‹ Des causes de la cherté actuelle de la vie rapports et observations présentés à l'Académie des Sciences Morales et PolitiquesChapitre 7 sur 27 · DISCUSSION · texte numérisé non relu

DISCUSSION

A la suite de la lecture de M. Arnauné sur la cherté actuelle de la vie, l'Académie a décidé d'ouvrir une discussion sur ce sujet.

M. d'Eichthal- — Je suis très heureux que notre confrère M. Arnauné nous ait fait sa communication sur les causes actuelles de la cherté de la vie et que l'Académie ait ouvert une discussion à ce sujet. Les deux faits prouvent que l'Économie politique, si raillée ou méconnue depuis quelques années, reprend ses droits, et que les leçons de l'expérience ne sont pas perdues pour tout le monde.

Je n'ajouterai que quelques réflexions à celles de M. Arnauné, quitte à les compléter si le débat devait s'étendre.

J'approuve en général les idées que nous a développées avec tant de talent notre savant confrère, et j'adhère à ses conclusions. Il est cependant un ou deux points, dans un sujet aussi complexe, que je voudrais préciser un peu plus qu'il ne Ta fait. Je voudrais surtout combattre la thèse qu'il indique comme ayant été soutenue en Amérique et en Angleterre sur la nécessité, prouvée par les faits récents, d'une revision de la théorie de l'inflation considérée comme l'une des causes principales de l'élévation des prix.

Il y a, je le crois, à la • source de cette demande de revision, quelque confusion dans les termes qu'on emploie et l'absence de certaines distinctions nécessaires entre les diverses parties des phénomènes.

La confusion vient de la formule même de la loi de l'offre et de la demande, par laquelle on prétend résoudre le problème, formule qui, si on n'en pénètre pas le sens exact, conduit à des idées erronées. Il semble, quand on parle de l'offre et de la demande, qu'on oublie quelquefois qu'il s'agit en réalité de deux offres et de deux demandes en présence : dans le simple troc de marchandises la question n'existe même pas; je vous offre du blé, vous m'offrez des moutons : vous me demandez du blé, je vous demande des moutons; la quantité de blé qui sera livrée contre des moutons et réciproquement résulte du débat réciproque des possesseurs de blé et de moutons. Ce débat ne peut pas ne pas tenir compte des quantités que chaque échangiste apporte sur le marché. Lorsqu'au lieu d'échanger des marchandises, l'échange doit avoir lieu entre une marchandise et un moyen de paiement (qui est un bon d'achat de marchandises non précisées), l'offre de ce moyen de paiement contre la livraison d'une certaine quantité de marchandise prend le nom de demande, tandis que l'offre de la marchandise elle-même garde le nom à? offre. Gela ne fait qu'obscurcir la question. En réalité

il s'agit toujours d'offres ou de demandes antagonistes qui seront régies par les mêmes règles qu'un marché quelconque d'échange.

C'est dire que la quantité des objets d'échange produits ou moyens de paiement mis en présence influe nécessairement sur la quantité que chacun des échangistes obtiendra en échange de ce qu'il apporte lui-même. L'abondance des moyens de paiement est ici tout à fait semblable à l'abondance de n'importe quel produit. — Elle jouera évidemment un rôle d'autant plus grand que son abondance croissante se trouvera en face d'une raréfaction également croissante des produits contre lesquels elle doit s'échanger; les causes de renchérissement s'ajouteront les unes aux autres, et, comme elles seront toutes dans le même sens, il deviendra difficile de mesurer l'importance de chacune d'elles dans le résultat final; mais il n'est pas permis de supprimer par la pensée ou d'affaiblir une des principales de ces causes. — Ces causes se sont rencontrées presque partout depuis la guerre. Par suite des immenses dépenses des États achetant à tous prix des objets de guerre ou payant d'énormes soldes militaires, ou salaires ouvriers, des capitaux circulants également énormes, résultat de ces dépenses d'Etats, ont été jetés sur le marché, en face de l'arrêt de production des produits utiles à la vie et des transports causé par les hostilités.

La raréfaction n'a pas été suivie d'une moindre demande de produits, puisque les hommes sous les drapeaux ont été mieux nourris et pourvus que dans leurs foyers, et que la population civile a été largement salariée. — Les taxes et les réquisitions ont encore diminué la quantité des matières offertes en les faisant se cacher. La raréfaction a comme toujours, malgré les menaces ou les sanctions du législateur, encouragé la spéculation et fait monter les prix au profit des détenteurs de produits et

au détriment des consommateurs. Ceux-ci ont dû subir la hausse, les uns en la répercutant sur les acheteurs de leurs produits ou de leurs services, les autres en s'appau- ^rissant définitivement. Les uns et les autres n'ont pu payer les hauts prix réclamés que parce qu'ils étaient en possession momentanée de moyens de paiement abondants. C'est un engrenage rigoureux où il est difficile de démêler et de mesurer l'importance relative des chaînons. Même la comparaison entre différents pays ne donne pas des bases d'appréciation suffisantes ; il faudrait ramener, dans les pays comparés, un des facteurs en présence, par exemple l'abondance proportionnelle des produits à la même valeur eu égard à la population, et mesurer ensuite l'influence d'un autre facteur, comme l'abondance des moyens de paiement sur les prix; autrement dit : n'avoir qu'une variable; mais ce sont là expériences impossibles à réaliser pratiquement.

Il en est, suivant la comparaison bien connue, comme d'une paire de ciseaux, dont on ne sait pas laquelle des deux lames agit davantage.

En ce qui concerne l'abondance des moyens de paiement, elle peut être, comme l'explique bien M. Arnauné, qui cite à ce sujet des passages intéressants d'auteurs américains ou anglais, elle peut être enflée par l'organisation du crédit qui substitue les promesses de paiement à la livraison des moyens de paiement, et par là multiplie la masse apparente de ces moyens de paiement. L'abondance elle-même se produit tantôt, comme aux Etats-Unis, par l'afflux réel, par suite de la balance commerciale, de nouveaux moyens d'acquisition, notamment de Tor, dans de vastes proportions : tantôt, comme en Angleterre*, en France et ailleurs, comme résultat du droit que s'est donné l'Etat, ou qu'il a donné à des banques, de créer sous forme de papier des moyens de paiement qui sont mis en circulation, et qui, — ne s'échangeant pas contre des espèces, — s'ajoutent à

l'ancien stock des moyens d'achats et multiplient la puissance d'acquisition de ce stock par tout l'échafaudage des combinaisons de crédit.

A la théorie quantitative des moyens de paiement se joint un ordre de considérations qu'on a tort souvent de confondre avec elle : c'est la question du moyen de paiement constitué non plus par une vraie marchandise qui est un métal précieux (ou un billet échangeable à vue contre ce métal précieux), mais par un papier qui, en dehors de la valeur que lui donne un texte de loi, n'en a aucune par lui-même actuellement, s'il y a cours forcé, et n'en a qu'une relative et discutable pour le jour, incertain comme date, du rétablissement de l'échange des billets contre des espèces métalliques, M. Arnauné indique bien que, « dans le cas où la fonction monétaire est remplie par des billets à cours forcé, la valeur de ceux-ci dépend directement de la confiance du public, de l'opinion qu'il se fait des possibilités plus ou moins proches d'une reprise des paiements en espèces; le chiffre de la circulation influe nécessairement sur ces possibilités et, par conséquent, affecte le crédit des billets et leur pouvoir d'achat ».

Ce sont là vérités sur lesquelles on ne saurait trop insister : fermer les yeux à la réalité ne servirait à rien, d'autant plus que le cours des changes à l'extérieur est toujours là pour rectifier les illusions, si on parvenait à se les donner à soi-même, à l'intérieur d'un pays.

Une de ces illusions consisterait à croire, comme on a paru le faire dans certains organes importants, que les billets qui se cachent ou se thésaurisent n'entrent pour rien dans la hausse des prix, puisqu'ils ne circulent pas en réalité. Le fait qu'ils ne circulent pas ne les empêche point de faire nombre dans la masse des billets restant à rembourser, et cette masse signalée à tous les yeux par les bilans des banques est forcément d'autant plus considérable que le nombre des billets cachés dans les coffres ou les bas de

laine est lui-même plus grand et s'accroît sans cesse, — ce qui peut faire croire au robinet toujours ouvert, — et restreint de plus en plus les possibilités de remboursement.

Un des signes de la dépréciation du papier par manque de confiance, c'est l'élévation du prix de certains objets dont la cberté ne peut être attribuée à la raréfaction de production, comme les pierres précieuses, les objets d'art ou même la terre. Nous avons vu ce phénomène se produire dans tous les pays en ces dernières années. C'est encore un avertissement.

Je n'ai pas besoin de m'étendre davantage sur la situation périlleuse où se trouve un pays par suite de la circulation excessive de ses billets de banque ou d'Etat. Une des conséquences indéniables et inévitables est la continuation ou l'aggravation des hauts prix des produits, et des salaires, qui suivent, ou par l'action syndicale, dépassent ces hauts prix et contribuent ensuite à renchérissement. Des chiffres (1) fournis par la Statistique générale de la France et calculés sur un certain nombre d'index des produits nécessaires à la vie, ont donné sur ce point des coïncidences remarquables, même si elles sont en partie le résultat d'autres facteurs concordants. Quand la circulation était en 1914 de 10 milliards, la somme des index à été portée pour 1.000 fr. : cette somme est montée presque exactement parallèlement à l'accroissement de la circulation pour arriver à 2.600 francs quand la circulation a été de 28 milliards en 1918. On sait que l'aggravation du prix s'est accentuée encore depuis, en même temps que l'émission des billets montait. Toute inflation du papier aura les mêmes effets : l'abondance des produits, la reprise des exportations pourraient l'atténuer, mais non l'abolir.

Réduire la circulation des billets par un emprunt est le

(1) Ils ont été rappelés par M. Lachapelle dans la Revue de Paris, 1 er avril 1919.

devoir pressant du gardien des finances de tout pays acculé à cette situation.

Nous ne faisons pas ici de politique et il ne m'appartient pas de préciser les conditions auxquelles un pareil emprunt devient possible en attirant vers les caisses de l'Etat les capitaux disponibles : conditions de confiance, de sécurité et de rémunération suffisante donnée à ces capitaux, de résolution d'économies dans les dépenses publiques et privées, d'activité dans la production à la fois par l'ardeur du labeur des particuliers, et la suppression des entraves intérieures ou des obstacles aux frontières. Sur tous ces points l'Économie politique pose des règles qui sont celles de l'expérience universelle et du bon sens : mais le courage nécessaire pour les appliquer ne dépend pas d'elle.

M. Souchon. — Aux observations d'ordre général qui ont été apportées par M. Arnauné et par M. d'Ëichthal, je voudrais ajouter brièvement quelques remarques sur les prix du principal de nos produits agricoles, c'est-àdire du blé.

Dans les années qui ont précédé la guerre, le prix moyen du froment a été au quintal de 23 fr. 60 en 1909, de 25 fr. 36 en 1910/ de 25 fr. 90 en 1911, de 27 fr. 19 en 1912, et de 27 fr. 43 en 1913. A la veille de la guerre le blé se vendait sur nos marchés entre 28 fr. 25 et 28 fr. 50.

Dans les premiers mois des hostilités, ces cours se sont maintenus sans grand changement.

Mais, dès le début de Tannée 1915, la hausse a commencé et elle s'est très vite accentuée. Sa cause principale était dans le fait que nous avions besoin d'un apport américain, et que les frais de transport s'accroissaient sans cesse 'en même temps que le change commençait à se tendre. 11 n'est pas douteux que, dans un régime de liberté, cette hausse aurait continué au cours des années 1916 et

L917, et qu'elle nous aurait conduits à des taux très élevés- Mais il apparut qu'il était impossible de laisser s'accroître ainsi sans limite le prix du froment. D'abord, n'était-ce pas permettre à l'agriculture des profits de gu % erre exagérés ?

Ensuite, ces profits allaient être prélevés sur la masse des consommateurs du pain et conduire au renchérissement de la denrée qui est par excellence celle de première % nécessité. Aussi, le 16 octobre 1915, l'Officiel promulguait une loi en vertu de laquelle l'Administration civile pouvait procéder à des réquisitions pour le ravitaillement en blé au prix maximum de 30 francs le quintal.

En conséquence, tout un régime d'entraves à la liberté commerciale fut instauré, dans lequel le prix du froment à travers toute la France se trouvait limité à 30 francs. On a beaucoup discuté pour savoir si un pareil chifFre restait suffisamment rémunérateur : et ce fut d'ailleurs sans aboutir à aucune certitude. Gela n'a rien de surprenant. Les questions de prix de revient en agriculture sont particulièrement obscures, et la difficulté n'est pas seulement dans le fait que les comptabilités agricoles sont d'ordinaire insuffisantes. Il y a aussi des enchevêtrements dans les comptes des diverses cultures qui se succèdent dans l'assolement de nature à rendre le problème à peu près insoluble. La vérité, si elle pouvait être établie, montrerait d'ailleurs dans les prixde revient d'un produit comme le blé, d'extraordinaires différences de région à région, et souvent même d'exploitation à exploitation. Ces différences ont été particulièrement grandes au cours de la guerre, suivant le hasard des âges privant plus ou moins complètement avec la mobilisation telle ou telle ferme de son personnel masculin.

Mais, derrière d'inévitables incertitudes, unfait demeure. C'est que le régime du blé, tel qu'il résultait de la loi du 16 octobre 1915, donnait souvent intérêt aux agriculteurs

à aller vers d'autres cultures, dont les produits n'étaient pas taxés, ou l'étaient dans des conditions plus favorables que le froment. C'est ainsi particulièrement que les autres céréales allaient donner plus de bénéfices que le blé,

La conséquence est que les surfaces consacrées à la culture du froment ont été en voie de rapide diminution, et le mal est apparu particulièrement grave quand en 1917 les circonstances climatériques furent très mauvaises, ce qui fit descendre notre récolte aux environs de quarante millions de quintaux, alors que les besoins de notre consommation sont au-dessus de quatre-vingts.

Il se fit alors une sorte de réaction. On avait eu en 1915 l'unique souci d'abaisser le prix du blé pour avoir le pain bon marché. On en vint à une conception dans laquelle au contraire, on voulait le surélever pour donner plus d'intérêt à sa culture. Ce fut alors toute une série de mesures par lesquelles on passa très rapidement et par bonds successifs du prix de 30 francs à celui de 75 francs garanti pour la récolte de 1918, celui de 75 francs étant encore assuré pour le blé qui va être récolté en 1919.

Ces taux sont très élevés. On peut dire qu'ils dépassent les espérances des agriculteurs dans leurs rêves les plus dorés, et je ne crois pas qu'il y eut jamais une demande de groupement agricole allant jusque-là. Parce qu'on avait voulu en 1915 abaisser les prix outre mesure, parce que la taxation, comme il fallait s'y attendre, avait raréfié le produit, on faisait machine en arrière d'une façon excessive. Parce que l'aiguille avait trop marqué d'un côté, on la reportait brusquement à l'extrême opposé.

Au total, nous avons ainsi, nous allons avoir encore pour la récolte de 1919 un prix du blé beaucoup plus élevé que celui qui sortirait du marché libre, parce qu'une taxation dans l'intérêt des consommateurs s'est transformée en une sorte de taxation-prime au profit des producteurs.

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