OBSERVATIONS GÉNÉRALES
La constance et la régularité des migrations des poissons n'est pas moins remarquable que celle des oiseaux. On a supposé, relativement aux premiers, qu’elles étaient autant occasionnées chez certaines espèces par le besoin de déposer leurs œufs, que par celui de trouver dans d’autres régions une nourriture plus convenable ou une température plus appropriée à leurs conditions d’existence. IL se peut que ces causes agissent à la fois sur les différentes espèces de poissons, et qu’elles contribuent à rendre leurs voyages tout à fait nécessaires; mais au milieu des phénomènes de ces passages, aussi bien déterminés que ceux des oiseaux, les migrations qui se rapportent aux poissons de mer sont plus remarquées que celles des poissons des eaux douces. Ceci tient peut-être à ce que les premiers, plus nombreux, parcourent et franchissent de plus grandes distances.
Parmi les poissons de mer, certains se distinguent
d’une manière toute particulière par la régularité et la constance de leurs passages ; au premier rang on peut citer les harengs et les sardines, dont la pêche occupe tant de bras, et dont la fécondité est prodigieuse. Pour s’en faire une idée, on n’a qu’à se rappeler l’immense consommation que l’on en fait continuellement, soit à l’état frais, soit après avoir été desséchés et salés.
Aussi, chaque année, et comme pour fournir à des besoins quise renouvellent sans cesse, des armées innombrables de poissons émigrants arrivent sur nos côtes, qu'ils avaient quittées l’année précédente. Ils semblent venir y chercher les œufs des petits poissons, des petits crabes et des vers dont ils sont fort friands. On suppose que cette nourriture contribue à donner aux poissons, et particulièrement aux harengs, la bonté de leur goût et la délicatesse de leur chair.
Quoi qu'il en soit, on les voitarriver chaque printemps dans nos régions, en colonnes épaisses et nombreuses , et aborder ainsi les rivages les plus méridionaux de l'Europe aussi bien que ceux de l’Amérique. À l'approche de ces bandes innombrables de poissons, la mer estcouverte d’une matière épaisse, visqueuse, souvent phosphorique et lumineuse pendant la nuit. Cette matière odorante attire les oiseaux ichthyophages, les squales et les cétacés, qui déciment cette armée dont plus tard les pêcheurs vont détruire les
rangs. Cette destruction, que l’on pourrait croire totale, tant elle est considérable, semble n’exercer aucune sorte d'influence sur le nombre des harengs, qui, l’année suivante, viendront périr dans les mêmes lieux et succomber sous les mêmes ennemis.
En général, ces poissons'viennent chaque année dans les mêmes parages, avec la plus grande régularité, et pour ainsi dire à point nommé. Ils abandonnent cependant parfois certaines eaux, et n’y reviennent qu'après une absence de plusieurs années.
On les voit rester d'ordinaire en pleine mer pendant les mois de juillet et d’août; du moins ils ne parviennent près des côtes et n’entrent dans les eaux peu profondes qu'après cette époque; ils y cherchent un endroit convenable pour y déposer leurs œufs. Les harengs les plus vieux frayent les premiers, et les jeunes plus tard. Aussi les uns et les autres abandonnent le voisinage des côtes vers le mois de février, la ponte étant pour lors complétement terminée. La température, et d’autres causes, la plupart indéterminées , influent beaucoup sur les circonstances de leurs passages. Il parait pourtant que, dans certaines localités, des harengs ont des œufs pendant la plus grande partie de l’année.
Les poissons, et particulièrement les harengs ainsi que les sardines et la morue, nous étonnent par leur extrême fécondité. Le nombre prodigieux que l’on en
pêche chaque année peut nous faire comprendre la force de reproduction de ces espèces. Elle suffit à ces pêches continuelles, qui ont lieu constamment depuis la fin de juin jusqu’au commencement de janvier. Quelque immense que soit la quantité que l'on en recueille, quelque nombreuses que soient les flottes chargées de ce soin, le nombre des harengs, des sardines et des morues n’en parait pas sensiblement altéré. La puissance de la reproduction est supérieure à toute l’activité que l'homme déploie pour en diminuer les effets.
Dans les expéditions dirigées dans le but de s'emparer de ces poissons, l’industrie de l’homme, pour mieux arriver à ces fins, a employé les fusées à la Congrève à la pêche de la baleine, ce colosse de la nature vivante, relégué au milieu des glaces du pôle. C’est encore son industrie qui a attiré sur des plages nouvelles les harengs qui doivent lui servir d’aliment. L'homme est même parvenu à faire éclore les œufs de ces poissons, jusqu’auprès de l’embouchure des fleuves de la Suède et de l’Amérique septentrionale. Par un art non moins étonnant , les peuples de ces contrées ont porté les individus sortis de ces œufs à y revenir chaque année avec leurs races nouvelles ; ils fournissent ainsi au
commerce les matériaux de pêches aussi abondantes que lucratives.
À l’aide dés moyens que son intelligence lui a suggérés, il prend à peu près chaque année, dans quelques baies du nord de l’Europe, plus de vingt millions de harengs. Ce nombre finira même par devenir aussi considérable que celui que fournit la Baltique. On évalue ce dernier à plus de quatre cents millions ; mais ce nombre immense est encore au-dessous de celui que Bloch suppose avoir été pris aux environs de Gothenbourg. Ce dernier se serait élevé, d’après lui, à plus de sept cents millions.
La pêche de la sardine, qui a lieu surtout depuis le golfe de Gascogne jusqu’à l'embouchure de la Galice, ne donne pas des résultats moins étonnants que celle du hareng. Elle peut nous donner une idée du nombre queles migrations en entrainent chaque année sur nos côtes. Îl en est de même de l’anchois (c/zpea encrasicholes, Linné). Les passages de cette espèce sont si considérables, particulièrement sur les côtes de l'Espagne, qu'il n’est pas rare d’en prendre plusieurs millions d’un seul coup de filet.
Les migrations périodiques ont quelque chose de surprenant, non-seulement à raison de l’immense quantité d’espèces qui s’y livrent d’une maniére constante, mais surtout à raison des motifs cachés qui les y portent. Au milieu de ceux que l’on peut supposer, il en est un que l’on a encore peu apprécié, mais qui n'est pas sans quelque réalité.
Du moins voit-on, dans les contrées méridionales de la France, le passage des sardines coïncider constamment avec celui des maquereaux, comme leurs migrations avec celles des thons et des squales. Cette coïncidence remarquable se renouvelle avec une si grande régularité, qu'un instinct en quelque sorte irrésistible doit régler les voyages périodiques de ces animaux. Cet instinct les porte bien plus à se livrer à de pareilles excursions, que la connaissance qu'ils peuvent avoir des moyens qui leur en donneront la facilité. Ainsi les maquereaux sont attirés dans la Méditerranée par les sardines, tout comme les thons par les maquereaux. Ceux-ci deviennent à leur tour victimes de la voracité des squales, qui les poursuivent avec une sorte de fureur.
Lorsque ces armées de thons sont attaquées par les squales, les premiers préférent se laisser échouer sur la côte plutôt que de subir la mort cruelle qui les attend sous les dents tranchantes des tigres des mers, dont rien n’égale la gloutonnerie ; mais la cause qui les porte à se succéder les uns aux autres et à se suivre mutuellement est toute différente de celle de leur alimentation , ainsi qu’il est facile d’en juger.
Les pêcheurs profitent avec avantage de cette terreur que les squales inspirent aux thons, pour les prendre de jour. Cependant on ne les saisit guére que la nuit, surtout pendant les nuits obscures ; alors
ils ne peuvent apercevoir les filets destinés à les empêcher d'échapper.
Ces faits sont si connus des pêcheurs des côtes de la Méditerranée, que l'apparition des squales est à leurs yeux un présage favorable pour la pêche du thon et du maquereau. D’un autre côté, ils savent que ces poissons arrivent constamment en troupes considérables aux mêmes époques, se poursuivant les uns les autres, les plus petits servant de pâture aux plus gros.
La périodicité des voyages de ces différentes espèces est aussi régulière que les migrations des oiseaux. Aussi les règles que nous avons établies relativement aux excursions des uns peuvent très-bien s'appliquer aux autres. Il est parmi les poissons comme parmi les oiseaux, des espèces émigrantes et erratiques, tout aussi bien qu'il en est qui voyagent constamment. Ces derniers sont les véritables cosmopolites parmi cet ordre d’animaux.
D’autres poissons , ainsi que plusieurs oiseaux, abandonnent peu les lieux de leur naissance, du moins ils ne font jamais de longues excursions. Ces races, comme les oiseaux qui ont les mêmes habitudes, méritent bien le nom de sédentaires que nous leur avons donné. Nous comprendrons sous le nom d’erratiques les différentes espèces de poissons qui se déplacent à des époques irrégulières; nous nomme-
rons émigrantes les races dont les voyagés périodiques ont une fixité et une régularité remarquable.
Ces dénominations suflisent pour se rendre compte des diverses circonstances qui accompagnent les déplacements des poissons, et même pour saisit celles qui tiennent certaines espèces constamment attachées aux lieux qui les ont vues naïître.
La fécondité des poissons est si grande, que longtemps la Hollande a couvert de ses bâtiments les mers du Nord, pour la péche unique du hareng, Cette pêche parait même avoir alors occupé prés d'un cinquième de la population totale de cette contrée. Dans ce moment même, l'Angleterre et la France y emploient un grand nombre de matelots. Plus du tiers de ces matelots s’avancent jusque sur les côtes de l'Islande et de Terre-Neuve. Ils s’y livrent à la poursuite de ces poissons si recherchés pour nos tables, et si précieux pour le pauvre.
Il en a été de même des peuples de l'antiquité, particulièrement des Romains. Aprés la perte de leur liberté, on sait quel luxe les grands de Rome mirent dans le choix et la recherche des poissons dont ils ornaient les tables de leurs festins. Ils ne se bornaient pas à expédier, dans les mers voisines, des vaisseaux destinés à cette recherche ; ils firent des efforts infinis pour conserver vivants les poissons, fruits de leurs pêches et de leurs labeurs. 1ls
inventérent donc les barques à réservoir et firent creuser à grands frais d'immenses viviers remplis d’eau salée. On y déposait les espèces les plus estimées des mers de la Sicile, ainsi que celles des côtes de la Grèce et de l'Egypte.
Le luxe que déployérent à cet égard Lucien Muréna, qui dut son nom aux soins qu'il prenait des murènes , et Lucullus, surpasse non-seulement tout ce que les peuples modernes ont pu faire en ce genre, mais même tout ce que l’imagination peut faire présumer. En effet, quel souverain pourrait aujourd'hui, avec tous les progrès de la marine moderne, offrir un repas comme celui donné par le frère d'Othon à cet empereur, où seraient réunis Jusqu'à deux mille plats composés de poissons rares et délicieux. Un pareil luxe ne pouvait convenir qu’à des peuples efléminés, comme étaient les Romains, déchus de leur ancienne gloire. Les grands de Rome, qui n'étaient plus occupés de victoires, mirent à honneur singulier de se surpasser mutuellement dans une somptuosité aussi extravagante que puérile. Une pareille folie pré-céda de peu la décadence d’un peuple placé si haut naguére, et dont l’avilissement marcha aussi vite que la grandeur.
Nous avons déjà fait observer que le soin de leurs œufs pouvait avoir quelque influence sur les migrations remarquables auxquelles se livrent, d’une
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maniére à peu près constante, certains poissons. Du moins, le développement spontané d’une quantité -considérable d'œufs dans un même lieu porte certaines espèces à s’y réunir en légions nombreuses et serrées ; les pêcheurs appellent avec raison ces légions des bancs de poissons. Ces animaux, ainsi réunis, ne s’aident point entre eux. Ils se suivent seulement les uns les autres, soit par une sorte de tendance à imiter les mouvements qu’exécutent les premiers, ou les guides de cette troupe aveugle, soit parce que les mêmes besoins les attirent dans un même lieu, comme de nouveaux les en éloignent.
Ainsi rassemblés en troupes innombrables, les poissons font souvent de longs voyages, tantôt pour gagner la mer, tantôt pour remonter les rivières ou pour changer de parages. Ils sy livrent presque toujours à l’époque du frai; mais rarement ils les entreprennent seuls. En général, ces habitants des eaux n’exécutent leurs voyages qu’en grand nombre. Il en est de même des espèces qui remontent fortavant dans les rivières, après avoir quitté le bassin des mers, où elles font ordinairement leur séjour.
Il serait intéressant de savoir si les espèces fluviomarines, qui de la mer remontent dans les fleuves et les rivières à des époques à peu près constantes, suivent indifféremment tel fleuve ou tel autre, ou si elles
ne sont pas déterminées dans leur choix par la na-
ture, la température, la direction et le cours des eaux. ll doit y avoir à cet ésard quelques motifs de préférence, car l’onne voit guëre les saumons remonter de la° mer dans les ruisseaux ou les torrents qui s’y rendent, tandis qu'ils suivent constamment le cours des grands fleuves ou des rivières considérables. Sans doute il est difficile de démèler toutes lescauses decette préférence, qui ne dépend pas uniquement des dimensionsdes poissons, ainsi qu’on pourrait le supposer, mais d’une foule de circonstances encore peu étudiées. Aussi fixeronsnous plus tard sur elles l’attention de ceux qui peuvent prendre quelque intérêt à cet ordre de recherches.
Du reste, c’est d’une maniére temporaire que plusieurs espèces de reptiles et de cétacés ont de pareilles habitudes, et se livrent à des sortes de migrations. On observe quelquefois des crocodiles à plus de trente-six lieues des côtes se jouant au milieu des eaux de la mer ; mais ils sont toujours isolés, jamais en troupes ni en bandes. Il en est de même de certaines espèces de cétacés, particulièrement des marsouins, qui s’avancent aussi dans l’intérieur des rivières, à des distances fort considérables du bassin des mers. Il y a quelques années, des marsouins, aprés avoir remonté la Seine jusqu’au jardin des plantes, vinrent amuser et réjouir les habitants de Paris. Ces cétacés, en fort petit nombre, étaient bornés, à ce qu'il parait, à trois ou quatre individus au plus.
Ces voyages individuels n’ont rien de commun avec ceux qu’entreprennent les poissons en bandes toujours considérables, lorsque ces voyages sont de long cours. Quelles sont donc les causes quiles poussent à se transporter, à des époques fixes, dans des climats nouveaux, tandis que tant d'autres, constamment sédentaires, n’abandonnent jamais les lieux qui les ont vus naître.
On conçoit aisément pourquoi, à l’époque où la température s'abaisse ou s’éléve d’une manière notable, certaines espèces se rapprochent des côtes ou remontent dans les rivières, ou font des trajets plus ou moins longs, pour parvenir dans des lieux dont la température est plus appropriée à leurs besoins. Mais, si cette cause était la seule qui portàt les poissons à changer de pays, de pareilles migrations n’auraient certainement pas lieu dans la belle saison. Sileurs passages s’opérent, lorsque de pareils besoins ne peuvent les y déterminer, il faut qu'ils ne dépendent pas toujours de la température. Il semblerait donc que les poissons, comme plusieurs oiseaux, seraient portés à changer de pays, par suite d’un instinct qui les y entrainerait d’une manière irrésistible.
Quant aux espèces qui se transportent d’un lieu dans un autre à raison de la température, leurs voyages sont toujours accidentels, puisque les effets qui les produisent se renouvellent à des époques qui n’ont
rien de fixe ni de déterminé. Aussi ces espèces se dé