‹ Des causes de la cherté actuelle de la vie rapports et observations présentés à l'Académie des Sciences Morales et PolitiquesChapitre 6 sur 27 · DES CAUSES DE L\ CHERTÉ ACTUELLE DE L.A VIE · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE L\ CHERTÉ ACTUELLE DE L.A VIE

rareté du fret et du taux très élevé des assurances contre le risque de guerre. Pour la viande, la production nationale et l'importation n'ont pu suivre la demande, augmentée par les besoins des armées, où les hommes recevaient une alimentation carnée plus abondante, pour la plupart d'entre eux, que celle dont ils usaient dans leurs foyers ; la consommation civile n'étant pas contenue par la cherté, dont l'effet modérateur a été compensé par l'augmentation des gains d'une grande partie de la population, l'ajustement de la demande à l'offre a été obtenu par des restrictions administratives, qui n'ont pas empêché la hausse. Le ralentissement de la production, son revient plus élevé, les difficultés des transports ont influé sur le prix des autres denrées alimentaires. Pour le chauffage et l'éclairage, le vêtement et la chaussure, il existe de même des causes particulières de cherté : occupation par l'ennemi de la majeure partie de notre territoire houiller; difficulté d'importation du charbon anglais et du pétrole américain; main-mise des gouvernements sur le coton, la laine, le cuir pour les besoins des armées et aussi, en ce qui concerne le cuir, pour des objets plus discutables.

La répercussion de la hausse du blé sur le prix du pain a été prévenue par une opération financière dont le solde débiteur, qui est devenu énorme par suite des prix que l'administration a fixés pour le grain, la farine et les issues, apparaîtra un jour dans les budgets. La cherté des autres denrées alimentaires a vivement ému le public. Sous la pression de l'opinion, le maximum, dont cependant la Convention nationale, après expérience faite, avait reconnu l'erreur, a reparu. Il n'a pas mieux atteint le but que pendant la Révolution. La taxation a pour premier effet de vider le marché public sur lequel elle est appliquée, au profit de marchés clandestins qui échappent au contrôle administratif. Elle prive donc le consommateur et le producteur des garanties que

leur donne, au point de vue de la fixation d'un juste prix, le fonctionnement d'un grand marché où se rencontrent la généralité des offres et des demandes. Par là, elle facilite les spéculations à la hausse que l'on veut prévenir. En outre, les erreurs d'appréciation que commettent les bureaux chargés de fixer la taxe, découragent le producteur et le détournent des productions taxées. Ce sont encore des causes de cherté.

On ne conclura pas de ces observations qu'il n'existe pas une question de la circulation fiduciaire, mais tout au plus qu'elle peut être considérée comme non ouverte ou comme seulement entr'ouverte. Elle se poserait sur l'heure, * avec une redoutable acuité, si l'opinion cessait d'avoir confiance dans la ferme résolution des pouvoirs publics d'entreprendre bientôt et de poursuivre sans défaillance le remboursement des avances de la Banque de France et la réduction de sa circulation. La croyance du public à la valeur du billet a été soutenue, durant la guerre, par la volonté de croire et par*un esprit de sacrifice, le même qui a provoqué les versements patriotiques de monnaies d'or. Les Français ont exécuté la fière déclaration du maréchal Fabert, gravée sur le socle de sa statue à Metz (1); ils ont mis à la brèche, sans balancer, leurs personnes et toùt leur bien. La guerre finie et la patrie sauvée, ne nous imaginons pas que leur renoncement et leur foi voulue pourraient se laisser exploiter longtemps par l'imprévoyance et la prodigalité. A ce point de vue, comme à d'autres, le devoir impérieux s'impose de revenir sans retard à l'ordre budgétaire et de proscrire toutes dépenses qui rendraient nécessaires de nouvelles avances de la Banque, de nouvelles émissions de billets.

(1) Si pour empêcher qu'une place — que le roi m'a confiée — tombât au pouvoir de l'ennemi — il fallait mettre à la brèche — ma personne, nia famille et tout mon bien — je ne balancerais pas un moment à le faire.

Cette réserve faite, et elle est essentielle, examinons s'il est possible de faire cesser Faction des autres causes de la hausse du prix.

La cherté qui résulte du jeu de l'offre et de la demande a deux freins naturels, fonctionnant automatiquement, à moins qu'on ne les enraye, — ce qui se peut, et ce qui se paie, tôt ou tard, mais sûrement. Ces freins de la cherté sont les restrictions de consommation qu'elle impose et les accroissements de production qu'elle suscite. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de restriction de la consommation, de réduction de la demande, du fait de la cherté, les moyens d'achat ayant progressé autant que les prix; les restrictions administratives n'ont pas eu plus d'efficacité, pour la même raison. Quant à l'accroissement de la production, la guerre ne l'a pas permis. Devenu possible aujourd'hui, il apparaît comme le vrai remède. Mais bien des gens oublient — ou n'ont jamais su — ou ne veulent pas savoir — que la production accrue ne peut avoir une influence modératrice sur les cours que dans la mesure où le permet le prix de revient des produits. Ils s'imaginent que les prix baissent lorsque l'offre devient égale à la demande. L'offre et la demande tendent toujours à l'égalité. Mais le prix de vente sur lequel se réalise leur équilibre est proportionné au coût de production. La réduction du prix de revient est donc la condition nécessaire d'une moindre cherté de la vie.

Une réduction des prix de revient de l'ensemble de la production française est indispensable à un autre point de vue. Elle seule peut fournir la solution d'un problème redoutable, qu'il est plus que temps d'envisager de face. M. Ribot a fait au mois de décembre dernier, à la tribune du Sénat, le compte des milliards supplémentaires de dépenses et d'impôts qui figureront nécessairement dans les prochains budgets. Gomment le pays pourra-t-il les payer? On répond généralement : en produisant davan-

tage. C'est la bonne voie, et, à vrai dire, la seule issue. Mais la production ne peut grandir si de nouveaux débouchés ne lui sont pas ouverts, si les produits créés en plus ne trouvent pas, en France ou à l'étranger, des consommateurs. Et pour que la consommation se développe il faut que les prix de vente soient abaissés. La réduction du prix de revient s'impose donc.

Comment peut-elle être réalisée? D'heureux résultats peuvent être espérés du rétablissement de la navigation maritime, de l'amélioration des transports par chemins de fer. Il est nécessaire que les pouvoirs publics lèvent les empêchements qui résultent du système extraordinairement compliqué de prohibitions d'entrée et de sortie, d'achats monopolisés par des organes communs aux alliés ou, à l'intérieur, par des consortiums, de réquisition, de distribution administrative des produits entre les intéressés, avec tout le cortège d'impi évisions, d'erreurs et de lenteurs qu'entraîne l'intervention d'une bureaucratie, mal qualifiée pour faire le commerce, que ne stimulent et n'éclairent ni le désir du gain ni l'appréhension de la perte. Le vice de cette organisation, dont les parties essentielles seraient à leur place dans la société collectiviste, est manifeste.

La question des salaires est plus délicate. Leur élévation actuelle ne profite que pour partie à l'ouvrier, puisqu'elle est atténuée par la cherté de la vie. Le salaire entre néanmoins pour son chiffre intégral dans les frais de production. Le salarié ne tire de sa forte rémunération qu'un avantage partiel et l'industrie nationale en supporte la charge entière. La substitution à de gros salaires nominaux d'un salaire réel équivalent ne causerait aucun préjudice à l'ouvrier et serait tout bénéfice pour l'industrie. Mais il importe que l'abaissement du salaire soit précédé de la diminution du coût de la vie. Même dans ces condi4 tions, on ne doit pas se le dissimuler, il sera difficilement

accepté. Ce n'en est pas moins une nécessité économique. La politique ne doit ni l'ignorer ni l'oublier. A la question du taux des salaires se rattache celle non moins épineuse du rendement du travail. L'ouvrier qui restreint sa production afin qu'un plus grand nombre de travailleurs manuels soient occupés, obéit à un sentiment généreux tout en cédant à la propension naturelle de l'homme pour le moindre effort ; il est surtout dirigé par la conviction que le profit du patron dérive exclusivement du travail de l'ouvrier et absorbe toute valeur supplémentaire créée par ce travail. Le même préjugé le détourne de consentir à produire autant en échange de l'attribution d'un salaire égal pour une durée de travail hebdomadaire réduite. Ses préventions sont malaisées à dissiper. Ce n'est pas une raison de ne pas l'entreprendre.

Il y a d'autres obstacles à la réduction des prix de revient. D'abord l'influence du change défavorable sur le prix des matières nécessaires à l'industrie qui nous viennent du dehors : laine, coton, jute, soie, peaux, métaux, charbon... Quand le fîiateur doit donner à Paris, pour trouver le chèque au moyen duquel il remet à Londres le prix de la laine ou du coton qu'il a achetés, 26 francs, 27 francs, 28 francs (1) par livre sterling au lieu de 25 fr. 22, valeur au pair, la différence de change s'ajoute au prix d'achat de la matière; le prix de revient des fils de laine ou de coton est relevé. Ces grandes différences de change n'existaient pas avant la guerre. Alors, nos 1 comptes créditeurs balançaient nos comptes débiteurs. Les ordres de payer qui naissent des premiers et qui servent à régler les seconds, étaient en général, plus offerts que demandés. Par suite de son abondance, le change était presque toujours coté au pair ou même

(1) Le cours maximum atteint pendant la guerre a été 28 fr. 98 (13 avril 1916).

au-dessous du pair. Lorsqu'il montait au-dessus du pair, la prime était temporaire et elle ne dépassait pas la somme correspondant aux frais de transport du numéraire à l'étranger. Cette limitation de la hausse du change en temps normal résulte du fait que, si la prime de change devient supérieure aux frais d'exportation de l'or, il y a profit à vendre l'or à l'étranger. Ces ventes d'or se produisent aussitôt qu'apparaît le profit. Elles donnent naissance a de nouvelles créances sur les places étrangères, partant à de nouveaux ordres de payer dont l'offre tend à faire baisser le cours du change et à le ramener au pair. Depuis la guerre, la balance de nos comptes est débitrice^ (1) et la hausse du change n'est plus limitée par l'exportation de l'or, puisque celle-ci est prohibée. Cette situation défavorable persistera tant que les échanges internationaux de numéraire ne seront pas autorisés et ce retour à l'état antérieur et normal sera impossible tant que durera le cours forcé du billet de banque. A ce point de vue encore, il importe que la dette du Trésor envers la Banque soit amortie le plus rapidement possible.

A l'influence du change s'ajoute celle non moins fâcheuse de notre régime douanier. Pour s'en tenir aux vérités évidentes, peut-on douter de l'action que les droits

(1) C'est l'excès de nos achats à l'étranger qui nous a rendus débiteurs. En 1913, nos importations dépassaient nos exportations de 1.533 millions seulement. Dans la balance générale des comptes internationaux, cet élément de dette était compensé par plusieurs articles de créance, dont le principal était le revenu de notre portefeuille de titres étrangers ; il restait même un solde créditeur, que nous employions à de nouveaux placements en valeurs étrangères. Pendant la guerre, les importations ont crû en quantités et en valeurs; les exportations sont demeurées à peu près stationnaires. Les premières ont excédé les secondes de 7.098 millions en 1915, 14,426 millions en 1916, 21.541 millions en 1917, 15.774 millions (évaluation provisoire) en 1918. Il a fallu, pour faire face à ces différences, vendre des titres et emprunter sur les places créancières.

protecteurs sur le charbon, sur le fer, l'acier, le cuivre, le plomb mi-ouvrés, les bois... exercent directement ou par répercussion, d'échelons en échelons, sur le prix de revient de toute l'industrie et de l'agriculture françaises ? On a cru tout accommoder en établissant sur les produits fabriqués étrangers des droits d'entrée assez forts pour permettre au fabricant français de relever son prix de vente dans une proportion au moins égale au relèvement du prix de revient. Les frais de la combinaison sont faits par le consommateur et par le budget de l'Etat. Le consommateur paie plus cher toutes les marchandises ; le budget est privé des recettes plus abondantes que lui procurerait la douane si le taux des droits d'entrée ne restreignait pas les importations. Le bénéfice que les producteurs industriels retirent d'un prix élevé n'est pour partie qu'apparent, car leurs profits, salaires et intérêts de capitaux sont atténués, dans la plupart des cas, par la cherté de leurs propres consommations. La nation dans son ensemble ne gagne rien, le gain des uns étant prélevé sur le gain des autres. La nation est même en perte, car la cherté générale diminue la consommation des produits nationaux tant à l'intérieur qu'à l'étranger, et la production, source de tout profit, diminue nécessairement comme la consommation, qui est son débouché. Il se peut que l'évaluation des produits soit égale et même plus forte, les prix étant plus hauts ; mais les quantités produites sont moindres.

La question douanière est, par elle-même, trop vaste et trop complexe, la guerre y a introduit trop d'éléments nouveaux — économiques, budgétaires, politiques — pour qu'il soit possible de l'exposer ici, de façon incidente. Il convenait cependant de préciser le rôle des droits de douane dans la formation des prix, leur influence restrictive sur la consommation, puis, par voie de conséquence, sur la production et enfin sur la richesse publique. A

la vérité, renrichissement n'est pas le seul intérêt national, ni le plus grand. Un intérêt plus haut peut en commander le sacrifice. Mais il importe de savoir qu'il y a sacrifice. Si Ton s'en rendait compte, si Ton ne se promettait pas un effet d'enrichissement de mesures qui, en réalité, tendent à ralentir le progrès de la fortune nationale, on comprendrait qu'elles ne sont admissibles qu'à titre très exceptionnel, faute d'une autre solution. La revision des tarifs douaniers dans un sens libéral souffrirait moins de difficultés. Cette réforme apparaîtrait avec évidence comme l'un des moyens nécessaires de la politique d'accroissement de la production par la réduction des prix de revient, à laquelle nous croyons que le pays doit demander des conditions de vie meilleures et, en même temps, la force de supporter la charge énorme de ses budgets.

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