‹ Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasisChapitre 13 sur 33 · DES PROFESSIONS. 'J'J · texte numérisé non relu

DES PROFESSIONS. 'J'J

se sont distingués dans ces différentes carrières en fournit des preuves irrécusables. L’étude, loin d’être pour eux une cause de folie, les en préserva souvent ; elle leur fit oublier bien des fois les peines que l’envie ou d’autres passions rivales multipliaient autour d’eux; et si pour soutenir cette opinion il nous fallait invoquer de puissantes autorités, nous pourrions extraire, des écrits que nous ont laissés quelques uns de ces beaux génies, plusieurs passages où se trouve consignée l’expression de la plus vive reconnaissance pour les plaisirs et les consolations qu’elle leur avait prodigués.

J’ai dit tout à l’heure que la culture des lettres , prise et considérée en elle-même, n’occasionait presque jamais d’altération dans le cerveau, et conséquemment de trouble dans ses fonctions. Il peut arriver cependant qu’une application trop intense des facultés, une étude trop prolongée, une direction exclusive vers un seul objet, amènent ce fâcheux résultat; mais on peut être convaincu que, dans la majorité des cas, les maladies mentales qui frappent les hommes supérieurs tiennent à des causes, je ne dirai pas plus directes que les travaux intellectuels , mais à des causes plus vives, plus profondes , plus déchirantes : je veux indiquer les

INFLUENCE

passions dont ils' sont beaucoup plus violemment et beaucoup plus souvent, tourmentés qu’on ne le pense, communément.

Pourquoi suis-je obligé, par mon sujet, de dévoiler encore ici les faiblesses de l’humanité ? Je fais cette réflexion pour prévenir toute idée défavorable à mon caractère. En effet, dans un ouvrage destiné à faire envisager les suites funestes des passions, je veux, je dois me soustraire à leur influence; et quand je vais dire à quels sentiments les hommes de génie s’abandonnent le plus volontiers ; quand je vais, comme médecin, indiquer les causes qui rendent quelquefois si épineuse la carrière dans laquelle ils sont entrés, il m’importe beaucoup de convaincre mes lecteurs que je n’ai point eu l’intention de composer des satires.

Buffon, jaloux à l’excès de sa réputation, et ayant par cela même éprouvé, quoique accablé de prospérités et de gloire, combien les hommes illustres sont exposés à ne point trouver de justice dans le jugement de leurs contemporains, s’est attaché, dans un de ses ouvrages, à dépeindre tous les dégoûts qui les attendent et qui troublent le bonheur de leur vie. Arrêtons un instant avec lui notre attention sur l’état mental de ces êtres tout à la fois privilégiés et mal heu-

reux : l’autorité de ce grand homme aura déjà beaucoup accrédité notre opinion. « C’est alors que naissent les soucis, et que la vie est la plus contentieuse; car on a pris un état, c’est-à-dire qu’on est entré par hasard ou par choix dans une carrière qu’il est toujours honteux de ne pas fournir, et souvent dangereux de remplir avec éclat. On marche donc péniblement entre deux écueils également formidables, le mépris et la haine. On s’affaiblit par les efforts qu’on fait pour les éviter, et l’on tombe dans le découragement: car, lorsqu’à force d’avoir vécu et d’avoir reconnu, éprouvé, l’injustice des hommes, on a pris l’habitude d’y compter comme sur un mal nécessaire; lorsqu’on s’est enfin accoutumé à faire moins cas de leur jugement que de son repos, et que le cœur, endurci par les cicatrices mêmes des coups qu’on lui a portés, est devenu plus insensible, on arrive aisément à cet état d’indolence, à cette quiétude indifférente dont on aurait rougi quelques années auparavant. La gloire, ce puissant mobile de toutes les grandes âmes, et qu’on voyait de loin comme un but éclatant qu’on s’efforcait d’atteindre par des actions brillantes et des travaux utiles , n’est plus qu’un objet sans attraits pour ceux qui en ont approché, et un fantôme vain et trompeur pour

lifFLÜEWCE

les autres qui sont restés dans l’éloignement. La paresse prend sa place, et semble offrir à tous des routes plus aisées et des biens plus solides ; mais le dégoût la précède, et l’ennui la suit. L’ennui, ce triste tyran de toutes les âmes qui pensent , contre lequel la sagesse peut moins que la folie. »

Le respectable et savant Fodéré, dans son Traité du délire^ a recherché avec beaucoup de soin quelle pouvait être l’influence des professions sur la production de la folie. Il a très bien apprécié l’effet intellectuel et moral des changements qui se sont opérés en Europe, depuis environ un siècle, dans les habitudes et les occupations de ses habitants. J’engage le lecteur à consulter l’ouvrage de cet honnête homme, qu’on aurait dû critiquer avec plus de ménagement; il y trouvera des faits intéressants, des réflexions profondes et une philosophie douce et patriarcale.

Voici un relevé donné par M. Esquirol des

" La marche rapide de l’impression ne m’a pas permis d’achever l’énumération des causes qui multiplient les maladies mentales chez les hommes de lettres et les savants.

DES PROFESSTOWS.

professions qu’avaient exercées cent soixantequatre malades reçus dans son établissement.

Négociants.

Militaires.

Étudiants. ^5

Administrateurs et employés. 21 Avocats, notaires, gens d’affaires. 10

Artistes. 8

Chimistes, verriers. 4

Médecins. ....... 4

Cultivateurs. ...... 4

Marins. 3

Ingénieurs. 2

Total. . . i 64 ’

M. Fodéré, que nous citions tout à l’heure , a fait les mêmes observations. Les classes de la société qui ont fourni le plus grand nombre d’aliénés aux établissements qu’il a connus sont celles des marchands, des négociants et des militaires Ces faits sont d’un trop grand intérêt pour qu’il ne nous soit pas permis d’en rechercher et d’en indiquer les causes.

‘ Dictionnaire des sciences médicales, tome i6, pag. 178.

^ Traité du délire, tom. 2, pag. 67.

INFLUENCE

Si, dans une nation, l’état florissant du commerce y donne en quelque sorte la mesure de son pouvoir, de sa richesse, de son indépendance et de sa félicité ; si beaucoup d’hommes apportent dans l’exercice honorable de cette profession du désintéressement, de la droiture et de la grandeur, on peut assurer aussi que, par une condition déplorable qui paraît attachée à l’espèce humaine, il entraîne avec lui, comme toutes les meilleures choses de ce monde, des inconvénients graves, qu’il excite particulièrement la cupidité, et qu’un nombre assez considérable de ceux qui appartiennent à cette classe sont, dans l’exploitation de leur branche d’industrie, sans bonne foi, sans délicatesse et sans probité. « Les gouvernements modernes, comme l’observe très bien M. Fodéré, ne dédaignant pas de rivaliser en spéculations mercantiles avec leurs sujets, ont singulièrement contribué à la révolution qui s’ést opérée sous ce rapport dans nos usages et dans nos mœurs. Nous sommes arrivés au point de mépriser tout ce qui n’est pas matière ; on ne fait rien qu’avec de l’argent; on prend l’habitude de tout soumettre, même les affections les plus chères, à un calcul froid et intéressé. » Les richesses seules procurant tous les avantages de la vie, effaçant toutes les

distinctions morales, faisant obtenir au vice même la considération qu’on ne devrait accorder qu’à la vertu, le désir d’en accumuler devenu de plus en plus impérieux par ces causes, fait nécessairement trouver bons tous les moyens qui y conduisent; et, sans prévoir o où peut mener un pareil état de choses, on prépare ainsi le triomphe des doctrines subversives des principes qui jusqu’alors ont soutenu l’édifice social. » Idées affligeantes, d’où l’on peut tirer des arguments nombreux en faveur de notre opinion, et dont la vérité, d’après tout ce que nous avons dit sur les mœurs, établit d’une manière incontestable des prédispositions plus ou moins fortes aux maladies mentales, en même temps quelle donne la raison du nombre effrayant pour la société de ces malheureux que l’on traduit chaque jour devant les tribunaux, et qui terminent par le suicide ou vont achever dans les bagnes une existence qu’ils ont déshonorée.

Les hasards des spéculations lointaines ^ qui maintiennent l’esprit dans une tension continuelle , et qui d’un seul coup et dans un moment , donnent ou enlèvent une fortune considérable ; la vie molle , indolente et voluptueuse que certains marchands ou négociants font suc-

fi.

lîfFLUENCE

céder au tumulte, aux agitations et à la sobriété de la vie passée, expliquent encore chez cette classe de la société la fréquence des maladies mentales.

La vie errante des militaires, le joug impérieux mais nécessaire qu’on leur impose, l’orgueil et la vanité qu’au sein de cet assujettissement on ne cesse d’exciter dans leur âme, leur licence effrénée, et presque toujours impunie quand elle ne viole par leurs règlements ; les sentiments les plus généreux et les fureurs les plus incroyables qu’on exploite chez eux tour à tour ; l’habitude, dans leur obéissance passive, d’être prêts à sacrifier à chaque instant leur vie ; les désastres qui quelquefois les accablent en terre étrangère ou sur le sol même de la patrie, et qui, en les soumettant à des privations de tout genre, les blessent en même temps profondément dans ce qu’ils appellent leur honneur ; l’ingratitude dont souvent on récompense leur aveugle dévouement; le calme de la retraite, qui, chez quelques uns, succède à cette existence intellectuelle et morale vraiment étonnante, sont les causes particulières qui chez cette classe, placée hors de la société par ses institutions , multiplient le nombre des suicides et des autres maladies mentales.

DES PROFESSIOirS.

Il résulte aussi des observations particulières et des relevés publiés par différents médecins, et que le lecteur peut consulter à loisir dans les ouvrages qu’ils ont fait paraître, que parmi les professions qui prédisposent aux maladies mentales , ou qui les occasionent, il faut également compter les professions sédentaires, qui dans leur exercice, comme leur dénomination l’indique , laissent constamment en repos le système musculaire. « Vivre, a fort bien dit Rousseau, ce n’est pas respirer ; c’est agir, c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous dour nent le sentiment de notre existence. » Combien donc l’homme s’écarte de sa destination primitive, et à quels dangers il s’expose, lorsque, par la nature de sa profession, il se condamne à une immobilité presque continuelle ! Cette inaction dans les agents de nos relations extérieures n’entraînant aucune dépense de l’influx nerveux, rompt l’équilibre et favorise sa concentration dans le foyer principal de la sensibilité. Ajoutons à cela que les personnes qui ont une pareille existence font sur elles-mêmes de fréquents retours ; que si elles reçoivent un petit nombre d’impressions, elles s’y montrent ordinairement très sensibles; et que si leurs idées

sont peu nombreuses, leurs penchants et leurs sentiments acquièrent dans l’isolement et le silence une énergie dangereuse pour la société, et funeste, sous plus d’un rapport, à ces infortunés.

IIîFLÜEîfCE DES AGES. 8^

Page 1