VII. De la constance dans les migrations des oiseaux
Malgré ces causes variables, une constance remarquable a lieu dans les passages des oiseaux émigrants, constance moins sensible dans ceux des espèces erra-
tiques. Nous voyons presque régulièrement, dés le
mois de février, les grives qui ont quitté les forêts de la Corse, arriver sur les côtes du midi de la France, pour regagner bientôt les forêts du Nord, d’où elles doivent nous revenir vers les mois d'octobre et de novembre. Les espèces de ce genre nichent aussi parmi nous, de même que la plupart des merles. On doit cependant en excepter la litorne, qui fait constamment son nid dans le Nord, qu’elle abandonne pourtant aux approches de l’hiver.
Les étourneaux comme les grives opérent deux passages chaque année parmi nous; les uns et les autres se suivent de près, du moins à l’époque de leurs premières excursions. Lorsque les étourneaux arrivent, quelques bécasses se montrent encore dans nos bois, qu'elles vont bientôt quitter. Mais le mois de mars est le signal du départ des palmipèdes, qui fréquentent l'hiver, en grand nombre, les étangs salés des côtes de la France. Poules d’eau, morelles, rales, hérons, pluviers, vanneaux, courlis, bécasseaux, oies, canards, harles , et une foule d’autres oiseaux ont fui et ont fait place à de nouveaux hôtes. Les huppes, les loriots, les tourterelles, les merles de roche, les traquets, particuliérement le motteux, les pipits, les ortolans, les fauvettes, et les fringilles viennent pour lors nous visiter, et nous réjouir de leur présence. Tout le mois d’avril est consacré à
leurs passages; mais dés les premiers jours du même
mois , les hirondelles et les martinets ont salué le retour du printemps, et nous ont annoncé l’arrivée de la belle saison.
En mai paraissent les guépiers , les rolliers et les cailles. Pendant que ces oiseaux opérent leurs passages, les cresserelles et les hobereaux établissent leur. domicile sur les caps les plus hauts, ou sur les sommités de quelques rochers élevés au-dessus des eaux. Mais après le mois de juin, les passages des oiseaux se bornent à de jeunes individus, dont les nichées ont eu lieu à peu de distance de nos contrées. À mesure que leur nombre augmente, on voit apparaître divers oiseaux de proie dont la mission est de les détruire, car il entre dans les vues de la nature d'empêcher une trop grande multiplication des espèces herbivores.
Vers la fin d’août et de septembre, les cailles nous visitent encore; à peu prés à la même époque, les pies-grièches, les loriots, les ortolans, les huppes, les pipits, les engoulevents recommencent leurs courses aventureuses.
Les mois d’octobre et de novembre sont consacrés aux voyages des pigeons, des corbeaux et des grues, dont le nombre est d’autant plus grand, que la température s’est abaissée. Ces oiseaux décrivent souvent une ligne fort étendue, formant de longues processions dont les intervalles sont à peine sensibles. Plus tard enfin , les sarcelles, les canards, les
foulques, viennent prendre possession des eaux de nos étangs, que ces espèces avaient quittés, il y avait quelques mois.
Chose non moins remarquable, tous ces oiseaux opérent ordinairement ce tableau mouvant de leurs migrations constamment renouvelées, en troupes plus ou moins considérables. Ils voyagent toujours par bandes, et se réunissent pour mieux se défendre contre les dangers qui les menacent dans leurs lonoues traversées. Un autre motif peut bien aussi les y porter; c’est celui du même sentiment qui les anime pour satisfaire le besoin le plus impérieux de leur existence.
Il n’y a d'exception à cette loi générale que pour quelques oiseaux rapaces, comme par exemple les aigles et les vautours, ces tigres des airs, qui voyagent par couples séparés. Images des méchants dont ils accomplissent la fatale destinée, ces oiseaux de proie vivent solitaires et comme isolés, non-seulement au milieu des légers habitants de l’air, mais même au milieu de leurs espèces. Le besoin de société se fait néanmoins sentir chez plusieurs oiseaux rapaces. En effet, les faucons cresserelles, et à pieds rouges, qui vivent aussi de gros insectes, paraissent exécuter leurs voyages en grandes troupes ; on assure qu'il en est de même des milans, des balbusards, des pygargues et des laniers.
Telle est en abrégé l’histoire des passages qu’opérent les oiseaux émigrants dans le midi de la France. Get exposé, tout succinct qu'il est, peut donner une idée assez juste des causes qui les déterminent. Si nous n'avons rien dit dans ce résumé des excursions auxquelles se livrent les espèces erratiques, c’est qu'elles n’ont rien de fixe ni de régulier, et qu’elles sont presque uniquement déterminées par l'espoir de trouver ailleurs une température et une nourriture qui leur manquaient dans les pays qu'ils viennent de quitter. Ces voyages, dont l’étendue est généralement peu considérable, n’ont presque rien de commun avec ces longues excursions déterminées non par des besoins impérieux, mais par un instinct plus puissant qui les force à changer de climat à des époques fixes et déterminées pour chaque espèce.
On nous demandera peut-être si le besoin de se reproduire, qui attirerait les oiseaux dans des lieux plus favorables, a quelque influence sur leurs migrations, ainsi quil parait en exercer sur les passages des poissons, au dire de Bloch. Pour se former une idée juste à cet égard, il faut définir ce qu’on doit entendre par patrie des oiseaux; car si on suppose que là où ils pondent leurs œufs, là est aussi leur pays, il s'ensuit que la reproduction ne peut avoir beaucoup d'influence sur leurs passages.
Serait- ce parce que certains olseaux voyageurs
viennent retrouver le nid qu'ils avaient quitté l’année précédente, ou pondent plusieurs années de suite, dans le même trou d’arbre, comme cet étourneau dont ont parlé Linné et Klein (1) ? Ces circonstances, loin d’être générales , sont au contraire exceptionnelles ; elles ne peuvent donc produire quelque effet sur un phénomène aussi constant et aussi régulier que celui des migrations. Tout au plus pourraientelles exercer quelque influence sur les passages des oiseaux erratiques, qui, déterminés par des circonstances extérieures, pourraient bien en ressentir l’impression,
On le supposerait du moins , si l’on voulait s'en tenir aux observations de Casteby, auquel nous devons un excellent ouvrage sur les oiseaux d'Amérique, et qui admet, comme un fait, que leurs passages ont lieu par suite du besoin qu’ils éprouvent de chercher les endroits les plus favorables à opérer leur ponte.
Le besoin de se reproduire exerce si peu d'action sur les migrations et même sur les passages des oiseaux, que souvent les males arrivent dans une contrée avant les femelles. Il en est de même de l’époque
de leur départ : les premiers quittent le pays où ils
(1) Amœn. Academ., tom. 1v, pag. 595. Id. Klein, Prodrom. Hist. avium., pag. 491.
ER pe
s'étaient rendus bien avant que les femelles songent à les abandonner, lors méme que ces oiseaux n'y ont pas fait leurs nids, Si la reproduction déterminait ces voyages, les deux sexes devraient partir ensemble : il est loin, cependant, d'en étre toujours ainsi,
Si les mâles quittaient seulement les premiers les contrées où les femelles auraient niché, on pourrait supposer que celles-ci demeurent pour veiller aux soins de leurs petits, tandis que les péres pourraient s'en dispenser, Cette circonstance ne #e représentant pas dans la plupart des cas où les oiseaux ont niché dans le pays qu'ils abandonnent, le départ des mâles avant celui des femelles doit étre déterminé par le méme instinct qui porte Les deux sexes à voyager, et qui se développerait plus tôtchezles unsquechezlesautres,
L'inégalité dans l'époque du départ des mâles et des femelles est, du reste, aussi frappante que celle qui porte 4 peu prés constamment les vieux oiseaux à partir avant les jeunes; seulement la raison de cette dernitre circonstance est plus facile à comprendre que celle de la premiére, ainsi qu'on aura pu en ju= ger d'aprés l'ensemble de n0# observations.
VIII, Hsumi,
Les oiseaux, considérés relativement à leurs habitudes voyageuses, 8e divisent en quatre groupes prin=
cipaux, o'est--dire en émigrants, en cosmopolites, en erratiques et en sédentaires,
Les premiers, ou les oiseaux émigrants, les seuls qui opèrent leurs migrations à des époques fixes et périodiques, exéoutent aussi les voyages les plus étendus. Leurs passages d'une contrée à une autre, et souvent dans des pays séparés par de grandes distances, semblent déterminés par un instinet dépendant de leur organisation, où par une puissanoe intérieure à laquelle ils ne savent ni ne peuvent risister, Les circonstances extérieures, telles que la température, la direction ou la force du vent, l'abondance où la privation d'une nourriture convenable, peuvent bien avair quelque influence sur leurs longues migrations : mais elles ne les provoquent et ne les règlent jamais,
Ue phénomène est sous la dépendance d'une influence plus puissante que tous ces besoins, Ces besoins ne donnent jamais à ces animaux les inquiétudes, les agitations, et ootte ospdve de fièvre qui les astiège et les tourmente lorsque le moment du départ est arrivé, Cotte époque venue, les aisoaux trouveraientils dans les lieux qu'ils vont quitter, toutes les circonstances avarables à leur existence ? Ces circonstances seraient elles les mêmes que celles qu'ils vont rencentrer ailleurs, il n'en faudrait pas moins qu'ils partent, Leur nature, leur instinct, leur organisation, tout leur être enfin les force d'une manière irrésistible à se dés
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placer et à échanger contre la vie paisible des champs qui les ont vus naïitre, les hasards et les chances aventureuses des longs voyages.
Le besoin de partir, de se transporter au loin dans d’autres climats, est plus impérieux pour les oiseaux que celui de manger ou de ressentir l'impression d’une douce température. C’est une condition encore plus essentielle de leur existence à laquelle ils sont forcés de céder, et contre laquelle vient même se briser toute l'influence de l’homme.
Lorsque nous voulons retenir les espèces voyageuses à ces époques si importantes de leur vie, nous les voyons dans une anxiété et un état de souffrance presque continuel. Leurs mouvements brusques etirrégulierstémoignent hautement combien ils sont impatients de satisfaire aux désirs pressants que la nature leur a inspirés. Si, contraints par notre influence, ils sont forcés de résister à cet instinct impérieux, ces animaux languissent et finissent par succomber sans s’occuper de la nourriture qu’on leur présente ou de la douce température qu’on maintient autour d'eux. El y a plus encore, malgré toute la tendresse des oiseaux pour leurs petits, leur famille même ne les intéresse
plus lorsque le moment du voyage est arrivé. Les mères
les plus affectionnées la quittent sans efforts comme
sans regrets, pour aller sur l'aile des vents gagner
d’autres régions.
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Les espèces erratiques ne voyagent au contraire, et n’exécutent leurs passages accidentels dans des pays différents de ceux qu'ils habitent ordinairement, que pour assouvir le besoin qui les presse, ou pour trouver ailleurs une température appropriée à leurs exigences. Aussi les excursions auxquelles elles se livrent n’ont rien de fixe ni de périodique; bien différentes en cela des voyages des espèces émigrantes si remarquables par leur régularité.
Les courses vagabondes des oiseaux erratiques ont souvent lieu pendant plusieurs années de suite. Dans d’autres circonstances, elles restent le même espace de temps sans se reproduire et se renouveler. Inconstantes comme les saisons dont eiles dépendent en partie, elles ne sont liées qu'avec des besoins qui peuvent se manifester à des époques plus ou moins éloignées les unes des autres, sans suite comme sans régularité. Les oiseaux erratiques n'éprouvent pas cependant le moindre inconvénient de ces variations; les motifs qui les portent à se déplacer n’ont eux-mêmes aucune sorte de fixité ni de constance.
Pour exécuter leurs voyages accidentels et passagers, les races erratiques, moins hardies et moins entreprenantes que les oiseaux émigrants, ne bravent pas comme eux les tempêtes; elles n’affrontent pas l’aquilon lorsqu'il s’agit de quitter les pays qui les ont vus naitre. Peu impatientes de changer de climats,
elles attendent le moment favorable pour exécuter leurs voyages, commandés plutôt par un besoin vague que par un instinct impérieux tout à fait irrésistible. Aussi les étendent-ils rarement aussi loin que les excursions auxquelles se livrent les oiseaux émigrants. La longueur et la périodicité des voyages de ces derniers est pour nous un sujet continuel d’étonnement, tout autant que l’ordre et la régularité qui les caractérisent.
D’autres espèces ne voyagent ni d’une manière fixe comme les races émigrantes, ni d’une manière irrégulière comme les erratiques ; elles sont pour ainsi dire dans un mouvement et une agitation continuelle. Toujours en course, on les trouve dans presque toutes les mers ; on ne les voit à terre que pour se reproduire et y déposer leurs œufs. Les mers sont en quelque sorte leur unique élément; aussi leur organisation leur permet de se soutenir sur la surface des eaux par leurs piétinements, aidés à cet égard par la grandeur de leurs ailes. Elles leur servent de point d’appui lorsque fatiguées elles sont lasses de parcourir les vastes plaines de l’air. Véritables cosmopolites, ces espèces maritimes n'ont pour ainsi dire pas de patrie, car elles errent continuellement au milieu de l’immensité de l'Océan. On ne peutguére considérer comme leur pays les fentes de quelques écueils ou de quelques récifs isolés, plus ou moins élevés au-dessus
des eaux, où ces oiseaux vont déposer leurs œufs.
S’il fallait caractériser d’une manière particulière les habitudes de ces animaux toujours en mouvement, on pourrait les considérer comme les cosmopolites des oiseaux. Cette expression semble leur convenir tout autant que celles d’émigrants et d’erratiques, que nous avons données aux autres espèces voyageuses. Du reste, ainsi qu'il est aisé de le pressentir, ces races cosmopolites sont uniquement des oiseaux aquatiques. On peut citer comme exemples les pétrels, les frégates qui volent continuellement sur la surface de l'Océan, à l’exception des courts moments où ils vont à terre déposer et pondre leurs œufs.
Des habitudes plus calmes et plus tranquilles caractérisent d’autres espèces. Elles ne paraissent pas cependant être déterminées par l'impuissance où elles sont de fendre les airs comme sont les manchots, les casoars et les toyous.
Ces derniers, qui ne peuvent pas se servir de leurs ailes pour voler, sont par cela même nécessairement sédentaires ; mais d’autres oiseaux , quoique bons voiliers , quittent peu les lieux de leur naissance. On ne les voit presque jamais abandonner leur pays, quelque changement qu’éprouve la température, ou quelque grandes que puissent être les exigences d’une nourriture convenable. Toujours fidèles à leur patrie,
ils n’en ambitionnent pas d’autre, et mettent constamment leur bonheur dans une vie sans trouble comme sans danger.
Ces espèces stationnnaires ont des mœurs totalement différentes des races émigrantes, erratiques et cosmopolites : comme elles semblent tout à fait en opposition avec les habitudes que commande l’organisation de ces animaux, elles sont aussi fort rares chez les habitants des airs. C’est surtout chez les oiseaux de l’ancien continent, que le nombre des espèces sédentaires est le plus limité, tandis qu'il s'étend chez les races du nouveau monde. Cette particularité tient peut-être à ce que celles-ci exigent une température élevée et ne se nourrissent que du nectar des fleurs. Or, de pareilles circonstances ne peuvent pas se représenter sur une très-grande étendue de pays; dès lors elles rendent ces espèces sédentaires dans les lieux où elles les trouvent constamment réunies.
Chose non moins singulière, ces habitudes diverses sont propres à la fois à diflérentes espèces d’un même genre ou à la même espèce dans des âges différents. Quelquefois le même oiseau est erratique relativement à une contrée, où il fait des excursions accidentelles, tandis qu'il est sédentaire relativement à telle autre. De pareilles circonstances se représentent par rapport aux mêmes espèces, mais
seulement dont l’âge est différent. Ainsi certains oiseaux sont à la fois émigrants ou erratiques à une époque de leur vie, et sédentaires dans une autre. Il est néanmoins curieux d'observer des habitudes aussi diverses chez la même espèce, et cela suivant les phases de son existence. Il n’y a donc rien d’absolu par rapport à ces oiseaux, puisque leurs mœurs sont totalement opposées suivant l’âge auquel on les observe.
D'un autre côté, des races qui ont dù être éminemment voyageuses, si elles ne le sont pas encore, puisqu'elles se trouvent dans toutes les régions du globe, contrairement aux lois de la distribution des animaux, paraissent néanmoins sédentaires. Elles semblent se maintenir assez constamment dans leur terre natale. La plupart des individus qui font partie de ces espèces si universellement répandues voyagent peu sans doute ; mais il n’en est pas de même de leur ensemble. On ne saurait supposer que ces oiseaux ont perdu les habitudes de leurs parents; car la dispersion de ces derniers sur toute la surface de la terre prouve à quel point ils ont étendu leurs courses et leurs migrations.
Ainsi, la chouette effraie, quoiqu’elle soit éminemment voyageuse, puisqu'on la rencontre partout, n’en passe pas moins pour être une race essentiellement sédentaire. Si elle l’est dans ce moment, du
moins en partie et dans certaines contrées, il est incontestable qu'elle n’a pas dû l'être d’une maniére constante. C’est ce qu’annoncent à la fois sa dispersion et les lois générales de la distribution des êtres vivants.
Leur observation, et tout ce que nous savons de relatif à la géographie zoologique aussi bien qu'à la géographie botanique, nous prouve que chaque espèce vivante a été disséminée dans le principe des choses dans des centres particuliers de création, et a caractérisé telle ou telle région, ou tel ou tel continent. Chaque contrée a donc eu ses races particulières, souvent différentes même par leurs caractéres génériques de celles qui occupent des pays ou des contrées fort rapprochés les uns des autres. Ainsi il n’y a aucune espèce commune entre la Nouvelle-Hollande et l'Amérique, pas plus qu'il n’y en a entre celles qui animent lenouveau monde et celles qui peupient l’ancien continent.
Les races délicates, ou celles qui ne peuvent pas éprouver de changement sensible dans les circonstances extérieures, sans en ressentir trop vivement l'impression, sont aussi peut-être les seules qui aient conservé leur position première. Il n’en est pas de même des races robustes. Leur organisation leur permet de résister à l'influence de la diversité des milieux ambiants. Aussi elles se sont d'autant plus
écartées de leur primitive distribution, qu'elles ont
pu surmonter sans danger de grands changements dans les climats qui leur avaient été assignés à leur origine.
Une autre circonstance, non moins puissante et non moins impérieuse , a encore contribué à les éloigner des lieux de leur naissance. Son influence a été d’autant plus sensible, que l'instinct, ou, si l’on veut, le besoin de se déplacer a été plus irrésistible et plus pressant. Dés lors les migrations, ainsi que les voyages accidentels auxquels se livrent tant d'animaux , ont considérablement altéré l’ordre primitif de leur distribution. La constance de ces phénomènes tend, par son action continuelle, à effacer les traits de leur position premiére, et à intervertir les lois de la nature.
Comme à ces influences qui entrainent après elles un grand nombre de variations vient s'ajouter celle de l’homme, nous sommes loin de connaître la véritable distribution des êtres vivants.Mais puisque, malgré les nombreuses variations produites par l’action des causes maintenant agissantes, la plupart des espèces gardent encore une position déterminée dans une zone qui lui a été affectée, évidemment ces stations ont dù être plus fixes à l’origine des choses.
En effet, la chouette effraie (strix flammea) ainsi que l’hirondelle de cheminée (hirundo rustica), contrairement à la généralité des animaux, n’ont pas été disséminées sur la presque totalité du globe, où elles
se trouvent cependant. Elles doivent sans doute une distribution aussi universelle a leur humeur voyageuse et à leurs longues migrations. Du reste, en traçant sur notre carte la route que ces oiseaux paraissent suivre dans leurs migrations, nous n’avons pas entendu par là qu'ils la parcourussent chaque année. Il semble, au contraire, que parmi les individus qui composent ces espèces une faible partie seulement se déplace d’un pays à l’autre. Les mêmes individus sont loin de parcourir dans la même année, et quelquefois même dans tout le cours de leur vie, la totalité du globe. Nous avons eu égard plutôt au maximum de l’étendue des migrations, si l’on peut s'exprimer ainsi, qu'à leur réalité, en tant qu’elles auraient lieu dans le court intervalle d’une année.
Ces diverses irrégularités donnent au phénomène des migrations quelque chose de mystérieux lorsqu'on l’étudie sans avoir égard aux circonstances qui y produisent ces variations. Elles sont d'autant plus frappantes, qu'elles apparaissent aussi bien chez les espèces émigrantes que chez les erratiques, quoique avec une moindre fréquence et une moindre intensité. En effet, les chasseurs et les pêcheurs qui observent seulement les faits de détail ne peuvent s'expliquer pourquoi une année les passages ou les migrations de telle ou telle espèce d'oiseaux ou de poissons sont beaucoup plus abondants que l’année précédente, et
pourquoi enfin ces passages ou ces migrations n’ont plus lieu à une autre époque.
Si cette absence, ou si cette plus grande fréquence se fait remarquer chez les espèces erratiques, c’estune suite nécessaire des variations des circonstances qui les portent à se déplacer, et qui par cela même entrainent dans leurs voyages toutes sortes d'anomalies et d'irrégularités. Lorsqu’au contraire ces circonstances se présentent chez les races émigrantes, elles tiennent à l'étendue de leurs excursions, si considérable qu’elles ne peuvent les exécuter en entier, dans le court intervalle d’une année. Plus ces races éprouvent de fatigue par la longueur du trajet qu’elles ont à parcourir, et moins leurs passages sont nombreux dans une station déterminée.
Il peut encorearriver que des obstacles imprévus retardent l’arrivée ou même le départde ces espèces voyageuses.L'une ou l’autre de ces causes ont nécessairement de l'influence sur la régularité de leursexcursions.Il est du reste facile de saisir que les légers habitants des airs, et les êtres qui vivent dans le sein des eaux, sont les seuls qui peuventexécuter d'aussi longues et d'aussi périlieuses migrations.Sans doute les animaux qui habitent les terres sèches et découvertes se déplacent aussi ; mais les voyages auxquels ils se livrent parfois n’ont jamais l'étendue et encore moins la régularité des migrations ni même des passages des oiseaux et des poissons.
Les remarques précédentes ne s'appliquent pas seulement aux oiseaux ; elles sont également relatives aux courses auxquelles se livrent une foule de poissons. Pour ne pas trop surcharger de détails la carte destinée à montrer la route que suivent ces animaux dans leurs longues excursions, nous nous sommes borné à indiquer celle tenue par les harengs et les maquereaux. Îl en est de ces poissons comme des oiseaux voyageurs ; très-certainement tous les individus de ces deux espèces ne font pas toutes les années le long circuit que nous avons indiqué. Cependant, comme parmi eux un grand nombre se livrent à d’aussi longues excursions, à eux seuls se rapportent les indications que nous avons données à cet égard. Ces indications sont donc loin de comprendre la totalité des individus qui composent ces espèces émigrantes.
Les tableaux que nous allons tracer de l’époque des migrations des oiseaux et des poissons feront du reste parfaitement saisir ce que ces faits ont de particulier et de constant.
Ces observations générales sur les habitudes des oiseaux semblent indiquer que le phénomène de leurs migrations ou de leurs passages n'est pas un fait simple que l’on puisse expliquer par une seule cause. Aussi n'est-il saisissable que lorsqu'on en étudie les conditions diverses et que l’on parvient à déméler les
causes qui le provoquent et le déterminent.
L'examen des diverses circonstances qui accompagnent les migrations et les passages de ces animaux dont le sang est si chaud, semblent démontrer que les voyages des espèces émigrantes sont le résultat d’un instinct supérieur à tous les besoins, comme à l’action des milieux, sous l'influence desquels elles sont placées. Tout au plus les excursions accidentelles des races erratiques sont commandées par des besoins physiques plus ou moins pressants , ou déterminées par l'impression des agents extérieurs. Dès lors, les migrations des premières doivent avoir une périodicité remarquable, tandis que les passages des secondes sont aussi inconstants que les variations des saisons qui exercent sur ce phénomène une influence notable.
Les habitudes voyageuses des oiseaux cosmopolites leur sont aussi fortement inculquées que les mœurs stationnaires le sont chez les espèces sédentaires. Celles-ci manquent en effet de cet instinct qui pousse les espèces émigrantes à se déplacer à des époques fixes ; elles n’éprouvent pas non plus ces besoins qui tourmentent les oiseaux erratiques. Seules parmi les habitants des airs, les races sédentaires restent indifférentes au milieu du mouvement continuel qui agite les êtres qui leur sont communs par l'organisation. Leur stabilité leur parait préférable à cette agitation sans cesse renaissante dont ils sont entourés ,
et dont ils ne comprennent pas plus sans doute Îles motifs que la cause.
Les observations précédentes ont certainement sufhi pour faire saisir l'importance des mots à l’aide desquels nous avons voulu peindre à l'esprit les divers motifs qui portent les oiseaux à se livrer à des migrations ou à des voyages plus ou moins étendus. Ainsi nous avons nommé émnigrants ceux qui, par suite d’un instinct particulier, se déplacent à des époques fixes et constantes. Nous avons désigné sous le nom d'’erratiques les espèces qui se livrent à des courses passagéres, et qui n’ont rien de régulier. Les excursions de ces dernières sont presque toujours déterminées par des motifs qu’il est facile de pressentir, comme par exemple ceux d’une température plus élevée ou d’une nourriture plus appropriée à leurs besoins. Quant aux oiseaux qui sont toujours en mouvement, et qui voyagent constamment, nous les avons considérés comme des cosmopolites ; c’est aussi sous cette dénomination que nous les avons signalés.
Enfin nous avons envisagé ceux qui ne quittent jamais les lieux qui les ont vus naître comme des espèces sédentaires ; et celles-ci sont, ainsi qu’on a pu le juger, les moins nombreuses. Ces dénominations bien comprises nous donnent en quelque sorte la clef du phénomène des migrations. Elles semblent du moins être l'expression générale des faits quenous venons de rap-
peler. Il nous reste maintenant à savoir si ceux qui sont relatifs aux autres classes des vertébrés, ou des invertébrés, nous conduiront aux mêmes conclusions. C’est à ce but que nous allons consacrer la fin de ces recherches.
IX. Tableau de l’époque des passages des oiseaux. OBSERVATIONS GÉNÉRALES.
Les détails dans lesquels nous allons entrer sont comme les preuves des observations générales consionées dans la première partie de notre travail. Ils démontreront du moins que les habitations des oiseaux sont moins circonscrites que celles des autres animaux, et que la plupart des espèces émigrantes traversent les mers dans leurs voyages. Ils prouveront enfin que la plupart des oiseaux des pays froids, généralement gras, sont revêtus d’une fourrure plus épaisse que celle dont sont couvertes les races des régions équatoriales.
Partout les êtres vivants se montrent en harmonie avec les climats et les circonstances extérieures sous l'influence desquels ils sont placés. Ces rapports sont surtout sensibles, lorsqu'on étudie la distribution des familles des oiseaux dans les différentes contrées du globe.
Les palmipèdes, parmi lesquels on peut signaler les
diverses espèces d’oies et de canards, les harles, les macareux, les manchots, les pétrels, les goënlands, les stercoraires, les fous ou boubies, les cormorans, les plongeons, les guillemots, le pingouin brachyptère, s’avancent le plus vers le Nord. Après ce grand ordre d'oiseaux, quelques pinnatipèdes, parmi lesquels on peut citer les phalaropes, sont les races qui parviennent le plus avant vers les contrées polaires.
De pareilles habitudes caractérisent également un assez grand nombre d’échassiers ; mais ceux-ci, moins bien fourrés que les précédents, s'arrêtent avant les premiers. Quoique du Nord, ils ne fréquentent pas cependant les régions les plus glacées, craignant davantage les rigueurs du froid. Les grues, les hérons, les spatules, les bécasses, les chevaliers, les maubéches, les sanderlings, le vanneau pluvier, qui appartiennent à cet ordre, sont du nombre de ces espèces qu'un froid trop vif épouvante, et fait quitter les pays où ils craignent d’en ressentir les rigueurs.
Des motifs tout à fait contraires portent les oiseaux granivores vers les régions tempérées, où ils sont surs de trouver en abondance la nourriture qui leur convient. On peut citer parmi les oiseaux qui ont de pareilles habitudes, les alouettes, les bruants, les gros-becs, les bouvreuils, les becs-croisés,du moins parmi ceux qui vivent en Europe. Quant aux espèces granivores de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique,
les tisserins, les phytotomes, les colious, les psittacins, les tangaras et une foule d’autres genres, elles se trouvent particulièrement à des distances considérables des régions septentrionales. Les oiseaux qui se nourrissent d'insectes se rencontrent surtout dans les régions tropicales. Des millions de ces animaux éclosent à chaque instant, et pullulent d’une manière réellement prodigieuse,
C’est en effet dans les contrées brülantes qu’on découvre les pies-grièches, les loriots, les mainates, les couroucous, les barbus, les coucous, les oiseaux de paradis, les pies, les todiers, les alcyons, les promerops, les grimpereaux, les colibris, les gobe-mouches, les fauvettes, les bergeronnettes, les mésanges et une foule d’autres passereaux ; ceux-ci sont essentiellement insectivores, quoique quelques-uns d’entre eux se nourrissent également de graines ou de fruits, et quelquesuns même de poissons. Cependant plusieurs espèces insectivores émigrent d’une manière périodique vers les contrées tempérées. Les migrations des hirondelles et des martinets sont trop connues pour en douter ; mais leurs passages n’ont jamais lieu qu'au printemps ou lorsque les beaux jours ont fait naître une foule d’insectes, même dans les régions dont la température n’est pas très-élevée.
Les oiseaux piscivores se trouvent généralement répandus sur toutes les mers, aussi bien sur celles des
régions tropicales, que sur les mers polaires. Les espèces qui ont de pareilles habitudes trouvent partout une nourriture suffisante et conforme à leurs besoins.
Les oiseaux se distinguent égalementparleursmœurs et leurs habitudes intéressantes, qui les signalent entre les autres animaux. La plupart de leurs espèces sont non-seulement monogames; mais elles vivent dans une union qui ne cesse qu'avec la mort de l’un des sexes. L'union des oiseaux est caractérisée par cette circonstance, que les mâles, vivant en monogamie, prennent soin eux-mêmes de leur progéniture, tandis que chez les mammifères, l’homme excepté, la femelle seule s'occupe de ses petits.
Chez les animaux inférieurs, même chez les vertébrés, comme les poissons et les reptiles, la femelle est toujours dispensée de l'obligation de prendre soin de ses petits à partir de l'instant de la ponte. Les insectes qui vivent en société sont peut-être les seuls qui fassent exception à cette loi générale.
Faber rapporte pourtant que chez les poissons le mâle du cyclopterus lumpus se fixe auprès des œufs et les surveille avec tout autant d'activité que de satisfaction aprés les avoir fécondés ; ce fait, en le supposant exact, a peu d’importance en comparaison des soins que les mâles de plusieurs oiseaux prennent de leurs petits.
Ces soins commencent dès que ces animaux s'oc-
cupent de la construction de leur nid; le mâle y fait le plus souvent sentinelle, et observe par avance tous les lieux où il peut être convenablement établi. On ignore s’il en est de même chez les rapaces. Les mœurs de ces oiseaux, et particulièrement celles des genres cathartes, des sarcophanges, des gypogermes et des vautours, sont encore trop peu connues, pour rien afhrmer à cet égard. Il est difficile de dire quelque chose de satisfaisant de la manière d’être du mâle relativement à sa progéniture; nous possédons seulement quelques observations intéressantes sur les mœurs et les habitudes des aigles. Quant à celles des espèces du genre gypaëte, elles sont totalement inconnues.
L'observation nous a seulement appris queles grands aigles de mer ( falco leucocephalus) planent par couples sur leurs aires. Le mâle, comme la femelle, parait prendre soin de l’éducation de ses petits. De plus, le male leur apporte leur nourriture et les guide de concert avec la femelle, quand ils ont quitté leur nid : les deux sexes continuent cette surveillance, jusqu’au moment où leurs petits sont assez grands pour pouvoir se procurer eux-mêmes leur subsistance et veiller à leur sûreté. De pareils faits s’observent également chez les vrais aigles et les aigles de rivière (pandion).
Probablement les mêmes habitudes existent chez les cacaetos et les archibates. Quant à ce qui est des
vraies buses (buteo), du moins d'après ce que nous apprend M. Brehm, non-seulement le mâle nourrit la femelle pendant tout le temps qu’elle eouve, mais il prend soin des petits avec le plus grand empressement et la plus tendre sollicitude. Ainsi le mâle du buteo medius de cet ornithologiste veille constamment sur sa femelle pendant tout le temps qu'elle couve. Il y a plus encore : lorsque celle-ci quitte le nid, le mâle y accourt de suite et se pose lui-même sur les œufs, et y reste jusqu’au retour de sa femelle.
Un de ces couples, où l'on avait suivi tous ces manéges, fut tué, la femelle d’abord et le mâle le lendemain. Un petit fut pris dans le nid ; on reconnut qu’il n’avait pas pris de nourriture depuis la veille, le màle n'ayant pas osé braver le danger et lui en apporter, quelque grande que püt être sa tendresse. Une autre espèce de buse, le buteo murum, ayant fait son nid, on vit le male nourrir non-seulement la femelle pendant tout le temps qu’elle était occupée à couver, mais continuer ses tendres soins après que leurs petitsétaient éclos. La femelle ayant été tuée, le mâle se rendit de suite au nid, où il.eut le même sort. Un autre couple du même genre, le buteo septentrionalis , s’empara de ce nid, et la femelle y déposa ses œufs. Pendant tout le temps que dura la couvaison, le mâle fut aussi assidu que sa compagne poursoigner leurs petits. Il s’éloignait si peu du lieu oùils se trouvaient, qu'il fut
pris, ainsi que sa femelle, dans un filet que l’on avait préparé pour les saisir.
Le male du pernis nous présente un exemple de tendresse pour sa progéniture, encore plus remarquable ; 1l offre du moins le seul exemple entre les oiseaux de proie d'assister, non-seulement sa femelle pour nourrir ses petits, mais encore pour couver leurs œufs. Les deux sexes se relèvent doncalternativement, afin de maintenir auprès d'eux cette douce température qui les fait plus tôt et plus sûrement éclore.
Les mäles des milans roux et brun noirâtre paraissent avoir à peu près les mêmes soins que les autres oiseaux de proie. Ils sont cependant plus craintifs et moins dévoués à leurs petits que les autres rapaces. Aussi, lorsqu'ils redoutent quelque danger, ils quittent le nid; ils planent pour lors sur leur aire, en se tenant hors de la portée des armes à feu. Lorsque la crainte du danger se prolonge, on assure qu'ils laissent tomber, de la hauteur à laquelle ils se maintiennent, la nourriture de leurs petits. On prétend qu'ils le font avec une si grande adresse, que les jeunes milans en profitent presque toujours.
Les mâles des faucons ( falco) ont les mêmes habitudes et se donnent les mêmes soins pour leur progéniture. Quoique ceux du faucon voyageur ( faleo peregrinus) n'aient que les deux tiers de la grandeur de leurs femelles, ils ne les nourrissent:pas moins pen-
dant tout le temps qu'elles couvent. Ils les assistent également avec la plus grande tendresse dans tout ce qui tient à l'éducation de leurs petits. Ces mâles ont un grand attachement pour leur famille; ils se tiennent à peu près constamment sur le rocher où ils ont construit leur aire, longtemps après le moment où leurs femelles ayant été tuées, les petits ont été enlevés du nid.
Ils témoignent ainsi par cette position fixe, et dont rien ne peut les arracher, la douleur et les regrets qu’ils éprouvent de la perte de leur famille. Telles sont quelques-unes des précautions que les oiseaux apportent à la conservation et à la durée de leur race. Ces soins sont si constants et si actifs, qu’ils annoncent leur tendre sollicitude pour leurs petits. Sous ce rapport, il y a peu de distinction entre eux ; du moins, les oiseaux rapaces, dont les mœurs sont les plus farouches, sont loin cependant d’être dépourvus d’attention et même d'amour pour leurs petits.
On s’est demandé si de pareilles habitudes étaient communes à tous les vertébrés ovipares, et si, par exemple, les reptiles qui pondent comme les oiseaux des œufs séparés , les couvaient comme ces derniers. IL paraît que les serpents des régions tempérées se bornent à déposer leurs œufs dans des trous exposés au midi, et qu’ils éclosent ainsi naturellement, lorsque l'époque de leur maturité est arrivée.
La difficulté d'observer les mœurs de ces animaux
sénéralement redoutés avait fait penser qu'il en était de même de toute la classe des reptiles. L'éclosion qui a eu lieu au mois de mai dernier de plusieurs petits boas,au jardin des plantes, a paru élever quelques doutes à cet égard. Du moins ce genre de serpents semble avoir couvé ses œufs à la manière des oiseaux. Il parait même avoir développé dans l’incubation une chaleur suffisante à la naissance des jeunes de ces animaux.
Comme ces faits ont été contestés, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails à cet égard. Les srands serpents des Indes sont enfermés dans la ménagerie du muséum de Paris, dans des caisses en bois sous des couvertures en laine, et échauffés par de l’eau maintenue entre 70 et 75 degrés de chaleur. Cette chaleur communique à la boîte une température d’en-viron 22 à 27 degrés. C’est dans l’une de ces boîtes qu'a été placée une femelle du serpent boa ou python à deux raies ( python bilineatus). Cette femelle pleine, soumise à cette température, pondit quinze œufs elliptiques tous séparés les uns des autres et ayant à peu près deux fois la longueur des œufs d’une poule.
Livrée à elle même, elle enroula la partie postérieure de son corps autour des œufs rassemblés par elle en un tas. Elle replia le reste de son corps en spirale , dont sa tête occupait le sommet. Pendant
toute la durée de la couvaison, la chaleur de ce serpent
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augmenta d’une manière sensible, d’après ce qu'a rapporté M. Valenciennes. Cet animal développa ainsi, d’après lui, une température supérieure de 15 à 18 degrés au milieu dans lequel il était plongé.
L’incubation dura ainsi 56 jours sans interruption. Pendant tout ce temps le serpent boa ne quitta pas un instant sa position. Les petits se mirent de suite à ramper du moment qu'ils furent sortis de l’œuf. Ils ne commencèrent pourtant à manger que quatorze Jours après leur naissance. Il parut en être chez ce reptile comme chez les oiseaux, où l’élévation de température, quoique variable, est cependant plus élevée au commencement de l’incubation qu’à la fin.
D’après les expériences dues à M. Valenciennes , la température des oiseaux varierait de 42 à 46 degrés, du moins chez les poules, et cela d’après l’état plus ou moins avancé des oiseaux lors de leur incubation. Le même observateur a fait de plus remarquer que l’incubation des reptiles était un fait si connu dans l’Inde qu’il entrait même dans leurs contes populaires. Cette opinion a été contredite de la manière la plus formelle par M. Duméril , auquel nous devons une histoire extrêmement détaillée des reptiles, Ge savant a fait observer que les serpents sont des animaux à sang froid , c’est-à-dire des animaux dont le corps prend la température du milieu dans lequel ils se trouvent, ou des objets avec lesquels ils sont en con-
tact. Il croit donc que, lors des expériences de M. Valenciennes, il avait dû se développer, par le fait de quelques œufs écrasés ou des matières de déjections de l’animal répandues sur le foin de la litière, une fermentation capable d’élever la température ambiante, et nécessairement aussi la température du serpent.
M. Duméril rapporte la plus grande partie de la chaleur développée dans cette circonstance à la température du germe lui-même. Les œufs des serpents, de même que les graines des végétaux, ont besoïn pour se développer d’éprouver l’action de la chaleur, de se trouver en contact avec l’humidité du sol et avec les éléments que l’air et l’eau leur transmettent. Quand une fois cette excitation de la vie végétale a été produite, elle paraît se continuer par une action interne qui ne peut s'arrêter qu’au détriment de l’existence. Ainsi les œufs fécondés d’une poule soumis à l’action d’une douce température, ont conservé ou développé le même degré de chaleur après qu’on a eu interrompu pendant plusieurs heures et même pendant une demijournée cette température artificielle.
L’explication des faits observés par M. Valenciennes parait, à M. Duméril, être dans l’application de ces idées. D’après ce dernier, l'élévation de température constatée chez la mère ne doit pas lui être attribuée. Elle provient du germe et de la conservation du calorique transmis antérieurement, ou de
l'action vitale qui s'exerce dans l'intérieur des œufs.
D'après cette théorie, les germes qui avaient été échauffés artificiellement se sont développés. Leurs organes sont entrés en fonctions, et les phénomènes qui ont lieu pendant la vie se sont manifestés à l’aide de la pénétration du calorique. Le corps de la mère, qui le recevait, s’est mis probablement en équilibre avec la température moyenne. Les œufs ont partagé cette chaleur naturelle, elle s’est également distribuée entre eux, puisqu'ils étaient empilés les uns sur les autres sous une sorte de voûte fermée de toutes parts, et surtout dans sa partie supérieure, qui n’a pas permis à la chaleur de s’échapper de cette espèce de tour ainsi circonscrite.
Il ne serait pas du reste étonnant qu’au moment de la couvaison les serpents, comme la plupart des animaux, eussent une température plus élevée, que dans leur état ordinaire. Cet accroissement de chaleur peut d’autant plus avoir lieu, que les plantes, considérées longtemps comme tout à fait dépourvues de calorique, en acquiérent cependant des quantités très-notables pendant certains moments de leur développement et de leur floraison ou fructification.