DES ARTICULÉ
Voyons ce qu 1l en estdes annélides qui font partie, avec les crustacés, les arachnides et les insectes, de la grande tribu des articulés. On concoit aisément qu’il ne faut pas chercher des races erratiques parmi les annélides qui habitent l’intérieur du sol, comme les lombrics, nommés vulgairement vers de terre. Il en est de même des autres abranches, qui, quoique vivant dans le sein des eaux, n’en sont pas moins sédentaires. Tels sont les thalassènes qui se trouvent sur les côtes des mers dans les fonds sableux. On peut encore citer les naïades, les sangsues, les dragonneaux que l’on découvre en général dans les eaux douces ; ils se font tous remarquer par leur fécondité. Une espèce de sangsue (hirudo verrucosa) se rencontre cependant dans les eaux des mers; elle n’est pas moins sédentaire que celles des eaux lacustres. |
Des habitudes analogues sont communes aux annélides tubicoles, nommés vulgairement pinceaux de
mer. Ceux-ci sont tellement stationnaires, que plusieurs d’entre eux recouvrent, en s’entortillant, les pierres , les coquilles, et tous les corps sous-marins qui se trouvent à leur portée. Ils sont donc fixés aux objets sur lesquels ils se placent, et en suivent toutes les chances, à peu près comme les patelles le font par rapport aux rochers sur lesquels elles s’implantent. Les annélides, qui, comme les sabelles, les térébelles et les amphitrites, se logent dans des tubes factices composés de grains de sable et de fragments de coquilies, ont aussi l'humeur peu voyageuse. Elles peuvent donc être comprises parmi les espèces sédentaires. Il en est de même des siliquaires, des dentales, et surtout des arrosoirs, puisqu'ils s’attachent auprès des rivages de la mer sur les rochers des bords des côtes.
Les annélides dorsibranches ont des mœurs tout à fait analogues ; en effet, les néréides vivent en général dans des trous, ou dans l’intérieur des pierres, ou dans les vieux bois enfoncés dans les eaux des mers, ou enfin dans des tubes cornés ou membraneux. On ne peut donc supposer des habitudes erratiques qu'aux petites espèces de ce genre. Celles-ci sont parfois en si grande quantité dans l'Océan, qu’elles en rendent la surface lumineuse par la matière phosphorique développée par leurs organes. Il en est encore ainsi des arénicoles ; celles-ci s’enfoncent profondément dans le sable du bord des rivages et à tel point que les pé-
cheurs sont obligés d’y pratiquer de grands trous pour les retirer et s'en servir ensuite comme d’appât. Ces annélides sont, pour les mers, ce que les lombrics sont pour la terre.
Les autres articulés dorsibranches voyagent peu, surtout les spio, qui habitent des tuyaux membraneux. Les aphrodites et les amphinomes, beaucoup plus libres que les espèces précédentes dans leurs mouvements, sont aussi les seuls qui se livrent à quelques excursions, mais de peu d'étendue,
Si nous étudions les crustacés sous le méme point de vue, nous verrons qu’en général ces animaux ont été peu favorisés sous le rapport de la facilité de leurs mouvements; aussi un petit nombre voyage, mais leurs courses ne s'étendent jamais à de grandes distances. On ne peut citer parmi ceux où 8e montrent de pareilles habitudes que les décapodes brachyures, particuliérement ceux désignés sous le nom de crabes nageurs, Les autres genres présentent de nombreuses exceptions. Ainsi les gearcins passent la plus grande partie de leur vie à terre, se cachent dans des trous, et ne gortent que le soir ; ils ne vont à la mer qu'au moment de la ponte. Les pinnothéres vivent dans l'intérieur des huitres, des moules et méme d’autres coquilles. Il est évident qu'avec de pareilles mœurs on né peut pas supposer à ces décapodes brachyures des habitudes de voyages, et que les espèces de ces genres
rentrent parmi celles qui sont complétement stationnaires.
S'il est parmi les décapodes macroures des crustacés dont les mœurs soient sédentaires, tels que les éerevisses, d’autres, au contraire, appartiennent aux raceserratiques. Parmi ces dernières, on peut citer les homards, les seyllares, les langoustes et les salicoques ; il en est de même des crustacés stomapodes, particulièrement des squilles, ainsi que des crustacés amphipodes, comme les chevrettes, les talitres, et les corophies. Uneexception remarquable nous est fournie dans cet ordre par le genre phronomine, À l'exemple de Diogène, il se renferme dans une espèce d'étui membraneux qui ressemble fort à un tonneau. Ainsi à l'abri des dangers qui pourraient menacer sa frèle existence, la phronomine sédentaire passe sa vie paisiblement. Quelquefois pourtant, emportée par le roulis des flots, elle perd pendant quelques ins- {ants ses habitudes de repos et de tranquillité.
Les crustacés isopodes terrestres sont presque tous stationnaires ; les espèces marines seulement se livrent à quelques excursions, mais de peu d'étendue. Il faut encore en excepter celles qui vivent en parasites sur des poissons et d’autres animaux marins. Tels sont les chevroles, les cyames, les eymothoëés, les sphéromes et les bopyres, Avec ces genres on doit encore comprendre parmi les crustacés sédentaires
les aselles, les cloportes, les porcellions et les amardilles. Il en reste donc peu pour représenter les races erratiques. Il ne reste en effet que les ancées, les pranizes , les apseudes et les iones, auxquels on peut supposer de pareilles mœurs.
Un grand nombre de crustacés branchiopodes vivent aussi sur d’autres animaux, et par conséquent ils ne quittent jamais ceux sur lesquels ils se sont établis en parasites. Tels sont les caliges, les argules, les cécrops et les dichélestions. Quant aux autres genres de cette famille, la plupart vivent dans les eaux douces, quelquefois même en grandes sociétés. Ce n'est que parmi le petit nombre des espèces marines quel’on pourrait en découvrir dont les habitudes fussent erratiques, Il ne paraît pas pourtant qu'ilen soit ainsi.
Les arachnides, soit trachéennes, soit pulmonaires, n'étant guère susceptibles de mouvements continus longtemps prolongés, sont par cela même généralement sédentaires comme les aptères parmi les insectes. En effet, les espèces de cette dernière classe, munies d’ailes fortes et puissantes, et qui par cela même peuvent franchir de grandes distances, sont à peu près les seules erratiques. Les lépidoptères, les orthoptères, et quelques hyménoptères se distinguent essentiellement sous ce rapport. Quelque étendus que soient leurs voyages, ils n’ont jamais lieu d’une manière régulière ni fixe, mais à des époques indéterminées.
Il en est de même des déplacements des abeilles et des fourmis; ces déplacements s’opérent souvent sans causes apparentes, et toujours accidentellement. Aussi est-il difhicile d'en démêéler et d’en apprécier les motifs.
Les voyages des insectes ont lieu de plusieurs maniéres ; ils nesont pastoujours bornés aux races munies d’ailes puissantes. Les orthoptères, les lépidoptéres, les byménoptères, enfin tous les ordres qui volent avec facilité ne sont pas les seuls dont les excursions soient lointaines. Ceux d’entre eux que la nature n'a pas doués de moyens de transport facile y suppléent par un instinct particulier.
Certains coléoptères, dépourvus d’ailes et tout à fait aptéres, n'ayant pas des organes du mouvement bien agiles, n’en voyagent pas moins ; ils franchissent enseconfiant à la fureur des flots ou aux cours rapides des fleuves, de longues distances. Les akis, les pimelies, les scaurus, et la majeure partie des espèces de la famille des mélasomes, parcourent ainsi presque le pourtour de la Méditerranée, en s’abandonnant aux chances hasardeuses des courses sur la mer. Ces insectes peuvent rester plusieurs jours plongés en partie dans les eaux douces ou salées, sans compromettre pour cela leur vie. On en a eu la preuve lors des grandes inondations du Rhône. Ces inondations, dont la violence fut extrême, entrainérent d’abondants dépôts de limon
dans le sein de la Méditerranée; ces troubles, rejetés ensuite sur les côtes, y formèrent des alluvions plus ou moins considérables. Ces alluvions furent trouvées remplies d'insectes de tous genres, dont un certain nombre était privé de vie; mais au milieu de ces cadavres on découvrit une infinité de ces animaux aussi agiles que s’ils n'avaient pas été submergés. Ces espêces, auxquelles une submersion plus ou moins prolongée n’avait pas fait perdre la force et l’agilité, appartenaient généralement à celles de moyenne grandeur dont la vigueur avait pu lutter contre la fureur des flots.
Dans cette classe même des coléoptères, il est certains genres que l’on ne présumerait pas pouvoir parcourir de grandes distances, tant leur corps parait lourd et la force de leurs ailes peu en rapport avec cette pesanteur. Ils n'en voyagent pas moins. Parmi eux, on peut signaler les bousiers et un certain nombre de genres analogues qui font partie de celui des scarabés de Linné. Lorsque certains de ces copris prennent leur essor, on les voit s'élever de terre, en décrivant un cercle de quelques mètres, et monter ainsi perpendiculairement presque à perte de vue. Aussi, malgré la pesanteur de leur corps, ces insectes et une foule d’autres espèces analogues ne se livrent pas moins à de longues excursions.
D’autres genres du même ordre attendent pour
partir que le jour soit à son déclin, et que le crépuscule annonce la fin du jour. Analogues sous ce rapport aux lépidoptères crépusculaires, ils fuient comme eux leurs retraites paisibles au moment que la clarté de la lumière s'éteint pour aller sur l'aile des vents visiter d’autres climats. Tels sont par exemple les Aæmaticherus, soit l’Leros, soit le velutinus.
De pareilles habitudes sont communes à un grand * nombre d'insectes carnassiers, particulièrement à des coléoptères de la famille des carabiques. Les brachinus, les zuphium, et la plupart des genres qui demeurent pendant le jour sous la terre ou sous les écorces sont de ce nombre. Ils fuient, comme les sphinx, les sesia et les autres crépusculaires, la lu mière du jour qui ne peut convenir à leurs organes visuels, et ne sortent que lorsque les ombres étendent leurs voiles sur la nature entière.
Les passages des insectes sont si irréguliers, que des savants ont supposé que leur apparition coïncidait, pour la plupart du temps, avec les maladies qui se manifestent à certaines époques, et qui, par la grande mortalité qu’elles entrainent, sont de vérita-
bles fléaux pour l'humanité (1). Telle fut l'opinion que
(1) Les insectes ne peuvent avoir une influence fâcheuse sur la santé, que lorsque réunis en très-grand nombre, leurs cadavres , par leur décomposilion, exhalent des gaz délétères.
l'on eut le 2 août 1832 à Marseille lorsqu'on vit apparaître tout à coup et inopinément une grande quantité de sauterelles au moment où le choléra y exercait ses ravages. Gette quantité fut si considérable, que dans les environs de Château-Gombert on recueillit dans le faible espace de trois jours jusqu’à trois cent quatre-vingts kilosrammes d'œufs de ces insectes.
À la même époque un passage extraordinaire de papillons de la famille des piérides fut également observé dans un des quartiers de Paris. Ces migrations insolites se rattachent-elles au développement de maladies aussi terribles que le choléra et la peste ? On ne saurait le supposer. On ne voit pas en Orient les passages des sauterelles coïncider avec l'apparition de cette dernière maladie. Il parait en être de même en Russie; ce ne fut pas du moins l’année où cette maladie exerca de grands ravages à Odessa que les sauterelles s’y montrèrent en grand nombre, mais l'année qui précéda l'invasion de ce fléau.
D'un autre côté, lorsqu'on fait attention qu’à l'époque où le choléra sévit en France les passages des oiseaux furent peu nombreux, notamment ceux des hirondelles, il est difficile d'admettre quelques relations entre l’apparition de certains insectes et cette maladie ou toute autre plus ou moins contagieuse. On serait tenté de supposer plutôt le contraire si à l’époque de l’invasion de cette terrible maladie, ces o1-
seaux avaient séjourné parmi nous aussi longtemps qu’à l'ordinaire. On pourrait pourtant faire observer que les orthoptères, les lépidoptères, les hyménoptères et les diptères se font particulièrement remarquer par l'étendue de leur respiration. On peut les plonger dans des gaz délétères pendant quelques instants sans qu'ils en paraissent incommodés. Les insectes, en quelque sorte les oiseaux des invertébrés, respirent une grande quantité d'air au moyen des nombreuses ramifications de leurs trachées, et par cela même ils doivent être plus impressionnés par. les miasmes.
Parmi les faits qui se rattachent aux passages des insectes, il en est un des plus curieux dont la société entomologique de France a eu connaissance par M. Lefebvre, son secrétaire. Le 18 mai 1831, à neuf heures du soir, une apparition considérable de hannetons (melolontha vulgaris) assaillit, au sortir du village de Talmontiers, la diligence sur la route de Gournay a Gisors (Eure). Le nombre des hannetons était si considérable, que les chevaux, effrayés, obligérent le conducteur à rétrograder jusqu'au village. Il y attendit que cette grêle d’une nouvelle espèce eùt cessé
pour continuer sa route (1).
(1) Annales de la société entomologique de France, tom. 1, pag. 256.
Il se pourrait que les migrations, réellement prodigieuses par le nombre des individus qui s’y livrent, tinssent à ce que les insectes se transporteraient dans d’autres localités lorsqu'ils auraient tout détruit dans les lieux qu'ils habitaient primitivement. On peut du moins assigner une pareille cause au passage d’une nuée de la vanessa urticæ qui eut lieu en juillet 1828 sur les bords du lac de Neufchâtel en Suisse. Ce passage dura plus d'une demi-heure en se dirigeant du nord-est au sud-ouest. Il en est de même de cette grêle de l’ædipoda cruciata (Charp.) dont fut témoin, le 9 juin 1829, M. Lefebvre dans les campaones de Smyrne, surtout au sommet de la citadelle. Cet insecte y était si nombreux qu'il bruissait vers midi comme une forte pluie; il couvrait la terre formant une couche d'environ deux pouces d'épaisseur.
Nous pouvons également citer comme un exemple remarquable du passage des insectes celui qui eut lieu dans le midi de la France en septembre 1837. Le nombre des libellules qui le composait était si considérable, que dans certaines localités l’air en fut en quelque sorte obseurci; dans les lieux où cette troupe s'arrêta il n’y eut pas une seule plante qui n’en füt chargée. Chose non moins étonnante, la plupart de ces insectes voyageurs étaient accouplés. Ils partirent, ainsi réunis, lorsqu'ils retournérent à la
mer, qu’ils traversèrent pour se rendre dans d’autres
climats. Lorsqu’au contraire les libellules arrivèrent, elles étaient solitaires et point accouplées comme lors de leur départ.
De pareilles migrations ont également lieu chez les papillons ; on se rappelle, du moins encore à Genève, un de ces passages où se trouvaient des milliers d’individus d’une espèce ordinairement fort commune dans les régions tempérées, la vanessa cardui.
Les passages de ce papillon ont lieu souvent en nombre extrêmement considérable, et cela d’une manière générale dans un grand nombre de contrées différentes. Il faut ensuite des temps très-longs pour en revoir de pareils. C’est ainsi que celui dont nous parlons, qui se rapporte à l’année 1828, ne s’est plus renouvelé depuis lors.
La cantharide (lytta vesicatoria) nous à fourni également, en 1838, un exemple du nombre réellement prodigieux d'individus qu'offrent les passages d’insectes qui n'ont rien de fixe ni de régulier.
L’Ecriture a depuis longtemps rendu fameuses les migrations des insectes en nous retraçant les plaies que l'Egypte éprouva par la venue d’une multitude desauterelles qui se répandirent dans cette contrée (1). On ne saurait, dit le docteur Spry, imaginer de fléau
plus dévastateur, et dont les conséquences soient plus
(1) Exode, chap. x, vers. 4, 5, 6 et 19.
funestes et plus affligeantes. Aussi est-il fort difhcile de donner une idée des effets de l’invasion de ces insectes (gryllus migratorius),par l'impossibilité où l’on est de trouver un point de comparaison avec quelque événement de ce genre en Europe.
On ne peut guêre se représenter dans les pays occidentaux, de masse mouvante dans les airs plus formidable et plus nombreuse qu'un vol d'oiseaux, ou d’un essaim de moucherons.Comment pouvoir donner l’idée d’une masse compacte d'insectes qui occupe toute l'étendue du ciel aussi loin que la vue peut atteindre, et qui, se mouvant dans l’air avec l’impétuosité d’un torrent, produit un bruit pareil au mugissement de la mer. Ces animaux parcourent ainsi Les régions de l’air jusqu’au terme de leur éphémère existence. Ils se laissent alors tomber d’épuisement, déposent leurs œufs en terre, et meurent promptement. Dans quelque endroit que ces insectes se posent à terre, l’aspect du pays subit une complète métamorphose. Les lieux les plus fertiles deviennent entièrement arides ; il semble que le feu ait passé sur la terre, et qu'il ait tout desséché.
Lorsque de pareils passages ont lieu, la clarté du soleil disparait ; elle fait place à l'obscurité du crépuscule. On voit les sauterelles traverser lesairs avec une rapidité extraordinaire. Leur marche, ou plutôt leur vol, commence le matin, et lorsque le soir arrive elles
se posent à terre sur toute espèce de plantes indifféremment. On assure que dans les taillis les plus épais elles ne laissent pas la moindre feuille ou le moindre brin de verdure. Le jour suivant, au lever du soleil, on les voit reprendre leur vol et s’arrêter de nouveau lorsque vient le soir. Le pays où elles se trouvent, lorsque arrive le terme de leur existence, est doublement à plaindre : non-seulement il subit une complète dévastation, mais l'infection causée par les sauterelles mortes occasionne souvent des maladies d’autant plus graves que la cause qui les produit dure plus longtemps.
De pareilles migrations des sauterelles ne sont pas rares dans les contrées tempérées. De nombreux exemples des ravages qu’elles yont causés ont été cités de tout temps. Ces ravages démontrent assez la réalité de ce phénomène. Nous ajouterons à cet égard un fait remarquable dont la date est récente, et qui se rapporte à la fin du printemps de l’année 1840. Ces insectes, connus dans le midi de la France sous le nom de cousins pautiques , envahirent à cette époque la commune de Saint-Geniez le Bas. Ils se rapportaient aux sauterelles désignées par les entomologistes sous les noms de locusta viridissima , grisea et epphipiger. Leur nombre donuait une idée des légions de sauterelles dont les migrations amé-
nent avec elles la famine et la peste dans les pays
où elles s’abattent le plus ordinairement, comme l’Arabie, la Tartarie et l'Afrique.
Les nuées de sauterelles qui ont désolé à cette époque la commune de Saint-Geniez le Bas n’ont rien de commun , par les espèces qui en faisaient partie, avec celles des contrées dont nous venons de parler. Elles se rapportaient toutes à des espèces communes dans le midi de la France. Leur nombre extraordinaire tenait probablement à une foule de circonstances climatériques qui avaient dû en favoriser le développement.
De pareilles migrations ont souvent lieu dans les plaines du midi de la France où l’on cultive le blé très en grand, comme la Camargue. Le nombre de ces insectes y est souvent si considérable, que la récolte serait bientôt entiérement dévastée par eux si des chasses actives et générales n'étaient faites dans le but de les détruire. Il y a quelques années que l’on y a recueilli du 41 mai au 20 juin jusqu'à 555 sacs de sauterelles du poids de 52 kilogrammes le sac en terme moyen. En supposant que le poids d'un de ces insectes füt de 5 grammes, ce qui est au-dessus de la réalité, le nombre total des sauterelles recueillies n'aurait pas été moindre de 5,772,000. On peut en outre se faire une idée exacte de la quantité de celles dont les migrations envahirent la commune de Saint-Geniez le Bas, en considérant que
dans un seul domaine de cette commune, celui de Pont-de-Rosty, on en a pris plus de 400 quintaux.
Nous pourrions citer bien d’autres exemples non moins récents de migrations tout aussi considérables. Nous en rapporterons un seul assez curieux. Un propriétaire avait acheté plusieurs charretées de luzerne dans une commune du département de l'Hérault; il fut fort étonné, lorsqu'il les fit décharger, d’y trouver plusieurs quintaux de sauterelles. Il voulait même en déduire le montant sur le prix qu’il était convenu de payer; il ne se rendit que sur l'observation qu’on lui fit qu'il les avait vues sur les champs où se trouvait le fourrage qu'il avait acheté.
Les sauterelles traversent souvent les mers dans leurs migrations : ce qui est non moins extraordinaire, il en est de même de certains insectes dont le corps est fort lourd et la puissance du vol en général assez faible. Ainsi les ateuchus sacer et lLaticollis, très-communs sur les plages sablonneuses du midi de Ja France, y arrivent d’Espagne ou d'Afrique, et franchissent ainsi la Méditerranée. Il en est souvent de ces insectes comme des cailles : ils ne peuvent arriver jusqu'au terme de leur traversée; précipités par les vents dans le sein de la mer, les vagues et le roulis les rejettent ensuite sur les côtes qu'ils n'ont pu atteindre.
On est moins étonné de voir les papillons du chou
pierris brasicæ) et celui du chardon (vanessa carlui) taverser la Méditerranée et arriver dans le midi de la France, plus ou moins régulièrement, en avril et en mai. Les chasseurs regardent les passages de ces espèces comme l’avant-coureur des cailles. Lorsque le nombre des papillons est considérable, ils espèrent qu'il en sera de même de ces oiseaux. Si les colonnes serrées des lépidoptères arrivent à bon port, malheur aux jardins où elles s'arrêtent. Les papillons y déposent leurs œufs, et bientôt les choux et les artichauts sont dévorés par les chenilles qui en naissent et dont la voracité est extrême.
D'après l’Æbeille du Nord, du 29 octobre au 10 novenibre 1840, il y aurait eu en Juin de cette même année une apparition extraordinaire de chenilles à Odessa. Ce journal rapporte que, dans les rues de cette ville, d’épaisses masses de chenilles prenaient toutes la même direction, et couvraient tous les objets qu’elles rencontralent sur leur passage (4).
Il y en a eu une autre plus considérable encore pendant le même mois de juin dans la petite Russie.
(4) On s'explique diflicilement celte circonstance; car il paraît que les chenilles ne peuvent être transportées par des courants d’eau violents. Elles ne sauraient donc être de passage. Nous avons cru néanmoins devoir signaler Île fait rapporté par l'Abeille du Nord.
Dans le faubourg de Kroukof, qui fait partie de la ville de Krementchoug, on vit tout à coup paraitre une troupe immense de chenilles se précipitant vers le pont du Dnieper qui conduit à Krementchoug. L'autorité crut devoir interrompre le pont; mais cette mesure n'arrêta nullement le progrès de ces animaux vers la rive gauche; les insectes. se roulèrent en forme de pelote, et, se jettant ainsi dans le fleuve, ils le passèrent à la nage et continuèrent leur marche vers le Nord. Le lendemain une foule de rues et de maisons en furent couvertes et comme inondées. Dans leur marche à travers la ville, les masses de chenilles se partagérent en deux lignes; dans l’une on voyait s avancer les grosses, et dans l’autre les petites. Quand la ligne était interrompue et qu'il y avait un intervalle, celles de devant s’arrêtaient et donnaient aux autres le temps de se reposer et de les rejoindre. Ces faits, attestés par les autorités les plus graves, prouvent que, quoiqu'en général l’activité et la facilité des mouvements soient des circonstances nécessaires à l'étendue des migrations, il n’en est pas toujours ainsi. Du moins les chenilles et plusieurs autres animaux qui se livrent à des courses assez longues sont peu favorisés sous ce point de vue.
Il est fâcheux qu’on n’ait pas fait connaitre le nom scientifique des chenilles qui ont offert un si singulier spectacle en 1840 dans la ville d'Odessa. On aurait pu
alors avoir quelque idée de la cause qui a déterminé une pareille apparition, et s'assurer si le besoin d’une nourriture abondante ou toute autre circons{ance, comme celle d’une température appropriée aux conditions d’existence de ces chenilles, ne les avaient pas portées à se transporter d’une localité dans une autre.
Du moins, certaines espèces de larves de lépidoptéres se déplacent souvent par suite de ces circonstances. Parmi celles-ci, il en est une dont le nom indique de pareilles habitudes : telle est la processionnaire du pin. Ces chenilles quittent parfois une forèt composée de ce genre d’arbres, et vont en grand nombre en trouver une autre, où elles espèrent rencontrer de quoi satisfaire leur voracité. Cette circonstance n’a toutefois lieu que lorsque deux forêts ou deux bois sont extrèmement rapprochés. On les voit pour lors marcher à la suite les unes des autres tenant en quelque sorte leur rang. Les chenilles s’avancent ainsi avec une assez grande régularité vers leur destination, rappelant un peu l’ordre qui règne dans les processions.
Un fait non moins remarquable a été observé par M. Dunal au sujet de l’altise bleue ou altise des potasers. D’après ce botaniste, cet insecte, parvenu à l’état parfait, après avoir ravagé pendant de longues années les vignobles de l'Espagne, particulièrement ceux du
littoral de la Méditerranée, est venu exercer de pareils désastres dans les vignes du Roussillon et du Languedoc (1). Ce qu'il y a de singulier à l’épard de ces voyages ou des déplacements de ces animaux des lieux qu'ils habitaient primitivement, c’est que, après avoir quitté l'Espagne , ils ont passé d’abord par le Roussillon, et ne se sont répandus que beaucoup plus tard dans les contrées limitrophes.
Les dégats de cet insecte ont été en Espagne si considérables, que l’église de Malaga a cru devoir faire des formules de prières pour l’exorciser ; d’un autre côté, quoiqu'on ignore entièrement l’époque de son apparition en Roussillon, elle ne paraît pas remonter bien haut. On sait qu'il y a au plus vingt à vingt-cinq années les ravages de cette altise furent extrêmement grands dans les communes de Collioure, de Port-Vendres et de Banyuls-sur-Mer. Plus tard, il en fut de même dans les cantons de Rivesaltes, d’Espéra, de l’Agli et de Baïixas, cantons plus rapprochés du département de l’Aude que les premiers.
Les atteintes portées aux vignes du département de l'Hérault n’ont été remarquées qu'en 1819, seule ment dans la commune de Vendres, la plus occidentale du littoral de ce département, conséquem-
(1) Builleiin de la société d'agriculture de l'Iéraet, 19€ année, 1832, 177.
ment la plus voisine du département des Pyrénées- Orientales. Ce département avait été antérieurement exposé depuis longtemps aux ravages de l’altise bleue.
Cet insecte, connu des agronomes par les dégâts qu'il fait éprouver dans les jardins aux semis de toute espèce, a atteint, de 4823 à 1825, les communes d'Agde, de Marseillan, de Gigean, de Mont- Bazin, de Frontignan, de Mirevals et de Pérols. Il y a causé de grands dégats. Il en a été de même plus tard en 4831 dans le département du Gard , surtout dans la partie méridionale des bassins du Vidourle et du Vistre.
Ainsi, depuis les Pyrénées jusqu’à la plaine du Vistre, les vignobles des communes les plus voisines du littoral ont été successivement envahis par les altises. Cetenvahissement a eu lieu en avancant constamment de l'occident vers l’orient. Dans l’espace dequatorzeannées, ces insectes se sont propagés des vignes de Vendres jusqu’au Vistre, et cela dans un espace d’environ 25 lieues de longueur. Depuis lors ils ont considérablement marché en avant, et déjà ils menacent tous les vignobles situés à peu de distance de la Méditerranée. Ne peut-on pas considérer ces passages d’un lieu à un autre comme analogues à ceux auxquels se livrent, par suite de leur multiplication, tant d’autres animaux. Sans doute ces passages s’opérent d’une manière lente, lorsqu'on les considère par rapport à
nous; mais leurs effets paraissent bien rapides, lorsqu'on les compare à leur grosseur à peine de trois à quatre millimètres. Ils n’en montrent pas moins la tendance des insectes à changer de pays, soit que le besoin de nourriture les y détermine, soit qu'ils y soient poussés par tout autre motif. Ces faits ne sont pas moins curieux à rapprocher, afin d’en faire saisir les relations ; c’est aussi sous ce rapport que nous les avons Consignés.
On est moins surpris de voir certains lépidoptères crépusculaires, qui jouissent d’une grande puissance de vol, exécuter de fort longs voyages. Aussi n’est-il pas rare de les voir arriver sur les côtes de la Méditerranée, même en plein jour. Dès que leur traversée est finie, les sphinx, principalement le rayé (sphinx lineata) butinent en arrivant sur les anthémis et les violiers (cheiranthus maritimus),qui croissent en abondance sur les plages maritimes du midi de la France. Ce que nous venons de faire observer relativement aux insectes crépusculaires, est plus fréquent chez les sauterelles ; car, après avoir traversé la Méditerranée, celles-ci arrivent parfois en foule, surtout en septembre et en octobre. Les espèces qu’on observe le plus ordinairement dans le midi de la France sont les gryllus migratorius et lineola.
On est moins étonné, après ces exemples, de voir des nuées de tipules et de cousins entrainées par les
vents jusque dans les montagnes et à de fort grandes distances de leur séjour ordinaire, les plaines humides et les bords des rivières. De même souvent, en septembre et en octobre, des friganes, des semblides, sont emportées dans la direction du sud parles vents fort loin des lieux où elles avaient pris naissance.
Les passages de ces insectes sont quelquefois si nombreux, qu'ils donnent lieu à des méprises fort singulières. Ainsi, vers la mi-août de l’année 1842, toute la ville de Brielle fut en émoi à la vue d’un épais nuage de fumée qui enveloppait la tour de la grande église. La panique se répandit en un instant dans tous les quartiers de la ville. Le personnel des pompes se rassemble donc en toute hâte, et monte à la tour avec rapidité. Quelle fut la surprise des pompiers, lorsqu'ils reconnurent que l’épais nuage qui paraissait être de la fumée n’était autre choseque des myriades de cousins (culex pipiens). Ces insectes prenaient leur essor d’un tuyau de cheminée adossé contre la tour. Vue de loin, cette pérégrination de moucherons ressemblait à s’y méprendre aux épaisses bouffées de fumée qui précèdent le développement d’un incendie.
Les habitants de Brielle furent fort enchantés de cette découverte et d'en être quittes pour la peur. Ce fait a été aussi reproduit dans tous les journaux. Il y est particuliérement raconté avec détail dans Ze Constitutionnel du 21 août 1842.
Ces passages accidentels rappellent ceux que fait plus fréquemment l’apion vernale. Cet insecte se déplace par grandes masses, et en nombre extrêmement considérable, des lieux qu’il ravage par suite de son extrême voracité. Cette espèce fut extrêmement commune à l’époque du choléra dans les rues de Montpellier, surtout dans toute la partie méridionale de la ville. Elle y passa en colonnes épaisses et nombreuses, au point que facilement on aurait pu en recueillir de grosses poignées à la fois. Ce passage, qui coïncida avec le choléra, eut lieu en mai et en juin de l’année 1832.
Il en est enfin des insectes comme des oiseaux, relativement à leur abondance : ainsi plusieurs espèces notées comme rares deviennent néanmoins communes certaines années. Ainsi, par exemple, le sphinx du laurier-rose (sphinx nerü) a paru en grand nombre en 4835, non-seulement dans le midi de la France, où cette espèce se trouve le plus habituellement, mais encore dans le nord de cette contrée, et même en Allemagne. Vingt-six chenilles furent prises à Saint- Germain-en-Laye, trente-cinq à la fin d’août à Gisors (Eure), et dix autres en Belgique. D’un autre côté, soixante chenilles de ce sphinx furent ramassées à Amiens et à Epernay , deux cents environ à Evreux, et vingt à Vincennes. Un assez grand nombre fut recueilli à Paris, et plus de deux cents dans les départements dela Seine et de la Loire.
De pareils exemples se sont renouvelés la même année en Allemagne ; on y a pris des chenilles et des individus parfaits du sphinx nerii jusqu'au delà de Francfort. Depuis cette époque, ils n’ont presque plus reparu; probablement il faudra encore bien des années avant que ce crépusculaire devienne aussi commun qu'en 1835.
On peut encore citer parmi les crépusculaires le sphinx celerio ; il se livre aussi à des passages accidentels. Très-commun pendant plusieurs années, on ne l’a plus revu de longtemps dans les mêmes contrées. Ce lépidoptère traverse souvent la Méditerranée, arrive dans le midi de la France en grand nombre, soit de Sicile, soit d'Espagne; il ne reparait plus ensuite de quelque temps, mais ses passages ne paraissent pas coincider avec des circonstances atmosphériques particulières. Comme de pareils voyages, quoique fort irréguliers, se renouvellent de temps en temps, ce Sphinx doit être considéré comme une espèce de passage accidentel et rentrer ainsi dans celles que nous avons considérées comme erratiques.
Ces insectes crépusculaires ne se reproduisent pas d’une manière constante dans les provinces méridionales de la France, ainsi qu'on s’en est assuré par leur observation suivie pendant plusieurs années. Ils y arrivent souvent d'Afrique, ou même de contrées
encore plus éloignées, et à des époques fort irrégulières : ainsi, tandis qu'on en voit un assez grand nombre pendant quelques années, on ne les retrouve plus ensuite de longtemps,
Par suite des migrations ou plutôt des voyages auxquels se livrent plusieurs lépidoptères, le papilio ajax parait être arrivé jusque dans le midi de la France. Cette dernière contrée est à de bien grandes distances de celle habitée le plus ordinairement par ce papillon. Il parait en être de même du papilio chrysippus ; quoique des Indes orientales, il n’en arrive pas moins jusqu'en ltalie, où il étend parfois ses passages, en y montrant des formes qui n'appartiennent pas aux régions tempérées.
Il parait néanmoins ne pas en être de même de la bombyx cegropia, qui a été également capturée en Italie. Les individus de cette espèce paraissent être provenus des chrysalides qui y avaient été apportées et qui ont éclos naturellement. Ces bombyx n’ont pas été pris en pleine campagne, comme les lépidoptères diurnes dont nous venons de parler. Leur présence, tout étrange qu'elle peut paraitre, ne doit pas plus nous surprendre que celle des Llatta americana , qui infestent certains ports des contrées méridionales de la France. Ces transports de certaines espèces, opérés par l'influence de l’homme, ne doivent pas être confondus avec les véritables passages, même
avec les plus accidentels ; ceux-ci, en effet, sont tou- Jours indépendants de notre volonté, et ne sont point soumis à notre puissance.
D’autres faits non moins positifs prouvent à quel point les espèces vivantes tendent à s'étendre et à quitter les lieux qui les ont vus naitre, pour se porter dans de nouveaux climats. Nous avons rapporté l'exemple du papilio ajax qui a été pris sur la place du Peyrou, à Montpellier. Cet individu a longtemps fait partie de la collection de feu M. de Belleval. Nous ne nous dissimulons pas ce que ce fait a d’extraordinaire, d’autant que depuis l’époque où cette espèce aurait été prise vivante dans le midi de la France, elle n’y aurait plus reparu. Si réellement ce papillon a été aperçu à Montpellier, il peut être provenu d’une chrysalide apportée d'Amérique par dessvaisseaux qui auraient abordé à Cette.
Si l’on n’admet pas cette circonstance, il est diflicile d'expliquer la présence de ce papillon dans le midi de la France autrement que par l'effet d’une véritable migration, surtout à raison des habitudes propres aux espèces de ce genre. Ainsi le charaxes jasius ou rhea, extrêmement commun à Nice, étend quelquefois ses excursions jusqu’à Montpellier ; mais il se passe souvent plus de dix ou même plus de quinze ans sans que l’on en voie un seul. Cette espèce reparait cependant après des intervalles plus ou
— DA3S — moins éloignés, tandis qu’à l'exception de l'unique individu du papilio ajax dont nous venons de parler on n’en a pas apercu d’autres.
On concevrait plus facilement qu'une espèce nocturne eût été vue une seule fois et n’eût plus été capturée depuis; mais il ne peut en être de même d’une espèce diurne. L'irrégularité dans l'apparition des divers lépidoptères est souvent extrêmement grande. En effet, pendant plus de dix ans, la lithosia pulchra ne s'était presque pas montrée à Montpellier, tandis que, en 1840, les chenilles de cette noctuelle ont dévoré toutes les plantes de l’Aeliotropium europæum. Un certain nombre ont même attaqué la vipérine (echium vulgare), faute d’avoir des héliotropes à leur disposition. Par suite de la grande quantité de chenilles de cette noctuelle, elle a été des plus communes, et les entomologistes du Midi en ont pris des quantités considérables.
Le penchant général des animaux qui les porte à se transporter d’une région à l’autre fait qu'une foule d'insectes abandonnent les lieux où ils s’étaient primitivement fixés. On voit souvent les abeilles quitter les ruches où elles s'étaient établies, pour aller avec leurs essaims essayer si d’autres climats leur seraient plus favorables. Il en est de même des termites et des fourmis; ces insectes se déplacent aussi
sans motif apparent, et nous rappellent les passages
accidentels auxquels se livrent un grand nombre d’espèces d’un ordre plus élevé.
Ces faits et une foule d’autres analogues, dont les articulés nous donnent l’exemple, nous montrent que tout dans la nature est dans un mouvement continuel. Cette agitation, qui nous frappe surtout chez les êtres vivants, ne laisse pas que d’être encore sensible même chez les corps bruts. Ce qui est non moins remarquable, les abeilles transportées en Amérique voyagent comme celles de l’Europe. Cependant les individus de ce genre qui se trouvent dans les portions les plus chaudes du nouveau monde ou celles qui ont été transplantées en Afrique n’y amassent plus de miel, quoiqu’elles butinent sur les fleurs comme les autres. Elles ne construisent plus de ruches comme les abeilles des régions tempérées. Ces ruches ne leur sont plus nécessaires, puisqu'elles rencontrent dans toutes les saisons de l’année des plantes en fleurs dont les sucs mielleux suffisent à leur subsistance. L'instinct qui les porte à cesser complétement de se livrer à un acte qui semble attaché à leur nature a, il faut l'avouer, quelque chose de bien rapproché de l'intelligence.
On sait que la vanessa cardui se trouve dans presque toute l'Europe et l'Afrique. Le papillon du chardon, un des insectes les plus éminemment voyageurs, parait avoir porté ses migrations jusqu'aux
plus grandes distances. Il les étend même de Jour en jour d’une région à l’autre, et se trouvera peut-être bientôt dans toutes les contrées de la terre.
Cette circonstance dépend peut-être de deux particularités qui lui sont propres. Ce papillon supporte, sans paraitre en être incommodé, des différences de température plus considérables que la plupart des autres insectes. Quoique cette espèce se trouve en Afrique, d’où elle nous arrive souvent au printemps en grand nombre, elle n’en passe pas moins l'hiver dans le midi de la France. Elle s’y blottit dans les trous des vieux murs, d’où elle sort pour si peu que le soleil brille.
Ce papillon, connu vulgairement sous le nom de belle-dame , vole presque aussi bien la nuit que le jour. Il peut ainsi faire de longues excursions. Cette particularité favorise singuliérement son humeur voyageuse.
Une autre espèce du même genre, et fort rapprochée de la belle-dame par ses formes générales, se trouve à la Havane et au Brésil. Lorsqu'on la compare attentivement avec cette dernière, on reconnait qu’elles sont loin d'être les mêmes. Du moins leurs nuances, la disposition des teintes et des taches, sont assez différentes pour être certain que Cramer a distingué avec raison la belle-dame d'Amérique d’avec celle qui habite l'Afrique et la plus grande partie de l'Europe.
C’est donc sans fondement qu’on a considéré les deux espèces comme semblables. Ce fait inexact ne peut être invoqué comme une exception à la loi générale de distribution, d’après laquelle aucune sorte de productions vivantes n'est commune aux deux grands continents.
Cependant il ne parait pas en être ainsi de la derlephila pinastri. Ce sphinx, essentiellement voyageur, se trouve à la fois dans le midi et le nord de la France, ainsi que dans d’autres contrées de l'Europe. On vient récemment de le rencontrer dans l'Amérique septentrionale. Il paraît y être arrivé aprés avoir franchi le détroit de Behring.
Les individus qui y ont été aperçus paraissent avoir déjà éprouvé l'impression des climats nouveaux où ils ont fixé leur séjour.Du moins leurs nuances sont plus sombres, soit en dessus, soit en dessous, que celles des individus des régions tempérées. Aussi, par suite de cette manie qui semble particulièrement affecter les entomologistes, on s’est empressé de faire des individus découverts dans le nord de l'Amérique une nouvelle espèce. Mais, avant de se décider à cet égard, on aurait dü s'assurer si ces sphinx supposés différents ne donneraient pas constamment les mêmes produits, et s’ils ne se perpétueraient pas d’une manière indéfinie. La génération peut seule nous per-
mettre d’avoir la clef de toutes ces différences indivi-