
1" Rapport. — Examen de la jeune S. le 11 novembre 1878.
Cette petite fille âgée de six ans et demi est d'une intelligence très éveillée, elle est d'une constitution lymphatique, elle a une otorrhée chronique de l'oreille gauche. Elle n'aurait jamais eu d'autre maladie, elle n'en porte aucun signe actuellement appréciable.
On ne trouve sur le corps ni écorchure, ni ecchymose, ni contusion, ni éruption.
Les organes génitaux sont le siège d'une inflammation extrêmement vive. Toutes les parties sont tuméfiées, les grandes lèvres forment de chaque coté de la vulve un bourrelet ayant le volume do deux doigts. La tuméfaction et une rougeur vineuse s'étendent jusqu'à l'anus et la partiemoyenne de la fesse gauche. Du prépuce du clitoris à l'anus on trouve sur ce bourrelet œdémateux neuf papules un peu dures, dont chacune a la largeur d'une grosse lentille assez saillante. Leur couleur est d'un rouge plus vif que celle des parties sur
lesquelles elles reposent. Elles ne fournissent aucune sécrétion. Elles ne sont pas ulcérées.
Les petites lèvres déplissées par le gonflement du tissu cellulaire sous-jacent font partie du bourrelet des grandes lèvres. Le clitoris est tuméfié. L'orifice de l'urèthre est rouge et sensible au toucher. L'hymen n'est pas déchiré, les bords de son orifice sont un peu gonflés.
Toutes ces parties sont le siège d'une sécrétion muqueuse, visqueuse, opaline, non purulente. Ces mucosités en se desséchant forment des croûtes jaunâtres, petites, qui constituent une ligne chassieuse sur le bord des grandes lèvres au point où cesse leur contact.
La miction et la défécation sont douloureuses. La marche est difficile.
Les ganglions des aines sont gonflés, un peu douloureux à la pression. Dans l'aine gauche on trouve un énorme ganglion qui a le volume d'une grosse noisette.
Au moment de mon examen la jeune S. n'a pas de fièvre, la grand'mère, madame M..., nous affirme que depuis quelques jours elle en a un peu vers le soir.
2. — Visite du 25 novembre 1878. — La santé générale de l'enfant ne paraît pas mauvaise.
Le gonfiement des parties génitales a un peu diminué, la rougeur de la fesse gauche a disparu. Les grandes lèvres forment encore un bourrelet assez volumineux. Les papules saillantes se sont ulcérées. On compte douze petites ulcérations, dont l'antérieure occupe le repli préputial gauche du clitoris et correspond par superposition à une ulcération analogue placée sur le clitoris, la plus reculée siège sur la marge de l'anus. Deux des ulcérations intermédiaires gauches sont appliquées sur deux ulcérations correspondantes de la grande lèvre droite.
Ces ulcérations ont de 7 à 8 millimètres de diamètre, elles sont couvertes d'un enduit pultacé blanchâtre. Elles sont
très superficielles, leur bord fait une légère saillie un peu rénitente sur le niveau des tissus sur lesquels elles reposent.
Les autres parties de la vulve ont conservé leurs caractères inflammatoires, rougeur, gonflement. La douleur semble moins intense.
Les sécrétions sont devenues franchement purulentes.
Les ganglions des aines restent gonflés, le gros ganglion de l'aine gauche paraît aussi volumineux.
Sur la peau du ventre, dans sa partie inférieure, on constate quelques plaques rougeâtres, arrondies, ayant un ou deux centimètres de diamètre, recouvertes par quelques fines écailles d'épiderme, furfuracées en voie de desquamation. Elles ne sont entourées d'aucune érosion ou écorchure qui puisse faire supposer qu'elles provoquent des démangeaisons. On ne note rien de semblable sur les autres parties du corps.
Sur la voûte du palais on constate la présence d'une éruption papuleuse rougeâtre, formée par de très petites plaques dont la saillie est appréciable au doigt. Les gencives sont rouges. La muqueuse du pharynx ne présente rien d'anomal, il faut noter qu'en ce moment quatre grosses dents sont sur le point de sortir des gencives.
Les ganglions sous-maxillaires et ceux de la région postérieure du cou ne sont pas tuméfiés.
On ne constate aucune éruption dans le cuir chevelu.
Conclusion. — En présence de ces lésions dont les caractères et l'évolution s'écartent notablement de ceux que l'on rencontre dans les aff'ections syphilitiques, j'ai l'honneur de prier M. le juge d'instruction de vouloir bien m'adjoindre un de mes collègues dont l'expérience en syphiliographie puisse m'aider à préciser la valeur des signes constatés.
M. le juge d'instruction voulut bien m'adjoindre M. Fournier.
2^ Bapporl. — Visite cht nommé H., âgé de 21 ans. — Visite du 24 novembre 1878. Cet homme, d'une bonne constitution, vigoureux, ne présente les signes d'aucune maladie ancienne ou récente des poumons, du cœur ou des centres nerveux.
On ne trouve sur son corps aucune trace de violence.
Les organes génitaux sont bien conformés. La verge a un volume normal, le gland est à demi recouvert par le prépuce.
Sur la face dorsale du gland, on trouve ane ulcération ayant 8 millimètres d'avant en arrière sur 6 à 7 transversalement, à bords peu saillants, couverte d'une fausse membrane blanchâtre, d'apparence pultacée ; pressée entre les doigts on ne constate pas d'induration franche, cependant la muqueuse qui la porte n'est pas souple. L'inculpé nous dit qu'il y a deux ou trois jours elle a été cautérisée à l'aide d'un crayon, que nous pensons être un crayon de nitrate d'argent.
Dans les deux aines on trouve quelques ganglions indolents.
La peau ne présente aucune éruption. L'amygdale gauche est un peu volumineuse et l'épithélium de son bord interne est légèrement opalin.
L'anus n'est pas déformé, il n'est entouré d'aucune rougeur anomale.
Conclusion. — Une seconde visite sera nécessaire pour déterminer la nature de la lésion qui siège sur le gland.
3*^ Rapport par les docteurs Foumieret Brouardel, visites des 8 et 9 décembre 1878. — 1° Examen de H., âgé de 21 ans. La santé générale de l'inculpé paraît excellente.
L'ulcération du gland décrite dans le précédent rapport est actuellement cicatrisée, La cicatrice forme une végétation lenticulaire à large pédicule^ occupant toute l'étendue
de rulcération ancienne ; sa surface est arborescente. Les tissus sous-jacents ne sont pas indurés.
La peau, les muqueuses, Torifice de l'anus ne sentie siège d'aucune éruption.
Il n'y a pas d'adénopatie inguinale ou cervicale,
Conchisions. — 1° La cicatrisation de l'ulcération du gland est aujourd'hui complète.
2o Les caractères de la cicatrice, l'absence d'induration des tissus sous-jacents prouvent que cette ulcération n'était pas de nature syphilitique, qu'elle n'était pas un chancre induré.
S" Cette lésion, qui consiste aujourd'hui en une végétation simple, a succédé soit à une éruption d'herpès génital dont les premières phases n'ont pas été observées, soit à une érosion quelconque, traumatique ou inflammatoire,
4° H. n'est atteint d'aucune affection vénérienne syphilitique ou blennorrhagique, ancienne ou récente.
2° — Examen de la jeune S., âgée de six ans el demi. — La santé générale de l'enfant paraît excellente. Cette petite fille n'accuse plus de douleur pendant la marche, la défécation ou la miction.
L'inflammation de la vulve a complètement disparu. L'hymen est intact. Les grandes lèvres, les petites lèvres ont repris leur volume normal. Seul, le clitoris reste un peu volumineux. Les parties génitales ne sont plus le siège d'aucune sécrétion muqueuse ou purulente.
Les ulcérations décrites par l'un de nous dans un précédent rapport, sont complètement cicatrisées. Dans les points qu'elles occupaient, on note la présence de macules d'un rouge vineux, ne faisant pas de saillie ; à leur niveau les tissus ont repris leur souplesse.
Les ganglions des aines ne sont plus douloureux ; ils sont à peine plus volumineux que dans leur état normal. Le gros ganglion de l'aine gauche a disparu.
Sur la peau du corps, sur les muqueuses, sur celles du Toile du palais notamment, on ne trouve plus aucune espèce d'éruption.
Les quatre grosses dents en voie d'évolution n'ont pas encore percé les gencives.
Conclusions : 1° La jeune S. n'est pas déflorée ;
2* Elle n'est atteinte d'aucune affection vénérienne, syphilitique ou blennorrhagique ;
3° L'inflammation de la vulve, les ulcérations constatées dans les visites des 11 et 23 novembre, les macules qui leur ont succédé, sont le résultat d'une éruption herpétique des organes génitaux ;
4° Cette inflammation herpétique peut avoir été provoquée par un traumatisme ou avoir succédé à une inflammation vulvaire spontanée ;
5o L'éruption herpétique paraît, d'une part, avoir été plus intense et plus confluente que d'ordinaire, et d'autre part avoir pris des caractères ulcéreux peu communs, ce qui peut être dû à ]a constitution lymphatique de l'enfant ;
6° Aucune relation de cause à eff'et ne nous semble pouvoir être établie entre la lésion observée sur H. et l'herpès observé chez la jeune S.; car, d'une part, il n'est pas démontré que la lésion observée sur H. ait été de nature sûrement herpétique et d'autre part la contagion de l'herpès d'un sujet à un autre est un fait sinon absolument repoussé par la science contemporaine du moins non encore établi ;
7° L'éruption papuleuse du voile du palais, signalée dans la visite du 23 novembre, la rougeur des gencives, résultent du travail de dentition actuellement encore en évolution.
Dans ce cas le diagnostic était rendu difficile par la lésion que l'inculpé portait sur le gland, — c'était probablement un
herpès cautérisé (1) — et par la confluence et l'ulcération des plaques de la vulve chez la jeune S.
Nous devons ajouter que bien que ces éruptions herpétiques puissent naître spontanément elles semblent assez souvent résulter d'attouchements chez les petites filles ou chez les jeunes filles un peu plus âgées de rapports sexuels répétés.
B. Nous rapportons ici une expertise intéressante parce que l'inculpé phthisique, mais n'ayant aucune maladie contagieuse fit des aveux. Il reconnut que le 4 ou le 5 janvier 1882 il avait pratiqué sur cette petite fille âgée de 10 ans 1/2, des attouchements à la main et deux fois avec la verge. Linflammation vulvaire fut reconnue par la mère dès le 7 ou le 8 janvier.
1° Examen de la jeune C. le 30 janvier 1882. — La jeune C, Alexandrine, est âgée de 10 ans 1/2. Cette jeune fille n'est pas très grande pour son âge, mais elle paraît assez vigoureuse. Sa mère qui l'accompagne nous déclare que sa fille n'aurait jamais eu de maux d'yeux, d'écoulement par les oreilles, mais elle aurait eu beaucoup de gourme dans les cheveux. Cette jeune enfant n'aurait jamais ou de pertes blanches et aurait toujours joui d'une bonne santé.
L'attentat dont elle aurait été victime remonterait au commencement du mois de janvier. Vers le 7 ou le 8 janvier la mère se serait aperçue que la chemise de son enfant était
(1) Voyez l'excellente description de l'herpès récidivant des parlies génitales du Dr Doyon (Paris, 1868). Nous ne ferons qu'une seule réserve aux opinions de notre collègue. Pour lui l'herpès est toujours précédé par une alTection vénérienne, ancienne ou récente. C'est pour nous une affirmation trop absolue. Comme médecin de Sainte-Barbe nous avons eu à soigner deux jeunes gens ûgés l'un de lo, l'autre de 16 ans, atteints d'herpès reciiiivant et jusque-là complètement indemnes d'affection vénérienne antérieure.
44 ATTf:NTATS A LA PUDEUR
tachée par an écoulement jaune verdâtre et sa fille se serait plainte de douleurs pendant la miction et la marche. Ces douleurs auraient complètement disparu aujourd'hui, l'écoulement persisterait encore mais serait moins abondant.
Actuellement nous constatons la présence des ganglions sous maxillaires légèrement tuméfiés; la gorge est saine, elle n'est le siège d'aucune inflammation.
Les organes génitaux sont normalement conformés. La membrane hymen est intacte, épaisse et blanche, son orifice est central, très étroit et en forme de croissant. Le clitoris est un peu volumineux et l'on constate aux deux aines de petits ganglions nombreux et indolents.
Le canal de l'urèthre est sain. La muqueuse est le siège d'une sécrétion mucopurulente épaisse et peu abondante. Les parties sexuelles paraissent avoir été le siège d'une inflammation plus intense et presque guérie aujourd'hui et nous constatons sur la face externe des grandes lèvres deux groupes de petites croûtes noirâtres, séparées par des parties saines analogues à celles que laissent les éruptions d'herpès.
L'anus a son aspect normal.
La chemise que porte cette enfant et que la mère nous déclare lui avoir donnée blanche avant d'amener sa fille, présente actuellement quelques petites taches de couleur verdâtre.
L'intelligence de la jeune C. paraît très peu développée.
Conclusions. — 1° La jeune C, Alexandrine, n'est pas fléflorée ;
2° Elle porte actuellement autour de la vulve et sur la face externe des grandes lèvres des peiites croûtes paraissant avoir succédé à une éruption d'herpès;
3" Ces éruptions naissent spontanément, ou quelquefois après un choc, leur contagion possible n'est pas démontrée,
elles s'accompagnent en général d'une inflammation vulvaire ;
4o La jeune C. n'est atteinte actuellement d'aucune affection vénérienne syphilitique ou blennorrhagique.
Ces éruptions herpétiques des organes génitaux uniques, groupées ou confluentes, polycycliques comme les appelle M. Fournier, nous ont paru souvent liées à des violences plus ou moins répétées pratiquées sur les organes génitaux. Nous les avons constatées dans notre service d'hôpital chez des jeunes femmes atteintes de blennorrhagie. Enfin il ne faut pas oublier qu'elles surviennent parfois pendant la grossesse.
La viilvitc apfitkeiise et la gangrène de la vulve qui eu est souvent la conséquence, provoquent également des expertises médico-légales. Celles-ci ne seraient pas en général bien difficiles, si des certificats émanant de médecins peu experts dans les maladies des enfants ne venaient compliquer la question médico-légale. En général, ils voient dans ces ulcérations des lésions syphilitiques ou si la gangrène est déjà survenue, ils trouvent dans la gravité des lésions, la preuve de violences exercées avec une sorte de fureur.
Il semble que ce soit d'un cas semblable que Toulmouche a donné la relation sous le nom d'ccthymades grandes lèvres(l).
Je ne saurais mieux faire que d'emprunter au professeur Parrot la description de la vulvite aphtheuse, telle qu'il l'a observée à l'hôpital des Enfants Assistés (2).
« Le mal, dit M. Parrot, a un siège constant qui est la « vulve; mais il n'y reste pas nécessairement limité, et assez « souvent on le voit s'étendre aux régions voisines, c'est-à- « dire : au périnée, au pourtour de l'anus, aux sillons génito
(1) Tou\mo\xcho, Ann. 'l'H!j<j. et de Mcd. %., 1864. 2« série, t. XXII, p. 332.
(2) Porrot, Revue de mcdceine, 1881, p. 1~T.
« cruraux et aux aines. » Il siège principalement sur les grandes lèvres.
« Au début, l'affection consiste en de petites plaques a arrondies, ou pour mieux dire demi-sphéroïdales, blan- « châtres ou d'un blanc gris. Elles ont un diamètre de un à et trois ou quatre millimètres... Elles ont une grande res- « semblancè avec lesaphthes buccaux, le tégument est en gé- « néral peu modifié ; cependant on j constate parfois une « teinte légèrement rosée ou violette et un peu de tuméfac- « tion. Chez quelques sujets la cuticule ayant disparu, les « vésicules reposent sur une surface d'un rouge vif et un peu « suintante. Elles sont parfois confluentes, etc. »
Puis ces petites plaques se creusent, s'ulcèrent, lorsque le traitement n'est pas approprié, les ulcérations s'étendent et deviennent gangreneuses.
Ce sphacèle s'étend avec rapidité et envahit la vulve, le périnée, les plis génito-cruraux, l'anus.
Presque toujours, quatre fois sur cinq, cette éruption aphteuse survient en même temps qu'une autre maladie, principalement la rougeole.
Récemment un cas qui semble calqué sur ceux qu'a publiés M. Parrot, a donné lieu à une enquête médico-légale. L'enfant sortait de l'hospice des Enfants-Assistés. Un médecin avait déclaré que les lésions résultaient de la violence des attentats commis sur cette petite fille. Les journaux s'appuyant sur ce certificat avaient porté contre le personnel de cet hospice les plus graves accusations. Le médecin ajoutait que la membrane hymen avait complètement disparu, que le viol était complet, chez cette petite fille de 25 mois I Or, la membrane hymen était intacte, son orifice punctiforme ; l'afiection aphteuse s'était développée au début d'une rougeole et avait pris la forme gangreneuse, probablement sons l'influence de cette fièvre éruptive.
Voici la copie du rapport que nous avons remis à ce sujet :
2" Examen le 27 décembre 1882. — La jeune Lucie G., âgée de deux ans et un mois, est entrée à l'hôpital des Enfants- Malades, rue de Sèvres, le 20 décembre 1882. Avant son admission à cet hôpital cette enfant a été placée au dépôt des Enfants-Assistés le 25 novembre et en est sortie le 9 décembre pour être rendue à sa mère, qui était en traitement, pendant ce temps, à l'hôpital Necker.
D'après les renseignements qui nous ont été fournis par M. le Directeur du dépôt des Enfants- Assistés, la jeune Lucie G. n'aurait pas été malade pendant son séjour au dépôt. Mais on a remarqué qu'elle était triste, pleurait souvent, réclamait sa mère, ne s'amusait avec aucun autre enfant. Elle aurait été rendue sur sa demande à sa mère, à l'hôpital Necker, par une fille de service.
La mère de l'enfant G. à qui nous avons demandé des détails sur l'état de santé de sa fille, depuis sa sortie du dépôt, le 9 décembre jusqu'au jour de son admission à l'hôpital des Enfants-Maludes, le 20 décembre, nous déclare que sa fille aurait toujours eu une excellente santé, et qu'elle n'aurait jamais eu d'accidents scrofuleux, tels que maux d'yeux, glandes du cou, écoulement d'oreilles, etc.
Lorsque sa fille lui aurait été rendue, le 9 décembre elle était pâle, triste, maussade et marchait difficilement. En quittant l'hôpital et avant de prendre le tramway pour rentrer chez elle, la mère aurait retiré la couche de sa fille, qui était complètement mouillée par l'urine, mais elle n'aurait pas examiné les parties génitales. Aussitôt arrivée à son domicile, madame G. aurait couché sa fille. Pendant toute la nuit cette enfant aurait crié, se plaignant de vives douleurs aux organes génitaux, et ce n'aurait été que le lendemain, 10 décembre, que la mère examinant son enfant, aurait constaté que les diflerentes parties de la vulve étaient rouges, enflammées, tuméfiées et présentaient quelques petits boutons.
Le surlendemain 11 décembre, la jeune Lucie G., aurait été conduite auprès du D'' Y... et soignée chez ses parents jusqu'au 20 décembre, jour de son admission à l'hôpital. Le 15 décembre, il serait survenu une rougeole caractérisée par son éruption et une toux assez vive.
A son entrée aux Enfants-Malades, la jeune Lucie G. présentait une eschare des grandes lèvres, s'étendant sur les côtés jusqu'aux plis génito-cruraux, en avant jusqu^au pénil et en arrière jusqu'à Toriâce de l'anus. Trois ou quatre jours plus tard cette eschare serait tombée mettant à nu une plaie de la même étendue.
Actuellement, nous trouvons la jeune Lucie G. couchée dans un des lits de la salle Sainte-Appoline. Les traits de sa figure n'ont pas d'expression douloureuse et son état général serait, du reste, bien amélioré depuis quelques jours, quoiqu'elle ait eu une légère angine quarante-huit heures avant notre visite. Nous constatons au niveau des organes génitaux une plaie 9,jant pour centre l'orifice de la vulve, s'étendant de chaque côté et présentant une. étendue de dix centimètres carrés environ. (Jette plaie bourgeonnante est dans un parfait état de propreté. Les bords sont taillés à pic. Les limites de la lésion sont absolument symétriques. Quoique s'étendant en arrière jusqu'à l'anus, les fibres du sphincter externe sont parfaitement intactes. Au milieu de cette plaie se trouve l'orifice du vagin au-devant duquel on voit intacte et saillante la membrane hjmen. Son orifice est punctiforme.
L'anus a son aspect normal.
Conclusions : 1° La jeune Lucie G. n'est pas déflorée ;
2' Cette jeune fille a été atteinte d'une yulvite aphtheuse. Cette affection survient surtout chez les petites filles qui vivent agglomérées comme dans les hôpitaux, écoles, ateliers ;
3» Les cas de gangrène dei organes génitaux observés
chez les petites filles par M. le professeur Parrot, médecin de l'hospice des Enfants-Assistés "se sont montrés presqu'exclusivement lorsque, choz une petite fille atteinte de vulvite apMheuse, survenait une rougeole.
4o Les caractères de la lésion observée chez la jeune G. sont ceux d'une gangrène spontanée survenant dans le cours d'une vulvite aphtheuse. Cette gangrène n'est pas le résultat d'une violence;
5o La guérison, s'il ne survient aucune complication, sera complète dans cinq ou six Simaines.
On croirait plus difficilement que la vulvite diphlhéritique puisse donner lieu à des erreurs analogues. Bien que j'aie cinq observations dans lesquelles des médecins ont cru pouvoir affirmer que cette vulvite était d'origine trauraatique, je n'en produirai qu'une seule, je pense qu'elle suffira pour rappeler aux médecins que la vulvite diphthéritique est une des manifestations assez fréquentes de cette maladie infectieuse.
Voici la copie du certificat du médecin, qui eut pour conséquence une exhumation, huit jours après la mort de l'enfant.
Certificat du D'' V, : « Je certifie que Elisa D. est décédéo atteinte de diphthérite le 28 décembre.
« Mais deux jours auparavant j'avais constaté sur les lèvres (parties génitales) une inflammation très grande, d'où vulvite très douloureuse pour la petite fille. Cette vulvite avait produit deux jours après de petites ulcérations indiquant une contamination probable à la suite d'attouchements d'une autre personne. »
Exhumation le 5 janvier 1883. Autopsie par le D"" Brcuardel.
Dans un cercueil en sapin, portant sur la face supérieure une petite plaque de plomb, sur laquelle se trouve l'iuscrip-
Brouardel, — Attentats à la pudeur 4
tion suivante : IIL 1869. 1882, nous trouvons, enveloppé dans un drap, le corps d'une petite fille paraissant âgée de 2 ans 1/2 habillé avec une chemise, une petite robe tricot, bas blancs et un bonnet.
Le cadavre mesure une longueur totale de 99 centimètres, la putréfaction est à peine commencée. La rigidité cadavérique a complètement disparu.
On ne constate sur le corps aucune trace de violence.
La muqueuse de la vulve est couverte de fausses membranes très manifestes et qui se détachent facilement. Les grandes lèvres sont tuméfiées. Au bas de la vulve, au niveau de la fourchette la muqueuse est à nu présentant quelques petites ulcérations, comme cela se voit lorsque les fausses membranes diphthéritiques se détachent. La membrane hymen de forme annulaire est intacte.
Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau est sain et se décortique très bien ; sur le voile du palais, les amygdales et la luette, on trouve de nombreuses fausses membranes recouvrant également les plis aryténo-épiglottiques, et s'étendant dans la trachée et les premières bronches.
L'œsophage est sain.
Les poumons ne présentent pas d'adhérences pleurales ; ils sont sains, sont tachés à leur surface par quelques sufi'usions sanguines et par des ecchymoses souspleurales séparées par des plaques d'emphysème sous pleural.
Sur le cœur on constate quelques ecchymoses sous-péricardiques. Le cœur contient un peu de sang coagulé. Les valvules sont saines.
L'estomac est sain.
Le foie et la rate sont également sains.
Les reins sont sains et se décortiquent très facilement.
L'utérus et les intestins sont sains.
Conclusions. 1° La mort a été I3 résultat d'une diphthérie larjngo-trachéo pulmonaire.
2" Le cadavre ne présente aucune trace de violence.
3° La membrane hymen est intacte.
4° La vulvite est de nature diphthéritique. Cette localisation secondaire de la maladie à laquelle la jeune D. a succombé, est très fréquente. Cette complication est décrite dans les livres classiques. Elle a pour caractère l'envahissement de la muqueuse parles fausses membranes et l'apparition de petites ulcérations quand les fausses membranes se détachent.
5° Aucune lésion ne permet donc de soupçonner que cette petite fille ait subi des attouchements ou des violences portant sur les organes génitaux.
Il nous reste à signaler une dernière variété d'ulcération de la vulve que M. Fournier décrit sous le nom de vulvile érosive. Le plus souvent la vulvite, quelle que soit sa nature, détermine seulement des érosions desquamatoires, l'épiderme ou l'épithélium seul est enlevé, mais parfois les lésions sont plus discrètes, plus creuses, d'un rouge vif ou d'un gris pultacé, dans ces cas elle peuvent en imposer pour un chancre.
A l'appui de cette affirmation M. Alfred Fournier rapporte le cas suivant que je transcris in cxlcnso, l'expérience des médecins qui l'observèrent prouvera que l'hésitation serait permise à des experts moins autorisés (1).
« Un cas qui s'est présenté à nous, ici même, l'année dernière, est un exemple frappant de cette variété de vulvite ulcéreuse chancriforme. Je tiens à vous citer ce cas et à vous le citer avec détails, car il est instructif à deux points de vue. Non seulement il vous m^ontrera, que des ulcérations simples, inflammatoires, peuvent accidentellement revêtir la physionomie du chancre ; mais, de plus, il vous convaincra inci-
(1) Alfred Fuuruier, loc. cit., p. 2G3.
demment de l'excessive réserve qui doit présider au diagnostic wiéc^ico-Zé^'a/ de cet accident.
u Une jeune enfant de six ans est conduite à cet liôpital et nous est présentée comme affectée de « chancres syphilitiques ». Un attentat a été commis sur elle, nous dit-on, parun individu qui vient d'être écroué à Mazas.
« Nous examinons avec soin cette enfant, et nous constatons ceci : d'abord, vulvite intense (grandes lèvres tuméfiées, grosses comme des quartiers d'orange, oedémateuses, rouges, endolories ; suppuration abondante, etc.) ; de plus, intertrigo érosif des régions péri-vulvaires (plis génito-cruraux, face supéro-interne des cuisses, régions inguinales) ; — enfin, et ceci est le plus intéressant, sur l'une des grandes lèvres trois ulcérations, l'une de l'étendue d'une amande d'abricot, les deux autres larges et circulaires comme une lentille. Ces lésions sont grisâtres et couenneuses ; elles entament superficiellement le derme , elles sont plates de fond, et la surface même de deux d'entre elles est un peu saillante, un peu papuleuse ; elles sont indolentes par elles-mêmes ; leur base, enfin, est assez résistante. — Comme dernier renseignement, adénopathie assez fortement accusée dans les deux aines, où se trouvent plusieurs ganglions, libres, indépendants, roulant sous le doigt, gros comme de petites noisettes, à peine douloureux.
« En face de cet ensemble sj^mptomatologique, j'avoue que, d'emblée et sanshésitation, jeme rangeai à l'avis du premier médecin qui avait examiné l'enfant, et je diagnostiquai : Vulvite avec chancres syphilitiques. — L'expert commis par le tribunal, M. Gr. Bergeron, visita la petite malade le lendemain, et posa exactement le même diagnostic que moi.
« Or, on demandait un rapport médico-légal. Le juge d'instruction réclamait (comme d'usage) une affirmation immédiate.
« L'hésitation, je vous le répète, ne me paraissait guère pos-
sible, tant les choses se présentaient simplement. Toutefois, en vertu d'un principe formellement arrête par moi comme régie de conduite en pareil cas, — principe que je vous exposerai en son temps et que je légitimerai pleinement à vos yeux, je l'espère, — je refusai de signer le certificat qu'on réclamait de moi administrativement, et je fus assez heureux pour faire partager mon refus par l'expert. D'un commun accord nous voulûmes attendre et nous attendîmes.
« Et bien nous en prit, messieurs, de n'avoir pas précipité notre jugement et de n'avoir pas, par l'affirmation d'un diagnostic qui paraissait cependant bien évident, aggravé la terrible situation du prévenu. Qu'advint-il en effet ? C'est d'abord que, sous l'influence de quelques soins et en quelques jours, la vulvite et l'intertrigo disparurent ; c'est ensuite que l'adénopathio polyganglionnaire (cette adénopathie que nous avions prise pour une pléiade) se dissipa comme par enchantement, dès que l'inflammation vulvaire eut cédé ; c'est enfin que les chancres ou les prétendus chancres se mirent à se déterger, à se réparer avec une rapidité plus que suspecte, et se cicatrisèrent en une huitaine. Et au delà? Et plus tard? Au delà, plus tard, rien ne se produisit. La syphilis que nous avions prévue tout d'abord, mais que déjà nous n'attendions plus, ne se manifesta pas, pour la bonne raison qu'elle n'avait pas à se manifester. l'iusieurs mois l'enfant resta sous nos yeux dans cet hôpital, quotidiennement et minutieusement inspectée par nous. Pas le plus léger signe d'infection ne se révéla sur elle ! — Et d'autre part, pour en finir avec cette histoire, les charges qui primitivement s'étaient élevées contre le prévenu furent reconnues, paraît-il insoutenables ; les poursuites furent abandonnées pour des raisons extra-médicales que je n'ai pas à vous dire ; bref, la conclusion de toute cette affaire fut que, très certainement, l'enfant n'avait jamais été atteinte que d'une vulviùe simple, spontanée j HQ résultant en rien d'un viol, vulvite de forme
ulcéreuse et à ulcération simulant d'aspect le chancre syphilitique.
«Donc, nous nous étions tous trompés, et trompés radicalement, absolument, trompés sans hésitation, sans arrièrepensée d'une erreur possible, trompés dans un cas qui nous semblait très simple, dans un cas où l'affirmation immédiate d'une syphilis nous paraissait aussi certaine qu'élémentaire. Ces prétendus chancres n'étaient pas des chancres; ce que nous avions pris comme tels n'étaient que des ulcérations inflammatoires de YuWite, et de vulvite simple, spontanée!
« Une telle erreur commise par des médecins attentifs et habitués à ce genre de diagnostic est instructive à divers titres. Loin de la taire, loin de la dissimuler, j'ai considéré comme un devoir de m'en accuser^ de la faire connaître, et nous nous sommes promis, M. Bergeron et moi, de la publier. C'est qu'en effet elle comporîe deux enseignements :
« 1° Elle démontre d'abord qu'en certains cas des lésions simples, purement inflammatoires, peuvent prendre à ce point le masque, le cachet du chancre, qu'elles s'imposent comme chancres à l'observateur.
« 2o Elle témoigne de plus que le diagnostic médico-légal du chancre ne doit pas être institué sui la constatation seule d'une lésion réputée chancre, mais bien sur un ensemble de signes se confirmant les uns les autres, sur une évolution totale et complète, évolution comprenant comme premier terme le chancre, accident initial de la maladie, et comme second terme plus probant et plus essentiel, les manifestations diathésiqucs secondaires, survenant à point nommé, à échéance fixe et significative. »
M. Alfred Fournier termine ainsi :
« Aussi, Messieurs, vous disais-je il y a quelques instants que je m'étais imposé, comme règle de conduite invariable et inflexible, de ne jamais diagnostiquer le chancre par le chancre, alors que de mon diagnostic pouvait dériver une appli-
cation médico-légale. Appelé en justice pour un cas semblable à celui dont je viens de vous entretenir, je me refuserais absolument à formuler une opinion, si je n'avais, pour légitimer mon jugement, qu'une lésion locale, cette lésion me semblât-elle le chancre le plus typique, le plus accompli. Je demanderais à attendre ; je voudrais voir ce qui va suivre ; car, instruit par l'expérience, je sais qu'on peut se laisser abuser par les cas les plus simples en apparence ; car je me suis assez trompé de fois en face du chancre syphilitique pour ne plus m'exposer devant un tribunal au risque d'une erreur pouvant compromettre un prévenu. C'est là, du reste, un point sur lequel je compte revenir, comme morale de tout cet exposé, dans le cours de notre conférence d'aujourd'hui. » M. Alfred Fournier conclut donc comme nous : ne pas se décider sur un premier examen, et savoir attendre, c'est le seul moyen de ne pas échouer sur un des nombreux écueils que nous avons signalés dans cette étude.