DES CAUSES DE L.V CHERTE ACTUELLE DE LA VIE
auxquels les produits nationaux sont offerts en vente. Il est nécessaire que l'opinion le comprenne; il est essentiel qu'elle se rende bien compte que la vie ne peut pas devenir moins chère, même si les quantités de produits consommables augmentent, tant que ne seront pas réduits dans leurs chiffres les divers articles de la dépense nécessitée aujourd'hui par la production.
Les conditions de l'offre n'ont pas été moins anormales pour les marchandises étrangères que pour les produits nationaux. Ce ne sont pas les prix pratiqués à l'intérieur qui ont déterminé, pendant la guerre, l'introduction de ces marchandises. Le commerce extérieur est devenu et est demeuré, jusqu'à ces derniers temps, une affaire publique. L'Etat a assumé la charge d'en diriger les mouvements. A cet effet, l'entrée de toutes les marchandises étrangères a été prohibée ; pour certaines d'entre elles, des dérogations générales à la prohibition ont été admises ; d'autres ont pu être importées pour compte privé en vertu de licences spéciales ; l'Etat s'est attribué l'importation exclusive des principales denrées nécessaires à l'approvisionnement de l'armée et au ravitaillement civil ; il a fixé la nature et le montant des achats que le commerce pouvait faire à l'étranger..
Ce régime, créé en vue de réserver à l'achat et au transport des marchandises indispensables à la défense et à la vie de la nation, des crédits que le gouvernement obtenait à grand'peine aux États-Unis et une flotte marchande que la guerre sous-marine réduisait de jour en jour, a survécu assez longtemps, avec des atténuations de plus en plus marquées, aux circonstances qui en avaient motivé l'organisation. Un décret du 13 juin 1919 maintenait encore, à titre provisoire, de nombreuses prohibitions. On s'étonnait
d'y voir figurer notamment celles qui atteignaient les vins, la houille, la potasse, tous les fils, tous les tissus. Un décret <ln 7 juillet 1911) a conservé seulement les interdictions d'entrée applicables aux viandes frigorifiées, au blé, aux vins introduits par la voie de terre ou par les ports méditerranéens, moûts, mistelles, vins de liqueur, vins de raisins secs, boissons non dénommées, eaux distillées alcooliques, au papier-journal, aux armes, poudres et munitions. Mais les droits de douane ont été relevés sur les articles dont l'importation devenait permise. On applique, en vertu d'un décret du 8 juillet 1919, des coefficients de majoration qui, dans bien des cas, portent le montant des droits au double et même au triple des chiffres fixés par le tarif de 1910.
La suppression des prohibitions et réglementations d'entrée avait été réclamée instamment. On espérait que la libre introduction des marchandises étrangères contiendrait la hausse et peut-être amènerait la baisse. Sans doute le coût de la production étrangère est affecté par les mêmes causes de cherté que celui de la production française ; il ne l'est pas toujours et partout à un degré égal. Les articles importés pouvaient donc, dans des cas plus ou moins nombreux, être offerts sur notre marché à des prix moindres que les produits nationaux et, par leur concurrence, modérer ou réduire la cherté de ces derniers. La limite que les prix intérieurs n'auraient pas pu dépasser dans ces conditions, a été reculée par la majoration des droits d'entrée.
La hausse du change a un effet identique. On a allégué, pour justifier la majoration des droits de douane, que la hausse des prix avait modifié la proportion que le tarif de 1910 avait entendu établir entre la quotité des droits et la valeur des marchandises importées. En fait, la hausse du change donnait au fabricant français, au moment où furent pris les décrets de juin et de juillet 1919, un supplément de protection dont le pourcentage dépassait de
beaucoup la réduction survenue dans le rapport des droits au prix des objets taxés. Aux cours alors pratiqués de 30 francs environ pour la livre sterling et de 6 fr. 50 à 0 fr. 80 pour le dollar, le taux de la protection résultant des différences de change ressortait à près de 19 % au regard des marchandises britanniques et, vis-à-vis des américaines, à 26 et 32 % . La livre est cotée maintenant près de 38 francs, le dollar plus de 9 francs; le taux de la protection est porté à 50 et 75 %.
Aucun doute n'existe quant aux causes de la hausse du change. Elle tient à V énorme excédent de nos importations sur nos exportations (15.963 millions pour les neuf premiers mois de 1919) et à l'épuisement des crédits dont le gouvernement disposait à l'étranger, notamment aux États-Unis, jusqu'au mois de mars ou d'avril dernier. Comme moyen de modérer les cours, on a préconisé naturellement celui qui a réussi pendant la guerre, l'obtention de crédits de change. On s'est demandé à ce sujet si le commerce serait en mesure de se faire ouvrir des crédits suffisants et si le soin de les négocier ne devait pas être assumé comme précédemment par le Trésor. Les avantages et les inconvénients de cette intervention ont été discutés. Une autre question se pose, qui prime la précédente. Pendant combien de temps encore sera-t-il possible d'obtenir des crédits à l'étranger? La confiance des créanciers a des limites. Ne seraient-elles pas atteintes bientôt si nous n'importions que pour consommer et non pour produire et exporter ? Le recours au crédit n'est pas une solution. Ce ne peut être qu'un moyen de parer aux difficultés d'une période de transition. L'atermoiement qu'il procure doit être utilisé pour préparer le retour à une balance des comptes normale.
Devons-nous demander ce résultat à un elfort de développement de nos exportations ou de restriction de nos importations? La réduction de nos achats à l'étranger amènerait
sans doute une amélioration immédiate des cours du change. A ce point de vue, une moindre consommation de certaines marchandises de luxe peut se recommander. Il serait plus souhaitable encore que les produits de l'agriculture et de l'industrie nationales redevinssent assez abondants pour permettre de réduire des entrées d'objets d'alimentation et d'articles manufacturés qui se sont chiffrées par 11.937 millions sur 29.774 millions d'importations pour les neuf premiers mois de 1919. Mais, si nous n'importons pas les matières taxées en douane qui sont nécessaires à nos fabrications, que nous ne trouvons pas chez nous en quantités suffisantes, ou que nous ne pouvons y obtenir qu'à des prix très élevés, si nous n'importons pas les machines, les mécaniques, les outils, indispensables à la reconstitution et à la mise en marche de nos industries, que» les usines et manufactures françaises sont hors d'état de fournir à bref délai, comment produirons-nous? Et si nous ne produisons pas ou si nous ne produisons qu'à un prix élevé, comment rétablirons-nous le cours de nos exportations, dont le progrès, en accroissant nos créances sur l'étranger, peut seul ramener le pair du change?
L'intérêt présent d'un abaissement du prix de la vie n'est pas le seul en jeu, ni même le plus important. II s'agit de l'avenir de la production française, qui ne saurait se développer si de plus larges débouchés ne lui sont pas ouverts au dehors et au dedans. Elle ne peut les acquérir qu'en réduisant ses prix de revient. La protection douanière a pour effet d'augmenter ces prix; contribuant à la cherté des produits, qui empêche la consommation de grandir, elle est un obstacle à l'essor de la production et au progrès de la richesse nationale. Rien ne pouvait donc être moins opportun que la majoration énorme des droits de douane coïncidant avec une lourde aggravation du change. Vous avez entendu sur ce point des critiques auxquelles il n'y a pas eu de contre-partie. A l'inverse, la
suggestion présentée par plusieurs d'entre nous dans le sens d'un abaissement des droits inscrits au tarif de 1910 n'a pas rencontré d'opposition ; des réserves ont été seulement formulées quant au principe d'une compensation à accorder aux industries des régions dévastées.
La constatation est d'importance, car c'est ailleurs un propos courant que la protection douanière est indispensable au relèvement de notre industrie après les épreuves d'une guerre terrible. Mais est-ce donc faciliter, n'estce pas entraver la reconstitution économique du pays que de maintenir des droits sur des matières telles que la houille, les fontes, les fers et aciers bruts ou mi-ouvrés et de surtaxer, comme l'ont fait les décrets de juin et de juillet dernier, tant d'articles, que leur degré d'ouvraison fait classer parmi les objets fabriqués et qui ne sont pas moins indispensables au travail des usines et manufactures, produits chimiques, teintures, peaux préparées, outils, ouvrages en métaux, machines et mécaniques, même celles que réclame une rapide remise en état de nos manufactures saccagées du Nord, métiers à filer, métiers à tisser, appareils pour la fabrication du sucre, môme, en pleine crise des transports, les locomotives et wagons ? La contradiction est manifeste entre la thèse et les actes que l'on prétend justifier par elle.
Par ailleurs, il est trop certain que la thèse fait impression et que l'opinion, mal éclairée, hésiterait à se prononcer, dans les circonstances présentes, potir la suppression pure et simple de la protection douanière. Peut-être admettrait-elle plus aisément son remplacement par un autre mode d'assistance, tel que l'allocation de primes temporaires aux branches de l'industrie qui pourraient, après avoir traversé, grâce à cette aide, la période critique actuelle, arriver à vivre par leurs moyens propres et à prospérer. Les économistes sont très avertis des défectuosités de ce système, dont témoignent en particulier
l'histoire des primes sucrières et celle des primes à la marine marchande. La plupart l'accepteraient néanmoins, sous certaines garanties, comme un moyen d'obtenir, avec la suppression de la protection douanière, l'abaissement des prix de revient de la production nationale.
La protection douanière rend moins pressante pour l'industriel la préoccupation du prix de revient. Pendant la guerre, il a été dispensé de presque tout souci à cet égard, FEtat, son grand acheteur, ne regardant pas au prix d'achat. Beaucoup de particuliers à leur tour ont fait preuve de la môme indifférence. Quelle que fût la hausse, l'intensité de la demande n'a pas faibli jusqu'à présent. Trouvant acheteur à des prix élevés, l'industriel n'est pas engagé à produire à moins de frais.
- Sur le fait même et sur les causes de la persistance d'une forte demande, tous les avis exprimés concordent. Il n'y a pas eu de restriction des consommations du fait de la cherté, parce que les moyens d'achat ont progressé autant que les prix. A l'origine, ce sont les dépenses énormes faites par l'Etat et les gains réalisés par ses fournisseurs et leurs ouvriers qui ont mis les particuliers à même de dépenser eux aussi davantage. Dès que l'élévation des prix est devenue sensible, des améliorations de salaires et de traitements ont été accordées aux ouvriers et employés. A chaque degré d'ace roissement de la cherté a correspondu une augmentation de la rémunération des salariés. Les administrations publiques ont dû prendre des mesures semblables et, tout récemment, l'Etat a dû améliorer la situation de ses fonctionnaires, imposant une très lourde charge à nos budgets si obérés et créant de nouvelles possibilités d'augmentation de la demande.