‹ Des causes de la cherté actuelle de la vie rapports et observations présentés à l'Académie des Sciences Morales et PolitiquesChapitre 15 sur 27 · IV. ÉTATISME · texte numérisé non relu

IV. ÉTATISME

Un autre facteur de la cherté de la vie, c'est l'intervention de l'Etat sur des domaines de plus en plus étendus. C'est la manne distribuée à un grand nombre de Français sous forme d'allocations de toute sorte. Justifiées pendant la guerre, celles-ci, dans un très grand nombre de cas, ont peMu leur raison d'être maintenant. D'autre part, le gouvernement persiste à vendre le pain à un cours inférieur au prix de revient. La différence de quelques centimes par la livre se traduit annuellement par une charge de plusieurs milliards au budget. C'est là un fardeau écrasant, ignoré de la plupart des Français, dont l'immense majorité pourrait s'approvisionner au cours qui résulterait du libre jeu des forces économiques. Le gouvernement a d'ailleurs suivi à cet égard une politique incohérente. Au début de La guerre, il a taxé le blé à un cours très bas, inférieur au prix de revient. Les paysans ont cessé d'ensemencer. Effrayés de ce résultat, nos ministres, passant d'un extrême à l'autre, ont plus que doublé le prix. Puis, afin d'empêcher une diminution de la production, ils ont garanti aux producteurs que toute leur récolte serait acquise à 75 francs, par ce même acheteur, l'État, qui en 1915 n'offrait que 30 ou 33 francs.

C'était toujours l'intervention, avec ses dangers, ses erreurs, ses brutalités, sa prétention de substituer une volonté capricieuse et changeante à l'effet des causes naturelles et de l'activité individuelle. Nous pourrons multiplier les démonstrations des conséquences désastreuses provoquées par cette ingérence des gouvernants dans le domaine de l'industrie et du comnlerce. Nous l'avons subie sans mot dire pendant la guerre, parce que le patriotisme nous commandait le silence et que toutes les forces vives de la nation devaient rester groupées autour des chefs, fût-ce

au prix d'énormes sacrifices financiers. Mais aujourd'hui il est temps de faire nos comptes, et d'évaluer les résultats de cinq ans d'étatisme renforcé, non pour récriminer, mais pour faire cesser au plus tôt cette dilapidation des deniers publics qui, si elle devait continuer, nous conduirait à une situation des plus graves.

D'ailleurs, si l'intervention de l'Etat a été nécessaire en temps de guerre, il Qst loin d'être démontré qu'elle n'aurait pas pu s'exercer dans des conditions moins onéreuses pour la nation. Il est certain d'autre part qu'en maintes circonstances, le gouvernement s'est opposé à des initiatives qui auraient eu pour le pays d'heureux résultats. En voici un exemple entre cent. Au cours des hostilités, la Compagnie des Messageries maritimes avait acquis cinq navires japonais, à une époque où le prix de la tonne était loin du niveau invraisemblable qu'il a atteint dans les derniers temps de la guerre. Elle voulait en acquérir le triple : on le lui a défendu, sous prétexte de ne pas laisser sortir de France l'argent nécessaire à ces achats. Si cependant on le lui avait permis, on eût économisé les centaines de millions que l'Etat a payés depuis lors pour transports à des armateurs alliés ou neutres. Mais les sommes déboursées de ce chef disparaissent dans le mystère des budgets de guerre, ce royaume des ténèbres où la lumière a tant de peine à pénétrer; et personne ne fera le calcul de la différence entre ce que nous ont coûté ces frets et ce que nous aurions payé pour le même tonnage à une compagnie française. Le prix eût-il été le même, ne valait-il pas mieux le verser à des nationaux qu'à des étrangers?

Les déplorables résultats de l'intervention de l'Etat se font sentir partout. Le port de la Pallice était, il y a peu de temps encore, encombré de 270.000 tonnes de marchandises de toute nature importées pour des buts de guerre, reliquats de commandes faites sans que des clauses de résiliation aient prévu la fin des hostilités. En admet-

tant que les marchés n'aient pu être arrêtés à temps, du moins eût-il été expédient de chercher à tirer le meilleur parti possible de ces objets, à la fois dans l'intérêt de TEtat et dans celui du public. On cite des millions de kilogrammes d'huile de ricin importés pour les besoins de l'aviation, et qui pourrissent sur les quais. Dans un autre ordre d'idées, des fîlateurs français avaient acheté et payé, il y a longtemps, 1.700.000 kilogrammes de laine qui sont à leur disposition en Angleterre : ils ne réussissent pas à obtenir la licence d'importation qui leur permettrait de faire venir cette matière et de mettre leurs broches en mouvement. Le nombre des ministères a été accru, et rien n'est plus difficile que de* savoir auquel d'entre eux ressortit une affaire. Ballotté entre des autorités diverses qui se jalousent et s'ignorent, le malheureux citoyen qui est obligé d'entrer en rapports, à un titre quelconque, avec les fonctionnaires perd des jours, des semaines, des mois avant d'obtenir la réponse qu'il sollicite.

Il y a peu de temps, le président du syndicat du commerce des sucres, demandait au ministre du ravitaillement de lui faire connaître les intentions du gouvernement. Les transactions avec l'étranger menacent d'être particulièrement difficiles, en raison des achats effectués de longue date par les Etats-Unis et par l'Angleterre. Le commerce français, ignorant les intentions du ministre, ne sait s'il peut reprendre le cours de ses opérations normales, qui lui étaient interdites depuis trois ans.

Il serait à désirer que le gouvernement rentrât le plus tôt possible dans son rôle, qui est d'assurer aide et protection à tous les citoyens, de façon que leur libre activité se développe dans les meilleures conditions possibles pour eux-mêmes et par suite pour le pays.

Pendant la guerre, l'État a assumé une foule de tâches auxquelles il est impropre : mais personne n'a protesté parce qu'il s'agissait de la défense nationale, du salut

de la nation et que personne n'aurait voulu formuler de critiques, quelque fondées qu'elles fussent, au sujet de l'action de ceux qui avaient la responsabilité de la conduite des affaires publiques. On ne saura jamais combien de milliards auront de ce chef été engloutis en dépenses inutiles. Mais aujourd'hui que les hostilités ont pris fin, il faut au plus vite revenir à la situation normale. Il faut que l'Etat renonce à être commerçant, industriel, entrepreneur de transports. Il ne l'était déjà que trop avant 1914; il avait son réseau de voies ferrées, dont chacun sait l'effroyable budget; il avait ses monopoles, qui ne donnaient pas au Trésor en revenu net ce que fournirait l'impôt sur les produits que l'administration fabrique et vend au public. Qu'on se garde d'accroître le réseau d'Etat et d'augmenter le nombre des monopoles. On nous parle en ce moment d'instituer celui des pétroles, celui des sucres, sous prétexte que les hommes qui les importent, les fabriquent ou les raffinent réalisent quelques millions de bénéfices. Mais alors pourquoi l'État ne se substituerait-il pas à tous les citoyens qui exercent une activité quelconque, de façon à s'approprier les profits qu'ils en retirent? Pourquoi le ministre du commerce ne se ferait-il pas marchand de nouveautés ou fabricant de quincaillerie ? Si on donnait suite aux idées d'institution de monopoles, les bénéfices actuellement réalisés se tourneraient vite en une perte. Si l'Etat voulait retirer de ce commerce la même somme que celle qui récompense actuellement le travail de ceux qui s'y adonnent, il devrait majorer considérablement les prix de vente et faire ainsi supporter par les consommateurs le prix de la gestion toujours maladroite et coûteuse des fonctionnaires.

Par un étrange renversement des choses, il., semble que le gouvernement cherche d'autant plus à sortir de ses attributions naturelles qu'il remplit moins bien celles-ci. C'est ainsi que son premier devoir est d'assurer la liberté du

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