SÜR LA PRODUCTION DES MALADIES MENTALES
L’éducation exerce une si grande influence sur le bonheur de l’homme; elle peut avoir des résultats si fâcheux pour la société, que cet art de perfectionner nos facultés fut, dans tous les temps , l’objet de la méditation des sages. Plutarque , dans l’antiquité; Montaigne, à une époque moins reculée; Locke, Fénélon, Condillac, Helvétius et Rousseau, dans le siècle dernier, ont insisté d’une manière toute particulière sur l’importance et les avantages d’une bonne éducation. Ces amis de l’humanité ont réformé des abus et annoncé des vérités ; mais les mystères de l’organisation ne leur ayant point été dévoilés, ils ont accordé trop de puissance
INFLÜEFCE
à ses moyens, et leurs préceptes, qui n’étaient point assez appropriés à la nature de l’homme, n’ont pas constamment trouvé leur application. On ne peut comparer le cerveau , comme ont fait tous ces philosophes, à une table rase, sur laquelle on imprime toutes sortes de caractères, '^L’homme n’est point un être indifférent, également susceptible de tout; ses dispositions sont || innées, et ce n’est point aux impressions accidentelles reçues par les sens, ou fournies par l’éducation, qu’il doit ces penchants impérieux, ces sentiments profonds, ces talents remarquables qui l’ont fait placer aü premier degré de l’échelle des êtres, Chaqueindividu, en raison (J de son organisation, a son caractère propre, La nature a comblé les uns de ses libéralités, elle a traité les autres en marâtre ; et dans ces circonstances opposées, toujours l’élévation ou l’abaissement des conditions organiques est en harmonie avec la grandeur ou la petitesse des moyens de chacun d’eux. Ce serait donc bien inutilement qu’on voudrait apprendre à l’homme ou aux ; animaux des choses incompatibles avec leurs facultés primitives ; l’éducation ne pourra jamais agrandir ou rétrécir la sphère dans laquelle chaque espèce est renfermée.
Je ne chercherais point à démontrer, par ces
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considérations générales , jusqu où peut s’étendre l’influence de l’éducation sur le caractère moral et intellectuel de l’homme, si les médecins qui ont écrit sur la folie n’eussent pas eu sur sa puissance les idées dont je viens d’estimer la valeur, et s’ils n’eussent pas constamment attriA bué à sa mauvaise direction des désordres intellectuels qui devaient être, dans un grand nombre de circonstances, considérés comme le , résultat d’une organisation défectueuse, ou tout i au moins comme un effet de l’action simulta^.^ née de ces deux causes.
Si j’avais besoin de confirmer ceci par des faits, je rapporterais les observations des médecins mêmes dont je combats l’opinion. La force des choses les a mis en contradiction et leur a fait avouer que presque tous les aliénés confiés à leurs soins avaient offert, avant leur maladie et souvent dès la première enfance , des par^ ticularités j tant sous le î'apport intellectuel que /< sous celui des qualités morales. « Les uns, dit le docteur Esquirol, pour ne citer que le plus célèbre d’entre eux, avaient été d’un orgueil excessif, les autres très colères ; ceux-ci souvent tristes, ceux-là d’une gaieté ridicule; quelques uns, d’une instabilité désolante pour leur instruction ; quelques autres, d’une application opi-
INFLUENCE
niâtre à ce qu’ils entreprenaient, mais sans fixité j plusieurs ^ vétilleux j minutieux, craintifs, irrésolus; presque tous avaient une grande activité |i de facultés intellectuelles et morales, qui avaient ^‘ redoublé d.’énergie quelque temps avant l’accès’, »
^''^^es hommes remarquables par l’étendue et la variété du génie, par la noblesse et la grandeur de l’âme, ou par une profonde scélératesse ; tous ceux enfin qui, soit en bien , soit en mal, sortent des routes ordinaires et sont la honte ou l’orgueil de l’espèce humaine, ont, sous ce rapport, avec les aliénés, un point de contact sur lequel le philosophe ne doit pas dédaigner de fixer un moment son attention. Comme eux, et dès la première enfance, antérieurement à toute espèce d’instruction, ils manifestent des dispositions particulières, trahissent leur penchant et décèlent leur caractère héroïque, leur talent dominant ou leur affreux naturel. Cet aperçu, j’espère le prouver incessamment dans un antre ouvrage, ne sera point stérile, et ser- /vira, si je ne me trompe, à éclairer la morale et I la législation.
« L’influence de l’éducation, de l’instruction,
* Des passions considérées comme causes de l’aliénation mentale.
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des exemples et des circonstances environnantes, a lieu principalement, dit le docteur Gall, lorsque les dispositions innées ne sont ni trop faibles ni trop énergiques. Tout homme sain, ayant l’organisation essentielle de son espèce, a, par cela même, de la capacité pour tout ce qui est relatif aux dispositions propres à l’homme ; c’est à quoi la nature s’est bornée pour la plupart des individus. Avec cette médiocrité de forces morales et intellectuelles, on est, pour ainsi dire, passif, relativement à l’impression des objets extérieurs. Les facultés intérieures ne s’annoncent pas d’elles-mêmes ; elles sont dans un état d’indifférence; elles ne saisissent rien (ît ne repoussent rien avec force ; et, comme rien n’entraîne ces individus vers un but marqué, ils n’ont, par cela même, aucune vocation déterminée. C’est de cette grande majorité qu’on dit, avec raison, que l’homme est un animal imitateur.*.... C’est pour ces hommes qu’il faut calculer les institutions. »
Il ne peut être ici'question de cette éducation physique qui, tout entière appliquée au dérveloppement du corps, est connue sous le nom de gymnastique : le docteur Londe en a fait dernièrement l’objet de ses recherches. Cet ouvrage , qui manquait à la science est d’un
grand intérêt L’éducation dont nous voulons apprécier l’influence s’applique à cultiver l’esprit, à former le cœur; c’est l’éducation intellectuelle et morale des auteurs. On va juger de l’excellence de nos méthodes; mais disons aupa;ravant quelles sont les causes qui , jusqu’à présent, se sont opposées à l’établissement d’un meilleur système, et peut-être sera-t-on enfin tenté de chercher s’il n’existe pas quelque Il moyen de soustraire l’humanité à une des causes f prédisposantes ou occasionelles des maladies mentales.
C’est à l’ignorance et à l’orgueil de l’homme qu’il faut rapporter les vices de son éducation. J’ai déjà dit que la nature de l’homme n’ayant point été connue, on avait fait abstraction de? dispositions primitives, et accordé trop de puissance à l’éducation. Je dois ajouter ici qu’on n’était point non plus assez convaincu que les facultés de l’âme sont aussi variées que les formes du corps, et que, depuis l’idiot jusqu’au plus grand génie, tous les degrés de l’échelle intellectuelle sont occupés. Chaque homme, en un mot, ne peut, comme on l’a déjà dit bien des fois ,
* Gymnastique médicale, ou l’exercice appliqué aux or-ganes de l’iiomme, d’après les lois de la physiologie et de la thérapeutique. Paris, 1821, in-8“.
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que ce dont il est capable, et ne peut être que ce qu’il est Façonné par l’éducation, favorisé par les circonstances extérieures, qui fournissent une ample carrière au libre exercice de ses facultés, il peut, sans doute, s’élever à une grande perfection morale et intellectuelle; mais, arrivé à cet échelon supérieur, il ne saurait le franchir : la nature a posé la barrière, il ne peut aller au-delà.
Si ces observations, fournies par une étude approfondie de l’homme, eussent été connues, . les philosophes du siècle dernier auraient moins V accrédité le système de l’égalité des facultés, et J) les pères et mères, ainsi que les instituteurs,
» Cette vérité me paraît être d’une importance majeure : elle conduit à la tolérance; elle apprend à mesurer l’homme d’après ses propres forces, et seule, par les lumières qu’elle jette sur sa nature, elle peut servir, sous le rapport de la criminalité, à mettre entre les infracteurs des lois des différences qui autorisent à rapporter, dans l’application des peines, des modifications dont on doit plus que jamais sentir la justice et la nécessité. Nos jugements par comparaison m’ont toujours affligé. La question n’est pas de savoir i ce que nous ferions à la place de l’homme que l’on traduit ; à notre tribunal, mais ce qu’il est capable de faire en vertu / des facultés qu’il a reçues ; enfin, ce qu’on peut attendre \ de lui dans les circonstances toutes particulières où il se j trouve.
IIÎFLUENCE
séduits par leur éloquence et leur réputation, ne se seraient point imaginé qu’il est toujours possible , par une bonne éducation, de mettre indifieremment tous les hommes en état de violenter la fortune et de s’illustrer indifféremment aussi dans toutes les carrières. Occüpavite,for^ tuna, atque cepi ; omnesque aditus tuos inter^ clusi, ut ad me aspirare non passes ^
Les règles immuables et les principes unir formes que ces idées ont fait nécessairement adopter pour toute éducation ont eu et ont encore tous les jours de fâcheux résultats. On le conçoit : les différences entre les individus n’étant pas posées, les pauvres d’esprit, dont on veut forcer la nature, et dont on eût pu tirer parti dans certaines conditions de la société , tombent dans une imbécillité complète, et les sujets privilégiés. dont il faudrait comprimer les facultés, s’usent de bonne heure et tombent dans une affligeante médiocrité, s’ils n’arrivent pas entièrement, par cette méthode invariable, à une iuçurable stupidité.
Un des vices de l’instruction, un des plus capables de fausser l’entendement et de multiplier les conditions favorables de l’aliénation
> Émile, livre page 3o. [Citation de Sénèque.)
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mentale, est de raisonner avec les enfants. C’était la grande maxime de Locke; c’est encore la plus en vogue aujourd’hui. Rousseau en a si bien fait sentir le ridicule et les inconvénients, que je vais rapporter textuellement ce qu’il a dit à cè sujet. « Le succès de cette maxime ne me paraît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; et pour moi, je ne vois rien de plus sot que ces enfants avec qui on a tant raisonné. De toutes les facultés de l’homme, la raison, qui n’est, pour ainsi dire, qu’un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement et le plus tard, et c’est de celle-là qu’on veut se servir pour développer les premières ? Le chef-d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable, et l’on prétend élever un enfant par la raison? C’est commencer par la fin ; c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’étre hommes ; si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur , et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants» Comment se fait-il que ces vérités aient été
? Émile, livre 2 , page i38.
IWFLUEIfCE
sans fruit pour les contemporains de ce philo* sophe et pour nous, et que les erreurs du même homme aient eu force de loi? La réponse est facile à faire : le système de l’égalité des facultés caressait l’orgueil et la vanité des parents ; le conseil de retarder le développement intellectuel était en opposition directe avec le désir ou, pour mieux dire, la passion de satisfaire ces sentiments profonds et indestructibles. D’un autre côté, l’illusion sur toutes les qualités d’un objet tendrement aimé est également naturelle. On ouvre le coeur à la confiance, ori le ferme à la crainte, on n’accueille point l’observation, on rejette l’épreuve de tant de parents dignes d’une famille heureuse, et trompés dans leur espérance; on trouve toujours à faire aux autres un reproche que l’on saura prévenir pour soi-même ; on n’imitera point leur sévérité ou leur condescendance, et l’on croit ainsi pouvoir créer à volonté des hommes supérieurs, sans songer, comme je l’ai déjà dit, que la na* il ture, inégale en ses dons, amis des barrières |\ insurmontables à l’avancement dejcertains indi^ \\ vidus.
Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfants ne soient capables d’aucune espèce de raisonnement, et que cette opinion doive être
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prise à la lettre. Ainsi ne l’entendait point Rousseau lui-même; il n’ignorait pas que les enfants raisonnent très bien dans tout ce qu’ils connaissent et qui se rapporte à leur intérêt présent et sensible ; mais ce qu’il y a de plus malheureux pour cet âge, c’est que presque tous les parents, s’imaginant avoir un prodige dans leur enfant, lui prêtent des connaissances qu’il n’a pas, le font raisonner sur ce qu’il ne saurait comprendre, cherchent à le rendre attentif à des considérations qui ne le touchent en aucune manière ; et, par cette éducation prétentieuse et babiHarde, faussent son intelligence et le disposent conséquemment à la folie.
ÉDUCATION