II. Résumé
Ces tableaux, ainsi que les détails dans Jesqueis nous sommes entré, semblent prouver que les passages des poissons et des oiseaux, comme ceux des autres animaux, dépendent de plusieurs causes qui agissent soit simultanément , soit séparément.
Au premier rang on peut placer l’organisation ou l'instinct qui porte un assez grand nombre d’entre eux à se déplacer à des époques fixes et déterminées, lorsqu'aucune cause extérieure ne semble les engager à de pareils voyages; ils sont pour lors sous l’influence d’un penchant ou d’une puissance instinctive à laquelle ils ne savent ni ne peuvent résister. Gette influence est la cause déterminante des migrations périodiques et fixes; aussi ne s’accordent-elles pas toujours avec la marche de la température et les autres circonstances atmosphériques.
A cette faculté instinctive qui pousse les animaux à exécuter leurs voyages, réglés pour ainsi dire d’avance, il s’adjoint parfois d’autres causes dont l’action est plus ou moins irrégulière; c'est surtout sur les passages accidentels qu'entreprennent les poissons à des époques qui n’ont rien de fixe ni de constant que les circonstances extérieures exercent le plus
d'influence : car pour les migrations, l'instinct les détermine avant tout.
On concoit que le besoin de trouver ailleurs une nourriture qui leur manque dans les lieux qu'ils habitent force les poissons à les quitter; il en est de même des effets produits par la variation de la température et de tous les changements qui arrivent dans les conditions des milieux extérieurs. Ces circonstances pressent sans doute ces animaux à se déplacer ; mais elles ne sont jamais assez puissantes pour les porter à faire le tour du globe, comme l'instinct qui y pousse les espèces émigrantes. Il suflit aux premières de rencontrer quelque part la nourriture et la température pour qu'elles s’y arrêtent; ces circonstances ne suflisent pas aux secondes. Les voyages sont pour celles-ci un besoin absolu, auquel elles ne savent ni ne peuvent résister. Il faut qu’elles remplissent une condition aussi essentielle dans leur existence pour que leur vie et leur bien-être n’en souffrent pas.
Considérées dans leurs résultats, les migrations ré pandent une grande variété dans la distribution des animaux; elles renouvellent en effet, presque dans chaque climat, une partie des êtres qui y vivent. Ces passages égayent la scène de la vie et lui donnent une nouvelle et continuelle activité. Ils annoncent
également les changements qui vont survenir dans
la température ; ils sont même souvent pour l’homme des signes évidents et précurseurs des tempêtes ou du moins de grands changements qui vont avoir lieu dans les circonstances extérieures.
A raison de ces mystérieux voyages, dont le but échappe à celui qui n’en étudie pas les motifs, les anciens avaient accordé à certains oiseaux le don précieux de la divination. Sans doute l'instinct de ces animaux ne va pas aussi loin; mais peut-être leur température élevée les rend plus sensibles à l’impression des agents extérieurs que nos instruments les plus délicats. Ceux-ci nous font bien connaître l’état actuel de la température ; mais ils ne nous permettent guère de préjuger ce qu'il sera dans l’avenir, et même dans l’avenir le moins éloigné du moment présent. L
Les migrations et les passages des oïseaux et des poissons, comme du reste ceux des autres animaux, ne sont pas des phénomènes simples. Le premier de ces phénomènes, dont les résultats sont à peu prés les mêmes que les passages accidentels, est essentiellement complexe; cette complication rend difficile l’appréciation des motifs qui les dirigent et les font entreprendre. On éprouve quelque embarras lorsqu'on veut en généraliser les effets, d'autant que la même espèce est souvent émigrante ou erratique à telle
époque de sa vie, et sédentaire à telle autre ; quelque-
fois elle a des habitudes aussi diverses, suivant les pays où elle se trouve. Des mœurs aussi variées, fort rares chez les habitants des eaux, ne deviennent communes que chez les espèces qui, comme les oiseaux, parcourent les vastes plaines de l'air. Les poissons, comme les oiseaux les plus éminemment voyageurs ou émigrants, sont aussi les seuls chez lesquels on découvre de véritables cosmopolites. Une pareille mobilité ne saurait être comparée aux voyages accidentels auxquels se livrent les espèces erratiques ; il est facile de démêler les motifs de ces dernières excursions. Elles dépendent presque toujours des circonstances extérieures ou de l'influence des milieux et de celle de la nourriture.
À raison de la difficulté que l’on éprouve lorsqu'on veut généraliser les causes des passages et des migrations, nous avons tracé dans des tableaux séparés les époques des voyages des oiseaux et des poissons. On peut juger de cette manière combien les migrations sont fixes et régulières, et combien le contraire existe : dans les passages proprement dits.
Au milieu des faits qui environnent ces voyages, les uns périodiques et les autres aussi accidentels et aussi incertains que les variations des saisons, il en est un dont l'influence semble en déterminer assez constamment l’étendue. Ge fait est relatif à l’agilité, ou, si l’on veut, à la facilité et à la puissance des mou-
vements; du moins les animaux qui en jouissent sont les seuls qui entreprennent et exécutent de grandes migrations ou de longs voyages. Les insectes ailés en sont des exemples frappants parmi les invertébrés, tout comme les poissons et les oiseaux parmi les vertébrés. À l’exception de ces animaux, nous avons vu combien les migrations auxquelles se livrent les espèces des autres classes sont restreintes et bornées : on en a une preuve évidente dans les chauves-souris. Quoiqu’elles voguent, comme les oiseaux, dans les plaines de l’air, ces mammifères ailés ne se livrent jamais à des voyages même peu étendus. Ils quittent en effet rarement les cantons qui les ont vus naïtre, tant leur vol est faible; aussi l'instinct de ces animaux leur permet en quelque sorte d’en mesurer le pouvoir.
En résumant l’ensemble des faits que nous venons d’énumérer,on peuten déduire les conséquencessuivantes : 1° Le phénomène proprement dit des migrations ou des voyages périodiques et réguliers semble dépendre essentiellement de l’instinct ou de l’organisation particulière des animaux qui s’y livrent; 2° Les passages accidentels des espèces voyageuses paraissent dépendre des circonstances extérieures sous lesquelles vivent ces espèces, circonstances dont la température, la nourriture et les soins de la reproduction sont les plus essentielles et les plus influentes;
3° Ces phénomènes, rarement simples, sont le plus souvent complexes, étant déterminés par plusieurs causes qui agissent simultanément; ces causes por-
tent les animaux à changer de climat et à se transporter d’un pays dans un autre.
4° Les voyages des animaux sont d'autant plus étendus et d’autant plus prolongés que ceux qui les entreprennent ont les moyens de franchir sans eflorts comme sans difficultés de grandes distances.
En démélant ces diverses circonstances dans chaque cas particulier qui se présente, on peut se rendre compte des causes qui portent telle espèce à entreprendre des voyages lointains, comme telle autre à ne faire que des excursions accidentelles et peu éloignées, ou même à être sédentaire à une certaine époque de sa vie et émigrante ou erratique à toute autre. Ainsi disparaît peu à peu, aux yeux de l'observateur éclairé, ce que ce phénomène lui paraissait, au premier abord, avoir d’incompréhensible et même de merveilleux.
Nous avons vu un assez grand nombre d'oiseaux être sédentaires à l’âge adulte ou dans le jeune âge, tandis qu'ils sont émigrants ou erratiques dans d’autres instants de leur vie, ce qui annonce combien le phénomène des migrations ou des stations fixes à de certaines époques est complexe et s'exerce d’une manière différente pendant l'existence des mêmes espè-
ces. De pareils faits sont sans doute moins communs chez les poissons; mais peut-être ne le paraïissent-ils que parce que les mœurs de ces animaux, dont l'observation est si difficile, sont peu connues.
Nous avons cependant signalé quelques faits qui semblent indiquer qu'il en est d’eux comme des oiseaux, et que par suite de circonstances dont on peut apprécier l'influence, la même espèce est à la fois émigrante et sédentaire. Le thon en est un exemple remarquable. On sait combien ses migrations sont régulières ; elles ont licu en effet d’une manière périodique deux fois chaque année. Néanmoins cette espèce se trouve dans certains parages des bords de la Méditerranée complétement fixe et ne s’en écarte jamais; cette circonstance n'empêche pas que les thons sédentaires ne soient visités tous les ans par d’autres individus voyageurs. Mais ce qui est non moins digne d'attention, les individus de mœurs aussi différentes paraissent vivre de bonne intellisence pendant tout le temps que durent leurs passages.
Il n’y a donc rien d’absolu pour les races émigrantes, erratiques ou sédentaires, puisque les mémes espèces passent par toutes ces circonstances, suivant l’époque de leur vie. Les animaux cosmopolites sont les seuls qui sous ce rapport soient soumis à des conditions absolues d'existence dont ils ne peuvent
s’écarter par suite des exigences de leur organisa-
tion et de leurs penchants naturels. Il est pourtant peu d'espèces complétement cosmopolites, même chez les animaux qui en offrent seuls des exemples, comme les poissons et les oiseaux. L’agitation et un mouvement continuel sont pour ces divers animaux le besoin le plus essentiel de leur vie, comme la tranquillité et le repos le sont pour les espèces sédentaires. Il a fallu toute l'influence et toute la puissance de l’homme pour déranger cet ordre. Il en a bien entrainé avec lui un certain nombre dans tous les lieux et dans tous les climats; mais pour cela il ne les a pas rendus cosmopolites comme ceux qui le doivent à un instinct naturel.