‹ Des causes des migrations des divers animaux et particulièrement des oiseaux et des poissonsChapitre 26 sur 117 · III. De l'irréqularité des passages des oiseaux erratiques · texte numérisé non relu

III. De l'irréqularité des passages des oiseaux erratiques

Quoique le retour des mêmes espèces d’oiseaux ait lieu assez généralementavec une régularité remarquable, ilne faut pas croire cependant que cette loi générale soit sans exceptions. Elles sont au contraire fort nom-

breuses, non chez les espèces émigrantes, mais seulement chez les espèces erratiques. Ainsi, le merle rose (pastor roseus Temm.)est venu visiter en grandnombre les contrées méridionales de la France, en juin 1837 et 1838; il n’a pas reparu en 1839 ni en 1840. Cette espèce, dont les courses extrêmement irrégulières durent souvent près d’un mois, habite les parties les plus chaudes de l’Asie et de l'Afrique. Il étend néanmoins ses excursions dans les différentes contrées de l'Europe, principalement dans les provinces méridionales de l'Espagne, de l'Italie, du Piémont et de la France, et les pousse même jusque dans l’Indostan. Lorsque ces oiseaux arrivent dans le midi de la France, on les voit voler très-bas et en silence ; aussi sont-ils faciles à prendre, surtout aux filets. Généralement désireux de continuer leur route, ils séjournent peu dans nos contrées, impatients qu’ils sont de se rendre dans les régions septentrionales de l’Europe. L'époque de la venue des jeunes merles roses n’est pas tout à fait la même que celle des vieux. Les premiers visitent rarement et en petit nombre le midi de la France à la fin d'octobre ou aux premiers jours du mois de novembre. Ils accompagnent presque toujours les étourneaux, dont le genre de nourriture est à peu prés le même. L'apparition des merles roses, toute incertaine qu’elle est, n’a jamais lieu en même temps que le premier passage des étourneaux.

L'époque à peu près constante de la venue de ces derniers est dans les premiers jours du mois de mars. Les merles roses ne nous arrivent presque jamais avant la fin de mai, et au plus tard vers le milieu de juin. Ils arrivent alors en grand nombre, du moins les vieux individus, dans les prairies, surtout dans celles où ils supposent trouver beaucoup de grillons dont ils sont fort friands." De pareils exemples nous sont fournis par d’autres espèces. Ainsi, les becs-croisés communs (/oxia curvirostra Temm.) ne passent pas toutes les années en France. Leur apparition dans le Midi a lieu d’une manière fort irrégulière et à des époques plus ou moins éloignées. Ces oiseaux y sont venus en grande abondance en 1836 , 1837, 1838 et 1839 , tandis que pendant près de seize années on n’en avait pas apercu un seul. Il faut remonter jusqu'en 1820 pour trouver un autre exemple d'un passage de becs-croisés presque aussi considérable que celui de 1839. À cette époque , ces oiseaux ne cessèrent de passer depuis le mois de juin jusqu’au 4 ou 5 août; mais le plus grand nombre arriva vers le 45 du mois de juillet.

Les becs-croisés n’ontaucune sorte de méfiance. Ils se laissent tuer avec la plus grande facilité, et les coups de ‘fusil les effrayent si peu, qu'ils ne quittent pas même l’arbre sur lequelils n’ont pas été atteints. On est donc à peu près sür de les tuer tous, les uns

après les autres, pour peu qu'on ait de l’adresse. Par suite de cette incroyable impassibilité, il n’est pas rare, dans le fort de leur passage, d’en abattre de dessus le même arbre cinq ou six de suite. D’un autre côté, si on leur tend des filets, ils s’y jettent sans crainte, surtout si on a le soin d’y attacher quelques individus de leur espèce.

L'irrégularité des migrations de ces oiseaux, qui nichent dans le nord de l’Europe, tiendrait-elle aux variations que la température et la marche des saisons éprouvent d’une année à l’autre? Il pourrait en être ainsi : leurs migrations tout à fait accidentelles ne sont point périodiques. D'un autre côté, de pareils passages ont lieu au contraire du sud au nord. Ainsi, le courre-vite isabelle (cursorius isabellinus Temm.) qui habite l'Egypte et la Nubie, visite à des époques indéterminées les côtes du midi de la France. Un individu, dont le corps était encore couvert de plumes à peine développées, fut pris en août 1839 sur la plage de Maguelonne, près de Montpellier. Quel motif a donc pu porter cet oiseau à s’expatrier dans un âge aussi tendre, et où il lui était si nécessaire de ne point abandonner le nid qui l’avait vu naître ? Ce fait remarquable nous a été signalé par M. Lebrun.

L'irrégularité des passages d’un grand nombre d'oiseaux rend diflicile l’appréciation des causes qui les provoquent. Parmi les faits singuliers qui se ratta-

chent à ces voyages accidentels, M. Lebrun, que nous venons de citer, nous en a signalé un digne d'attention.

La mouette tridactyle (larus tridactylus Temm.) habite les pays froids ; elle les quitte pourtant en automne et en hiver, et se répand vers les lacs salés, les mers intérieures, les golfes de l'Océan, principalement en Irlande. On voit rarement ces oiseaux s’aventurer en petites troupes vers les contrées méridionales : cependant cette année 1840, remarquable par la douceur de l’hiver, les mouettes tridactyles sont arrivées en grandes bandes dans le Midi. Quoique les étangs fussent encombrés de poissons, ces oiseaux se laissèrent mourir de faim. Plusieurs du moins furent trouvés morts, et leur maigreur, ainsi que celle des individus qui ont été tués, signalait assez quelle pouvait en être la cause, c’est-à-dire le défaut de nourriture, au milieu cependant de l'abondance qui les entourait.

On se demande quels motifs ont pu porter ces o1seaux à quitter les pays qu’ils habitent ordinairement, pour se transporter à de grandes distances, et là où ils devaient trouver la mort, quoique toutes les circonstances favorables à leur existence leur fussent offertes. C’est là un fait , il faut en convenir, dont il est difficile de donner une explication satisfaisante. Ge ne peut être le besoin d’une nourriture convenable, puisque ces mouettes n'ont point usé de celle qu'elles trouvaient partout en abondance. Serait-ce une tem-

pérature plus douce qu'elles auraient cherchée ? Elles l’ontrencontrée dans nos climats, et cependant elle ne leur a pas été utile; la plupart ont succombé malgré sa bienfaisante influence. Cette circonstance tiendrait-elle à cette merveilleuse police de la nature qui maintient dans une harmonie parfaite le nombre et les proportions des différentes espèces ? c’est ce que nous n'oserions décider.

D'un autre côté, des observations suivies avec le plus grand soin à Montpellier par divers ornithologistes n’avaient jamais fait connaitre le bécasseau platyrinque comme une espèce de passage dans nos contrées. Du moins, M. Crespon, dans son ornithologie du Gard, n’a pas signalé cet oiseau parmi ceux qui fréquentent les contrées méridionales de la France. Cependant cinq individus de ce bécasseau, sur le genre duquel il s’est élevé entre les auteurs de grandes discussions, ont été récemment apportés à M. Lebrun. Un de ces individus fut tué le 30 juillet 1840 dans les environs de Montpellier ; deux autres le 2 août suivant, et enfin les deux derniers le 5.et le 14 du même mois. Depuis lors, aucun autre individu de ces oiseaux qui habitent les marais du nord de l'Europe et de l'Amérique n’a été apercu parmi nous, quoiqu'ils poussent leurs excursions jusque dans l’archipel de la Sonde et des Moluques.

Si donc cette espèce a paru dans le midi de la

France en 1840, et cela dans le jeune âge, après avoir resté si longtemps sans y arriver, il ne faut point l’attribuer à son humeur sédentaire, puisqu'elle fréquente à la fois l’Europe , l’Asie et l'Amérique, mais à l’irrégularité des passages accidentels des oiseaux. Cette irrégularité peut seule rendre raison de la tardive apparition de cette espèce dans les contrées méridionales de la France. Elle confirme aussi les autres faits que nous avons déjà énumérés.

Cette même année 1840 s’est fait encore remarquer parmi nous par une autre apparition d’une espèce de bécasseau, qui a été décrite comme habitant Y’Amérique septentrionale. A la vérité Temminck, dans son quatrième volume supplémentaire de la seconde édition de son Manuel d’ornithologie, fait observer qu’un individu de cette espèce ou du bécasseau pectoral a été tué en Angleterre le 17 octobre 1830. A part cet individu unique, on n'avait jamais constaté, en Europe, l'apparition de cette espèce. Cet oiseau, capturé en 4840 dans le midi de la France, ne s’est pas borné, comme cette fois, à cinq ou six individus. Un seul fut d’abord apporté à M. Lebrun ; cet ornithologiste présuma qu'il ne devait pas être isolé ; en conséquence, il recommanda aux chasseurs de prendre tous ceux qu’ils pourraient trouver; de cette manière il s’est procuré vingt-cinq individus de

la méme espece.

Les deux bécasseaux dont l'apparition dans les pro: vinces méridionales de la France a été pour les naturalistes un objet de surprise, y sont venus en même temps que le cocorli (éringa subarcuata), dont les passages ont lieu régulièrement depuis le mois d'août jusqu’au 15 octobre. Les deux espèces de bécasseaux, le platyrinque et le pectoral, sont arrivées parmi nous presque tous dans le jeune àge; quelques individus du cocorli étaient cependant adultes, et avaient conservé leurs livrées d’été. Ces faits prouvent combien il serait essentiel que ceux qui sont témoins de la venue ou des passages des oïseaux fussent assez éclairés pour déméler les espèces différentes qui ne s’y trouvent que plus ou moins passagèrement. On arriverait ainsi à discerner avec plus de certitude les oiseaux qui opèrent leurs migrations avec régularité de ceux dont les excursions sont purement accidentelles.

IV. De la diversité dans les époques des passages des jeunes et des vieux oiseaux.

Un fait constant dans les migrations des oiseaux est la diversité des époques , à laquelle lés jeunes et les vieux exécntent leurs voyages. Les différentes espèces de becs fins ou de fauvettes peuvent être

citées comme des exemples frappants de cette cir-

constance remarquable. On voit du moins rarement la passerinette (sylvia passerina Temm.), la verderolle (sylvia palustris Temm.) et l’effarvatte (sylvia arundinacea Temm.) exécuter leurs passages aux mêmes époques de leur vie.

Les vieux arrivent à peu prés constamment dans les contrées méridionales de la France avant les jeunes dont les passages ont lieu beaucoup plus tard. Par suite d'habitudes analogues, les ortolans mäles (emberrizza hortulana Temm.) précèdent le plus ordinairement leurs femelles dans leurs migrations régulières, et cela d'au moins une quinzaine de jours.

Ainsi, peu avant l'entrée de l’hiver, lorsque les premiers froids commencent à se faire sentir, les oiseaux de passage se réunissent par bandes, et, dans le plus srand nombre des espèces, les jeunes se rassemblent et se séparent des vieux comme s'ils avaient honte de demander leur chemin à leurs anciens.

Chez certaines espèces, les individus, soit erratiques, soit émigrants , volent isolés, tandis que chez d’autres ils forment au contraire de nombreuses bandes désordonnées, exécutant leurs voyages toujours en grand nombre. Quelques-uns volent rangés en colonnes réguliéres et plus ou moins serrées. Certaines de ces colonnes cheminent lentement , comme si elles obéissaient au froid qui les va chassant, tandis que les

autres partent avec rapidité, et terminent en peu de jours leurs migrations.

Quelques oiseaux ont l'habitude de voler tout près de terre; on les voit se reposer aussi très-souvent, pour si peu qu’ils se sentent fatigués. D’autres ,au contraire , s'élèvent au-dessus des nues, et, plus vigoureux et plus agiles que les premiers, ils ne s'arrêtent presque jamais. Mais les uns aussi bien que les autres jugent très-bien les époques qui peuvent favoriser leurs voyages. Il n’y a pour aucune de leurs espèces ni équivoque ni incertitude.

Tous connaissent également, par suite d’un: instinct naturel, l’époque de leur retour ; aucun d’entre eux ne se trompe jamais sur les lieux qu'ils ont déjà visités. Un martinet auquel on avait fait une marque, afin de le reconnaître | revint dix années de suite, construire son nid dans une caisse disposée à cet effet. Un faucon à queue rouge, très-reconnaissable, parce qu’à la suite d’un accident ses plumes avaient blanchi, revint pendant lespace de douze hivers consécutifs prendre possession d’un vieux pin, dans le district de Colleton dans la Caroline.

Les migrations des animaux ont donc lieu par suite d’un instinct inné. Cet instinet les y pousse à peu près comme celui particulier au castor le force à bâtir lorsque, élevé loin: de ses parents, il n’en a rienappris. En effet, des castors isolés, solitaires, placé. tout exprès

dans des cages, pour qu'ils n’aient aucun besoin d’édilier leurs constructions ordinaires, cherchent toujours à les faire, poussés par ‘une force machinale et aveugle, ou par un instinct auquel ils ne savent ni ne peuvent résister.

De même, l'oiseau placé dans une cage, maintenu dans une température égale à celle qu’il va chercher ailleurs dans ses migrations ordinaires , et auquel on distribue une nourriture abondante et appropriée à ses besoins, ne montre pas moins à l'époque de ses voyages une agitation toute particulière. Il manifeste toujours la plus vive impatience pour quitter les lieux où on le retient. L'instinct qui le porte à voya: ger est si impérieux, si irrésistible, que malgré l’accomplissement de tous ses besoins, nous pouvons même dire de tous ses désirs, il succombe souvent lorsqu'il ne peut remplir les exigences de son organisation.

Cet instinct porte l'oiseau commele poisson à voyager, comme celui du castor le pousse à construire son admirable cabane ; mais ni les uns ni les autres ne peuvent aller au delà. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, l'instinct est borné à un acte déterminé qui s'exécute et se produit de la même manière et avec les mêmes conditions. Au contraire, tout dans l’intelligence est général. Sa flexibilité et sa perfectibilité sont

te “les, qu’il n’y a pas d'objets auxquels elle ne puisse

s’ap vliquer. Sans doute, les animaux sentent, con-

naissent, pensent à leur manière ; mais les êtres doués de l'intelligence, l'homme, qui jouit seul de ce noble attribut, est aussi le seul à qui le pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, de connaître qu’il connaît, et de penser qu'il pense.

Les animaux n’ont donc pas la réflexion, cette faculté suprême qu'a la pensée de l’homme de se replier sur elle-même, et d'étudier l'esprit. La réflexion, ainsi définie, est donc la limite qui sépare l'intelligence de l'instinct des animaux. On ne peut disconvenir , en effet, qu'il n'y ait là une démarcation profonde. Cette pensée qui se considère elle-même, cette intelligence qui se voit et qui s’étudie, cette connaissance qui se connait, forme évidemment ün ordre de phénomènes déterminés d’une manière tranchée, et auxquels nul animal ne saurait atteindre. C’est là tout à fait le monde purement intellectuel, et ce monde n’appartient qu’à l’homme.

On ne rencontre jamais dans les contrées méridionales de la France de vieux individus du plongeon imbrim (colymbus glacialis Linn.), ni du canard eider (anas mollissima Linn.). Les jeunes seuls les visitent, et, ce qui est non moins remarquable, on voit rarement parmi eux des males, du moins parmi les individus de cette dernière espèce. On assure cependant que des femelles adultes ont été tuées dans les environs de Montpellier. Cette circonstance tiendrait-

elle à ce que la différence des sexes est plus difficile à reconnaitre chez les jeunes individus que chez les vieux; nous n’oserions le décider. Il en est de même du moineau cisalpin ( fringilla cisalpina Temm.). Cet oiseau arrive à peu près constamment dans le Midi, vers la fin d’octobre ou au commencement du mois de novembre; mais presque toujours dans le jeune âge.

Il nous quitte ensuite, et au plus tard vers la fin de décembre, ne séjournant guère dans les provinces méridionales de la France plus de deux mois. On ne voit plus ce moineau dans aucune autre saison de l'année. De pareilles habitudes sont communes au bruant montain (emberizza calcarata Temm.). Cet oiseau nous arrive assez souvent et isolément vers la fin de novembre, toujours dans le jeune âge, n’ayant pas opéré la mue des adultes.

On peut faire une remarque non moins singuliére, relativement à la différence des distances que parcourent les vieux oiseaux dans leurs migrations, en comparaison de celles que franchissent les jeunes. On voit constamment les bandes composées de vieux oiseaux étendre leurs migrations plus loin, soit en automne, soit à leur retour au printemps, que les bandes formées par les jeunes oiseaux. Celles-ci s’avaucent toujours moins en avant dans les régions plus froides que celles qu’elles viennent d'abandonner.

— Ja —

Ainsi, lorsque les vieux poussent leurs voyages jusque dans les régions du cercle arctique, les jeunes, moins audacieux et moins éntreprenants, restent pendant une ou deux années dans les contrées du centre de l’Europe. Lorsque les vieux choisissent les climats tempérés, comme lieux de leur séjour, les jeunes sont retenus dans le Midi. Ils ne paraissent pas pour lors passer les mers qui séparent l’Europe de l'Afrique septentrionale ; cependant le plus grand nombre des espèces nomades qui n'arrivent pas à l’état adulte dès leur première année, choisissent de préférence ces contrées pour leur séjour d'hiver.

Si l’on arrête ces oiseaux au milieu de leurs migrations, plus ou moins loin des lieux où ils construisent ordinairement leurs nids, on ne peut pas les faire nicher, quels que soient les soins que l’on prenne à cet égard. Nous avons renouvelé cette observation bien des fois, particulièrement pour les becs croisés; jamais elle n’a été suivie du moindre succés. On concoit fort bien pourquoi l’on ne peut parvenir à faire nicher les colibris, les oiseaux-mouches, les veuves et les souimangas dans les climats tempérés, puisque ces oiseaux he sauraient y trouver cette température élevée qui dans leur pays natal est pour eux la saison des amours. Mais on ne comprend pas pourquoi les oiseaux que l’on arrête dans leurs passages ne cherchent pas à se reproduire et résistent à un besoin aussi impérieux

— A9 que celui qui presse toutes. les espèces de faire durer leur race.

On éprouve d’autant plus de difficultés à se rendre raison d’une pareille résistance, que des oiseaux qui habitent des climats extrêmement chauds, transportés dans les régions tempérées du midi de la France, y pondent leurs œufs, tout aussi bien que dans leur pays natal. Telle est l’autruche. Cette circonstance remarquable pourrait être considérée comme tenant à ce que ces oiseaux ne construisent pas des nids, puisqu’ils ne pondent qu'un seul œuf à la fois. Elle doit dépendre de toute autre cause; en effet, un grand nombre d’espèces des pays chauds nichent et pondent leurs œufs dans les climats tempérés, ainsi que dans les lieux de leur naissance.

Les oiseaux dont le plumage n’a point encore pris tout son développement et ses couleurs stables sont ceux qui étendent le moins loin leurs excursions. Comme ils sont souvcut une où deux années avant d’être en état de se reproduire, ils se choisissent des lieux tout autres que ceux où les adultes se rendent pour nicher. S'ils se trompaient, les vieux les chasseraient certainement, avant qu'ils eussent pu songer à se reproduire.

Lorsque le temps est venu de quitter les contrées où ils ont opéré leurs pontes , on voit ces jeunes oiseaux, devenus adultes, se rassembler pendant huit,

dix ou même quinze Jours , et. se préparer ainsi aux voyages auxquels ils vont se livrer: Ces rassemblements dureut ainsi jusqu’au moment où l’époque des passages est totalement terminée.

Comme les vieux individus poussent leurs excursions le plus loin, ils s’égarent le plus avant dans les régions du nord, ou les contrées polaires, où 1l est rare de rencontrer de jeunes oiseaux. Lorsque au retour du printemps, les palmipèdes et les échassiers quittent les contrées tempérées pour gagner l'extrême nord, les vieux y arrivent à peu près seuls. Les jeunes restent sur les bords de la Baltique, s’étendent sur les lacs de l'Autriche, de la Hongrie, et au plus loin sur ceux de la Russie.

Les sexes ne sont pas non plus sans quelques rapports avec le nombre des individus qui composent les passages. Souvent les deux sexes ne voyagent pas ensemble, soit que les males précédent les femelles, soit que l'inverse ait lieu. Il arrive même quelquefois que l’un des sexes prédomine d’une manière marquée sur l’autre.Telleest, parexemple, la mésangeremiz (parus pendalinus), qui offre constamment, dans le midi de la France, plus de mâles que de femelles. Il en est également chez les fauvettes, et particuliérement chez la passerinette, la mélanocéphale, et enfin chez le bec fin à lunette.

Cette circonstance dépendrait-elle de la plus grande

force motrice, dont les mâles sont doués. On concoit qu’elle doit leur donner les moyens de franchir des espaces plus considérables, et d'arriver ainsi plus tôt que leurs femelles dans nos contrées. Get excès des mâles tient peut-être encore à l’ardeur qu’ils montrent pour se reproduire, sentiment moins fort chez les individus de l’autre sexe, et qui par cela même les porte moins à se déplacer.

Si beaucoup d'oiseaux voyagent pendant le jour, un grand nombre, comme les hérons, les bécasses, les ràles, et une foule d’autres espèces voyagent pendant la nuit. Les uns font entendre des cris plus ou moins percants, tandis que les autres gardent le silence pendant leurs courses même les plus longues.

La plupart des espèces de passage qui ont de pareilles habitudes s'arrêtent à peine dans les voyages qu'ils font des pays chauds où ils passent l’hiver, jusqu'aux lieux où ils établissent leur principal domicile. C’est surtout vers les régions septentrionales que ces oiseaux se rendent pendant la belle saison.

Parmi ces espèces éminemment voyageuses, on peut signaler principalement les cicognes. Quoiqu’elles s'élèvent considérablement dans les plaines de l'air, elles n’en franchissent pas moins de grandes distances. On est peu surpris que les hirondelles et les martinets, dont les ailes sont si étendues et la puissance du vol si grande, aient de pareilles habi-

tudes. D'ailleurs ces oiseaux ont leur corps peu pesant, et leurs mouvements sont extrêmement agiles.

Comme les hirondelles exécutent les plus longs voyages, et quittent le plus souvent les lieux qu’elles habitent pendant la nuit, on a longtemps supposé qu’elles se retiraient l’hiver dans des excavations ou de petites cavités au bord des rivières. Là elles resteraient engourdies pendant toute la saison des frimas.

Hunter a démontré que cette supposition n’était pas exacte; car l’organisation et la structure anatomique des organes respiratoires de ces animaux s'opposent non-seuiement à ce qu’ils puissent vivre dans l'eau, mais encore à ce qu’ils puissent rester longtemps engourdis. D'ailleurs, comme nous avons déjà fait saisir à quelle cause il fallait attribuer cette erreur, nous ne nous y arrêterons pas plus longtemps. Nous ferons cependant observer que les routes suivies par les hirondelles dans leurs migrations sont parfaitement connues et qu’il est facile de suivre leur direction aussi bien que celle des autres oiseaux, ce qui empêche de les considérer comme hivernantes à la manière des loirs et des marmottes.

IL est du moins certain qu’au moment du départ les oiseaux voyageurs manifestent une sorte d’inquiétude et de malaise particuliers. Aussi M. Bachman a-t-il observé des canards du Canada (anser canadiensis) parfaitement apprivoisés à Charles-Town,

lesquels, à chaque printemps, faisaient tous les efforts imaginables pour obéir à leur instinct. Quoiqu’on leur eût coupé une articulation de l'aile, du moment qu'ils se voyaient libres, ils s’échappaient en courant vers le nord, comme s'ils eussent voulu entreprendre leur voyage en marchant. Wilson cite également comme une chose certaine le fait d’une cane apprivoisée qui au printemps s’échappa de Long-Island, et revint à l'automne avec trois canetons, qui demeurérent avec elle. Il parait en être de même du cygne domestique et, ce qui est encore plus remarquable, du cygne noir de la Nonvelle-Hollande (anas plutonia) élevé en Europe. Les rouges-corges, les chardonnerets et les autres oiseaux apportés jeunes des pays du nord, et mis en liberté, se dirigent de suite vers les pôles avec tout autant de précision que s'ils étaient munis de boussoles.

En refléchissant sur ces faits qui se renouvellent chaque année avec le retour des saisons, on est moins surpris que l’arrivée et le départ des oiseaux soit un des meilleurs pronostics du changement de temps qui va avoir lieu. Le capitaine Parry raconte avec quelle anxiété les Esquimaux attendent l’arrivée du pinson de neige. L’aigle pêcheur annonce à ceux qui habitent les rives des fleuves du Nord que le moment de la pêche est enfin venu. Le chant de la tête-dechèvre (caprimulgus caroliniensis) rappelle égale-

ment aux fermiers et aux laboureurs que le temps de semer le froment doit être arrivé, ot cet oiseau fait entendre sa voix.

Ainsi les chants des oiseaux, tout comme les cris des autres animaux, animent non-seulement la nature, mais sont souvent des signes certains des événements et des circonstances qui vont suivre. Ils les annoncent beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire avec toute notre intellisence, aidée par les instruments, fruits de son invention, qui nous ont mis en communication avec les objets extérieurs.

V. De l'influence de la température et de la nourriture sur les passages des oiseaux.

La température n’est donc pas sans quelque influence sur les passages des oiseaux. En effet, nous voyons avancer vers nous les ramiers, les linottes, les pinsons, les draines, les grives et les chardonnerets, à mesure que l'hiver les poursuit ailleurs. Quelques-uns vont à peu prés seuls, ou voyagent en petites troupes, mendiant, pour ainsi dire, leur nourriture sur leur passage. D’autres, tels que les ramiers, s’élancent en grandes masses dans les vastes plaines de l’air, pleins de confiance dans la puissance de leur vol; ils s'arrêtent peu dans le trajet qu’ils ont à parcourir. Plusieurs espèces de bruants, plus timides, n’abandonnent qu’à

regret les lieux de leur naissance. Elles ne les quittent que lorsqu'elles y sont forcées par les rigueurs de l’hiver : aussi ces oiseaux nous arrivent généralement fort tard.

Lorsque la bise souffle, que l’atmosphère est sombre et grisâtre, on voit passer dans les nuages épais des détachements de grues, de foulques, de vanneaux, de pluviers, d’oies, de canards. Enfin de nombreuses légions d'oiseaux aquatiques, qui abandonnent les régions glacées des pôles, viennent s’abattre dans les prairies inondées ou les marais remplis de joncs des contrées méridionales.

Mais lorsqu’aux approches du printemps les campagnes reprennent leur verdure, les guépiers, les loriots, les coucous et les mauvis (éurdus iliacus) veparaissent et se répandent dans les champs. et dans les forêts du Midi. Les oiseaux palmipèdes, ainsi que toutes les espèces des rivages, retournent dans. leur humide et froide patrie, dont les, glaces les avaient chassés. Les. oiseaux insectivores et granivores reviennent, au contraire, dans le Midi avec la belle saison, qui les rappelle dans leur pays natal. La faim les a fait fuir, l’amour nous les ramène. L’hirondelle reconnait le nid qu’elle plaçca sous les fenêtres de nos habitations. La cigogne retourne sur celui de l’antique tour où elle éleva sa famille. Le loriot retrouve le sien dans la forêt. Le rouge-vorge revoit

avec plaisir le tronc mousseux de son vieux chêne, et le traquet son buisson. Ainsi les contrées du midi, comme toutes celles où le printemps fait sentir sa bienfaisante influence, sont saluées par des chants d’allégresse et d'amour jusqu'à ce que l’hiver, entouré de brumes épaisses et de froids rigoureux, vienne de nouveau y faire peser son sceptre de glace et de mort.

Les voyages constants que les oiseaux exécutent à des époques fixes n’ont rien de commun avec ceux que certaines espèces entreprennent sans aucun but apparent, pouvant supporter toutes sortes de variations dans la température et vivre en quelque sorte dans tous les climats. Ceux-ci paraissent voyager presque sans but. Ils ne suivent aucune direction fixe, et ne s'arrêtent que pour prendre un repos indispensable. Leurs apparitions, tout à fait accidentelles, jettent ensuite une grande confusion dans la distribution des espèces, lorsque ces oiseaux s'arrêtent et finissent par se fixer dans les lieux nouveaux où le hasard les a conduits. Dans ces migrations accidentelles et isolées, les deux sexes voyagent constamment ensemble. Le nombre de ces individus qui parcourent des pays divers, sans projet comme sans dessein déterminé est du reste peu considérable. On admire pourtant dans ces migrations partielles l’ordre qui y régne. On n'est pas moins surpris de cet instinct admirable qui porte ces oiseaux à s'appeler mutuellement, afin

de se rassembler vers un point fixe et de se trouver réunis douze ou quinze Jours avant celui du départ.

Ce jour est ordinairement l’indicedu mauvais temps qui va suivre. En effet, les oiseaux prévoient mieux que les autres animaux les changements qui vont s’opérer dans la température ; aussi, après l’arrivée de certaines espèces, disparaissent les beaux jours et la douceur du climat. Les faits qu'ils nous présentent, nous les retrouvons ésalement chez la plupart des espèces dont les voyages ont constamment lieu à l’époque du changement des saisons.

Qui ignore que la venue des oies, des canards, des grues, des cicognes et même des corneilles, est un signe certain des mauvais Jours qui vont succéder à leur apparition. L'oiseau des tempêtes n'est-il pas également pour les navigateurs un indice assuré des orages qui vont survenir ? Sa présence, ainsi que l’observe avec raison Buffon, est à la fois un signe d’alarme et de salut. Par suite des sages desseins de la nature, cet oiseau, si utile à l’homme, est sénéralement répandu dans toutes les mers, comme pour mieux prévenir les marins contre les dangers qui les menacent (1).

(1) On pourrait encore citer parmi les oiseaux qui présagent les tempêtes la mouette à pieds bleus, le stercoraire cataracte et bien d’autres espèces.

On se demande si cette prévoyance est pour les oiseaux un effet de teur instinct ou un résultat de leur organisation. Celle-ci détermine les impressions qui produisent et développent les conséquences de l'instinct; dès lors, c’est dans l’organisation même qu'il faut chercher les conditions de cette prévision.

Nous avons déjà fait observer que les oiseaux étaient les animaux dont la température est la plus élevée ; ils doivent donc être plus sensiblement affectés par les changements qui peuvent s’opérer dans les circonstances extérieures. Sans doute ces animaux sont entourés de plumes et de duvets, corps aussi mauvais conducteurs de la chaleur que l’air qui en remplit les cavités; par cela même, ils se trouvent dans des conditions qui affaiblissent l’impression des milieux sous l'influence desquels ils vivent. D'un autre côté, les oiseaux, comme les vertébrés les plus élevés dans la série animale, ne sont jamais en équilibre sous le rapport de leur température avec l'air ambiant ; aussi, plus ils en recoivent dans leurs poumons , dans leurs os, dans leurs plumes, enfin dans toutes les parties de leur corps, et plus ils doivent en être affectés. Ils le sont surtout lorsque ce fluide se trouve très audessous de leur propre chaleur, comme cela arrive lors des diverses variations atmosphériques.

Les outardes barbues (otis tarda) n'arrivent dans

les contrées méridionales de la France que lorsque

l'hiver est risoureux. Si la température se maintient à des degrés assez élevés pendant cette saison, ces espèces n’en approchent pas. Leur venue est tellement liée à la température, qu’elle se montre constamment en harmonie avec là marche de la chaleur. Aussi la présence de ces espèces dans le Midi est un indice certain de la rigueur de l’hiver qui va suivre.

C’est sur des faits du même genre qu’est fondée l'opinion généralement accréditée parmi les cultivateurs, que l’arrivée de certaines espèces dans des pays plus méridionaux que ceux où elles ont coutume d'aller passer l'hiver, est presqu’un signe certain que la saison qui suivra leur venue sera froide. M. Brehm, qui a publié sur les migrations les observations les plus intéressantes, regarde cette opinion comme fondée. D’après lui, ce pronostic tromperait peu; il est principalement donné par des oiseaux dont les migrations ont lieu en août et en septembre ; du moins en Angleterre: Parmi ces oiseaux, on peut comprendre les fauvettes des roseaux, les tarins, les bouvreuils et les aecenteurs.

Il en est également de ceux qui, comme les cygnes et les harles, arrivent dans le Midi en grand nombre vers la fin de novembre. On serait tenté de croire, d’aprés ces faits et d’après quelques autres que nous énumérerons plus tard, que les oiseaux se trouvent, au moment de leurs migrations, dans un état tout

particulier. Cet état leur permettrait de supporter tous lés genres de privations, comme de prévoir certains changements atmosphériques, dont ils pourräient être afféctés, s’ils ne se placaient pas hors de leurs atteintes. |

Ainsi la plupart dés oiseaux exécutent pendant le jour les voyages qui leur sont commandés par un besoin impérieux et irrésistible; d’autres, au contraire, comme les ortolans, les tourdes, les grives, le rossignol, les fauvettes, les cailles, enfin tous les véritables chanteurs, ne voyagent jamais que la nuit. Il paraît en être de même des foulques et de quelques espèces d’oies et de canards. Ces oiseaux, pendant toute la durée du voyage, restent constamment éveillés le jour. Or, s’ils peuvent ainsi passer le temps entier des migrations sans dormir, c’est qu’ils sont pour lors dans un état d’exaltation et dans une sorte de crise bien différents de leur état naturel.

Cette supposition semble confirmée par l’insomnie que ne présentent pas seulement ceux qui sont en liberté, mais même les espèces qu'on tient enfermées. On les voit dans leurs cages pendant le jour, dans une agitation continuelle, s'occuper à chercher leur nourriture, et cependant être alertes et en mouvement toute la nuit. Ces oiseaux ne paraissent pas pouvoir dormir tant que dure l’époque de leurs migrations. ES ne reprennent du moins leur tranquillité que

lorsque cette époque est passée. On les entend pour lors chanter toute la nuit, même lorsque l’appartement où on les tient enfermés n’est pas ou est très-peu éclairé. Cependant lorsqu'il fait clair de lune ils semblent plus inquiets que lorsque la nuit est obscure. Aussi, généralement les oiseaux libres et indépendants voyagent de préférence pendant les nuits claires.

Ces observations nous font comprendre que les migrations des oiseaux, comme tous les actes produits par l'instinct des animaux, sont principalement sous la dépendance de l’organisation propre à chacun d’eux. Elles annoncent encore qu'il existe un rapport constant entre les lois établies pour un but déterminé et les circonstances de l’organisme des animaux.

Le phénomène des migrations, dont il est si difhcile d'apprécier les causes, a aussi son but d’utilité comme tous les phénomènes de la nature. Leurs résultats répartissent les oiseaux, comme les animaux qui s’y livrent, sur la totalité de la surface du globe, de manière que les lieux où ils peuvent se procurer une nourriture suflisante, en sont abondamment pourvus. En effet, toutes les contrées où les oiseaux espèrent trouver de quoi alimenter leurs forces épuisées sont visitées par eux soit en hiver, soit au printemps, soit enfin en été ou en automne; on y en voit un nombre plus ou moins considérable, toujours en rapport avec l’abon-

dance de la nourriture, la douceur du climat et l'humidité qui leur est nécessaire.

Rien donc ne peut retenir les espèces émigrantes dans les lieux qui les ont vues naître. Lorsqu'on veut les y contraindre, elles périssent et succombent dans un état de maigreur particulier. Témoins, ces coucous auxquels on distribue pendant l'hiver une nourriture abondante et une température analogue à celle du commencement de l’automne. Malgré les soins les plus constants, on ne peut les conserver au delà du mois de décembre et de janvier. Tous périssent dans un état de langueur particulier, produit par l’impuissance où ils ont été de satisfaire à un des besoins les plus pressants de leurs conditions d'existence.

Une sorte de pressentiment des nouvelles circonstances atmosphériques dans lesquelles ils vont se trouver porte les oiseaux à se livrer à des voyages lointains. Leurs migrations ou leurs apparitions subites dans une contrée qu'ils n'avaient pas l’habitude de fréquenter donnent des indices certains sur la rigueur de la saison qui doit suivre. Ainsi, lorsque dans l’automne de 1822, M. Brehm, que nous avons déjà eu l’occasion de citer, vit tous les canards quitter le lac de Friessnitz, et, que d’un autre côté, il apprit l’arrivée des pingouins sur les côtes de l'Allemagne, il s’attendit à un hiver rigoureux. L'événement répondit à ses prévisions.

On peut même ajouter que par suite de ces prévisions, sur lesquelles il est si difficile de se former des idées justes, les oiseaux voyageurs présagent jusqu’à un certain point les grandes épidémies et même, au dire de certains observateurs , les perturbations des phénomènes atmosphériques et de certains faits physiques. On assure qu’il en a été ainsi ayant les désastres arrivés à la Pointre-à-Pitre (Guadeloupe).

Enfin, lorsque dans les climats méridionaux on conserve à la fin de l’automne un grand nombre de pinsons, de linottes, de verdiers, en un mot tous les oiseaux qui peuvent se dispenser d’émigrer sans péril, on est presque sûr que le froid ne sera pas orand ni longtemps prolongé. Cette sorte de prévision peut paraître avoir quelque chose de merveilleux ; mais elle n’en est pas moins réelle. Elle se manifeste aussi bien chez les jeunes que chez les vieux oiseaux, quoique les uns et les autres ne suivent pas toujours les mêmes routes, et n’arrivent pas constamment dans les mêmes contrées.

Ces actes tiennent tellement à la conservation des espèces, que la nature les a toutes douées d’un instinct suffisant pour les opérer, lorsqu'il est nécessaire. Il existe donc un rapport réel et évident entre les lois générales de la nature et les actes instinctifs des animaux. Ces relations n’ont d’autre but que d'assurer la perpétuité et la durée des espèces. En produisant

les actes qui en sont la manifestation, l'oiseau ne les exécute point par suite d’une intelligence qui lui en ferait sentir la nécessité. Il obéit pour lors à un instinct aveugle qui le presse et le pousse. Quant à l'intelligence qui préside à tous les mouvements qu'elle produit et qu’elle détermine, elle est en entier hors de ses actes, toujours les mêmes et qui ne sont susceptibles d'aucun genre de progrès.

Diverses espèces d’oiseaux se déplacent donc à des époques fixes et toujours déterminées pour chaque espèce. Ces animaux y sont bien plus contraints par un instinct irrésistible que par l'effet des circonstances extérieures, sous l'influence desquelles ils vivent. L'action de ces circonstances exerce toute sa puissance sur les oiseaux erratiques, dont les passages sont aussi irréguliers et aussi inconstants que les causes qui les déterminent. Quant aux races cosmopolites , dans un mouvement continuel, l'agitation est leur habitude, peut - être parce qu’elles vivent sur un élément où elles ne sauraient trouver le repos, que n’exige pas du reste leur organisation. Elles volent constamment à la surface des eaux des mers, dont elles parcourent la vaste étendue. La plupart d’entre elles ne nagent cependant presque jamais. Cette particularité prouve la grande puissance du vol de ces oiseaux , dont rien

n'égale l’agilité ; aussi les voit - on parcourir les

espaces les plus considérables sans efforts comme sans fatigue.

De pareilles habitudes sont assez rares parmi les oiseaux ; ceux-ci nous fournissent peu d'exemples ainsi que les poissons, dont les mouvements sont non moins agiles et non moins soutenus. Il en est différemment des espèces sédentaires, qui ne quittent jamais les lieux qui les ont vues naître. Le nouveau monde nous en présente un plus grand nombre que l’ancien continent. La cause de cette différence tient peut-être au genre de nourriture des oiseaux d'Amérique. Leurs aliments les tiennent comme emprisonnés auprès des

lieux de leur naissance. Il est possible encore que la température ne soit pas sans quelque influence sur

les mœurs paisibles et tranquilles de ces races stationnaires.

L'homme dérange parfois cet ordre; c’est lui qui a transporté dans les forêts de l'Amérique les gros becs d'Afrique. Iles aamen ‘3 dans le nouveau monde avec d’autres espèces, par suite des relations commerciales qu'il a établies entre ces deux contrées. Les gros becs ont trouvé dans les forêts du nouveau continent toutes les conditions favorables à leur existence ; aussi ils y ont tellement prospéré, que bientôt ils y seront aussi nombreux que les espèces indigènes. Cette influence de l’homme qui s'exerce déjà depuis bien des

siècles empêche de démêler dans une foule de cir-

constances la véritable distribution primitive des animaux.

Les causes d’un pareil transport sont si rapprochées de nous, qu’il n’est point difficile d'en reconnaître les effets et de les distinguer de ceux dus aux déplacements naturels par suite des migrations. Mais lorsqu'elles remontent à des temps éloignés, il est difficile de les bien apprécier, et de les discerner des changements opérés par suite des passages des oiseaux.

L'influence de l’homme s’est fait ressentir, nonseulement sur les oiseaux émigrants et erratiques, mais elle s’est encore exercée sur les espèces sédentaires. À son action est due la disparition du moineau franc ( fringilla domestica) des iles Britanniques. Si ce moineau avait eu des mœurs différentes, c'est-à-dire avait voyagé soit à des époques fixes et périodiques, soit à des époques irrégulières , toute la puissance anglaise aurait été sans effet pour détruire le moineau dans ses possessions. Cet oiseau, s’il avait été doué d’une plus grande puissance de vol, s’y serait constamment perpétué par suite de ses voyages, auxquels aucun pouvoir humain n'aurait pu mettre obstacle.

Les Anglais ont donc profité des mœurs du moineau franc, pour se délivrer d’un parasite fort incommode , et d'autant plus à redouter pour nos récoltes, qu'il se nourrit uniquement de graines ou de

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