DES CAUSES DE ~L\ CHERTE ACTUELLE DE LA VIE
La cherté provoquera d'autres restrictions encore ; mais il serait imprudent de compter exclusivement sur elles pour rétablir l'équilibre entre les demandes et les offres. Nous avons derrière nous près de cinq années de guerre, c'est-à-dire de souffrances et de privations ; les restrictions nouvelles ne seront pas acceptées sans résistance et sans récriminations.
Il est dès lors urgent de prendre les mesures possibles et utiles pour enrayer la cherté.
% En ce qui concerne l'inflation fiduciaire, il est indispensable d'adopter une politique financière de sincérité et d'économie, permettant de rembourser bientôt une partie des emprunts faits à la Banque de France. Par là, la circulation monétaire sera un peu réduite et par là aussi la valeur des billets restant en circulation sera soutenue. ^ Quant à la disette des produits, il convient de rétablir la liberté commerciale autrement qu'en paroles et d'ouvrir les frontières aux importations, sans que le gouvernement se mêle de faire un choix entre elles. Il n'entrera en France que les marchandises dont les prix à l'intérieur sont relativement très élevés, parce que ce sont celles qui offriront aux importateurs la plus large marge de profits. Or ce sont aussi celles dont nous manquons le plus. La cherté est le régulateur naturel des importations.
Si, au contraire, le gouvernement persiste à se substituer au commerce, il se trompera sur tel ou tel point et l'on pourra craindre qu'il ne naisse des confusions entre l'intérêt général et les intérêts particuliers. En fournissant des produits étrangers à meilleur prix que les produits français, les importations permettront d'ailleurs à la population et aux industriels de réaliser des économies sur la consommation courante et sur les prix de revient, économies qui compenseront les inconvénients passagers d'une hausse nouvelle des changes.
Séance du 28 Juin 1919.
M. Ribot. — M. le Président m'a inscrit en quelque sorte d'office ; j'aurais voulu écouter en silence mes savants confrères de la section d'Economie politique, pour profiter de leurs conseils. Je suis entièrement d'accord avec M. Arnauné, qui a fait une analyse très exacte et très délicate des éléments de la question et particulièrement de l'influence qu'ont eue sur la hausse des prix en Angleterre l'inflation de la circulation fiduciaire et celle des crédits ouverts dans les banques. J'ai entendu avec intérêt les observations de M. d'Eichthal et de M. Souchon; elles ne contredisent pas les conclusions de M. Arnauné. Quant à M. Raphaël-Georges Lévy, j'ai eu le regret de ne pas l'entendre, ayant été absent à la dernière séance. Mais je suppose que lui aussi a été d'accord au fond avec M. Arnauné.
Nous ne pouvons pas en effet être en dissentiment quant aux causes principales de la hausse des prix qui est aujourd'hui un sujet de si graves préoccupations. C'est seulement sur l'importance relative des différents facteurs de cette hausse et sur l'efficacité de tel ou tel remède que nos opinions peuvent ne pas se rencontrer.
La cause initiale du renchérissement de la vie est dans la rupture d'équilibre qui s'est produite, dès le début de la guerre, entre la consommation et la production. La guerre n'a pas diminué les besoins de la consommation, elle les a, au contraire augmentés dans les pays belligérants. Si certaines restrictions encore assez légères ont été imposées à la population civile, l'armée a été une grande consommatrice de vivres, d'objets d'habillement et d'équipement, en même temps que de munitions. La consommation a excédé de beaucoup nos propres ressources et il a fallu recourir à d'énormes importations, spécialement des Etats-Unis.
Les frets ont été insuffisants et leur prix s'est énormément accru, surtout depuis que la guerre sous-marine a
pris en avril 1917 les proportions que vous savez, le transport d'un quintal de blé de New-York au Havre, par exemple, qui coûtait 1 fr. 37 avant la guerre coûtait, en juin 1918, 28 fr. 96. Ainsi de toutes choses.
i)'autre part, l'irrégularité et l'insuffisance des transports par voie ferrée a largement contribué à faire hausser les prix. La facilité des transports est en temps ordinaire un régulateur des prix, un élément essentiel de leur stabilité. Quand on ne peut plus compter sur des livraisons régulières, les consommateurs sont à la discrétion des intermédiaires qui sont favorisés par le hasard des circonstances ou par certaines complaisances abusives. Des gains considérables ont été ainsi réalisés par le commerce des vins par exemple, en beaucoup d'endroits, au détriment du public.
Il y a eu, dès le début de la guerre, une hausse générale des prix, qui s'est fait sentir dans tous les pays, même dans ceux qui n'étaient pas des pays belligérants. Cette hausse a été d'abord modérée; elle n'a cessé de progresser et elle est devenue très considérable après que la guerre sous-marine a diminué le trafic par mer.
Le Bulletin de la 'statistique générale de la France a publié à cet égard des chiffres intéressants. En considérant les variations du prix d'une ration alimentaire prise comme type, on voit qu'avant la guerre, il en coûtait plus pour vivre à Paris que dans toutes les villes d'Europe. Au contraire en juillet 1917, la ration moyenne qui coûtait 100 à Paris se payait 104 à Londres, 102 en Suisse, 115 en Norvège. Par rapport à 1914, l'indice de la dépense s'était élevé à Paris à 181, à Milan à 190, à Londres à 192 et aux États-Unis à 149. Vous voyez que la hausse a été générale et qu'en mettant à part les Etats- Unis elle a été moins forte à Paris que dans beaucoup de villes d'Europe et notamment à Londres.
A la fin de la guerre, en novembre et décembre 1918,
62 DES CAUSES DE LA CIIERTi; ACTUELLE DE LA VIE.
la hausse n'était pas beaucoup plus considérable à Paris que dans les 40 villes d'Angleterre dont on avait relevé les prix. L'indice était en Angleterre de 230 au lieu de 100 à la veille de la guerre. A Paris, il était de 237 en octobre 1918. Dans les villes de France ayant plus de 10.000 habitants, l'indice avait passé de 100 à 261 et il était de 278 en février 1919. Il n'y avait pas alors une très grande disproportion dans la hausse des prix d'avant-guerre « Mire la France et la Grande-Bretag-ne. En Italie la hausse était beaucoup plus considérable; l'indice de 100 en 1914 s'était élevé en janvier 1919 à 399. Aux États-Unis il avait passé de 100 à 183.
D'autres facteurs étaient venus s'ajouter aux causes initiales que j'ai indiquées.
L'un de ces facteurs dont l'effet a été très considérable, ce sont les dépenses énormes faites par les Etats belligérants et en particulier par la France. Les milliards versés par l'Etat sont rentrés pour une part par la voie des emprunts faits par l'Etat ou par celle des impôts qui ont été beaucoup moins augmentés en France qu'en Angleterre pendant la guerre et depuis l'armistice. La commission du budget de la Chambre des députés a réclamé des impôts et depuis que le ministre des finances lui en a proposé elle les examine avec une sage lenteur qu'elle n'a pas toujours apportée au vote des dépenses. ( )n trouve que les impôts proposés par le ministre ne valent pas ceux qu'il tient en réserve pour l'avenir, comme l'augmentation des impôts directs. Gela permet de ne pas se hâter; mais le temps perdu ne fait qu'augmenter le déficit, créer un certain flottement dans l'opinion qu'il serait dangereux de laisser se développer. La part des sommes versées par l'État qui ne lui est pas revenue par l'emprunt ou par l'impôt est représentée par une fraction importante de la circulation fiduciaire correspondant au montant des avances de la Banque à TEtat, soit près de
24 milliards, et par les Bons de la Défense nationale dont le montant doit dépasser à cette heure 33 milliards.
Il ne faut pas en effet considérer seulement le montant des billets de la Banque en circulation ou en réserve dans les caisses des particuliers, mais aussi le montant des disponibilités presque immédiates que constituent les 33 ou 34 milliards de Bons à court terme de la Défense nationale. Un facteur de la hausse des prix, c'est évidemment l'augmentation dans les pouvoirs d'achat des particuliers qui a résulté des sommes dépensées au cours de la guerre par l'Etat et qui n'ont pas trouvé un emploi permanent, qui restent à l'état de fonds courants, à la disponibilité des particuliers pour leurs acquisitions de toutes sortes.
Encore faut-il tenir compte de ce que l'inflation des signes monétaires est en réalité moindre qu'elle n'apparaît. Sur les 34 milliards de billets de la Banque, il y en a la moitié qui sont nécessaires aux paiements. Avant lfi guerre, la circulation monétaire était de 10 milliards, dont 6 milliards en billets et au moins 4 milliards d'or. Gomme l'or a disparu de la circulation et que d'autre part la hausse des prix, l'habitude de payer au comptant et la création de caisses très nombreuses exigent une somme de monnaie très notablement supérieure à ce qu'elle était avant la guerre, l'inflation réelle de la circulation monétaire est inférieure à ce qu'on est tenté de supposer. Elle n'en existe pas moins et il serait évidemment souhaitable de pouvoir la réduire au plus tôt et, en tous cas, de ne plus l'augmenter.
Un autre facteur très important de la hausse des prix a été celle des salaires. On a commencé par donner de gros salaires aux ouvriers et aux ouvrières des usines de guerre, même aux mobilisés qu'on a ramenés du front dans les arsenaux et ateliers de fabrication. La hausse t-'est étendue peu à peu à d'autres catégories de salaires.
Puis la cherté de la vie a amené un relèvement généra,! des salaires, aujourd'hui très considérable puisqu'il a doublé ou même triplé les salaires d'avant guerre. Ce relèvement des salaires a eu pour conséquence inévitable une nouvelle hausse du coût de la vie, de sorte que nous sommes entrés dans une sorte de cercle vicieux d'où il sera très diOicile de sortir. L'élévation permanente des salaires restera une source de vie chère, tant que la production ne sera pas plus abondante qu'elle n'était avant la guerre. Seule une production plus intense permettrait de maintenir de hauts salaires et d'abaisser le coût de la vie ; malheureusement on ne s'en rend pas compte et il faudra sans doute passer par de véritables souffrances pour que la généralité des travailleurs comprennent que c'est à leurs propres dépens que se fait la réduction de la production par suite de la réduction de la journée de travail. On va tout droit à une crise dont les dirigeants de la Confédération générale du Travail sentent la gravité et qu'ils n'ont pas la force de conjurer en parlant aux ouvriers avec la clarté et l'énergie qu'il faudrait. M. Hoover a dit récemment que l'Europe mourrait de faim si elle ne se décidait pas à travailler. Xos pa3 r sans fort heureusement continuent de travailler et ils nous empêcheront de mourir de faim, quand ils auront les engrais et les outils qui leur ont manqué pendant la guerre. Mais, si les travailleurs des mines, de l'industrie, de tous les métiers, produisent moins qu'avant la guerre, les hauts salaires ne les préserveront pas de la misère qui les guette. C'est ce que toute personne qui peut élever la voix devrait faire comprendre à nos populations si intelligentes et, dans leur grande masse, si disposées à reprendre leurs habitudes laborieuses.
Je ne puis pas ne pas dire quelques mots d'une autre cause d'élévation des prix. Elle réside dans la façon dont l'État a fait en général ses achats pendant la guerre.
L'État achète mal et trop cher. On l'a vu notamment quand il a fixé le prix d'achat du blé à 75 francs, c'est-àdire très au-dessus du prix qu'attendaient les cultivateurs.
Comme vous l'a très bien montré M. Souehon, l'exagération de ce prix du blé a retenti sur le prix de toutes les productions de la ferme.
Ce n'est pas seulement l'État qui achète mal, ce sont aussi nos amis d'Angleterre et des Etats-Unis venus en si grand nombre à notre secours. Ils se plaignent volontiers d'avoir été exploités par nos compatriotes; mais n'ont-ils pas contribué à faire hausser les prix, à leur propre détriment, en achetant à n'importe quel prix, en envoyant des émissaires dans les campagnes pour enlever les denrées dont ils avaient besoin, des œufs, du beurre, de la volaille, etc.. ? Cette habitude d'acheter sans discuter les prix s'est étendue au public en général. On n'essaie pas de résister, on subit passivement les prix qu'il plaît aux intermédiaires de fixer. Le Matin a raconté l'anecdote significative de ce rédacteur qui s'est improvisé marchand de cerises dans la rue et qui, ayant affiché un prix supérieur de 50 centimes au prix des autres marchands a vu néanmoins affluer autour de la table de vente des clients qui n'ont pas même essayé de s'enquérir de la cause de ce renchérissement subit. Il faudra bien revenir aux anciennes habitudes de discussion et de restriction volontaire en cas de résistance des producteurs ou des intermédiaires.
Les consommateurs auraient pu montrer pendant la guerre un peu moins d'inertie et de résignation. Comment expliquer que les sociétés coopératives de consommation ne se soient pas multipliées et développées pour combattre la vie chère? C'est un des phénomènes qui montrent le mieux à quel point nous ignorons encore la puissance de l'association et combien nous nous soucions peu de faire effort pour améliorer les conditions de notre vie.
Les moyens employés par l'État pour combattre la cherté de la vie n'ont pas toujours eu le succès qu'il en attendait. On a tort de reprocher à l'Etat de s'être fait importateur exclusif de blé, de sucre, de charbon. C'était le seul moyen d'empêcher la concurrence de l'État britannique de nous mettre en infériorité sur les marchés étrangers et aussi, par le moyen des cartes d'alimentation, de procurer aux plus pauvres leur part légitime dans les denrées de première nécessité qui, autrement, auraient été absorbées par ceux que n'effraient pas les hauts prix.
L'État aurait même dû étudier le rationnement de la viande, comme il a fait en Angleterre.
Dans les taxations qu'il a faites d'autres produits nécessaires, à l'exemple de l'Angleterre, on peut lui reprocher d'avoir manqué de fermeté pour les faire respecter» Nos voisins ont tenu la main plus énergiquement que nous à l'exécution des mesures prises et ils ont été aidés par la population qui, en général, s'est imposé plus docilement que nous les restrictions jugées indispensables et n'a pas eu recours à des moyens détournés pour échapper à la rigueur des taxations.
Les prix ne resteront pas au niveau où ils sont aujourd'hui. Ils ont commencé de baisser en Angleterre, à la suite de la réduction du prix des frets. Chez nous, la baisse ne s'est pas fait sentir. Les frets ont d'abord baissé moins chez nous qu'en Angleterre, parce que nous dépendons de l'étranger et que l'Angleterre nous fait des conditions moins favorables que celles qu^elle fait à son propre commerce. Puis nous nous sommes affranchis à peu près de toutes restrictions volontaires ou légales, tandis qu'en Angleterre on continue de faire des économies dans les dépenses. Enfin la réduction de la journée de travail à 8 heures a produit chez nous des effets plus grands que chez nos voisins parce que la journée de travail était en
général plus courte en Angleterre qu'en France. Non seulement le coût de la vie ne s'abaisse pas chez nous, mais nous allons payer le charbon beaucoup plus cher et nous ne sommes même pas sûrs d'en avoir assez. L'Angleterre va réduire ses exportations ; aurons-nous une compensation suffisante du côté de l'Allemagne et des Etats- Unis? En tous cas, nous paierons, en dehors même du fret, le charbon anglais 20 shillings de plus à la tonne que les consommateurs anglais.
La persistance de la cherté de la vie est une cause de vives préoccupations.
Gomment y remédier? Rétablir la liberté des importations, c'est à merveille, et j'en suis partisan. Mais qu'on prenne garde que la liberté ne peut pas jouer d'ici quelque temps pour les laines d'Australie, par exemple, dont le gouvernement anglais s'est assuré le monopole, ni pour le charbon dont le commerce n'est pas libre, ni pour le blé dont les gouvernements alliés se sont constitués les principaux acheteurs. Pour le sucre, on a rendu la liberté aux importateurs et le ministre de l'Agriculture a expliqué qu'il y aurait désormais deux prix, celui du sucre de l'Etat ratipnné et taxé et celui du commerce. Gela aboutira sans doute à un rehaussement du prix, parce que le sucre du commerce sera plus cher que le sucre du Ravitaillement et que les épiciers aimeront mieux le vendre que le sucre officiel.'
^ Et puis, en supposant que nous puissions nous procurer à l'étranger tout ce qui nous manque, il y a la question de savoir comment nous paierons ces importations. On parle un peu légèrement de la question du change. Si on a maintenu dans certaines limites l'écart du change qui nous est partout défavorable sauf vis-à-vis de l'Italie et de la Belgique, c'est' parce que l'Etat est intervenu soit en se irisant ouvrir des crédits à l'étranger, soit en payant en France certaines dépenses de l'armée britannique et de
l'armée américaine et en se procurant ainsi des livres et des dollars qu'il met, en partie, à la disposition de la Banque de France. Mais, si l'État retire la main, ce à quoi il faut s'attendre un jour ou l'autre, comment le commerce libre s'arrangera-t-il pour obtenir des crédits qui suffisent à couvrir l'excédent énorme des importations sur les exportations? Cet excédent, si le reste de l'année 1919 devait ressembler aux quatre premiers mois, atteindrait le chiffre énorme de 20 milliards. Sans doute, il y a encore dans ces chiffres des dépenses faites pour les besoins du ministère de la Guerre, qui vont bientôt disparaître; mais le total n'en restera pas moins très élevé. C'est donc une question grave de savoir comment on pourra payer nos achats à l'étranger, sans que les changes ne s'en trouvent affectés. Si le change du franc contre la Livre ou le dollar vient à baisser encore comme il est en train de le faire, où s'arrêtera-t-ii? Et comment la vie sera-t-elle moins chère, si nous avons à subir un change très défavorable qui grèvera le prix des marchandises importées ?
Je me borne à poser un point d'interrogation. Et les droits de douane qu'on relève, comme si le change n'était pas déjà une barrière suffisante pour nous protéger contre l'excès des importations! Peut-on les abaisser, alors que nos industries des départements libérés ont des charges si lourdes et sont obligées de payer leurs matières premières à des prix si élevés? Qu'on les abaisse, soit, mais alors ne faudra-t-il pas donner, à titre transitoire, certaines compensations à ces industries en voie de relèvement? Voilà bien des questions et d'une solution difficile.
Ce simple examen suffît à nous montrer que la liberté rendue aux importations ne résoudra pas, à elle seule, le problème de la vie chère.
Le remboursement des avances faites par la Banque à l'État serait une chose très heureuse, pourvu qu'il ait lieu non pas en bloc, mais graduellement. Qui peut croire qu'il
aurait pour effet de mettre fin à la crise dont nous souffrons ?
Je suis loin de contester ce qu'il y a de vrai dans la thèse de nos confrères qui veulent avec instance qu'on sorte le plus tôt possible du régime artificiel et anormal où nous avons été engagés par les nécessités du temps de guerre, mais je me hâte d'ajouter que le remède le plus efficace à la cherté de la vie sera dans le développement de la production, dans l'amélioration des transports et dans le retour à une existence plus simple, moins chargée de dépenses, telle que l'ont pratiquée nos devanciers. La France s'est appauvrie pendant la guerre; elle doit vivre à l'avenir, comme elle a vécu dans un passé qui n'est pas loin de nous. Elle n'y perdra rien, en réalité, ni dans le jugement qu'on portera d'elle au dehors. Que l'Etat donne enfin l'exemple de l'économie dans les dépenses et que cet exemple soit suivi du haut en bas de l'échelle. Travailler plus qu'avant la guerre, produire plus qu'avant la guerre, dépenser moins : cela doit être le mot d'ordre. C'est là et là seulement, comme je l'ai dit ailleurs, qu'est le salut de notre pays.
M. Colson n'a rien à ajouter à ce qui a été si bien dit par les orateurs précédents; il voudrait seulement insister sur la distinctiôn absolue qu'il faut établir entre les deux causes indépendantes l'une de l'autre dont la concomitance donne à la hausse des prix sa gravité tout à fait exceptionnelle.
* La première est Y inflation monétaire. Une expérience constante, tout à fait d'accord avec la théorie, a surabondamment prouvé que l'augmentation des signes monétaires en circulation amène la hausse des prix. Or cette augmentation est actuellement un fait universel. Presque toute l'Europe (même l'Angleterre, sous des formes spé-
ciales) est au régime du cours forcé. L'Amérique, qui n'y est pas, a vu refluer chez elle, pour le paiement de ses exportations, une masse d'or qui y a amené la même dépréciation de l'instrument des échanges; même en Europe, la Suède, par exemple, est dans le même cas. De là une hausse des prix d'autant plus forte, dans chaque pays, que l'inflation y est plus marquée.
Or, en France, où la circulation en or, argent et papier à découvert était de 8 à 10 milliards avant la guerre, elle est aujourd'hui de 35 à 40 milliards. Les prix n'ont pas augmenté dans la même proportion, parce que l'habitude de payer au comptant et celle de thésauriser en billets, depuis le moratorium des banques, ont accru les besoins de monnaie. Mais la hausse, dans la mesure ou elle est commune à tous les produits et à tous les salaires, ne peut s'expliquer que par la dépréciation du signe monétaire surabondant. A toutes les époques, la même cause a amené les mêmes effets : l'afflux d'or et d'argent après la découverte de l'Amérique, le système de Law, les assignats, les émissions de la guerre de l'indépendance et de celle de la sécession aux États- Unis, etc., en sont d'illustres exemples. Contester le rapport de cause à effet entre les émissions et la hausse des prix, c'est nier l'évidence.
Mais l'émission de papier-monnaie n'a pas seulement pour effet de faire monter les prix; tant qu'on n'a pas la certitude qu'elle est arrêtée, elle les affole. Personne ne sait plus quel sera, dans six mois, le sens du mot franc, qui n'est plus qu'un mot. Nul calcul d'avenir n'est possible ; on n'a plus aucune base solide de résistance aux demandes des vendeurs, et c'est pourquoi les soubresauts brusques des prix sont une conséquence, aussi constante que leur hausse, des émissions inconsidérées.
~ Le seul remède, c'est l'arrêt de ces émissions. Pour le réaliser, il faut un courage et une fermeté à toute épreuve,
qui ont manqué jusqu'ici. Seul, un emprunt en rentes consolidées peut permettre le retrait d'une partie des billets en circulation. Mais, pour pouvoir emprunter, quand le patriotisme n'est plus surexcité par la guerre, il faut donner des garanties de solvabilité. Pour donner ces garanties, il faut porter les recettes au niveau des charges permanentes du pays, en établissant des impôts; il faut faire rentrer ces impôts, en ne se contentant pas de les percevoir sur les citoyens assez soucieux de leur devoir pour s'offrir eux-mêmes aux rigueurs du fisc ; il faut arrêter les dépenses inutiles, programmes démesurés de travaux publics, subventions données à tout venant, affectation d'une partie des recettes du Trésor à des institutions de crédit quasi gratuit ou à des œuvres d'assistance d'une utilité plus que douteuse. Il faut enfin se lier les mains, au point de vue des émissions futures, en faisant d'un engagement de les limiter une des clauses du futur emprunt.
Si les pouvoirs publics n'ont pas le courage de prendre ces mesures, c'est à une banqueroute que l'inflation monétaire aboutira, comme elle y a abouti toutes les fois qu'elle n'a pas été arrêtée à temps. Or, avec le développement moderne des affaires, du crédit et des valeurs mobilières, une banqueroute aurait des conséquences bien autres et bien plus durables qu'autrefois. Une décision aussi prompte qu'énergique, à cet égard, est une question de vie ou de mort.
- La seconde cause de la vie chère est la dénivellation entre les ressources et les besoins, résultat inévitable de la réduction de la production, de l'augmentation des consommations et des destructions de toute nature pendant cinq années de guerre. Cette cause-là n'agit pas sur tous les prix à la fois, mais seulement sur ceux des denrées ou des services qui font défaut, car la hausse qu'elle provoque résulte de la modification nécessaire dans le rapport entre
les revenus de chacun et le coût d'une même quantité de produits utiles : il faut bien que chacun ne puisse plus acheter autant de choses, quand il y en a moins par tête. A cela, il y a deux remèdes : augmenter la production, réduire la consommation ; or c'est en sens inverse que s'exerce Faction des pouvoirs publics, sous la pression des syndicats.
\ Jusqu'à l'armistice, tout le monde ne parlait que de la nécessité de produire davantage, pour réparer les maux de la guerre. On prévoyait bien que les hommes revenant du front auraient quelque peine à reprendre l'habitude du travail régulier; mais tout le monde reconnaissait qu'après que la mort ou les blessures auraient réduit l'effectif des travailleurs de deux millions, c'est-à-dire du cinquième peut-être des hommes valides dans la force de l'âge, il faudrait que les survivants redoublassent d'efforts, pour que les conditions d'existence de l'humanité ne fussent pas trop empirées. Or, depuis la fin des hostilités, on n'entend parler que de semaine anglaise, de congés payés, et la diminution du rendement des travailleurs est partout considérable. Enfin, on a vu voter la loi de 8 heures, sans que personne ait le courage de s'y opposer, alors que la masse ouvrière ne la réclamait pas et l'a accueillie plutôt froidement. Cette loi a été improvisée, aux approches du 1 er mai, par crainte des meneurs qui ne représentent qu'une infime minorité de la classe ouvrière.
On dit, il est vrai, qu'on peut suppléer au travail humain par le développement des machines. Mais, pour construire plus de machines, il faudrait des bras, alors que le nombre des ouvriers est réduit et que les survivants travaillent moins, et il faudrait plus de capitaux disponibles, alors qu'une effroyable destruction les a raréfiés.
Non seulement on réduit le travail, mais on en consacre une grande partie à des travaux purement inutiles, par crainte du chômage ; comme si le chômage pouvait être à
craindre, quand tant d'ouvriers ont disparu et quand il y a tant de travail à effectuer, non seulement dans les régions dévastées, mais dans la France entière où rien n'a été entretenu, où Ton n'a remplacé depuis cinq ans qu'à la dernière extrémité tous les instruments, meubles, vêtements à bout de services, où tous les stocks sont épuisés. Ce qu'il faut, c'est un réajuste me fit de la main-d'œuvre, pour passer du travail de guerre au travail de paix. Il est clair comme le jour que ce réajustement ne peut être obtenu que par le licenciement du personnel occupé à des travaux devenus inutiles, l'obligeant à retourner là où il fait défaut. Mais on s'affole à l'idée du chômage temporaire et on peut dire volontaire qui est indispensable pour décider les travailleurs à revenir aux métiers abandonnés. ( )n continue donc à payer des salaires exorbitants à des ouvriers et à des ouvrières qu'on veut garder à tout prix dans des usines où l'on n'a pas besoin d'eux, on entame des travaux publics nullement urgents, souvent inutiles, parfois nuisibles, pour ouvrir des chantiers alors qu'il n'y a pas un village où on trouve un charron, un serrurier ou un charpentier pour remettre en état les instruments et les édifices à bout de services, quand il est impossible à Paris de faire monter un sac de charbon au sixième ou porter un colis, comme de trouver une femme de ménage. On interdit la vente d'automobiles militaires devenus disponibles, on pourvoit de sucre les confiseurs quand les ménages en manquent, de peur que la restriction de certaines fabrications ne rende disponible un personnel qui manque à tant d'endroits.
«^En ce qui concerne les consommations, il est certain qu'elles ont énormément augmenté dans les classes populaires, dès le début de la guerre, d'abord par la suspension du paiement des loyers , étendue aux familles auxquelles la mobilisation n'enlevait aucune de leurs ressources et
qui en ont immédiatement affecté le montant à se mieux nourrir, puis par l'extension donnée aux allocations, par les salaires exorbitants des usines de guerre, par l'habitude d'une alimentation plus large en viande et en vin, que tant d'hommes ont contractée sur le front, etc. La seule action qui puisse ramener aux habitudes anciennes et même à la réduction, qui est nécessaire avec une production moindre, c'est la hausse du coût de la vie par rapport aux salaires. Or, on part du principe que ceux-ci doivent être portés au niveau nécessaire pour assurer aux ouvriers, avec un travail moindre, le même standard of life. Par amour d'une fausse égalité, on étend ou on veut étendre aux agents des grands services employés dans les régions où la vie est bien moins coûteuse l'augmentation nécessaire dans les villes, et on leur donne ainsi les moyens de consommer davantage. A mesure que l'augmentation des salaires permet aux ouvriers de payer plus cher et que par suite les denrées déficitaires haussent, en même temps que les prix de revient augmentent avec le coût du travail, on relève encore les salaires et, comme un chat qui court après sa queue, on poursuit une course en cercle accélérant la hausse constante des prix.
11 est vrai qu'il y a une partie de la population qui restreint ses consommations, qui meurt même littéralement de faim : les petits rentiers, les retraités, les professeurs des lycées; la situation de ces derniers est une honte et un danger public, car elle tarira pour longtemps le recrutement de l'enseignement secondaire, dont la qualité a fait la véritable force de la France, lui a permis de déployer l'extraordinaire supériorité qu'elle a révélée pendant la guerre, en fournissant des États-majors à tant d'armées, comme en reconstituant sous le feu de l'ennemi une industrie capable d'alimenter tant de fronts. Mais ce n'est pas la misère d'une fraction infime de la population qui peut rétablir l'équilibre entre l'offre et la demande, quand, /
dans le monde entier, de hauts personnages admettent et proclament que les masses, qui seules font les gros chiffres, peuvent vivre mieux, en travaillant moins qu'auparavant, après tant de destructions, dont il ne sera possible de faire supporter par les vaincus qu'une faible part.
<u» Pour un certain nombre d'articles, Y importation pourrait remédier à la pénurie; mais on l'arrête (nous en connaissons des exemples certains) de peur précisément qu'elle fasse baisser les prix : il suffit qu'un industriel déclare qu'il va être obligé de restreindre sa production et de rendre ainsi quelques bras aux emplois où ils font défaut, pour qu'on ferme la frontière ouvertement ou par des procédés détournés- Il serait infiniment désirable que le commerce pût acheter les produits là où ils font le moins défaut, pour aller les vendre aux endroits où la hausse est devenue vertigineuse; mais on menace de poursuites les spéculations dont l'intervention seule peut réaliser le nivellement des prix. Enfin on maintient, pour faire mal au nom de l'Etat la répartition des produits que le commerce ferait beaucoup mieux, une foule de services parasites, où se sont embusqués pendant la guerre des fonctionnaires improvisés, manquant trop souvent de l'expérience et de l'habitude de servir l'intérêt général qui, chez les fonctionnaires de carrière, atténuent au moins les inconvénients de toute organisation soustraite au stimulant de la concurrence.
On dit, il est vrai, que l'importation fera monter les changes ; mais il faut bien qu'ils montent, quand l'inflation monétaire fait appeler 1 franc ce qui ne représente plus que 0 \:. 50 ou même moins. La hausse des changes sur les pays où la circulation est moins avariée limitera mécaniquement l'importation au strict nécessaire, elle fera même reparaître une certaine exportation des objets pour lesquels le déficit est le moins accentué. En tous cas, il faut
choisir entre la détermination automatique des entrées et des sorties répondant aux besoins, assurée par le mécanisme des prix et du change, d'une part, et d'autre part un régime de taxation et de persécution du commerce, obligeant l'Etat à pourvoir lui-même aux importations, à rationner chacun et à maintenir la France entière sous le régime d'une ville assiégée.
~ Les conclusions qui se dégagent de tout cela sont évidentes : il faut sortir des expédients imposés par l'état de guerre, pour revenir le plus tôt possible à la vie économique normale ; il faut arrêter de suite l'inflation monétaire, par une politique fiscale courageuse. Il faut remettre le travail en honneur et, sans doute, il faudra abroger la loi des huit heures, ce qui sera plus difficile qu'il ne l'eût été de ne pas la voter, à moins que ne se généralise le système absurde du double métier, qui déjà s'établit de tous côtés : beaucoup d'ouvriers se ménagent, pendant les 8 heures passées à l'usine, pour aller faire ailleurs 3 ou 4 heures d'un autre travail payé à la tâche. Il faut s'habituer à l'idée que le salaire de chacun ne peut pas lui permettre de consommer autant qu'autrefois, dans un pays très appauvri. Il faut laisser l'importation suppléer à l'insuffisance de la production intérieure et les libres initiatives pourvoir aux besoins, sous le stimulant de la concurrence, au lieu de multiplier les organisations artificielles et coûteuses. Si l'on tarde davantage à renoncer aux pratiques que rien ne justifie plus et qui mettent obstacle à la stabilité des prix, incompatible avec l'augmentation constante des émissions de billets de banque, comme au développement de la production, qui peut seul assurer la satisfaction des besoins, la crise actuelle ne pourra manquer d'aboutir à une de ces catastrophes dont Fhistoire offre tant d'exemples et peut-être à un recul durable de la civilisation.
Séance du 5 juillet 1919.
M. Arnauné. — Si je prends de nouveau la parole, c'est simplement pour signaler quelques faits importants qui se sont produits depuis ma communication du mois de mars.
Je constate avec plaisir que le système du maximum est abandonné pour la plupart des denrées, et qu'il est même condamné avec une belle assurance par plusieurs de ceux qui l'avaient établi.
Malheureusement, d'autres circonstances se sont produites, qui donnent à prévoir de nouvelles augmentations du prix de la vie. L'événement le plus récent est l'adoption du projet de loi qui élève le maximum des avances de la Banque de France à 27 milliards et porte à 40 milliards la limite de son émission. Après quelques résistances, il a bien fallu se résigner à le voter. Au mois de février, une loi a retiré au Gouvernement le pouvoir, qu'il tenait de la loi du 4 août 1914, d'élever par décret le maximum des émissions. C'était une mesure sans portée, on le voit bien. Les Chambres sont obligées de faire ce que le Gouvernement eût fait. Le seul moyen de restreindre les émissions est de ne pas autoriser des dépenses que le Trésor ne pourra payer qu'au moyen d'emprunts à la Banque.
L'élévation du maximum de l'émission à 40 milliards est un événement des plus graves, parce qu'une nouvelle extension de la circulation peut ébranler la confiance du public, porter atteinte au crédit du billet et causer une nouvelle hausse des prix.
J'avais indiqué ce point de vue, dans ma lecture du mois de mars, en des termes que le doyen de notre section, M. d'Eichthal, avait entièrement approuvés. Nous pensons, tous les deux, que le principal élément de la valeur du billet à cours forcé est la confiance du public. Je crois, comme M. d'Eichthal, que l'abondance du billet à cours forcé menace de le déprécier. Mais la raison en est, à mon
avis, que, cette abondance, ajoutant aux difficultés de la reprise des paiements en espèces, contribue à ébranler la confiance. M. d'Eichthal estime qu'en outre l'abondance des instruments d'échang-e est, par elle-même, une cause de diminution de leur valeur. Il l'admet même pour les monnaies d'or. C'est sur ce point que nous sommes en léger dissentiment. Je crois, comme mon savant doyen, que l'abondance de la monnaie d'or cause la hausse des prix. Mais, à mon sens, ce n'est pas parce que la valeur de l'or devient moindre ; c'est parce que la production accrue de l'or donne des moyens d'achats plus nombreux, tout comme la production accrue de n'importe quelle autre marchandise, et par suite permet l'accroissement de la demande. Pour ce qui concerne notre Éillet, je pense que son émission excessive a commencé d'agir sur les prix, non pas en diminuant son pouvoir d'achat, mais en permettant une demande plus intense de toutes les marchandises, demande dont l'effet a été d'autant plus puissant que les émissions de billets ne sont pas liées à des opérations industrielles et commerciales de nature à augmenter la production, mais résultent de dépenses de pure consommation faites par l'Etat.
Cette analyse semble utile parce qu'au lieu de s'arrêter à la cause apparente du mal, l'inflation monétaire, elle va jusqu'à ses causes profondes, l'exagération des dépenses publiques, la politique sportulaire dont pâtissent les budgets publics et privés, qui a développé la demande en distribuant des moyens d'achats dont la source semble être réputée intarissable.
Sans doute, il paraît téméraire de parler en ce moment d'arrêter la hausse croissante des salaires et des traitements. Mais il faut faire confiance au bon sens des Français et s'efforcer de l'éclairer. N'a-t-on pas vu récemment un manifeste des ouvriers typographes déclarant expressément que la hausse des salaires n'est pas une solution
et qu'au contraire, elle tend à aggraver la cherté de la vie ?
Ce que les salariés peuvent légitimement réclamer, c'est qu'on s'attaque d'abord aux causes de la hausse autres que leur demande.
Parmi ces causes, la première est la restriction des quantités produites, conséquence de la guerre qui se prolongera durant la paix, car il faudra beaucoup de temps pour que l'agriculture et l'industrie des régions dévastées par l'ennemi reprennent leur activité et, par surcroît, nombre de producteurs français sont tombés sur les champs de bataille ou ont perdu, par suite de blessures ou d'infirmités, une partie de leur force productive.
Une autre cause de cherté est l'élévation du prix de revient. Il ne suffit pas de produire davantage pour que les prix de vente baissent ; il faut produire à meilleur marché. Pendant l^i guerre, on a perdu la notion du prix de revient. L'industriel ne regardait pas au prix de revient, parce que son grand acheteur, l'Etat, ne regardait pas au prix d'achat. Il fallait acheter à tout prix, produire à tout prix, armes, munitions, habillement, équipement, subsistances.
Cette pratique du temps de guerre ne doit pas persister pendant la paix. On continue cependant à ne pas s'occuper du prix de revient. En même temps que les salaires sont majorés, la réduction de la durée de la journée de travail en fait baisser le rendement. D'après une circulaire récente du Comité des houillères, les salaires des mineurs étant aujourd'hui le triple de ce qu'ils étaient avant la guerre et la journée de travail effectif devant être réduite de 7 heures 1/2 à 6 heures, la valeur moyenne du charbon sur le carreau de la mine, qui était déjà passée de 17 francs en 1913 à 45 francs ou 50 francs en mai 1919, va augmenter de 20 francs au moins et même de 40 francs et plus là où l'exploitation est difficile. Les répercussions
de cette majoration sur les prix de revient de toute l'industrie française seront extrêmement graves. On peut s'en rendre compte par les chiffres ci-après que j'emprunte à un Rapport publié ces jours-ci par le Ministère du Commerce et qui font connaître le pourcentage de la dépense de combustible dans le prix de revient de divers produits en 1913 : fonte Thomas, 52.9 % ; lingots d'acier, 48.5 fers marchands, 35.3 %; tôles moyennes, 39. 4 % ; ciment, 50 % ; verres à vitre 40.54 % ; pâtes à papier, 31.25 % , etc. , etc.
Une cause d'augmentation du prix de revient qui ne paraît pas susceptible d'une correction prochaine, est la hausse du change sur l'étranger. Au mois de mars dernier, le change sur Londres était à 25.97 1/2; le change sur New-York à 545. Ces jours-ci, on cote près de 31 francs sur Londres et 685 francs sur New- York. Pendant la guerre, la hausse du change avait été arrêtée par les ouvertures de crédits que nous avions obtenues des Anglais et des Américains. Ces crédits n'ayant pas été renouvelés, jusqu'à présent du moins, la hausse du change était fatale, car l'excédent de nos importations sur nos exportations de marchandises ne peut pas être couvert, comme avant la guerre, par les revenus de nos placements extérieurs et les dépenses que font en France les visiteurs étrangers. L'écart, qui était de 1.500 millions en 1913, a atteint 21 1/2 milliards en 1917 et 15 3/4 milliards en 1918 (chiffre provisoire). Les statistiques douanières pour les premiers mois de 1919 sont tout à fait alarmantes. Il y a lieu de noter, toutefois, qu'une partie notable (au moins 860 millions) de l'accroissement des importations résulte de la liquidation en 1919 d'opérations faites en 1918. D'autre part, les exportations de produits fabriqués n'ont pas baissé autant qu'il le semble au premier abord, par rapport à 1917; les chiffres de cette dernière année étaient grossis par des exportations de matériel de
guerre. On peut craindre toutefois que l'excédent des importations en 1919 s'élève à quelques 16 milliards au taux d'évaluation de 1917.
Comment remédier à cette situation défavorable ? Il faut bien importer les aliments qui nous font défaut et les matières premières sans lesquelles notre industrie ne peut recommencer à produire et à exporter. D'aucuns demandent que le Trésor se procure du change, comme il l'a fait, principalement pour payer les dépenses de l'Etat, de 1914 à 1918, et qu'il le distribue aux importateurs. Mais acheter du change, c'est emprunter au dehors. Notre dette publique extérieure n'est déjà que trop lourde. Tout ce que peut et doit faire le Trésor, c'est de donner un appui moral et politique aux intéressés, c'est de favoriser la création de groupes de banques françaises et étrangères et la conclusion entre eux d'accords relatifs aux moyens de régulariser le change. Son intervention ne doit pas aller au delà.
La hausse du change augmente le prix des marchandises dans une proportion qui atteint, aux cours actuels, 22 1/2 pour les importations d'Angleterre, 32 % pour celles des Etats-Unis, 33 % pour celles d'Espagne. Elle agit à la façon d'un droit d'entrée et s'ajoute à la protection qui résulte du tarif des douanes. On a trouvé cependant que la barrière douanière n'était pas suffisante et, un décret du 13 juin 1919 ayant rétabli la liberté d'importation pour beaucoup de marchandises, un autre décret de la même date a frappé de surtaxes les articles qui cessent d'être prohibés.
Toutes les prohibitions ne sont pas d'ailleurs supprimées. Loin* de là. Demeurent prohibés : 1° les articles de luxe, en vue de ménager le change; 2° les produits faisant l'objet d'accords interalliés, froment, viandes frigoridées, houille; 3° les fils et les tissus, c'est-à-dire tout ce qui concerne l'habillement et le linge de corps ou de maison, motifs pris de ce que les centres de l'industrie textile se