DES C.VUSES DE L\ CHERTÉ ACTUELLE DE LA VIE
plus qu'en 1913. La quantité de monnaies métalliques existantes n'avait cependant pas diminué. Elle s'était même accrue de la partie qui a été monnayée des quinze milliards d'or et d'argent extraits des mines pendant la même période. L'une des premières mesures prises chez les belligérants ayant été de suspendre le remboursement en or des billets, d'interdire la sortie de métaux précieux de leurs frontières, il en était résulté une immobilisation des pièces et des lingots et le besoin de les remplacer par des billets. Mais le chiffre de ceux-ci ne^ tarda pas à dépasser de beaucoup celui des monnaies immobilisées et à exercer sur les prix une influence considérable.
L'action du papier-monnaie doit être examinée avec un soin particulier, à cause de son importance que personne ne nie, et de la difficulté qu'il y a à déterminer la part de son influence sur les prix. Elle peut n'être que légère au début de l'inflation et devenir au contraire prépondérante lorsque les quantités de papier jetées dans la circulation augmentent et que le public commence à se rendre compte des dangers qu'implique le système. Voyons comment les choses se sont passées dans notre pays. En 1914, à la veille de la guerre, la circulation de la Banque de France était d'environ 6 milliards de billets, couverts par une encaisse de trois quarts et pour le reste par un portefeuille d'effets commerciaux. Les avances à l'Etat se bornaient à 200 millions de francs, somme qui nous paraît aujourd'hui insignifiante, mais qui, à cette époque, semblait le maximum de ce qu'il était judicieux de faire prêter au Trésor par la Banque. À peine les hostilités éclatentelles que le ministre des Finances demande les 3 milliards auxquels une convention secrète lui donnait droit. Depuis lors le chiffre s'est accru, pour ainsi dire sans interruption. Certains remboursements ont été opérés au moment de rémission d'emprunts consolidés; mais la marche ascendante n'a pas tardé à reprendre, et, le 14 novembre
1918, c'est-à-dire au lendemain de l'armistice, le montant des avances consenties directement par la Banque à l'Etat atteignait 18.500 millions. De plus la Banque avait escompté pour 3.500 millions de Bons du Trésor français, correspondant à des avances faites par nous à des gouvernements étrangers, au total 22 milliards. Ce chiffre était élevé : mais personne ne le critiquait. Tant que duraient les hostilités, on considérait que la dette flottante pouvait s'accroître. Du jour où elles cessaient il fallait changer de méthode financière. Au lieu de cela, on a poursuivi les mômes errements. A la date du 3 juillet 1919, l'État doit à la Banque plus de 27 milliards de francs. En 8 mois, le chiffre a grossi de plus de 5 milliards, tandis qu'au cours de quatre ans et demi de guerre, il n'avait été majoré que d'environ 3 milliards et demi par an. Et voici qu'au cours de juillet le Parlement vote une loi qui porte la circulation à 40 milliards.
On conçoit l'inquiétude qu'inspire un pareil gonflement. A mesure que les milliards s'ajoutent aux milliards, la disproportion s'accuse entre la dette de la Banque vis-àvis du public, représentée par ses billets, et l'ensemble de son actif autre que sa créance sur l'Etat !
En 1914, cette créance ne s'élevait qu'au trentième de la circulation; aujourd'hui elle en représente les quatre cinquièmes. La situation est radicalement modifiée. Certes, le crédit de l'Etat est le premier et le meilleur de tous : mais il ne doit pas s'appliquer au régime fiduciaire ni monétaire. Les monnaies métalliques ont leur valeur intrinsèque; la monnaie de papier, pour conserver la sienne, doit être remboursable en métal au gré des porteurs. Aussi longtemps que ceux-ci savent que ce remboursement est assuré, ils accordent leur pleine confiance au billet; ils la lui maintiennent, en temps de guerre, alors même que le nombre en augmente rapidement, parce qu'ils ont la conviction que, unè fois la paix signée, il ne croîtra
plus, et que l'un des premiers soucis du ministre des Finances ëera de préparer le remboursement de sa dette à la Banque.
C'est ce qui s'était passé en 1871. On a souvent cité et on ne saurait trop citer l'histoire des relations d'alors entre le Trésor et la Banque. Dès 1873, l'amortissement commençait, et en 1878 toute la dette, à une bagatelle de 89 millions près, était remboursée. Aussi jamais dans l'intervalle le billet n'avait-il été déprécié : on n'en avait plus créé un seul pour les besoins du Trésor à partir de la signature de la paix. Ce souvenir a certainement contribué à maintenir, au cours de la présente guerre, la foi absolue du public dans la valeur du billet de banque, mais il ne faut pas qu'il soit déçu dans son attente et qu'il voie la quantité de papier augmenter au lieu de diminuer.
Le crédit est la chose la plus délicate du monde. Il suffirait d'un remboursement très lent à la Banque pour que la signature de celle-ci continuât à valoir de l'or. Mais il faut que le remboursement commence. Autrement nous assisterons à des phénomènes inverses de ceux qui ont marqué les années de guerre. A ce moment, la confiance dans le billet était telle que beaucoup de Français les thésaurisaient à l'égal de l'or. Nous dûmes mener une campagne pour faire comprendre à ceux qui agissaient ainsi qu'ils allaient à l'encontre de leurs propres intérêts et de ceux du pays. Mais, si la situation actuelle s'aggravait, nous verrions les porteurs de billets s'efforcer de s'en défaire en les transformant en autres valeurs mobilières ou immobilières, denrées, marchandises non périssables, biens-fonds, maisons.
C'est ce qui se produisait sous la Première Révolution : la nation entière commerçait alors, parce que la monnaie avait cessé de remplir l'une de ses fonctions essentielles, et que chacun s'efforçait de transformer un signe fiduciaire changeant en objets dont le prix monterait au fur
et à mesure que l'assignat se déprécierait. Cette disposition des esprits avait une double conséquence : les marchandises, de plus en plus demandées pour servir à une fin qui n'est pas la leur, ne cessaient de monter. Do leur côté, les détenteurs, au lieu de les revendre, les emmagasinaient, diminuant ainsi les quantités offertes sur le marché et provoquant de ce chef une hausse additionnelle des prix.
Voilà ce qui se passait sous la Première Révolution, à l'époque des assignats, de lamentable mémoire. Nous n'établissons aucun rapprochement entre le signe monétaire créé par les assemblées d'alors et celui qui nous sert aujourd'hui d'instrument d'échanges. Mais il n'est que trop évident qu'il ne faut pas en abuser. Sinon l'histoire se renouvellerait, et on verrait de plus en plus les Français chercher à fixer la valeur de leur monnaie en l'incarnant dans des objets autres que le billet.
N'oublions pas que l'un des rôles essentiels de la monnaie est d'être le conservatoire de la valeur; que ce rôle est fondé sur une longue tradition qui a ancré dans nos esprits la croyance en la fixité de la monnaie. Bien que le pouvoir d'achat de celle-ci ne reste pas invariable au cours des générations qui se succèdent, les modifications qu'il éprouve en temps ordinaire sont lentes, presque insensibles, parce que la production annuelle des métaux précieux, de l'or en particulier, ne subit pas, en général, de variations violentes. Lorsque des circonstances extraordinaires amènent au contraire un gonflement brusque du volume monétaire, on constate un dénivellement brutal des prix.
Ailleurs, la situation est différente. En Angleterre, la circulation de la Banque n'a augmenté, au cours de la guerre, que d'une quantité insignifiante, 1.250 millions de francs; et, comme l'encaisse or est de 2.200 millions en face d'une quantité de billets qui ne dépasse pas 2 mil-
liards', la couverture métallique est de plus de 100 p. 100. Il est vrai que d'autre part, l'État a émis des billets dont le total est de 9 milliards de francs environ : mais ce chiffre ajouté à celui de la Banque d'Angleterre ne donnée qu'un total de 11 milliards de francs, moins du tiers du chiffre de la circulation française. Rien n'indique de la part du gouvernement britannique l'intention d'augmenter la quantité de ses billets. Nous serions étonnés si les prochains emprunts en rentes consolidées ne servaient pas à commencer le remboursement de ce papiermonnaie. Les changes ont une tendance à devenir favorables à l'Angleterre, alors qu'ils sont, dans leur ensemble, de plus en plus défavorables à la France.
C C'est une très grave erreur que de croire que le déplacement des prix ne présente pas d'inconvénient sous prétexte qu'une plus grande quantité de monnaie étant à la disposition de la communauté, celle-ci peut supporter la majoration du coût des denrées et des services. Si les salariés de tout ordre peuvent réclamer une rémunération plus élevée de leurs services, cette élévation ne saurait être obtenue immédiatement, ni surtout suivre une marche rigoureusement parallèle à celle des prix des objets de consommation. Ceux-ci peuvent varier chaque jour et varient en effet, avec une allure souvent désordonnée, à des époques comme celle où nous sommes. Il est impossible de faire coïncider les déplacements des uns et des autres D'autre part, les hommes qui vivent du fruit de leur travail directement rémunéré par un employeur, que cet employeur soit i'État, une société ou un particulier, ne constituent pas la totalité des habitants d'un pays, bien loin de là! Et tous ceux qui ont un revenu fixe provenant d'un capital placé antérieurement par eux ou leurs auteurs, tous ceux qui vivent d'une pension qui leur est servie, ne peuvent augmenter leurs moyens d'existence et se trouvent en face d'un problème angoissant.
Certes la valeur des monnaies métalliques ne reste pas indéfiniment la môme. Leur pouvoir d'achat tend à diminuer, à mesure que le stock en grossit dans le monde. Chaque gramme des cent milliards d'or qui reposent aujourd'hui dans les serres des banques d'émission, dans celles des particuliers, ou qui circulent dans les rares pays où la guerre n'a pas substitué le papier au métal, n'a plus la valeur qu'avait le môme poids de métal jaune il y il un siècle, alors que la quantité d'or détenue par les sociétés humaines était à peine de quelques milliards de francs. Mais cette modification de la puissance d'acquisition de l'or, c'est-à-dire de sa faculté d'échange contre des marchandises, denrées ou services, ne s'est opérée que peu à peu, par degrés insensibles, sauf à certaines époques où se produisit une brusque rupture d'équilibre entre les divers facteurs de la mise en présence desquels résultait la détermination des prix. Lorsque par exemple la découverte de l'Amérique eut pour résultat de déverser sur l'Europe une quantité notable d'or et d'argent, il en résulta une hausse très vive. Dans les temps modernes, la production des métaux précieux s'est beaucoup accrue. Celle de For en particulier a atteint au début dù xx e siècle 730.000 kilogrammes par an, soit une valeur d'environ 2 milliards et demi de francs. Mais, si considérable que fût cet apport de quantités nouvelles, elles représentaient une fraction relativement de plus en plus faible d'un total de plus en plus considérable et exerçaient par conséquent une influence de moins en moins sensible.
La guerre a amené chez les belligérants une création formidable de papier-monnaie qui a provoqué une rupture d'équilibre violente. Aussi les prix ont-ils haussé et continuent-ils à hausser chez les peuples où l'inflation a été la plus forte.