‹ Des causes des migrations des divers animaux et particulièrement des oiseaux et des poissonsChapitre 110 sur 117 · DAT · texte numérisé non relu

DAT

duelles qui ne méritent pas les noms nouveaux qu'on leur impose, et dont on les décore sans raison.

De même certains individus de la vanessa urticæ n'offrent pas les deux points noirs que l’on voit aux ailes de plusieurs autres, et leur bordure terminale est également un peu plus étroite. On a donné aux uns le nom de vanessa ichnusa, et on a seulement conservé aux autres celui de vanessa urticæ. Avant de distinguer ces divers individus, il aurait fallu s’assurer si ces différences étaient réellement spécifiques. On a été loin de s’en occuper, et l’on a, sans motif légitime, érigé des variétés en espèces.

Une autre circonstance, tout aussi légère, a fait séparer le satyrus arethusa en deux races distinctes. On a donc créé le satyrus neomiris, en raison de ce que dans certains individus, la bande jaune du bord des ailes de la première variété s'agrandit et s’élargit considérablement dans la dernière. Si l’on s’était donné la peine d'observer les passages d’une espèce à l’autre on se serait assuré que ces variétés se fondent insensiblement, et qu'il est presque impossible de distinguer les individus intermédiaires de ceux que l’on doit considérer comme types.

Si de pareils principes venaient à prévaloir, il faudrait également faire deux espèces du sphinx Nerü, selon que les individus sont nés dans les champs, ou qu'ils ont été élevés de chenilles. Il y a plus, lors-

qu'on compare les sphinx que l’on fait éclore artificiellement au mois de décembre avec ceux qui viennent au monde au milieu de l’été, on trouve entre eux des différences sensibles. Les premiers ont des teintes moins vives, presque pas nuancées de rose, et des dimensions moins considérables. Il en est de même des sphinx que l’on élève dans les régions septentrionales de l’Europe. Ils ressemblent encore moins aux races sauvages des contrées méridionales que ceux que l’on y fait éclore au milieu de l'hiver.

Les entomologistes ont cependant eu raison de faire deux espèces du sphinx ocellata d'Europe et de celui qui vit en Amérique; car il n’y a entre elles aucune analogie ni pour la forme des ailes ni pour la disposition et la figure des taches. On ne peut donc pas se plaindre de l'établissement de ces espèces ; elles sont fondées sur des distinctions réelles.

Différents lépidoptères nocturnes se livrent également à des migrations presque aussi lointaines que celles qu’exécutent les espèces diurnes et crépusculaires. On le suppose en observant la zoctua peltigera d'Europe, non-seulement au cap de Bonne -Espérance, mais encore dans les Indes, à Cayenne, ainsi que dans l’Amérique du Nord. Cette espèce peut avoir été transportée dans ces divers climats par les navigateurs, et avoir ainsi suivi nos pas. Cette supposition est d'autant plus admissible, que cette noctuelle

supporte , sans inconvénient , les températures les plus diverses, circonstance qui rend sa dispersion plus facile.

Ce lépidoptère presque crépusculaire nous donne, pour les insectes, des exemples analogues à ceux que l’hirondelle de cheminée et la chouette-effraie nous présentent chez les oiseaux. Elle est loin d'être la seule qui offre de pareilles habitudes. La noctua gamma , espèce si commune en Europe, parait être répandue dans presque toutes les régions, et partout avec la même abondance.

Les grandes fourmis ailées ( formica herculeanea et rufa), si fréquentes dans les champs des contrées tempérées, exécutent également de grands voyages. On les voit arriver dans d’autres contrées à l’époque où les martinets (/irundo apus Linné) y paraissent également attirés par ces articulés, dont ils font leur nourriture. Ces insectes, comme les oiseaux qui les recherchent, paraissent les uns et les autres au printemps, dont ils signalent et annoncent le retour. Une pareille coïncidence dans l'apparition de cesdiversanimauxne semble pourtant pas avoir frappé les observateurs, peut-être parce qu'ils n’en ont pas rapproché les circonstances ni saisi leurs relations.

Quelques insectes opèrent aussi des passages sur lesquels l'attention des cultivateurs a été attirée en

raison des dégats qu'ils font aux récoltes. Parmi les

derniers on peut citer l’eumolpe (ewmolpus obscurus) désigné dans le patois méridional sous le nom de canine ou babote. Cette espèce attaque principalement les luzernes. Elle les dévore quelquefois à peu près complétement, et lorsqu'elle les a ravagées elle se rend dans une autre, et ainsi successivement. Ses passages, qui dépendent presque toujours du manque de nourriture, sont par cela même accidentels.

L’eumolpe parait être arrivé d'Espagne dans les contrées méridionales dela France, où ilest maintenant sédentaire. Il s'étend de jour en jour vers le nord de cette contrée, où sa voracité et le nombre immense d'œufs qu’il pond le rendront tout aussi redoutable qu'il l’est devenu pour le midi de la France.

Les mêmes variations de nombre que nous avons reconnu avoir lieu d’une année à l’autre entre les divers individus d’une même espèce d'oiseaux se fontremarquer pour ceux d’une méme race d'insectes. Ainsi, telle année on observe une quantité immense d’une espèce, et puis elle ne reparait presque plus pendant de longues années. On peut citer comme un exemple remarquable de ces apparitions extraordinaires celle qui a eu lieu en 1838 dans la forêt de Raisne (France). Au mois d’août, les cantharides (/ytta vesicatoria Fabricius) y arrivérent en quantité si considérable, qu'il suffisait de secouer un des arbres de cette forêt pour en ramasser à l'instant plusieurs boisseaux. Leur

nombre fut si grand à cette époque, que tous les frênes de cette forêt furent complétement dévorés.

D'unautre côté, depuis l’année 1835, où un passage extrêmement considérable des sphinx celerio, Nerü et de la noctuelle nommée plusia Daubei eut lieu dans le midi de la France, on n’y a presque plus revu ces lépidoptères. À peine quelques individus ont-ils été capturés depuis lors. Pendant que ces passages avaient lieu dans les contrées méridionales de la France, M. Rambuhr en observait la même année 1835 de pareils en Espagne. Ils y étaient aussi nombreux que ceux auxquels nous avons dù une grande quantité d'individus des noctuelles et des sphinx, dont nous venons de désigner les espèces.

De pareils exemples nous sont fournis presque chaque année par différents insectes.Ces faits sont d’autant moins extraordinaires, que ces animaux sont extrêmement variés. En effet, les entomologistes comptent déjà plus de vingt-cinq mille espèces dans une seule classe de l’ordre d’articulés, à laquelle on a donné le nom de coléoptères. Il est même possible qu’elle ne soit pas la plus nombreuse entre les sept qui en font partie. On sent quelle doit être la variété de mœurs et d’habitudes des animaux dont les espéces sont aussi multipliées. Dés lors, on comprend facilement toutes les irrégularités que peuvent présenter leurs passages d'autant plus différents de ceux des oiseaux, qu’ils ne

dépendent pas d’un instinct à eux particulier, mais uniquement de causes tout à fait accidentelles.

Il n'existe donc pas chez les insectes de véritables espèces émigrantes ; tout au plus voit-on chez cet ordre d'animaux quelques races erratiques. Leurs voyages n'ont jamais cette régularité et cette périodicité qui caractérisent les migrations des poissons et des oiseaux. Les insectes qui jouissent d’une grande agilité sont à peu près les seuls qui exécutent de longs voyages. Parmi ceux qui nous en fournissent plus particulièrement des exemples, on peut citer les lépidoptères, les orthoptères, et parmi les derniers, le grand genre des sauterelles (gryllus, locusta, acrydium et autres).

Telles sont quelques-unes des particularités que présente l’ordre des insectes. Quoique par la grandeur et la facilité des mouvements de leurs espèces il puisse en quelque sorte être considéré comme les oiseaux des invertébrés, il ne présente pas cependant des races émigrantes, et encore moins cosmopolites : du moins aucune espèce d'insectes ne paraît commune aux différents continents. Dés lors il n’en est pas qui soit propre à l’universalité des régions terrestres. Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces observations générales : ces détails sur les habitudes voyageuses de ces animaux placés si haut par leur instinct, en même temps que par la variété et la complication

des mouvements dont ils sont susceptibles, sont suffisants pour le but que nous nous somines proposé

dans cet écrit.

Page 1