‹ Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasisChapitre 3 sur 33 · ÉDUCATION MORALE · texte numérisé non relu

ÉDUCATION MORALE

Les moralistes, les philosophes et les médecins ont eu sur l’éducation morale les idées et les principes dont nous avons fait sentir l’application trop générale dans la discussion précédente. Ne croyant point à l’innéité des facultés affec- ; tives, ils regardaient l’homme comme un être |sans naturel, sans caractère ; ils pensaient qu’on pouvait le façonner à tout gré, le plier dans tous les sens ; qu’en un mot, l’éducation seule était comptable de ses vertus, de ses vices, des égarements de sa raison et des per-r versions morales, sans dérangement des facultés intellectuelles, que notre illustre Pinel a désif gnées sous le nom de manie sans délire 5 ils semblaient ignorer que s’il est facile, par les raisons déjà données, d’imprimer à la masse des individus une direction avantageuse à elle-même et à l’ordre social, il se trouvait cependant quelque- / fois des hommes assez malheureusement orgâ- ' nisés pour ne pouvoir se soustraire entièrement à la tyrannie de leurs penchants.

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Gardons-nous cependant de donner à cette affligeante vérité une trop haute importance, et, dans la conviction la plus intime et la satisfaction la plus vive de notre âme, reconnaissons bien plutôt et proclamons partout que si, dans un certain nombre de circonstances, on voit des individus se montrer rebelles à toute éducation, nous aurions moins souvent à déplorer notre impuissance, si nos méthodes, basées sur la nature de l’homme, étaient en harmonie avec ses penchants, ses sentiments et ses besoins.

L’éducation morale a été, jusqu’à présent, beaucoup plus négligée que l’éducation intellectuelle. Cette négligence paraît tenir à l’idée qu’on avait, et qui est encore aujourd’hui trop généralement répandue, qu’il est plus difficile de cultiver les qualités affectives que les facultés intellectuelles. Rien n’est cependant plus contraire à la vérité ; et la médecine détruit ici une erreur bien préjudiciable, en faisant connaître que l’on peut modifier d’autant mieux nos penchants et nos sentiments , qu’ils ont naturelle-ment et ordinairement plus de force et d’activité que n’en possèdent les organes destinés aux fonctions de l’intelligence. Une autre raison explique encore la préférence que l’on a toujours donnée à la culture des facultés intellectuelles.

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La vanité des parents, comme je l’ai déjà dit, y a trouvé son compte et sa satisfaction. Quand nous parlons de nos enfants, nous voulons , pardessus tout, avoir à parier de leur esprit ; nous comptons presque pour rien les plus heureuses qualités et les dotations^les plus riches de la nature ; notre amour-propre est en quelque sorte blessé, si nous n’en pouvons citer, par exemple, que la bonté, le courage, le désintéressement et l’intelligence ordinaire ; et nous oublions que , si l’intérêt social a raison d’exciter et de récom^ penser l’esprit et le génie par une haute considération , il n’a pas moins besoin d’encourager la vertu et d’honorer ses défenseurs. C’est en éclairant l’opinion sur le mérite des actions morales, c’est en en relevant à ses yeux toute la sublimité, c’est en créant les plus belles distinctions pour ceux qui, dans la société, se font remarquer par la noblesse de leurs sentiments et l’emploi bien mesuré de leurs penchants, que l’on fournira à l’éducation des qualités affectives un moyen puissant de perfectionnement ; c’est ainsi que l’on parviendra, cbèz la masse des individus, à développer dans d’égales propor^ lions les facultés intellectuelles et morales. C’est par une semblable harmonie dans les fonctions du cerveau , que l’on verra diminuer les condi-,

tions favorables de l’aliénation mentale, et c’est encore ainsi qne l’on arrivera à former, ce qui est rare de nos jours, des hommes qui joindront à un beau talent un beau caractère.

Notre illustre Montaigne avait bien senti l’importance 'de l’éducation morale : « De vray le soing et la despense de nos pères, dit-il avec cette originalité de style qu’on lui connaît, ne vise qu’à nous meubler la teste de science : du iugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d’un passant à nostre peuple : O le sçavant homme! et d’un aultre : O le bon homme! Il ne faudra pas détourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieur. O les lourdes testes! Nous nous enquerons volontiers : Sçait-il du grec ou du latin ? escrit-il en vers ou en prose ? Mais s’il est devenu meilleur ou plus advisé, c’estoit le principal, et c’est ce qui demeure derrière*. »

On ne trouvera pas déplacée la citation suivante de Labruyère* : « Il semble que le héros est d’un seul métier, qui est celui de la guerre; et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l’épée, ou du cabinet, ou de

’ Essais de Montaigne, li^Te i, cbap. 24, pag. 263.

- Chap. 2, Du mérite personnel.

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la cour : Tun et l’autre, rais enserablej ne pèsent pas un homnie de bien.

Voulez-vous réussir dans l’éducation, et apprendre, en même temps, à diriger rhomme à toutes les époques de sa vie ; rendez à la nature tous ses droits, épiez ses mouvements ; qu’elle soit votre unique et premier guide. Ne soumettez point indistinctement tous vos élèves à Tuniformité du même plan ; étudiez leurs dispositions primitives ; exaltez, modérez, suivant l’occurrence , les facultés de chacun d’eux ; comprimez l’orgueil et la vanité : ce sont les plus grandes sources de nos misères. Cultivez la raison ; elle éclaire les sentiments et les penchants, et les rend moins indomptables. Combattez quelquefois les passions par les passions ; opposez à leur déchaînement le mépris du public, la rigueur de la loi, la force et l’empire de la religion. En un mot, prenez en tout point le contre-pied de l’usage, et vous parviendrez ainsi, d’une part, à tirer de la nature humaine tout ce qu’elle peut donner de plus avantageux au bien-être de la société et au bonheur de l’individu ; et, d’une autre part, vous contre-balancerez par elle-même l’exaltation de certains penchants, qui mettent plusieurs infortunés presque constamment en guerre avec eux-mêmes et avec leurs semblables.

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Ce n’est que de cette manière, ce n’est qu’en multipliant pour l’homme les motifs déterminants de ses actions, qu’il vous sera possible de le modifier, de le soustraire au joug de ses affections , de ses sentiments, de ses penchants , de lutter avec avantage contre ses inclinations perverses, et de l’enlever conséquemment aux causes qui, dans la majorité des cas , le conduisent à l’échafaud ou provoquent l’explosion du délire.

Un excès de sévérité et un excès de condescendance sont également à évitei' dans l’éducation morale. «Il y a, dit à ce sujet Labruyère, d’étranges pères, dont tonte la vie ne semble occupée qu’à préparer a leurs enfants des raisons ■pour se consoler de leur perte. » Les observations que j’ai recueillies en visitant avec le docteur Esquirol, en Belgique et en France, les maisons publiques de correction et les établissements consacrés aux aliénés, ne m’ont que trop convaincu de cette triste vérité. Parmi les prisonniers que j’ai interrogés, plusieurs m’ont assuré que la violence et la sévérité de leurs parents avaient fatigué leur patience, révolté et abruti leur caractère, et que c’était là la cause de leurs premiers débordements. Les renseignements obtenus sur.la masse des aliénés donnaient au délire de quelques uns la même origine. Déjà le professeur

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Pinel avait fait cette observation. « Combien de fois des reproches amers pour les fautes les plus légères, dit-il dans son Traité de Valiénation mentale , des duretés exprimées avec le ton de l’emportement, ou même des menaces et des coups, exaspèrent une jeunesse fougueuse, rompent tous les liens du sang, produisent des penchants pervers, ou précipitent dans une aliénation déclarée. Une complaisance molle et asservie à tous les caprices des enfants, l’habitude de la dissipation et des plaisirs, la lecture des romans, et une société remarquable par la dépravation des mœurs et toutes les séductions de la galanterie, ont souvent amené le même évènement. »

Il n’est pas toujours aisé de juger si l’aliénation tient à une faiblesse originaire de l’entendement ou à l’influence d’une éducation vicieuse. Il serait difficile de citer un exemple de ce genre plus frappant que celui de deux frères mineurs dont l’examen juridique avait été confié à M. Pinel.

Orphelins dès l’âge le plus tendre, ils avaient été élevés, par un contraste singulier, d’un côté, dans la mollesse la plus efféminée, par leur gouvernante , et de l’autre, avec une rudesse extrême , par un instituteur d’un caractère dur, emporté et morose. Soit vice d’une institution

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pareille, soit disposition primitive, l’entendement de ces enfants resta sans se développer, et leur corps affaibli fut sujet à des maux variés, qui ne laissèrent plus de doute , à l’époque de la puberté, sur le vrai caractère d’une sorte de démence. Ils étaient l’un et l’autre de la stature ordinaire d’un jeune homme de vingt à vingtdeux ans, mais leur entendement faible et détérioré semblait les rapprocher de l’instinct d’un enfant de trois à quatre ans ; mêmes gestes, mêmes propos, mêmes goûts pour les jeux de l’enfance. Le langage de l’un et de l’autre, plein de volubilité, ne laissait entendre que les premières syllabes des mots, et devenait souvent inintelligible. Ils avaient coutume, comme par une sorte d’habitude automatique, de finir leur journée par une scène attendrissante. Recueillis au coin de leur chambre, ils rappelaient, avec une vive effusion de cœur et au milieu des soupirs et des sanglots, la triste perte qu’ils avaient faite de leurs parents dans un âge tendre, parlaient avec reconnaissance des soins que leur gouvernante leur avait prodigués, mais ne prononçaient qu’avec un sentiment d’horreur et avec des imprécations le nom odieux de leur instituteur.

Un caractère violent et mélancolique peut con-

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tracter, dès sa première jeunesse, une froide réserve et une dissimulation étudiée qu’on pourrait confondre avec une faiblesse d’entendement, si on s’en rapportait aux apparences extérieures. On avait chargé l’homme illustre que nous venons de citer, et auquel appartient cette réflexion, de faire un rapport juridique sur un jeune homme âgé de 17 ans, qui avait été dirigé, dès l’âge tendre, par un instituteur dévot, minutieux et très acariâtre. Il avait, en abordant M. Pinel, l’air de la défiance et du soupçon, annoncé par un regard en dessous et une contenance mal assurée. Sa mère lui fit en vain quelques questions; il se balançait sur son siège, ne répondait que par quelques propos décousus et sans suite, et paraissait chercher à s’échapper. Était-ce, demande ce grand observateur, une faiblesse d’entendement, ou bien un silence prémédité et contraint ? Une première entrevue fut loin de dissiper ses doutes et ses incertitudes, et il crut devoir encore ajourner son jugement. Des observations ultérieures sur l’état de ce jeune homme ont appris qu’il était d’un esprit pénétrant et artificieux, et qu’il attendait avec impatience que le temps de sa minorité fût expiré pour jouir dé sa fortune.

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Exemple d’une manie sans délire publiée par le même auteur, et qui semble tenir autant à une organisation vicieuse qu’à une éducation mal dirigée.

Un fils unique, élevé sous les yeux d’une mère faible et indulgente, prend l’habitude de se livrer à tous ses caprices, à tous les mouvements d’un cœur fougueux et désordonné ; l’impétuosité de ses penchants augmente et se fortifie par le progrès de l’âge, et l’argent qu’on lui prodigue semble lever tout obstacle à ses volontés suprêmes. Veut-on lui résister, son humeur s’exaspère : il attaque avec audace, cherche à régner par la force ; il vit continuellement dans les querelles et les rixes. Qu’un animal quelconque, un chien , un mouton, un cheval, lui donnent du dépit, il les met soudain à mort. Est-il de quelque assemblée ou de quelque fête, il s’emporte, donne et reçoit des coups, et sort ensanglanté ; d’un autre côté, plein de raison lorsqu’il est calme, et possesseur, dans l’âge adulte, d’un grand domaine, il le régit avec un sens droit, remplit les autres devoirs de la société, et se fait connaître même par des actes de bienfaisance envers les infortunés. Des blessures, des procès, des amendes pécimiaires, avaient été le seul fruit de son malheureux penchant aux rixes ; mais un fait notoire met un

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terme à ses actes de violence : il s’emporte un jour contre une femme qui lui dit des invectives , et il la précipite dans un puits. L’instruction du procès se poursuit devant les tribunaux, et, sur la déposition d’une foule de témoins qui rappellent ses écarts emportés, il est condamné à une réclusion dans l’hospice des aliénés de Bicêtre.

Nous devons à M. Falret une observation fort intéressante de mélancolie avec penchant au suicide, produite pgr une éducation trop sévère, et sur laquelle les moyens de douceur et de persuasion ont exercé une heureuse influence. Elle est consignée dans son excellent traité de Vhypocondrie et du suicide.

Un jeune enfant de onze ans, dont les parents n’ont jamais éprouvé d’aliénation mentale, très gai, aimant beaucoup les plaisirs de son âge, néglige un de ses devoirs et donne pour raison que, récemment arrivé de vacances, il n’a pas encore repris l’habitude du travail. Le maître lui inflige une punition en lui donnant quelques coups ; l’enfant s’obstine à ne pas faire son devoir : le maître redouble et les coups et les punitions. L’enfant devient triste, éprouve de violents maux de tête, dort mal : il forme le projet d’attenter à ses jours, et refuse de manger. Après deux jours, ce moyen lui ayant paru trop

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tardif, il ajourne son projet et commence à prendre de la nourriture. Pendant l’année, cette idée prend de la fixité ; il cherche continuellement à se trouver seul, dans l’espérance de pouvoir accomplir son dessein. Une fois, à la promenade, il s’échappe, court à la rivière pour s’y précipiter; mais il en est empêché. Enfin, les vacances arrivent, l’enfant retourne au sein de sa famille; son père le gronde vivement et le menace de lui faire travailler la terre s’il ne change de conduite. Ce reproche, de la part d’un père qui ne l’avait jamais puni injustement, l’afflige beaucoup. Les idées de suicide se réveillent; mais les douces consolations d’une mèi’e chérie, les visites qu’il rend et qu’il reçoit distraient son esprit, en procurant une heureuse diversion; cependant la gaieté ne revient pas. A son retour au collège, il est confié à un maître qui n’emploie, pour faire travailler ses élèves, que les moyens de la douceur et de la persuasion. L’enfant commence à prendre du goût pour le travail ; l’idée de suicide se dissipe sans qu’il reprenne son ancien caractère. A la fin de l’année il obtient un prix. Ses parents lui font un accueil favorable; cependant il reste sombre, taciturne , évite de se trouver dans des réunions nombreuses. Les années suivantes il continue à

se livrer à l’éîiide des langues et des belles-lettres avec succès. Quelques efforts qu’il ait faits depuis pour reprendre la gaieté de sa première enfance, quoique âgé de trente ans, il est ordinairement mélancolique , et tellement ' impressionnable, que, lorsque le temps est sombre, lorsqu’il éprouve la plus légère contrariété , il est obligé de marcher beaucoup ou de visiter ses amis pour dissiper son tædium vitœ; mais une bonne éducation , fortifiée par une religion éclairée, l’empêche d’avoir l’idée de se suicider.

des iîs^sxitütiotts politiques. 25

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