‹ Des causes des migrations des divers animaux et particulièrement des oiseaux et des poissonsChapitre 83 sur 117 · AA · texte numérisé non relu

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Sans doute la température des mers n’est point exposée à des changements aussi brusques que celle de l’atmosphère ; mais les variations des climats, suivant les saisons, n’y sont pas moins sensibles ; seulement elles y sont moins considérables. C’est un fait dont on peut facilement s'assurer, en comparant les tables des températures de la mer sur une côte quelconque avec les températures de l’air dans les mêmes localités. Les animaux marins ne sont donc pas exposés comme les animaux qui respirent l’air en nature, à la nécessité d’un changement d'habitation , d’après les seuls effets des changements dans la chaleur.

Cependant la température de la mer est nécessairement sujette à de plus grandes variations dans les eaux peu profondes que dans les hautes mers. Il doit s’ensuivre que les poissons et les autres animaux marins qui vivent de préférence sur les bas-fonds changent plus souvent de demeure que ceux qui vivent dans la haute mer, ou du moins dans les plus grandes profondeurs habitées. Il en est cependant tout le contraire; en effet, les races pélagiennes voyagent presque constamment et se livrent à de grandes migrations, dont l’étendue et la constance ont quelque chose de merveilleux.

Les espèces littorales se déplacent aussi comme les pélagiennes ; mais leurs excursions peu considérables

paraissent tenir ou à ce qu’elles ne sont pas organi-

sées de manière à supporter tous les changements de température, ou à ce qu'elles sont chassées de leurs demeures par l'agitation et le roulis des vagues. Aussi les voit-on se réfugier dans des mers plus profondes, ou se retirer dans des baies ou des criques tranquilles pendant les ouragans. Quelquefois elles se rendent, après de grandes tempêtes d’une longue durée, dans les embouchures des riviéres, où elles ne pénètrent jamais dans les temps de calme.

Les animaux marins qui habitent les bas-fonds près des côtes, quoïque expcsés aux changements dont nous venons d'apprécier les causes, vivent cependant à des profondeurs d’eau plus constantes que les espèces pélagiennes. Celles-ci, dans leurs longues traversées, parcourent néanmoins des zones d’eau de profondeurs très-inégales et bien différentes de celle où elles sont plongées pendant les moments où elles sont stationnaires.

Ce fait est d'autant plus extraordinaire que, d’après les observations curieuses de M. Biot sur les gaz contenus dans la vessie nafatoire des poissons, ces gaz varient suivant les profondeurs auxquelles ces animaux vivent habituellement. En effet, ces vessies ne sont point remplies d'air atmosphérique, mais d'azote presque pur chez les espèces qui stationnent près de la surface. Celles des individus qui se tien-

nent dans des profondeurs de cinq cents à six cents brasses sont remplies d’un mélange de près de neuf parties d'oxygène sur une d'azote.

D'aprés ces faits, ces derniers, qui ne peuvent se procurer de l'azote dans les grandes profondeurs, tandis qu’il abonde près de la surface, à raison de ce que l'air atmosphérique y est plus abondamment disséminé que vers le fond de la mer, ne devraient pas pouvoir l'abandonner sans danger. Il est possible pourtant que, si les poissons des grandes profondeurs consomment une petite portion de l'oxygène faisant partie de l’air atmosphérique, les intervalles entre les absorptions soient si grands pour ces animaux, et la quantité d'oxygène qui leur est nécessaire si petite, qu’un petit volume d'air puisse leur suffire pour des temps considérables. S'il en était ainsi, on aurait une preuve de l'appropriation des organes des animaux aux conditions dans lesquelles ils se trouvent placés.

Cette supposition n’est pourtant guère admissible relativement aux espèces pélagiennes qui se livrent à de grandes et de longues migrations. Tout au plus peut-on supposer qu'elles sont organisées de manière à supporter de pareils changements dans la quantité d’air soumis à leur respiration. La diversité des gaz contenus dans les vessies natatoires des poissons indique qu’il existe une grande différence entre

les matières gazeuses disséminées dans l’eau de la

mer à diverses profondeurs, du moins en ce qui regarde les quantités relatives d'oxygène et d’azote.

Il ne faut pas croire que les poissons pourvus de vessies natatoires soient susceptibles de s'élever dans l’eau à la hauteur qui pourrait leur plaire, et qu’ils puissent en conséquence se procurer toute la quantité d’air disséminé dans ce liquide qui leur est nécessaire. En effet, quoique les poissons puissent monter et descendre à volonté entre certaines hauteurs, leurs habitations sont limitées, suivant les espèces, à des zones d’eau d’une certaine épaisseur.

Ces animaux, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux, montent et descendent dans l’eau en dilatant ou comprimant les gaz contenus dans leur vessie natatoire ; lorsque ces gaz ont acquis par la pression une densité égale à celle de l’eau ambiante, ils ne peuvent pas descendre plus bas. Les poissons ne le pourraient qu’en faisant de grands efforts muscu laires. Il leur serait éscalement difficile de s’élever au delà d’une certaine hauteur. Aussi M. Pouillet prétend que le gaz contenu dans les vessies natatoires des poissons pêchés à la profondeur de mille mètres, c'est-à-dire, sous une pression égale à peu prés à cent atmosphères, augmente tellement de volume en arrivant à la surface, que tout effort musculaire ne pouvant le contenir, il s’échappe en refoulant la

vessie, l'estomac et les organes voisins, qui sortent

par la gueule, en formant un ballon fort singulier. Les diverses espèces de poissons ne sont probablement pas les seuls êtres marins dont l'habitation soit limitée à de certaines hauteurs d’eau déterminées. Il en est peut-être ainsi de tous les animaux qui vivent dans l'Océan. La pression et la température changeant avec la profondeur, il n’est pas plus facile à un animal, quel qu'il soit, de vivre tout aussi bien près de la surface de la mer qu’à mille brasses de profondeur, qu'il ne le serait à un homme de respirer aussi aisésent à mille mètres d’élévation que dans les plaines. Lorsqu'on étudie l’ensemble de l’organisation animale, on voit que les espèces paraissent formées pour supporter une pression particulière soit d’air, soit d’eau. Cette pression est celle qui se rencontre dans l'habitation propre à chacune d'elles. Les animaux qui vivent dans l'atmosphère paraissent, toutes choses égales d’ailleurs, moins souffrir d’un changement vertical d’une hauteur déterminée que ne le feraient des êtres vivant dans l’eau. Ainsi les aigles et les vautours, habitués à planer à degrandes élévations, peuyent vivre au nivéau de la mer, tandis qu'ilest très-douteux qu’un requin pûtse maintenir longtemps à degrandes profondeurs. Il se pourrait pourtant que les poissons carnassiers fussentorganisés de manière à supporter plus facilement de tels changements, par la nécessité où ils sont de rechercher leur proie à différentes hauteurs d’eau.

Les poissons ne peuvent donc pas se tenir sans effort à quelque élévation d’eau que ce soit, si leur pesanteur spécifique du moment n'est pas exactement celle du milieu dans lequel ils se trouvent. Dés lors il est assez diflicile de comprendre comment les espèces éminemment voyageuses sont cependant celles qui vivent habituellement dans les plus grandes profondeurs. Il faut donc, et l’on peut dire même, il est nécessaire, que leur organisation soit susceptible de se plier aux conditions diverses qu’entraine la diversité de leurs habitations aux différentes époques de leur vie.

Il doit d’autant plus en être ainsi, qu'outre les changements que les poissons et les autres animaux marins éprouvent par l'effet de leurs migrations, soit dans la température, soit dans la pression, ils en ressentent de non moins sensibles dans l’intensité ou la diminution de la lumière. A la vérité, la lumière parait moins nécessaire aux êtres qui vivent dans le sein des mers qu'à ceux des terres élevées au-dessus des eaux ; mais elle ne peut pas être inutile aux espèces qui ont des yeux. Tout au plus est-elle superflue aux poissons, aux mollusques et aux z00phytes, qui vivent habituellement dans la vase et les baucs de sable, et, qui de leur propre choix, s’en passent pendant des temps plus ou moins longs.

À part ces exceptions peu nombreuses, les animaux

des mers doivent rechercher les hauteurs d’eau, auxquelles ils trouvent non-seulement la température et la pression qui leur convient, mais encore le degré de lumière qui leur est nécessaire. On pourrait croire d’après ces faits que les eaux relativement peu profondes doivent être celles où vivent la plupart des poissons , des crustacés, des zoophytes et des mol- Insques qui ont des yeux. Il existe cependant de nombreuses exceptions à cette supposition, que l'on serait tenté d'admettre à priori; peut-être sontelles encore beaucoup plus considérables que nous ne le présumons , les plus grandes profondeurs auxquelles parviennent les êtres vivants nous étant à peu près inconnues.

On peut toutefois supposer que les espèces qui, par suite de la profondeur où elles se tiennent ordinairement, sont à peu près privées de lumière, présentent dans leurs organes de vision des modificatons telles, qu’elles sont préservées de l'inconvénient de vivre dans une obscurité relative, qui pour nous nous paraitrait probablement complète.

Les yeux, remarquables par leur grandeur, du pomaiomus telescopium, qui se tient à des profondeurs considérables sur les côtes de Nice, amènent à:cette conséquence. Ces yeux sont construits de maniére à tirer parti des moindres rayons de lumiére

qui peuvent pénétrer jusqu'aux lieux qu'habite cette

espèce. Ils rappellent en quelque sorte sous ce rapport les organes de vision particuliers aux oiseaux nocturnes, qui sont également impressionnés par la plus petite quantité de lumière.

Mais ce qui n’est pas moins remarquable, les poissons des profondeurs ténébreuses de la haute mer voyagent et font des excursions tout aussi longues que les oiseaux nocturnes. Ce qui est non moins singulier, les uns et les autres voyagent de jour et dans le moment où le soleil répand ses plus vives clartés. Cette circonstance prouve que leurs yeux sont organisés de manière à supporter des impressions de lumière extrèmement différentes sans en éprouver aucun facheux effet.

Les poissons des bas-fonds ont donc bien des obstacles à surmonter, lorsque leur instinct les porte à se livrer à de longs et de périlleux voyages. Il faut, puisqu'ils en triomphent, que leur instinct soit puissant et leur organisation assez flexible, pour se plier aux effets d’influences aussi diverses que celles dont ces animaux éprouvent ordinairement l'impression.

Il en est probablement de même des autres animaux marins, particulièrement des mollusques, qui se tiennent de préférence à des profondeurs en dehors de l’action des vagues. Ces profondeurs ne sont peutêtre pas très-considérables, car la pression et les

autres circonstances que nous avons énumérées plus baut peuvent empêcher ces animaux de descendre très-bas dans le sein des mers.

Des faits assez nombreux s'opposent pourtant à l'admission de cette hypothèse. Les espèces que les sondes jetées dans la haute mer ramënent du fond, et celles qui y naviguent sans cesse, semblent prouver qu'elle est peu fondée. Il fant bien que ces animaux puissent se reposer et descendre dans les eaux les plus basses. Aussi n’est-il pas impossible que la profondeur des mers soit habitée par des espèces nombreuses, des genres entiers peut-être, que nous ne parviendrons jamais à connaître; c’est aussi ce qui retarde le progrès de nos connaissances sur les habitudes des êtres des fonds les plus bas. Enfin, puisque la pression, la température, la lumière, la profondeur de l’eau et la quantité d'air disséminé ont une si grande influence sur l'existence des animaux marins, On pourrait présumer que, toutes choses égales d’ailleurs, les mêmes espèces doivent se trouver à des hauteurs déterminées, et sous des latitudes semblables. Ce n'est point là cependant ce qui se passe dans la nature, où nous découvrons, à quelques exceptions près, des espèces trés-différentes dans des conditions qui paraissent identiques. D'un autre côté, par suite de leurs migrations, les animaux des mers traversent des zones d’eau extrêmement diverses sous

le rapport de leur température et des autres circonstances mentionnées plus haut, dont l'impression a cependant de si grands effets sur leur bien-être et même sur leur vie.

Le besoin de voyager est si impérieux, non-seulement pour les poissons, mais pour la plupart des animaux , ainsi que nous l'avons déjà fait pressentir, que, lorsque le moment est venu, rien ne les arrête et ne peut mettre obstacle à l'exécution de projets déterminés chez eux par le besoin instinctif le plus impérieux. Les circonstances physiques, pas plus que les dangers qui environnent leurs migrations lointaines, ne peuvent retarder ni même déranger leur départ, lorsque le signal en est donné. Tous partent pour lors à l’envi, et semblent dominés par un instinct supérieur, qui dirige les uns à travers l'immensité des mers, comme les autres à travers les vastes plaines de Vair. Get échange continuel des espèces d’une contrée dans une autre donne au tableau de la vie unemobilité et une variété, qui impriment à la création actuelle une beauté particulière et un charme infini, par suite de la diversité des êtres qu’elle offre à nos regards. ; Telles sont les vues d'ensemble qui peuvent éclairer le phénomène des migrations des poissons. Ges vues! sont principalement fondées sur les observations de détails que nous avons consignées dans les tableaux

relatifs à l’époque de leurs passages. C’est là que l’on trouvera exposées toutes les circonstances qui les déterminent et les régularisent. Il nous a paru qu’elles seraient mieux comprises, étant distribuées de cette manière, la forme en tableau permettant de saisir en un clin d’œil ce qui concerne les mœurs et les habitudes d’une espèce quelconque.

La plus grande partie des faits consignés dans ces tableaux nous appartiennent en propre; ils sont le fruit de l'observation de plus de vingt années. Nous devons dire cependant que plusieurs remarques intéressantes sur les poissons de la Méditerranée nous ont été communiquées par quelques pêcheurs de nos côtes, distingués par leur esprit d'observation. Nous ne les avons admises cependant qu'après les avoir soumises à un contrôle rigoureux, et qu'après nous êtreassuré de leur exactitude.

Nous avons puisé également des documents précieux dans les ouvrages récents de Jurine (1), de Cuvier, de Valenciennes (2) et de Vallot (3), ainsi que dans les ouvrages des anciens naturalistes, sans les

(1) Histoire générale des poissons du lac Léman, — Mémoires de la Sociélé académique de Genève, \om. in, pag. 155.

(2) Histoire générale des poissons, par Cuvier et M. Valenciennes.

(3) Histoire naturelle des poissons d'eau douce de la France. Dijon,

adopter aveuglément. Nous ne leur avons même accordé toute confiance que lorsque leurs observations nousont paru confirmées par les faits d'ensemble et les faits de détail que nous avons eu l’occasion de rassembler. Malgré le soin que nous avons mis à éviter toutes les causes d’erreur, nous sommes loin de présumer y avoir complétement réussi. On sent combien il fautapporter de soins pour s’en préserver, lorsqu'on porte son attention sur des animaux d’une observation aussi difficile que le sont les poissons. Cette difficulté nous servira probablement d’excuse, si, malgré tous nos efforts, nous avons commis quelques inexactitudes.

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