‹ Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasisChapitre 12 sur 33 · DES MŒURS · texte numérisé non relu

DES MŒURS

ses violences, ses turpitudes et ses crimes, mérite souvent, de la part du législateur, une attention particulière si celui-ci veut, dans ses condamnations , satisfaire à la fois la raison, la justice et l’humanité.

L’homme profondément dépravé, l’homme profondément criminel est celui qui fait servir sa naissance, son pouvoir, sa fortune , son intelligence et son Dieu à satisfaire les penchants, les sentiments et les intérêts contre lesquels, par tous ces avantages, il étaitle mieux prémuni. Doué de la liberté morale au plus haut degré, rien ne peut excuser sa dépravation. Il n’est point à confondre avec ces individus qui, momentanément dominés par une passion quelconque, oublient leurs devoirs, et dont la violence même et non la préméditation atténue la culpabilité aux yeux du jurisconsulte éclairé. Il calcule , au contraire, et cherche froidement tous les moyens de multiplier ses débauches. D’autant plus dangereux qu’il ne se montre point dans toute sa nudité, et que, prenant successivement tous les masques, il parvient, non pas à voiler entièrement ses désordres, mais à échapper à la vengeance des lois, et à donner par conséquent au peuple imitateur l’exemple le plus funeste et en même temps le plus affligeant pour l’honnête homme, celui du pou-

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voir et des dignités offrant le spectacle des plus affreux débordements, sans encourir néanmoins les peines réservées à ces excès.

Les lois de la physiologie expliquent à mes lecteurs comment cette manière de vivre conduit, à la longue, et presque indistinctement, au crime ou à la folie ; ils conçoivent sans peine qu’une aussi grande facilité à se satisfaire en toutes choses doit faire acquérir aux penchants et aux sentiments mis journellement en activité, et dont quelques uns d’ailleurs sont assez souvent déjà prédominants par eux-mémes , une force telle que l’on devient en quelque sorte incapable d’en régulariser Faction et d’en réprimer la violence. Dans de pareilles circoDvStances, la raison et la volonté perdent insensiblement leur pouvoir ; l’homme n’obéit plus qu’aux facultés d’un ordre inférieur : il se rapproche encore ici du reste de l’animalité ; et ce n’est malheureusement, pour la société comme pour l’individu, que lorsque son état mental est presque incurable, et qu’il en est résulté les plus graves inconvénients, que l’on se détermine enfin à l’enchaîner dans les prisons ou à réclamer pour lui, dans un établissement d’aliénés, les secours de la thérapeutique.

Ce n’est donc ni une digression, ni une analyse

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philosophique, que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs : c’est l’appréciation physiologique de l’existence morale et intellectuelle , et de la position respective de la première et de la dernière classe de la société ; c’est l’énumération rapide et circonstanciée des causes qui multiplient chez elles les crimes et les maladies mentales; c’est en quelque sorte le développement d’une idée qui appartient au docteur Esquirol, et que tout le monde a sans doute remarquée dans son article folie du Dictionnaire des sciences médicales. « De la situation la plus calme, dit-il, on s’élève par des nuances insensibles à la passion la plus violente, jusqu’à la manie la plus furieuse ou à la mélancolie la plus profonde; car toutes les folies ont leur type primitif dans quelques passions. % Idée féconde , idée vraie, qui, par malheur pour la science, ne s’est présentée à son esprit que comme un éclair, et qu’il a presque à l’instant même abandonnée.

Les révolutions dont la France a été le théâtre pendant trente années consécutives ont beaucoup contribué à relâcher la morale. Placés sur une scène mouvante et orageuse, privés de bonnes institutions, nous axons été pendant tout ce temps le jouet des passions des hommes supé-

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rieurs et des évènements politiques qu’elles ont amenés. Trompés dans nos calculs et dans nos espérances, trahis dans nos affections les plus chères, nous n’avons plus voulu nous donner en sacrifice. Dans un pareil état de choses, la bienveillance s’est lassée, l’égoïsme a remplacé les mouvements généreux, et l’on est successivement tombé dans la plus honteuse des dégradations. L’opinion, qui doit, par ses suffrages ou ses mépris, honorer ou flétrir les individus , a perdu sa puissance ; on atout sacrifié à l’orgueil, à la cupidité , à l’intérét personnel ; la justice, la conscience et la raison ont été méconnues ; et la religion , également méprisée pendant une partie de cette époque, a inutilement offert à tous ces êtres égarés, malheureux ou coupables, ses lumières, ses espérances et ses consolations.

Ce concours de circonstances morales et intellectuelles est plus que suffisant pour affaiblir les mœurs ; il rend compte aux médecins de l’augmentation qu’ils ont tous remarquée dans le nombre des affections cérébrales, et il donne également aux jurisconsultes la raison de la multiplicité des infractions faites à l’ordre social. Un oubli aussi profond de tous les devoirs ne pQut être que momentané.

Suivant le docteur Esquirol, et d’après le rap-

port des voyageurs, le petit nombre de maladies mentales qu’on observecbezles Anglo-Américains dépend de ce que leurs moeurs ne sont point corrompues. Le même auteur prétend, et l’on sait combien il mérite de croyance, que les mœurs des Italiens rendent chez eux la mélancolie religieuse et l’érotomanie très fréquentes.

M. le docteur Falret, qui a recueilli, en 1820, des observations précieuses sur les établissements de bienfaisance et les maisons de correction de la Suisse, a bien voulu me communiquer celles qu’il a faites dans les établissements consacrés aux aliénés. Il a constaté, dans dix-sept cantons, la fréquence des mélancolies religieuses, et surtout celle de l’érotomanie. Les connaissances que nous avons sur les mœurs et les institutions de l’Italie et de la Suisse donnent l’explication de la prédominance de ces deux variétés du délire.

M. Falret, dans son ouvrage classique sur le suicide et l’hypochondrie, a également fait remarquer que.la fréquence des maladies mentales est toujours en rapport avec le mauvais état des mœurs. Le lecteur me saura gré d’avoir mis ici la partie de son travail où, d’après les documents hîs^. toriques, il apprécie cette influence chez les Ro-

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mains, après l’époque désastreuse de la bataille de Pharsale, qui porta un coup si funeste aux moeurs de ce peuple souverain. On ne peut en moins de mots anal}fser avec plus de profondeur, et rendre en même temps la pensée avec plus de force et d’éclat.

« De la bataille de Pharsale, dit-il, qui fut le tombeau de la république romaine, date la plus grande fréquence de la mort volontaire chez les Romains. Quelles circonstances, en effet, plus favorables pour le développement du suicide que la perte de la liberté pour des âmes hères, accoutumées à l’indépendance ! Que de beaux souvenirs il fallait effacer de sa mémoire; que de regrets, en comparant deux époques si rapprochées et si différentes ; quels changements dans les mœurs; quelles cruautés sous les empereurs! Quel temps peut présenter un concours plus nombreux de causes de suicide que celui où le ressentiment d’une femme, la haine d’un affranchi, la délation d’un esclave mécontent ou corrompu, la possession d’une grande fortune, la jalousie, la cupidité, l’esprit ombrageux d’un tyran, un geste, le silence, un songe même, sont des motifs suffisants pour vous envoyer au supplice, dans le moment le plus inattendu ?

L’étude de l’influence des professions sur la production des maladies mentales donne, par ses résultats, une force nouvelle à l’opinion que nous avons émise ; savoir, que les causes de ces affections avaient une action directe et immédiate sur le cerveau. En effet, l’observation journalière, et les relevés publiés sur ce sujet par des médecins placés sur un grand théâtre, mettent hors de doute que les professions qui peuvent être le plus considérées comme causes prédisposantes ou occasionelles de la folie sont celles qui maintiennent presque constamment en exercice les facultés de l’âme. Le cerveau, je ne cesserai de le répéter, est en cela, comme en toute chose, soumis aux lois qui régissent l’économie, et, conséquemment à cette vérité, semblable aux autres organes dont on l’a trop long-temps séparé; le nombre de ses maladies est toujours en rapport avec la multiplicité ou l’énergie des causes d’excitation auxquelles il est exposé.

NFLUENCE

Le travail intellectuel a été regardé par tous les auteurs comme une des sources les plus fécondes en maladies mentales ; les symptômes qui se manifestent à la tête dans toute contention un peu prolongée de l’esprit leur ont fait naître cette opinion, et la pratique les a mis à même d’observer des faits qui l’ont accréditée. Ils ont vu des maladies du cerveau chez des enfants qu’on avait soumis avec opiniâtreté à des études difficiles ; ils ont également constaté que la plupart des hommes célèbres dans les lettres, les sciences et les arts, finissaient, dans la majorité des cas, par éprouver aussi des affections cérébrales. Je ne viens donc point, comme on le pense bien, m’élever contre des observations qui ont tout le degré d’authenticité nécessaire pour être crues, et dont l’expérience confirme chaque jour les résultats : mais je dis, d’une part, qu’on a bien souvent confondu ces affections aiguës, qui entraînent instantanément avec elles la démence et la paralysie, avec le délire apyrétique , dont nous faisons l’objet spécial de nos recherches; et que, d’une autre part, la culture des lettres, des sciences et des beaux-arts, prise et considérée en elle-même, entraîne moins souvent qu’on ne le pense l’aliénation mentale. L’histoire des hommes qui

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