‹ Des causes des migrations des divers animaux et particulièrement des oiseaux et des poissonsChapitre 25 sur 117 · N°. JA · texte numérisé non relu

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le sont tellement, que Pline, dans ses exagérations, a prétendu qu'il en venait un si grand nombre sur les navires, pour s’y reposer, que leur poids les faisait couler au fond des eaux. En faisant la part de cette exagération, pour ainsi dire puérile, il est certain que dans nos paragesles cailles (perdrix coturnix Term.) arrivent en quantité prodigieuse. Ainsi, d’après Martyn, Guide du voyageur en Italie, on en prend dans l'ile de Capri, autrefois Caprée, jusqu’à cent soixante mille par année (1).Ilen est de même à Malte, dans l’ile de Chypre, en Egypte et dans tout le Levant, où ces oiseaux se trouvent en nombre réellement considérable.

Est-ce la température ou le besoin d’une nourriture convenable, qui force ces oiseaux à changer de climats ? ou plutôt est-ce un instinct impérieux qui les y pousserait ? Quelle qu’en soit la cause, elle se fait sentir non-seulement sur toute l'espèce, mais encoresur les individus à qui une étroite captivité ne laisse aucune communication avec leurs semblables. On est tenté de supposer que ces voyages sont commandés à ces oiseaux par un instinct naturel, lorsqu'on voit de jeunes cailles, élevées dans des cages, presque depuis leur naissance, et qui ne peuvent ni connaitre ni regretter la liberté, éprouver régulièrement deux fois par an

(1) Traduetion française, part. 1, pag. 61, 1791.

mx SU — une inquiétude et des agitations extrêmes, dans les temps ordinaires des passages, c’est-à-dire au mois d'avril et de septembre.

Nous avons eu l’occasion de nous assurer que les fauvettes (sylvia) et les cailles en cage manifestaient ces inquiétudes pendant plusieurs années; ellesdurent souvent aux époques fixées, presque un mois. On les voit recommencer tous les jours, une heure avant le coucher du soleil. Ces oiseaux prisonniers parcourent pour lors leurs cages d’un bout à l’autre, s’élançant avec impétuosité contre le filet qui leur sert de couvercle , comme pour prendre leur essor. Ils se montrent dans un état d’agitation difficile à dépeindre. Lorsque le temps des passages est terminé, ils semblent tristes, abattus, fatigués et comme endormis. Plusieurs ne résistent pas à la violence de pareilles émotions et succombent souvent après les avoir éprouvées, sans qu'on puisse attribuer leur mort à d'autre cause qu’à celle dont nous venons de parler.

Le besoin de voyager et de changer de climat dans certaines saisons de l’année est donc une des exigences les plus impérieuses de leur organisation, ou plutôt de leur instinct. Ces oiseaux ne peuvent y résister ; lorsqu'ils y sont forcés, ils languissent et finissent souvent par périr. Peut-être cet instinct, si puissant chez les espèces sauvages, rend l’éducation du

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plas grand nombre si diflicile, malgré tout le pouvoir de notre influence.

Les caiïlles en pleine liberté ont deux époques différentes où elles arrivent dans les climats tempérés de l'Europe pendant la belle saison. En hiver, elles paraissent émigrer en Egypte, en Syrie et dans presque tout l'Orient ; elles se répandent encore en Asie, principalement en Chine, et même, d’après Labillardiére, jusque dans la Nouvelle-Hollande. Seulement l’époque de leurs passages, qui ont lieu pendant l'hiver dans les climats chauds, et pendant l'été dans les régions septentrionales et tempérées, n’est pas partout la même. Probablement elle n’est pas sans quelques rapports avec les latitudes des lieux où doivent se rendre les oiseaux.

Les cailles, qui changent deux fois de climat par année, arrivent dans les contrées méridionales de la France, situées sur le littoral de la Méditerranée, dès les premiers jours d’avril. C’est là leur premier passage; on donne à celles-ci le nom de cailles vertes, parce que leur apparition coïncide avec l’époque où la campagne est couverte de verdure. Le second a lieu vers le milieu du mois d’août et de septembre, temps où, d'aprés Aristote, les cailles quittent les contrées fortunées de la Grèce. Il paraît qu’il en est à peu près de même de leurs passages dans toute l’Italie. Seulement elles paraissent arriver

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en Sicile vers le mois de mai, et s’en retourner vers la fin d'août. À Malte, leur première apparition a toujours lieu en mai, et la seconde constamment en septembre.

Les cailles, qui nous arrivent en avril, se montrent plus tard dans le nord de la France, surtout lorsque le printemps est retardé, ou qu'elles sont fatiguées par la longueur de leur traversée. Quelques autres individus prennent possession de nos prairies; ils s’y livrent aux soins de la reproduction, et y font leurs nids ; ceci explique le nombre des cailles que l’on trouve dans tous les lieux où elles se rendent.

Ces oiseaux effectuent leurs voyages pendant la nuit, quand il fait clair de lune, ainsi qu’au crépuscule. Cette observation singulière n’avait pas échappé à Pline, ni à Belon. Depuis eux, elle a été vérifiée par tous les zoologistes et par les chasseurs, qui ont tant d'occasions des’en assurer.Une circonstanceessentielle au succès de ces voyages, qui paraissent si témérairement entrepris, est celle du vent. Lorsqu'il teur est contraire , il les retarde singulièrement, mais lorsqu'il devient violent, il les précipite souvent dans la mer. Leurs excursions ne sont donc heureuses que lorsque les courants d’air leur permettent d’arriver vers les lieux où elles doivent terminer leurs traversées. À la vérité, celles qui parcourent la Médi-

terranée s'arrêtent souvent en chemin dans les nom-

breuses iles dont elle est parsemée. Elles attendent ainsi le retour des vents favorables, pour se mettre de nouveau en route.

Les cailles qui visitent les contrées méridionales de la France ne les quittent pas toutes. Plusieurs individus passent l’hiver parmi nous. On suppose que ce sont ceux qui ont été blessés ou qui proviennent de pontes tardives. Ces oiseaux, trop jeunes ou trop faibles à l’époque du départ, s’établissent dans les lieux les mieux exposés et les plus fertiles des cantons où ils sont forcés de rester. Leur nombre en est fort petit dans nos provinces, où ces oiseaux sont exposés à tant de dangers.

Il parait cependant être plns considérable en Espagne eten ftalie où l’hiver est plus doux. Cette circonstance influe peu cependant sur leur détermination. En effet, une partie seulement de celles qu’on voit en Angleterre quitte entièrement cette ile, tandis que l’autre change de canton. Ces dernières passent vers le mois d'octobre de l’intérieur des terres dans les provinces maritimes, et particulièrement dans celles d’Essex où elles restent l'hiver. Lorsqu'elles en sont chassées par le mauvais temps, elles gagnent les côtes de la mer, où elles cherchent avec soin les meilleurs abris pour se mettre à couvert contre les intempéries des saisons.

Les précautions que les cailles prennent pour la

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réussite de leurs longs voyages sont une preuve de l'instinct que la nature a placé dans le cerveau de chaque espèce, afin de mettre en harmonie les actes qu’elle doit exécuter et les conditions d’existence qu’elle leur a imposées. Par suite de cet instinct, aux approches de l’hiver, certains quadrupèdes s’ensevelissent en quelque sorte au fond de leurs tanières, dans un état de torpeur analogue à la mort; du moins les reptiles ainsi engourdis demeurent profondément assoupis dans les retraites qu'ils se sont creusées.

Cet instinct porte également un grand nombre de mollusques à s’enfoncer dans la vase. Il dirige les insectes, lorsqu'ils préparent d’avance les lieux où ils doivent passer la rude saison. Tout, dans le monde animé, est sous la dépendance de cette volonté puissante, dirigée par l’organisation, aussi bien sur les terres où brillait naguère une florissante verdure, que dans l’intérieur des eaux où vivent les poissons sous leurs dômes de glace.

Mais dans ce deuil général de la nature qu'amènent les frimas, l'oiseau seul s’élance dans la région des tempêtes. Il brave l’aquilon et fend d’une aile rapide le vaste domaine des airs. L’abaissement de la température lui est en quelque sorte aussi indifférent que les climats. On dirait qu'entre les animaux il est le seul qui ne tienne pas à la terre. Sûr de trouver partout une nourriture abondante, il quitte le pays qui

l'a vu naître, dès que les frimas s’en emparent, et, poussé par un instinct impérieux, il part à jour et à point nommés. Rien ne l’arrête pour satisfaire ce penchant naturel, pas même sa famille naissante. Ce penchant est plus fort, plus irrésistible que le cours des saisons, qui semble en apparence déterminer seul les époques des migrations annuelles des légers habitants des airs.

Enfin une dernière circonstance relative aux passages des cailles est trop importante dans l’histoire de ces oiseaux pour être passée sous silence. Il est des individus qui, à raison de leurs livrées, ont été désignés sous le nom de barbajoles ou barbes blanches, et que l’on a voulu considérer comme appartenant à une espèce particulière. Ces individus ne sont pourtant que de jeunes cailleteaux. Il est facile d’en être convaincu, car, en les élevant, on les voit bientôt prendre la livrée des vieux mâles.

Ainsi, après le départ des cailles en automne, il en reste toujours vers les bords de la mer quelques-unes qui passent l’hiver en Europe; quelquefois même on les y voit en assez grande quantité. Ges cailles, nommées dans le midi de la France hivernenques , commencent à chanter et à s’apparier dés le mois de mars. Il n’est pas rare d’en découvrir des couvées dés les premiers jours d’avril, avant l’arrivée de leur espèce. A plus forte raison, les cailles qui sont dans un pays

plus chaud s’accouplent et pondent plus tôt encore. Ce sont les cailleteaux provenus de ces nichées précoces, trop Jeunes encore pour suivre leurs parents, à l’époque de leurs migrations. Ils nous arrivent aussi plus tard, lorsque quelque cause détermine leur déplacement, et que les vents les dirigent vers les contrées méridionales de la France. Lors donc que l’on remarque dans ces contrées une quantité considérable de ces caïlles nommées barbajoles ou barbes blanches, on est presque assuré que le passage de ces oiseaux sera très-abondant en automne.

Cette variété arrive dans le Midi, lorsqu’au mois de juin et même en Juillet le vent de mer a soufflé plusieurs jours desuite; ce qui est rare, surtout s’il a été accompagné de pluie. Il en est de même encore, lorsque le vent du nord souffle. Ces caïlles, qui nous viennent pour lors, sont presque toutes des mâles. Comme les femelles, ils ont la gorge blanche et tous les autres caractères des cailleteaux. Ces mâles, dans le jeune âge, sont ceux dont la venue a lieu de bonne heure dans les climats du Midi. Ils sont la cause de bien des méprises que font à leur égard un assez grand nombre d’ornitholopistes.

Quoique le phénomène des migrations, considéré isolément, ait peu attiré l'attention des auteurs qui se sont occupés de faunes particulières, on y trouve cepen-

dant quelques détails propres à en éclaireir l'histoire.

Sous ce rapport, l'ouvrage que M. d'Orbigny vient de publier sur les productions zoologiques de l’île de Cuba, ile remarquable par son isolement et sa situation entre les deux Amériques, se recommande à tous et est d’un grand intérêt.

M. d'Orbigny a divisé les oiseaux que lon trouve dans cette ile en six groupes principaux :

1° Ceux qui habitent en même temps cette ile et l'Amérique méridionale. Leurs espèces sont aunombre de quatorze.

2° Ceux qui y arrivent de l’Amérique septentrionale. Leur nombre est de quarante - neuf, parmi lesquels on compte trente-trois espèces de passereaux.

3° Ceux qui se rencontrent dans les deux continents américains. Il y en a vingt-six. Les ordres qui en fournissent le plus sont ceux des échassiers, dont on compte jusqu'à onze espèces et dix espèces de palmipèdes, c’est-à-dire vingt et un sur vingt-six.

4° Les oiseaux de Cuba, quise répandent aussi dans tout l'hémisphère du nord sur l’ancien et le nouveau monde. Ces espèces s’y trouvent au nombre de huit. Une seule appartient aux oiseaux de proie; quatre aux échassiers, et trois à différentes espèces de palmipèdes, principalement à celles qui nagent le mieux.

5° Quant aux oiseaux propres aux deux Amériques et à l’Europe, leur nombre est réduit à cinq, et:

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celles - ci dépendent toutes des oiseaux de rivage, c'est-à-dire des races aquatiques.

6° Les espèces particulières à Cuba, et qu’on ne connait encore que dans cette ileet les autres Antilles, sont au nombre de vingt-sept, parmi lesquelles il en est plusieurs de nouvelles. Des observations plus exactes diminueront sans doute ce chiffre. Il est du moins certain que, parmi ces oiseaux sédentaires, on ne découvre aucune espèce de palmipède ou d’échassier.

Le nombre des espèces stationnaires que ce tableau indique est, ainsi que nous l’avons fait observer, beaucoup trop considérable. Il en porte le nombre jusqu’au cinquième de la totalité des oiseaux qui fréquentent l’ile de Cuba. Cette proportion est tellement supérieure à ce qu'elle est ailleurs, que probablement elle est exagérée. En effet, le nombre total de ces espèces ne s’élève qu’à cent vingt-neuf. Toujours est-il que, d’après cet apercu, les oiseaux de Cuba sont essentiellement voyageurs; aussi n’y a-t-on encore signalé que peu de gallinacés. Là, comme ailleurs, les espèces qui voyagent le plus sont les échassiers et les palmipèdes. Ainsi, sur toute la terre, aussi bien dans les iles que dans les continents, les oiseaux toujours en mouvement entreprennent des excursions dont l’étendue est aussi étonnante que leur régularité.

M. De l'ordre qui règne dans les migrations des oiseaux.

L'ordre et les précautions qui environment les migrations des oiseaux ne sont pas moins admirables que leur constance et leur périodicité. Voyez ces hirondelles partir constamment le jour, sans s'inquiéter des oiseaux de proie, qui pourraient les harceler au moment où elles se réunissent sous la conduite d’un chef pourse diriger vers des climats nouveaux. Un instinct les y pousse bien plus que l'espérance d'y rencontrer une température plus douce que celle dont elles ressentent l'impression. Cependant les voyages auxquels se livrent habituellement les oiseaux ont lieu du nord au midi pendant l'hiver et, dans la direction contraire, pendant le solstice d’été.

Ainsi, à l’époque de leurs migrations pour d’autres contrées, les hirondelles, perchées sur des arbres.élevés et au nombre de trois ou quatre cents, appellent par leurs gazouillements tumultueux le moment du départ. Lorsque le signal est donné, cette troupe immense et légère se dispose et s'arrange de maniére à vaincre, avec le moins d’effort possible, la résistance de l'air. Par avance et par suite d’un instinct merveilleux, ces-oiseaux ont réuni chacun leurs familles. Toutes se sont ensuite rassemblées pour marcher de concert à travers les vastes plaines de l’air.: Quoique

sans boussole, elles ne se perdent pas au milieu de l’immensité de l'océan aérien. Elles arrivent sans efforts comme sans embarras aux lieux nouveaux de leur résidence.

Le départ des hirondelles a lieu ordinairement vers la mi - septembre; il est cependant retardé quelquefois jusqu’au milieu d’octobre ou même jusqu'à la fin de ce mois. L'époque de l’arrivée de ces oiseaux semble plus fixe; elle parait même indépendante de la température, de la direction et de la force du vent; car les hirondelles arrivent parfois pendant les orages, ou lorsque la température est encore très-basse et la terre couverte de neige. Enfin la preuve que la température n’est pas le motif déterminant pour ces oiseaux de changer de climat, c’est que, par exemple, dans l’année 1838 où le printemps et l'été ont été si tardifs, ces oiseaux se sont avancés sur les années précédentes. Peut-être cette circonstance tient-elle à ce que les hirondelles auraient éprouvé un plus grand degré de froid dans les lieux où elles s'étaient retirées l’hiver.

Elles sont arrivées en France, en 1838, le même jour qu’en 1832, c'est-à-dire le 13 avril; tandis qu’en 4836 et en 1837 elles sont venues dans le midi de la France le 18 et le 21 du même mois. A la vérité, en 1831, elles y avaient paru le 6 avril ainsi

qu’en 1833. D'un autre côté, en 1834, les hirondelles

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étaient arrivées parmi nous le 45 avril, tandis qu'en 1835 elles avaient été encore plus printamiéres ; leur premier passage avait eu lieu le 2 du même mois.

Des expériences faites avec soin en Angleterre et en Allemagne ont prouvé que le terme moyen de l’arrivée des hirondelles peut être fixé vers le 14 avril. La plus grande différence qui s’est présentée entre leur venue est du {* avril au 23. Ces nombres extrèmes , pendant un intervalle de trente-quatre années, ne se sont reproduits chacun qu'une seule fois. Cette constance dans l’arrivée de ces oiseaux, soit en Angleterre, soit en Allemagne, soit en France, est des plus remarquables. Elle annonce combien le besoin de voyager est pour eux impérieux. S'il faut en croire M. Cantraine (Bulletin de l'académie des sciences de Bruxelles, année 1831 , page 207), la température ne serait pas sans influence sur ces voyages ; car, d’aprés lui, l’arrivée des hirondelles aurait lieu en Sardaigne, en Sicile et en Italie plus tôt qu’en France, c’est-à-dire en mars et non en avril.

C’est un point d'observation qu'il importe d’éclaircir. Son intérêt est trop lié à la détermination des motifs ou des circonstances qui portent les hirondelles, comme les autres oiseaux, à se transporter à des époques à peu prés fixes dans d’autres climats. Les voyages périodiques des hirondelles ont de tout temps

occupé l'attention des hommes éclairés. Aussi ces

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oiseaux ont obtenu chez les anciens tout autant de protection que chez les modernes , soit en raison de leur utilité pour la destruction des insectes nuisibles à l’agriculture, soit enfin à cause de leurs longs et mystérieux voyages. Les poëtes leur ont consacré leurs chants, et les vers charmants qu’Anacréon et Ovide leur ont adressés prouvent combien les habitudes de ces légers habitants des airs les avaient frappés.

Les anciens se sont surtout occupés de la question de savoir quelles étaient les retraites que les hirondelles se choisissaient pendant l'hiver. Quelques-uns ont supposé que ces oiseaux se cachaient, pendant la saison des frimas, dans les anciens bâtiments et même dans l’eau. Cette dernière opinion a été adoptée par plusieurs modernes. D’autres, au contraire , ont admis avec plus de raison qu’à cette époque les hirondellés se retiraient dans des climats plus chauds que nos régions, surtout en Afrique. Il parait certain que-ces oiseaux se montrent au Sénégal depuis le mois d'octobre jusqu’au commencement d’avril, et qu'après ce dernier mois on n’y en voit plus une seule.

S'il en est ainsi, il est dans ces voyages une circonstance encore peu étudiée, et qui montre Jusqu'à quel point l'instinct de conservation est puissant chez tous les animaux. Cette circonstance est relativeà l’inégale dispersion, ou, si l’on veut, à la diversité de distribution des différentes espèces d’hirondelles. Ainsi, par

exemple, leurs individus paraissent en plus grand : nombre en Angleterre que dans la plupart des autres contrées de l’Europe. Si cette condition est constante, il faut bien qu’elle ait une cause ; on pourrait la trouver dans la culture plus avancée du sol de l’Angleterre, et enfin dans la destruction totale du moineau franc. Pour s'assurer si ces faits ont quelque influence sur ce phénomène, il faudrait rechercher dans les anciens documents s’il en a été toujours ainsi.

Nous avons déjà fait observer que la violence du vent n’avait aucun effet sur l’arrivée des hirondelles, puisqu'elles nous viennent tout aussi bien pendant les ouragans, que pendant les temps calmes. Nous ajouterons qu'il paraïitrait en être de même de la direction du vent. Du moins elle n’a pas toujours un rapport sensible avec l’époque de la venue de ces oiseaux. Seulement cette direction semble avoir une influence très-prononcée sur l’époque à laquelle ils partent. D’après les observations de Forster, prolongées pendant trente-huit années, le premier vent du nord ou du nord-estaprès le 20 septembre occasionne le départ de la plupart des hirondelles.

On n’a pas constaté avec le même soin le temps après lequel leur départ était complétement effectué. Il faut que ces oiseaux rencontrent de grands obstacles dans leurs migrations, à en juger par le nombre considérable de leurs individus qui quittent l’Europe en automne, et.

le petit nombre de ceux qui reviennent au printemps. Ce qu'il y a de certain, c’est que des hirondelles volaient encore dans les environs de Montpellier le 18 novembre 1838, quoique le thermomètre ne füt qu'a T°, et que le vent du nord soufflàt avec violence.

La premiére hirondelle qui arrive dans le midi de la France est l’hirondelie des rochers, dont les passages ont lieu dés le mois de mars. Ce n’est que vers le mois d’avril que paraît l’hirondelle de cheminée (hirundo rustica Temm.). Cette espèce se rapproche le plus des habitations de l’homme; elle précède ordinairement l’hirondelle de fenêtre, la plus commune de celles qui visitent l’Europe. Les migrations de cette dernière ne paraissent pas s'étendre au delà des tropiques. Quoique cette hirondelle (Airundo urbica Temm.) nous arrive plus tard que celle de cheminée, elle nous quitte néanmoins plus tôt. Elle est à peu prés constamment accompagnée, lors de sa venue dans nos contrées, par l’hirondelle de rivage, ce qui a fait supposer que ces oiseaux passaient l'hiver engourdis au fond des lacs et des marais.

Les hirondelles paraissent conserver un Souvenir fidèle des lieux qu’elles ont habités dans leur enfance. Aussi les voit-on retourner après leurs migrations dans le même nid qu’elles avaient occupé l’année précédente. D’après ce fait positif, on est peu surpris de toutes les précautions que prennent ces oiseaux lors-

qu’ils vont exécuter leurs voyages. En effet, à l'approche de leur départ, on les voit se réunir en grandnombre, et se grouper, comme par essaims, surtout après une pluie suivie d’un soleil ardent. Dans les pays encore plus méridionaux que le sud de la France, ces oiseaux se réunissent en grand nombre sur les arbres morts, attendant ainsi un vent favorable pour traverser les mers, et aller soit en Asie, soit en Afrique. Il est même certaines espèces, particulièrement l'hirondelle des rochers (hkirundo rupestris Linn.), qui d'Europe pousse ses migrations non-seulement en Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, mais encore dans l’Amérique méridionale.

De pareilles habitudes sont également propres aux martinets , oiseaux très-rapprochés des hirondelles, et dont le vol est d’une plus grande rapidité. Les martinets que l’on découvre depuis les iles de l’Archipel, l'Espagne, l'Italie, le Tyrol, la Sardaigne, les îles d’Hyères et de Malte, ainsi que dans la plus grande partie de la France, nous arrivent vers la fin du mois d'avril; ils nous quittent vers la fin de juillet ou les premiers jours du mois d’août. On assure que les martinets de muraille (cypselus murarius Temm.) retournent toutes les années dans le même trou qui l’année précédente leur avait servi de retraite. Parmi les deux espèces qui fréquentent les contrées méridionales de la France, il en est une qui porte ses

excursions non-seulément dans toute l'Europe, mais encore en Afrique, jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Elle parvient écalement sur les côtes nord-ouest de l'Amérique , sans cependant dépasser le tropique; c'est le martinet de muraille (cypselus murarius Meyer). Le martinet à ventre blanc (cypselus alpinus Meyer) ne paraît pas quitter l’Europe ; du moins on le trouve en grand nombre sur les rochers de Gibraltar, de la Sardaigne, de Malte et de tout l’Archipel.

D'un autre côté, nous voyons chaque année des phalanges de grues, de cicognes, de hérons, d'oieset de canards exécuter sur l’aile des vents des évolutions aériennes. Tantôt à la file les uns des autres, tantôt disposés en triangle de la manière la plus régulière, ces oiseaux se dirigent sans boussole dans le vague des airs. On les voit suivre une route qu’on leur croirait tracée d’avance. Ils se groupentets’arrangent de maniére à ce que chacun puisse suivre et garder son rang et jouir en même temps d’un vol libreet ouvert devant eux.

Pour y parvenir, ils se rangent sur deux lignes obliques formant une sorte de V renversé ; cette disposition est la plus favorable pour que chaque oiseau puisse fendre l'air avec plus d'avantages, et que la troupe entière éprouve le moins de fatigue. Seulement lorsque le nombre de ces oiseaux est peu considéra-

ble, ils se rangent sur une seule ligne; chacun d’entre eux y garde sa place avec une justesse parfaite.

Lorsque le chef de cette petite armée, dont la place est toujours en tête de la colonne, est fatigué, il va se reposer au dernier rang. Tour à tour les autres prennent la place que le chef vient d'abandonner. Ainsi se continue le voyage avec un ordre et une régularité qui feraient supposer à ces oiseaux une intelligence supérieure à un simple instinct. Mais les faits nous apprennent que la nature a mis dans le cerveau de chaque animal le degré de prévoyance qui lui est nécessaire pour sa conservation.

Par suite de cet instinct, tous les oiseaux de passage voyagent en troupes plus ou moins considérables, toujours en famille, ou du moins par couples. Les espèces ne se mêlent pas plus dans ces migrations lointaines que les divers âges d’une même race. Les vieux partent d’un côté, et les jeunes de l’autre. Il y a plus encore , lorsqu'ils voyagent ensemble , les adultes les précèdent constamment. Lorsqu'ils se quittent dans le trajet, cette séparation a lieu sans embarras et sans interrompre leur voyage aérien. Du reste, les uns et les autres exécutent rarement ensemble leurs excursions ; ils ne suivent presque jamais la même route.

Cette circonstance semble dépendre de l’époque à laquelle les vieux oiseaux éprouvent la crise de la

mue et celle qui atteint les jeunes. Cette maladie enlève à ces animaux une partie de leurs facultés ; mais, comme elle se termine plus tôt chez les adultes, ceux-ci éprouvent toujours les premiers le besoin de changer de climat. Ils sont donc de meilleure heure en état de supporter les fatisues d’un long voyage.

Aussi, les vieux quittent les premiers les cantons où ils étaient fixés, et, lorsque les jeunes les accompagnent, ils s’en séparent souvent étant plus tôt fatigués. Rarement les jeunes arrivent au terme du voyage. Les vieux seuls traversent la Méditerranée pour se répandre dans les contrées fertiles du nord de l’Afrique. Les jeunes demeurent, au contraire, sur les plages méridionales de l’Europe, ou sur les côtes de la Sicile et de la Calabre, ou dans les régions plus tempérées du centre de l'Europe. Les adultes poussent souvent leurs migrations vers l’Archipel de la Grèce, l'Egypte et la Nubie.

Lorsque les vieux partent avec les jeunes, les premiers sont presque toujours en tête de la bande. Ils dirigent la colonne et ne laissent jamais ce soin à d’autres, tant qu’ils accompagnent ceux qui doivent perpétuer leur race.

Rarement ces jeunes individus reviennent aux lieux de leur naissance, tandis qu'il n’en est pas de même des adultes. Aussi ne trouve-t-on dans une contrée que des individus dont le plumage indique qu'ils ne

sont point encore parvenus à leur état normal, et dans telle autre, des individus qui ont acquis tout leur développement. Les vieux reviennent tous les ans couver dans les mêmes lieux, et pondre souvent dans le même nid lorsqu'ils le contruisent d’une manière durable.

Quelque singuliers que puissent paraitre ces faits, ils n’en sont pas moins exacts. On peut facilement les vérifier en attachant des cordons de soie aux pattes des hirondelles et des autres oiseaux. L'année suivante, on les voit reparaitre dans les mêmes maisons, ou auprès des mêmes bocages où les uns et les autres s'étaient primitivement fixés, et reprendre leurs anciens nids ou en construire de nouveaux. C’est dans ces couches nuptiales que ces oiseaux nous donnent tant d'exemples touchants de la tendresse conjugale. Images de la fidélité, les hirondelles ne s’abandonnent presque jamais, et leur union est en quelque sorte indissoluble.

Cet exemple, si connu, prouve que la nouvelle patrie que certains oiseaux adoptent dans leurs migrations est toujours la même chaque année. Ils paraissent encore suivre constamment la même route, soit lors de leur arrivée, soit au moment de leur départ, ainsi que l’annoncent les observations que nous avons déjà faites sur les cailles et sur tant d’autres espèces. Les retours dans les régions tempérées d’un assez grand nombre d'oiseaux sont si réguliers et si bien

déterminés, que les chasseurs comptent sur eux, comme les oiseleurs le font relativement à ceux des becs-fins.

Malgré les nombreux exemples de tendresse pour leurs petits, que nous donnent les hirondelles, il est cependant des occasions où elles semblent abandonner ce sentiment. Voici du moins un fait qui porterait à le penser. Un jeune enfant avait mis un nid d’hirondelle dans une cage. Le père et la mére des petits oiseaux, qui se trouvaient dans le nid, volaient constamment autour de la cage, chagrins de ne pouvoir donner eux-mêmes à manger à leurs petits. Un jour, l'enfant ayant laissé quelques instants la porte de la cage ouverte, les hirondelles s’y précipitérent, et tuérent sans pitié les jeunes oiseaux.

Cet acte de désespoir annonce jusqu'à quel point d’exaltation les hirondelles poussent leur amour pour leurs petits. Du moins, cet acte bien apprécié, et qui au premier aperçu ne semble qu’un acte de cruauté, est peut-être une preuve de leur tendresse maternelle.

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