CHAPITRE IV
DES CAUSES QUI EXERCENT UNE INFLUENCE SUR L’INTENSITÉ DU BRUIT DE SOUFFLE.
Il nous a fallu arriver à un changement brusque dans le calibre de nos tubes pour obtenir un bruit de souffle. Nous avons vu que toutes les autres modifications étaient incapables à elles seules de produire un bruit. Nous allons en reprendre l’étude maintenant et rechercher l’influence qu’elles exercent sur son intensité.
Nous suivrons la meme marche en étudiant successivement les variations : 1° dans l’état du liquide, 2° de la circulation , 3° des parois.
§ Ier. — Modification dans l'état du liquide.
A. Variation dans la quantité du liquide. — Ici, la question est complexe. Si on ne voulait parler que du volume de la veine fluide, elle serait facile à résoudre : en effet, le souffle est proportionnel au volume de la veine. On comprend sans peine qu’une veine grêle produira à peine un son, tandis qu’une veine plus forte donnera un souffle manifeste. On peut, sur le même vaisseau, produire ce phénomène. «En rétrécissant plus ou moins une artère au moyen d’un fil serré autour d’elle, dit M. Chauveau (1), on verra alors, si le rétrécissement est exagéré, que le bruit de souffle produit
(1) Chauveau, mémoire sur les murmures vasculaires, 1858.
est beaucoup moins ample, moins intense qu’avec un rétrécissement moyen. On peut aussi opérer sur un anévrysme artériel fusiforme de larg’e dimension, en serrant à son insertion le tube d’entrée du sang*, de manière à ne laisser pénétrer dans la poche qu’une minime quantité de liquide, on diminue l’intensité du bruit de souffle. »
En augmentant le liquide dans un système clos, comme le système circulatoire, on augmente la tension et, par suite, on diminue les chances de production de la veine fluide vibrante, mais surtout on en diminue l’intensité et l’étendue. Ce sera l’inverse si, au lieu d’être augmentée, la quantité de liquide devient plus petite. Dans ces cas, la tension baisse, le bruit de souffle peut se produire plus facilement, et les vibrations delà veine fluide n’ayant plus à lutter contre une forte résistance, s’étendent plus loin et sont plus intenses.
Une troisième conséquence résulte de l'augmentation ou de la diminution de la masse du liquide contenu dans un système fermé, ce sont les changements de vitesse. Lorsque le systèrfte est g'org’é, que la proportion du liquide est considérable, la tension est augmentée comme nous l’avons dit; eh bien ! cette augmentation dans la tension agût comme une résistance plus forte à vaincre , il en résulte une vitesse moins grande; de même, si on vient à produire une déplétion du système, la tension baissera et le courant trouvant une résistance moindre, la vitesse augmentera.
L’augmen talion ou diminution de la quantité de liquide n’est donc pas un phénomène simple; plusieurs éléments concourent au môme résultat; je vais tâcher d’étudier la part de chacun d’eux.
On considérait autrefois l’anémie comme une maladie constituée seulement par une diminution de la masse totale du sang1. Mais les recherches hématologûques, et surtout les beaux travaux de MM. Andral et Gavarret, Becquerel et Rodier, ont depuis longtemps démontré qu’il existait chez les anémiques une altération profonde dans la composition du liquide sang'uin.
Aujourd’hui, beaucoup d’auteurs, avec M. G. Sée, considèrent le mot anémie comme un terme g'énérique et admettent plusieurs types d’altérations chimiques du sang*.
1° Oligaimie. — Cet état se rencontre lorsque la masse du sang* vient à être brusquement diminuée par une hémorrhagûe physiologique ou morbide; on le produit artificiellement par la saigmée. « Mais cet état ne saurait être, que transitoire, ainsi que le dit M. G. Sée, et comme la pression intra-vasculaire diminue, l’équilibre entre le sang1 et les liquides nourriciers est rompu, et il en résulte une résorption de ces liquides; par conséquent le sang1 augmente de quantité tout en devenant plus aqueux que dans l’état normal.»,
2° Hydrémie. — On s’explique facilement ces phénomènes de réparation du sang1; à la suite d’une hémorrhagie, iJ se fait une perte d’éléments bien différents, les uns simples, pouvant se reproduire rapidement, les autres complexes, exigeant beaucoup plus de temps. Si en effet le sang1 retrouve dans les parties environnantes et récupère avec une g-rande rapidité'les principes aqueux, il n’en est plus de même des éléments solides qui diminuent, tandis que le sérum augmente; le sang1 subit
(1) G. Sée, Du Sang et des anémies, p. 38.
donc une sorte de dilution; c’est ce qu’on peut constater par l’analyse à la suite de saig'nées successives.
Magendie, Prévost et Dumas, Wedemeyer, Gunther, etc., ont depuis longtemps démontré la rapidité d’absorption des liquides dans les cas d’hémorrhagies répétées ou de réplétion incomplète du système circulatoire, comme dans l’inanition. Cette réparation aqueuse du sang est admise’par tous les auteurs; mais pour les uns, le sang conserve dans l’anémie son volume primitif avec un excès d’eau, constituant l’hydrémie de M. Bouillaud, ou la pléthore séreuse de M. Beau; d’autres, au contraire, et c’est le plus grand nombre, admettent qu’il y a tout à la fois altération de quantité et altération de qualité.
Qu’il existe moins de sang chez les anémiques, on en pourrait voir la preuve dans la pâleur des téguments, le peu de saillie des veines superficielles, etc. M. Chauveau est allé plus loin, il en a donné la démonstration expérimentale en mesurant comparativement les artères d’un certain nombre d’animaux anémiques, et non pas d’animaux chez lesquels l’appauvrissement du sang était dû à des saig’nées répétées, mais bien à l’influence de mauvaises conditions hygiéniques; kvoilà le résultat de ses recherches.
«Sur tous ces animaux anémiques, j’ai trouvé les artères beaucoup plus petites que sur des chevaux de meme taille en belle santé. Je ne me suis pas bôrné à une appréciation par à peu près ; des mesures exactes ont été prises; et, en calculant le calibre des vaisseaux d’après leur diamètre, je suis arrivé à cette
(4) Chauveau, loc. cit., p. 30.
conclusion , que mes animaux les moins anémiques avaient cependant dans les artères un tiers moins de sang' que les autres. »
3° Aglobulie. — On a presque identifié ces deux mots ag'lobulie, anémie ; c’est qu'en effet, dans les altérations chimiques du sang’, la diminution des g’iobules rouges est la lésion qui apparaît la première, mais c'est aussi la plus persistante (Andral et Gavarret).
4° Dèsalbuminêmie . — Lorsque les hémorrhagies se répètent comme dans le purpura hemorrhagica, le scorbut, etc., on voit, en même temps que la diminution de globules rouges , une dépréciation marquée d’autres principes, le sang perd de son albumine.
« Le sang appauvri en albumine, dit M. Sée, est toujours très-aqueux, si bien que quelques auteurs désignent cet état sous le nom d 'hydrémie vraie pour le distinguer de Y hydrémie simple, qui a infiniment moins de gravité. Eu outre, il éprouve constamment une modification qui est en rapport direct avec la privation de protéine. Chaque portion d’albuminate qui vient à manquer .dans le sang’, dit Cari Smidt, est remplacée par une quotité proportionnelle de sels solubles ; huit parties de chlorure de sodium remplacent une partie d’albumine.
«Ces matières salines exigent, d’une autre part, une quantité d’eau déterminée pour se dissoudre. Des expériences de Kierplf ont démontré l’exactitude de cette loi de diffusion ; en injectant dans les veines une certaine quantité d’eau, le sang* acquiert immédiatement une proportion correspondante de matières salines.
(1) Du Sang et des anémies, p. 42.
« Ainsi la diminution de l’albumine coïncide toujours avec une augmentation équivalente des sels et de l’eau. » Toutes ces altérations chimiques concourent au meme but ; toutes agissent en rendant le sang plus fluide, et, par suite, plus apte à entrer en vibration.
Cette conséquence de l’altération chimique du sang’ a été depuis longtemps signalée par les auteurs : « Règ’le g’énérale, dit M. Bouillaud, le bruit de diable existe chez les individus dont le sang est d’une densité de moins de 6 degrés à l’aréomètre de Baumé, il n’existe pas, au contraire, chez les sujets dont le sang est d’une densité qui dépasse 6 degrés. »
Pour MM. Andral et Gavarret, le souffle est inévitable dès que le chiffre des globules tombe à 80; au-dessus il se rencontre, mais il n’est pas constant.
On a recherché expérimentalement cette influence. Tous les auteurs qui se sont occupés de cette question ont signalé la facilité avec laquelle on obtenait un bruit en employant un liquide peu visqueux (Corrigan, Piorry, Aran, etc.). Dans un mémoire publié en 1838 dans les Archives de médecine, de la Harpe (de Lausanne) rapporte des expériences faites dans le but de prouver que le souffle tient à la nature du liquide. Ainsi, cet expérimentateur fait passer un courant d’huile entrant par l’iliaque externe et sortant par la poplitée; il ausculte avec soin tout le long du vaisseau intermédiaire, c’est-à-dire de la fémorale, et il ne constate aucun bruit. Remplaçant alors l’huile par un liquide moins visqueux, de l’eau, il obtient un souffle manifeste, mais qui devient très-fort, si on se sert d’alcool.
En 1847, à l’hôpital de Bon-Secours, M. Monneret fait des expériences analogues : on obtenait un bruit 1868. — Bergeon 4
de souffle en injectant dans les veines de l’eau ou mieux encore un mélangé d eau et d alcool, tandis qu au contraire il était impossible d’obtenir le moindre bruit avec des liquides plus visqueux, tels que du lait, de l’huile, de la décoction de guimauve, etc.
Bon nombre d’auteurs ont fait des expériences analogues et sont arrivés aux mêmes résultats; mais, dans toutes ces expériences, on ne tient pas assez compte du mode d’injection du liquide. Là, en effet, se forme une veine fluide au passage de l’instrument (partie rétrécie), dans le vaisseau (partie dilatée). Nous reviendrons sur ce sujet en examinant les diverses théories des auteurs. Depuis les remarquables travaux de M. Chauveau, on s’est inquiété de la production de la veine fluide, mais on n’a vu dans le mode d’action de la viscosité qu’un ralentissement de la circulation.
Voici comment s’exprimait M. Potain, il y a quelques mois, à la Société médicale des hôpitaux .
« J’ai essayé de déterminer, par des expériences, 1 influence que pouvait avoir la composition du liquide sur la production du bruit de souffle. Faisant circuler successivement de l’eau, du sérum, du sang pur, à travers un tube de caoutchouc, que j'auscultais par le moyen d’un autre tube également en caoutchouc, que j’adaptais sur le premier, j’ai constaté que les bruits très-forts que je produisais en pressant le tube lorsqu’il livrait
passage à de 1 eau, ctaie ^ .
saient lorsqu’on remplaçait l’eau par du sang. Ceci concordait bien avec les observations pathologiques, mais je voulus aller plus loin dans l’analyse, et je m aperçus que le sang coulait moins vite que 1 eau. Lorsque, par un procédé artificiel, en augmentant la pression, j’étais
arrivé à faire couler le sang’ aussi vite que 1 eau, 1 intensité des bruits était la même. Tout se réduisait donc à une question de vitesse (1). »
J’ai fait des expériences analogues à celles de M. Polain; pour cela, je nie suis servi d’un ballon en caoutchouc, d’une contenance de 4 litres, muni de deux tubulures, une supérieure, par laquelle on introduit le liquide à expérimenter, une inférieure, terminée par un tube de dégorgement muni en un point d’un rétrécissement fixe.
Une échelle métrique indique la hauteur et, par suite, la pression à laquelle se trouve soumis le ballon. Au moyen d’un système de poulie, on le fait arriver à la division voulue. Nous avons constaté, comme M. Potain, qu’en employant une pression plus forte, et, par suite, une vitesse plus grande, on arrivait à produire sensiblement le même souffle dans des liquides de densité ou de viscosité différentes, mais nous ne partageons pas son opinion lorsqu’il dit: «Tout se réduit donc à une question de vitesse. » Nous croyons, au contraire, la question beaucoup plus complexe.
C’est encore dans les remarquables travaux de Félix Savart que nous allons puiser des enseignements.
«L’élasticité propre du liquide, dit Savart, ainsi que la température, ont une g-rande influence sur les dimensions de la veine; la longueur de la partie continue du jet est d’autant plus considérable que la quantité dont les liquides le compriment sous une même
(I) Compte-rendu de la Gazette des hôpitaux, mardi 28 mai 1807, p. 252.
force est elle-même plus grande, comme le montre le tableau suivant (1). »
Compressibilité sous une atmosphère évaluée en millionnièmes du volume primitif.
Longueur de la