DES VOYAGES ACCIDENTELS DE CERTAINS ANIMAUX
Les causes qui influent sur les migrations des mammifères, des oiseaux et des poissons semblent n'avoir rien de commun avec celles qui font qu’un certain nombre d’entre eux voyagent avec les plantes, comme d’autres avec l’homme. Elles n’ont pas, à ce qu'il parait, plus de relations avec celles qui font fuir certains animaux devant l’homme, et les portent dans de nouveaux climats, différents de ceux où ils avaient primitivement fixé leur séjour.
L'Amérique a doté l’Enrope de certaines espèces, tandis qu’en revanche un grand nombre d’autres races ont passé de l’ancien monde dans le nouveau. Parmi les mammifères, ce sont toujours les plus petits qui voyagent le plus et qui suivent le plus constamment les traces de l’homme. C’est surtout parmi les rongeurs et les insectivores qu'on découvre le plus
d'espèces voyageuses , ou de celles qui émigrent le plus volontiers.
Pour en citer des exemples, nous dirons qu’un des plus petits mammifères, la musaraigne naine ( sorex pigmæus), qui n'avait jamais été vue en Allemagne, a été cependant observée, il y a quelques années, dans la Silésie et le Mecklembourg. De même, plusieurs espèces de rats et de souris s’avancent continuellement de l’Asie en Europe. D’un autre côté, le rat commun semble avoir été inconnu dans les contrées tempérées de l’Europe, dans les anciens temps, cependant il y est maintenant extrêmement répandu, même depuis longtemps. De nos jours, ce rat, d’un gris noirâtre (mus rattus Linné), n’est déjà plus le rat le plus commun et le plus vulgaire, du moins dans le nord de l'Europe. Une autre espèce plus forte, inconnue de Linné et que Pallas a désignée comme arrivée d’Astracan en 1727, tend continuellement à faire disparaitre la première espèce partout où le commerce vient à s'établir.
Cette espèce, le surmulot de Buffon, ou le W'anderratte des Allemands (mus decumanus Pallas), a été transportée de nos jours par la Nudeja au Kamtschatka. C'est pour le Nord la véritable enseigne du commerce, et à tel point, qu’on peut dire qu'un lieu sans surmulot est un lieu sans négociants ni marchands.
nl Re PRES ET 27 2
étions
Il en est différemment des grands animaux; ils tendent à fuir devant nous, et finissent même par se perdre par suite de notre influence. Aussi, dans la lutte qui s'établit entre l’homme et un animal, quels que soient sa force et son courage, cette lutte est tou- Jours au désavantage du second.
Le lion, selon Hérodote et Aristote, existait encore de leur temps en Macédoine. L'armée de Xerxés eut à en souffrir beaucoup plus tard. Mais aprés avoir longtemps occupé l’Asie-Mineure et la Syrie, ce terrible carnassier est repoussé aujourd’hui hors des frontières de la Perse et de l’Inde dans quelques contrées de l’Arabie. Le lion, si dangereux pour l’homme, qui, par ses efforts constants, tend à le détruire, ne domine plus maintenant qu’en Afrique. De même, l’hippopotame, la girafe, et d’autres mammifères terrestres d’une taille plus ou moins colossale, se sont retirés dans l’intérieur de l'Afrique. Le crocodile n’existe presque plus dans la basse Egypte, d’où il a été chassé par les attaques de l’homme, qui avait à le redouter.
Il'en est à peu près de même de l’aurochs ou de l’urus des anciens. Fort commun en Allemagne, 1l n'y existait déja plus dans le xvi° siècle. Cette espèce, nommée zoubre en Russie, et Wisent par les anciens Allemands, était tellement répandue dans la Germanie, que beaucoup de noms de lieux en rap-
pellent encore la mémoire. On chante même les plaisirs de la chasse de l’aurochs dans les Nibelungen. Il s’est maintenu plus longtemps en Prusse et en différentes parties de la Pologne, où il a été observé et décrit par Herberstein.
Le dernier qu’on a tué en Prusse remonte à 1755. Déjà du temps de Forster fils, cet animal ne se trouvait plus en Pologne que dans la grande forèt de Bialowieza, où il en existe encore quelques-uns, à raison des soins que le gouvernement apporte à sa conservation. Nous avons vu périr dans la ménagerie de Schœnbrunn, près de Vienne en Autriche, un aurochs pris quelques années auparavant (1809) dans la forêt de Bialowieza. Cet individu parait avoir été le dernier qui y ait vécu.
Depuis lors, et récemment, on vient de découvrir cette espèce dans le Caucase, presque dans les mêmes lieux où l’on a rencontré le tigre royal et la panthère irbis. Le zoubre du Caucase ne parait pas différer de celui des forêts de la Pologne ; aussi l’existence d’un bœuf sauvage nommé gaour dans l’inde, semble se rapporter à l’aurochs. Cette espèce se rencontre jusqu'au delà du Gange, et se trouve aujourd’hui dispersée en quelques tribus bien éloignées les unes des autres. Ceux qui habitent la forêt de Bialowieza ont pour voisin le glouton du Nord et sur la côte de Te-
nasserim, l’éléphant et le rhinocéros.
Il en est également du cerf à bois gigantesques, dont on trouve la représentation sur les monuments de l’ancienne Rome. Cette espèce, décrite aussi bien par Appien que par Münster, Aldovrandeet Johnston, parait avoir vécu jusque dans le xv° siècle, soit en Prusse, soit en Italie. Ce cerf, si remarquable par la grandeur deses bois, doit avoir existé depuis les temps historiques, d’après le calus observé par Hart sur un os de cette espèce découvert dans les dépôts dituviens
e l'Itulie. Ce calus paraît avoir été opéré à la suite d’une blessure produite par un instrument pointu et tranchant. Ce cerf a dû disparaitre d'autant plus vite, que, d’après la grandeur de ses bois, il ne pouvait trouver facilement un refuge dans les forêts. D’ailleurs, les plages marécageuses où cet animal avait fixé son séjour, ayant fini par se dessécher elles-mêmes, il ne lui a pas été possible de satisfaire à ses conditions d’existence. C’est ‘donc à tort que pendant longtemps on a considéré cette espèce comme fossile.
Ce cerf, dont la race a été anéantie depuis peu de temps, a eu une vie presqueaussi courteque la vache marine de la mer de Kamtschatka. Nous n’en avons eu connaissance qu'au commencement du xvim°siècle ; elle avait disparu dès 1768, et depuis cette époque aucun individu n'a été apercu. Ce qui est encore plus digne de remarque, le cerf à bois gigantesques,
dont la disparition remonte à des temps si peu re-
culés, a été cependant contemporain des anciens éléphants, des rhinocéros et des hippopotames. Il est également une foule d’autres espèces, qui sont perdues ou du moins qui ne vivent plus maintenant dans les contrées tempérées de l’Europe.
Le dronte ou dodo semble avoir eu une vie encore plus courte. Commune à l'ile Bourbon ainsi qu’à l’île de France jusqu’en 1626, où Herbert l’avait vue, cette espèce en a entièrement disparu depuis lors; elle n’a plus été trouvée ailleurs. Ses débris ont été reconnus en la même ile dans d’anciennes eouches d’eau douce, qui se trouvaient audessous des terrains volcaniques, 5lus ou moins modernes. D’après les restes du dronte découverts dans ces circonstances, on se demande s’il n’aurait pas existé plusieurs espèces de ce genre. Il parait, d’après la considération de ces débris tout au moins humatiles, qu’effectivement le genre dronte devait comprendre plusieurs races différentes.
On ne retrouve pas davantage en Egypte, certaines
espèces de crocodiles qui sont pourtant embaumées
dans les catacombes de cette contrée. Elles ont disparu entièrement des lieux qu'elles habitaient primitivement. Tous les efforts de M. Geoffroy Saint- Hilaire et des savants français qui ont fait partie avec lui de l'expédition d'Egypte ont été vains pour retrouver quelque trace des reptiles, que des recherches
1" es
faites dans les anciens tombeaux avaient rendus de nouveau à la lumière.
Ces animaux ont probablement cessé d’exister, comme plusieurs qui sont figurés sur la mosaique de Palestrine ; on ne trouve pas plus de traces de ceux-c1 que du sanglier gravé sur le temple de Jupiter à Olympie par le ciseau d’Alcamène.
Ces animaux ont fui devant l'homme et ont succombé sous les effets de sa puissante et redoutable influence. Comment méconnaitre cette influence, lorsque les baleines, qui du temps de Pline venaient avec d’autres grands cétacés jusque dans le golfe de Gascogne, ne se trouvaient déjà plus à l’époque de Juvénal que sur les côtes d'Angleterre, ainsi que ce poëte a prissoin de nous l’apprendre? Depuis lors les choses ont encore bien changé. Les navigateurs sont forcés d'aller chercher les grands cétacés jusque sur les côtes du Spitzherg et dans les mers glaciales. Refoulés vers le Nord, ces animaux fuiraient encore plus loin, si les glaces des pôles n’arrétaient leur marche et n'étaient un obstacle qu'ils ne sauraient surmonter. D'un autre côté, par des causes probablement analogues, les crocodiles ont disparu tout à fait de l’Europe; il n’en existe plus maintenant qu’en Asie, en Afrique et en Amérique.
Quelques espèces, peut-être plus robustes, sans cesser de vivre, ont été reléguées vers le Nord, par
suite de notre influence. Ainsi l’élan, cet antique compagnon de l’aurochs, est aujourd’hui confiné avec lui dans le nord de la Pologne. Cependant du temps de Strabon il vivait encore dans les Alpes. Il en est de même du renne, qui à l’époque de César habitait avec l’élan et l’aurochs les forêts de la Germanie. On ne le retrouve plus aujourd’hui qu’en Laponie et dans les parties les plus froides de la Russie.
Enfin du temps d'Oppien le mouflon ou mouton sauvage était commun en Italie; aujourd’hui on ne le voit plus qu’en Corse et en Sardaigne. Ce mouflon, type des moutons et dont les descendants couvrent aujourd’hui les plaines des pays civilisés, a disparu en quelque sorte des Alpes de la France, de la Suisse, de l’Illyrie, ainsi que les ægagres, types des chèvres. Ces races, reléguées maintenant avec les sangliers et les ours dans de vieilles forêts, tendent comme tous les animaux sauvages, à disparaitre du sol qui les a vus naitre; les progrès toujours croissants de la civilisation et l’ardeur que les peuples modernes ont montrée pour la chasse les ont détruites peu à peu.
Mais toutes les causes qui tendent à refouler vers le Nord les races sauvages, ou qui tendent à les déplacer des lieux qu'elles habitaient primitivement n'ont rien de commun avec l'instinct qui porte certaines espèces à se transporter à des époques plus ou moins régulières dans des climats nouveaux. Ces mi-
grations sont inspirées aux animaux, dont elles sont un besoin, par la nature elle-même, tandis que les voyages ou plutôt leurs grandes excursions leur sont sugoérés par des influences étrangères. La plus puissante est celle de l’homme, qui tend constamment à chasser des lieux où il s’établit les animaux qui peuvent lui nuire.
Une dernière cause n’est pas sans influence sur les émigrations de certaines espèces végétales et animales; c’est celle qu’elles exercent les unes sur les autres. Lorsque certains végétaux s’établissent sur un sol quelconque, s’ils sont sociaux, ils finissent bientôt par l’envahir complétement et y dominer en maitres exclusifs.
Il suffit que des bruyères commencent à végéter quelque part, pour que les autres plantes lui cédent entièrement le terrain sur lequel elles sont venues se fixer. Il en est de même de certains arbres, qui une fois établis sur un sol quelconque en éloignent bientôt tous ceux qui y prospéraient naguère. Tels sont les pins, les sapins, les mélèzes, ainsi que les hêtres et les bouleaux. Ces arbres composent bientôt seuls les forêts où ils ont une fois pris racine et planté leurs drapeaux.
Les mêmes faits se représentent également chez les animaux. Pour en être convaincu , il suffit de par-
courir le sol à demi inondé des savanes de l’Améri-
que. On yrecherche en vain les traces des cerfs, des tapirs, qui, au dire des premiers observateurs, y vivaient jadis en foule, pleins de bonheur et de sécurité. Ils en ontété chassés par les bœufs et les chevaux, que nous avons transportésavec nousdans les forêts du nouveau monde ; ils y dominent maintenant en maitres, et ont fait fuir devant eux les premiers habitants de ces savanes à demi inondées, ou de ces forêts vierges qu’aucun homme n'avait foulées avant l’époque de leur découverte.