‹ Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasisChapitre 20 sur 33 · QUATRIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME OBSERVATION

Unefille juive, âgée de dix-neuf ans, d’un tempérament lymphatique et nerveux, dune bonne construction, irrégulièrement menstruée, est trompée par son amant , qui l’abandonne. Elle sort de la maison où elle est en service, et court les rues sans trop savoir où elle va. En rentrant, elle se pend : on n’a que le temps de lui donner les premiers secours; elle dévient furieuse, et elle est conduite dès le lendemain à la Salpêtrière. Taille moyenne, cheveux et yeux noirs, regard abattu; visage alternativement très rouge ou pâle, haleine fétide, lèvres noires : elle refuse toute sorte de nourriture, devient furieuse quand on

' Esquirol, foc. cit.

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lui en présente. Elle veut rester nue dans sa loge; dès qu’on y entre, l’effroi se peint sur sa figure; elle supplie d’attendre au lendemain; elle se persuade qu’il y a un grand précipice rempli d’ordures, de serpents et de bêtes venimeuses, et que c’est là dedans qu’on veut la précipiter. Elle ne mange point, parcequ’elle croit qu’on veut l’empoisonner , ou tirer parti de ce qu’elle mangera pour la condamner. Elle fait souvent de vains efforts pour pleurer; quelquefois elle crie. La nuit elle reste sur le pavé de sa cellule, couverte seulement de sa chemise, malgré les rigeurs de l’hiver ; on l’y trouvait toujours accroupie.

Pendant l’été, elle s’exposait à l’ardeur du soleil presque nue. Pendant huit mois de délire et de fureur, elle maigrit prodigieusement. Sa peau devient exactement brune comme celle d’un mulâtre. Elle n’a presque que le souffle lorsqu’elle est conduite à l’infirmerie. On administre la potion cordiale. Le lendemain il se manifeste un dévoiement séreux et abondant; les forces diminuent. Vainement prescrit-on des remèdes pour modérer le dévoiement; elle ne veut rien prendre : il ne cesse qu’après un mois, alors qu’on la croit près d’expirer. Du vin, du bouillon, quelques jours après une nourriture plus substantielle, rétablissent peu à peu les for-

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ces. La raison revient progressivement; les menstrues marquent un mois après le dixième de la maladie; elles sont très abondantes le mois suivant. L’épiderme tombe par écailles. La malade est employée au service de la maison pour assurer son rétablissement*.

Pour la question qui nous occupe, ces observations sont du plus haut intérêt. On a peine à croire aujourd’hui qu’elles aient été citées comirie exemples d’aliénation mentale provoquée par la suppression des règles, et jugée par le retour de cet écoulement périodique. Les renseignements obtenus sur les circonstances qui ont précédé l’invasion de ces maladies, les détails pleins d’exactitude qu’on y lit sur la marche quelles ont suivie, tout fait voir que la folie à été produite par des causes morales ; que ce n’est que consécutivement à l’affection du cerveau que les règles se sont arrêtées, et que ce n’est aussi qu’après le rétablissement plus ou moins marqué, mais toujours incontestable, de ses fonctions qu’elles ont repris leur cours.

Cependant, dira-t-on, vous ne pouvez nier, et vous l’avez établi par les faits les plus positifs, que la femme ne soit plus exposée que l’homme

Esquirol, foc. cit.

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aux maladies mentales ; à quoi tient donc cette différence, si elle ne peut être attribuée à Faction des causes que tous les auteurs ont indiquées ?

Les médecins et les philosophes qui ont écrit sur la femme ont parlé des changements physiques et moraux qui s’opèrent dans sa constitution aux différentes époques de la vie. Observateurs ingénieux, écrivains éloquents, ils nous ont laissé des tableaux auxquels on ne peut rien ajouter pour la richesse, le bonheur et la vérité de l’expression; mais on peut dire qu’ils se sont arrêtés avec trop de complaisance à décrire certains phénomènes extérieurs, et que, s’ils ont été frappés des qualités saillantes de la femme, ils n’ont point assez pris en considération , comme je l’ai déjà dit, la sensibilité dont elle est douée, la violence naturelle de ses sentiments et de ses penchants, les embarras de sa position sociale, et avec tout cela l’importance et la dignité de ses fonctions; en un mot, iis n’ont point lu assez profondément dans son cœur ; ils n’en ont pas dévoilé les secrets, vu les agitations et les tourments, et, par l’ignorance de cette situation morale intérieure, ils ont été chercher ailleurs la cause de ses maladies nerveuses , et n’ont peut-être pas assez senti com-

bien une organisation si mobile et une position si délicate donnaient de prix à ses vertus.

Plus on examine la femme avec attention, plus il est facile de se convaincre de la multiplicité des causes morales auxquelles elle est exposée. Quelques unes de ces causes, on peut le dire ici en toute certitude, sont propres à son sexe, et leur action continuelle et puissante, jointe à l’influence déjà si fâcheuse des impressions extérieures, explique tout naturellement la fréquence de ses maladies mentales.

11 suffit de la plus simple réflexion pour sentir, en effet, combien l’organisation et la position de la femme contribuent peu par ellesmêmes à sa félicité. A quelque époque de la vie qu’on la considère, avant et pendant la puberté, dans la jeunesse, dans la force de l’âge, au temps critique et dans la vieillesse, elle est par l’une et par l’autre presque toujours en contradiction avec elle-même, assujettie à toutes sortes de convenances et livrée par ses affections, ses sentiments et ses penchants, à des combats continuels. Nos devanciers ont été privés des lumières de la physiologie, peut-être aussi n’ont-ils pas observé avec l’attention convenable; sans cela, loin de regarder la femme comme essentiellement née pour le bonheur,

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ils l’auraient vue, non comme un être prédestiné à tous les genres d’infortune, mais inspirant néanmoins, sous bien des rapports et dans un grand nombre de circonstances, l’intérêt le plus vif et la pitié la plus affectueuse.

Voyons la femme dans son état naturel, voyonsla dans sa position sociale; mais quoiqu’elle offre déjà dans son enfance les caractères distinctifs de son sexe, ne nous arrêtons pas à la considérer à cette époque; franchissons de suite également l’intervalle qui nous sépare de l’adolescence, et ne la prenons qu’au moment où, douée de nouveaux attributs, jetant autour d’elle des regards étonnés, consumée de désirs jusqu’alors inconnus, elle va paraître dans ce monde, qu’on lui a peint sous les couleurs les plus fausses; et saisissons exactement , s’il est possible, l’opposition qui se trouve entre ses facultés primordiales et là position dans laquelle l’intérêt social et son propre bonheur veulent qu’elle soit maintenue, mais dont nos mauvaises institutions ont singulièrement aggravé les inconvénients.

Je ne répéterai point ce que j’ai dit sur cette foule de sentiments et de penchants qui, à l’époque de la puberté, viennent assiéger son âme. Mais je vais déjà faire remarquer, sous ce rapport, une des particnlarités de l’existence

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intellectuelle et morale de la femme : elle a les mêmes besoins, les mêmes passions que le jeune homme; elle les ressent même avec plus de force et de vivacité, et cependant rien chez elle n’en doit même faire soupçonner l’existencê; et lorsqu’elle est ainsi tourmentée, elle immole à la raison, à l’honneur, à la vertu, la satisfaction des affections et des sentiments les plus inhérents à sa constitution, et dont, au milieu des excitations du monde, il lui est vraiment difficile de comprimer la violence et d’étouffer la voix. Plus tard, des liens moraux d’un ordre non moins relevé modifient sa conduite, dirigent ses actions, balancent ses facultés et prolongent ses combats. Asservie par exemple aux volontés d’un homme auquel elle a été sacrifiée, ou bien associée avec un autre dont le caractère , l’éducation, la tournure d’esprit, les penchants , sont en opposition avec ce qu’elle a reçu de la nature et des circonstances extérieures , elle trouve encore un nouveau sujet de gloire et de douleurs dans l’accomplissement rigoureux de ses devoirs et l’abnégation totale de sa personne. Qu’on ne dise point que, relativement à elle^ l’homme est dans la même position; cette idée est insoutenable. L’homme malheureux, tyrannisé dans son ménage, cher-

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che ailleurs le bonheur, échappe de mille manières à l’oppression, et ne compromet souvent ni son existence ni sa réputation. La femme, au contraire , ne peut se soustraire à l’infortune; l’opinion commande, et à moins qu’elle n’ait une tête tout-à-fait supérieure ou tout-à-fait dépravée, elle n’en saurait braver la puissance; plus elle a de misères et d’humiliations à supporter, plus elle se rend respectable en y opposant du courage et de la dignité, plus aussi, par un tel dévouement, elle peut ramener l’homme au devoir, diminuer ses souffrances, et affaiblir conséquemment l’action d’une partie des causes particulières qui tendent à multiplier chez elle les maladies mentales.

Lorsque je parlerai de l’influence du temps critique sur la production de la folie, mes lecteurs pourront apprécier le mode d’action des causes qui modifient à cette époque l’existence de la femme.

Je ne ferai point l’énumération des causes morales auxquelles elle est exposée dans sa vieillesse, non qu’il ne soit possible, d’après l’observation, de faire sur ce sujet un chapitre intéressant; mais ce que nous dirions ne lui serait point exclusivement applicable, la position de l’homme étant alors presque en tout

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semblable à la sienne. Il faut ajouter à cette considération, que, malgré la multitude etl’é-, nergie des causes qui pourraient, dans un âge avancé, multiplier les maladies mentales, on les observe néanmoins peu souvent, soit que l’expérience de la vie ait fait prendre l’habitude de considérer les .afflictions comme choses inévitables, et qu’on ait conséquemment préparé l’esprit à en soutenir l’impression, soit que la sensibilité ait été en quelque sorte épuisée par les coups qu’on lui a portés, soit encore que ces çauses ne puissent avoir d’action sur des individus qni, avides d’un repos et d’un bonheur qu’ils n’ont jamais trouvé, bornent le reste de leur existence à des jouissances matérielles, ferment leur âme à tout ce qui l’affecterait péniblement, et finissent par tomber dans le plus profond coronie dans le plus déplorable égoïsme.

On mç denaandera sans doute en quoi nos institutions contribuent au malheur delà femme: les observations que j’ai faites dans différents passages de ce livre, sur l’éducation encore en vogue aujourd’hui ^ répondent ce me semble d’une manière satisfaisante à cette question. Je saisis seulement l’occasion de faire observer ici combien, d’après la prédominance des facultés affectives chez la femme, il est

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déplorable de voir des mères de famille chercher partout les moyens possibles à exalter chez leurs jeunes filles cette sensibilité qui, déjà par elle-même, et envisagée relativement à leur position sociale, les prédispose si souvent à la folie. Cette idée est terrible ; elle est vraie : l’observation journalière en démontre la matérialité. Eh bien ! tel est le malheur de notre condition , qu’elle ne frappe point les esprits, et qu’elle ne sert en rien au bonheur et à la conduite de la vie. Une mère serait désolée, dit à ce sujet le docteur Georget, si sa fille ne donnait de bonne heure des signes d’une vive sensibilité ; rien n’est donc épargné pour lui procurer ce funeste présent : inaction du système musculaire, culture de la musique, fréquentation des sociétés, des bals, des spectacles, désœuvrement de l’intelligence , ou lecture des livres les plus propres à exalter certaines passions, à nourrir l’esprit d’illusions, d’idées contraires à l’état réel de la société. Telles sont trop souvent les influences diverses auxquelles sont soumises les jeunes filles, dans l’âge où les facultés du cerveau auraient besoin d’une direction toute contraire. La fin suit les moyens ; un ordre de facultés est seul exercé ; il acquerra un empire immense, dominera et conduira les fa-

cultés raisonnables, calmes et philosophiques, sera la cause d’une foule de désordres vaporeux, hystériques, hypochondriaques, de folie.

Il est un fait qui, par les explications qu’on en a données , a singulièrement contribué à faire regarder la suppression des règles comme une des causes les plus fréquentes de l’aliénation. Je veux parler de ces observations qui démontrent que des femmes, pendant la menstruation , s’étant plongées sans réflexion les pieds ou les mains, ou toute autre partie du corps dans l’eau froide , ont supprimé leurs règles, et sont tombées, par suite de cette imprudence, dans l’aliénation la plus complète et la mieux décidée.

Si j’ai bien entendu tout ce que les auteurs ont à ce sujet consigné dans leurs ouvrages, voici, pour n’offrir qu’un résumé, les conclusions qu’ils ont cru devoir en tirer. Dans toutes les circonstances, disent-ils, la folie ne saurait être attribuée à une émotion morale ; il faut donc nécessairement recourir à une autre explication, et la seule qu’on puisse donner de satisfaisante en pareil cas, c’est que l’aliénation ayant éclaté aussitôt après l’immersion dans l’eau froide, on ne peut nier que la suppression des règles, qui en a été le résultat, ne soit la cause unique du

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trouble qui s’est manifesté dans l’entendement. Post hoc, ergo propter hoc.

Le fait est incontestable; mais, je le répète encore, l’explication qu’on en donne est fautive, et ce n’est pas de cette manière que se développent ou qu’éclatent brusquement les symptômes qui se manifestent après ou pendant l’immersion.

D’abord, pour donner de la valeur à un argument semblable, il faudrait, ce qu’on n’a point fait encore, l’appuyer sur l’anatomie, et démontrer par ce moyen que l’utérus a des rapports directs avec la peau. Eh bien ! l’impossibilité où sont nos adversaires d’établir une preuve aussi positive ne suffit point pour leur faire’sentir combien l’hypothèse qu’ils veulent soutenir est gratuite; ils aiment mieux supposer qu’il existe entre ces deux organes des relations occultes mystérieuses , plutôt que d’examiner, dans l’intérêt “ de la science, si le fait dont il s’agit ne pourrait point être expliqué d’une manière plus simple, plus claire et plus naturelle.

Il existe, au contraire, par le moyen des nerfs, entre l’encéphale et la peau, des rapports physiques si nombreux, qu’on a tout heu de s’étonner en réfléchissant à l’hypothèse dont on

\ l\o causes physiques.

s’est servi pour se rendre compte d’un fait qui, dans son explication, et d’après la composition de l’organisme, ne présentait vraiment aucune difficulté. En effet, dans le cas dont il est ici question, qu’apercevons-nous qui doive nous paraître singulier? Un organe moyen de transmission , la peau est frappée par le froid. Cette impression vive et instantanée, si brusquement transmise et "si profondément septie par le cerveau , est d’autant plus propre à modifier son tissu et à le déranger par conséquent dans ses fonctions, que cet organe, dans la secousse générale qu’il imprime à l’économie quelques jours avant, pendant et après la menstruation , jouit d’une irritabilité plus grande, et est, par cela même, plus prédisposé à succomber sous l’effort de puissances contre lesquelles on le voit réagir avec avantage en d’autres circonstances.

Ici les erreurs contre lesquelles nous nous élevons tiennent à l’idée fausse que les physiologistes se sont faite, jusqu’à présent, de la manière dont le froid agit sur l’économie. Si les bornes que nous nous sommes prescrites nous le permettaient, nous pourrions énumérer tous les faits qui démontrent, de la manière la plus positive, que les effets du froid ne sont que des effets cérébraux, déterminés par la percep-

suppression des règles. l4l

tion d’impressions transmises par les extrémités nerveuses cutanées ; mais voulant éviter à nos lecteurs des répétitions aussi fatigantes qu’inutiles, nous nous bornons à dire que la sensation brusque du froid, inopinément et profondément perçue par le cerveau ^ opère sur l’organisme un saisissement général absolument analogue à celui qui résulterait d’un mouvement de surprise, de frayeur, ou de toute autre émotion cérébrale subite, et qu’il doit, par conséquent , s’accompagner des mêmes effets.

Malgré les preuves que nous avons déjà livrées à l’examen de nos lecteurs, et qui ont dû porter dans leur esprit la conviction la plus profonde, les médecins dont nous combattons l’opinion ne se rendent point encore, soit que, dans la sphère élevée où ils sont placés il en coûte à leur amour-propre de désavouer quelques erreurs, soit que, par une fatalité attachée à l’espèce humaine, et à laquelle nous-mêmes un jour ne pourrons nous soustraire, la force de nos arguments ne puisse frapper des cerveaux dans le tissu desquels des idées contraires sont vraiment incarnées. Suivons donc encore la marche que nous avons adoptée, et apprécions la valeur de leurs dernières objections.

La suppression des règles, disent-ils, est tel-

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lement la cause et non l’effet de l’aliénation mentale, que tous les jours on observe des femmes chez lesquelles des émotions morales suppriment instantanément cet écoulement périodique, et ce n’est que consécutivement au désordre menstruel que l’on voit se manifester tous les signes du délire.

Ces faits ne sont point controuvés ; mais nous ferons cependant remarquer que, dans un plus grand nombre de circonstances et par l’influence des mêmes pauses, les symptômes de l’aliénation précèdent ceux de la suppression des règles; observation positive pour laquelle nous ne craignons pas d’en appeler à l’expérience de nos lecteurs, et dont nous pourrions tirer avantage pour étayer notre opinion si nous raisonnions à la manière de nos adversaires.

Disons en outre, et cette observation ingénieuse appartient au célèbre Esquirol, que le cerveau est souvent dérangé sans que le trouble de l’entendement, qui en est le résultat, soit sensible, non seulement aux personnes étrangères à l’étude des nobles facultés départies à cet organe, mais encore au plus grand nombre des médecins eux-mêmes, qui, ayant trop négligé cette branche importante de notre art, ne constatent èt ne reconnaissent le désordre de

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l’intellect que lorsqu’il est porté au plus haut de^é, c’est-à-dire lorsque la raison est entièrement bouleversée.

Faut-il s’étonner, d’après cela, si lès observateurs ont pris, dans toutes ces circonstances, l’effet pour la cause, et ne voyons-nous pas que, dans leur ignorance des fonctions du cerveau et des lois générales auxquelles, comme le dernier organe, il est assujetti, il n’en pouvait être autrement ? Il leur était d’autant plus difficile de saisir ces nuances délicates que la suppression des règles était pour eux le premier et pour ainsi dire le seul désordre évident, et que, par cela même, ils s’étaient tout naturellement portés à conclure qüe le délire qui se manifestait après cet accident en était la conséquence rigoureuse et nécessaire.

Cependant, ajoutent encore quelques uns de nos adversaires, on a vu des femmes perdre la tête sans avoir été en butte à l’action d’aucune cause morale ( les renseignements les plus exacts fournis par la malade ou les parents en font foi), et ce n’est que consécutivement aux désordres de la menstruation que l’on a vu se manifester les symptômes caractéristiques de l’aliénation.

Je ne doute point de la bonne foi de tous mes confrères; mais, appuyé sur les observations

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'<jue j’ai entendu faire plusieurs fois, dans ses cours, au professeur Esquirol, et fondé sur l’expérience personnelle que me fournit tous les jours un établissement d’aliénés que je dirige conjointement avec mon ami le docteur Falret, je puis assurer que, dans la circonstance dont il est question, on a manqué de confiance a l’égard de ces médecins et qu’on leur a caché la véritable cause de la maladie. Sous ce rap^ port, la thérapeutique des maladies mentales a toujours présenté et présentera toujours quelques difficultés. Comme en général ces affections reconnaissent pour causes nos faiblesses et nos passions, l’aveu qu’il en faut faire est toujours très pénible; et s’ilfaut encore ici accuser notre orgueil, il faut dire aussi que la prudence nous en fait presque un devoir, et que nous serions peut-être moins réservés dans ces mêmes aveux si nous trouvions chez nos semblables plus de lumières et plus de bienveillance. 11 ne suffit donc pas au médecin qui se livre à l’étude de ces affections d’être habile dans son art et d’avoir dans l’esprit une grande étendue, il faut encore qu’il joigne à tous ces avantages un beau caractère, une haute moralité; sans ces qualités premières, il n’obtiendra jamais quune estime imparfaite, une confiance lirai-

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tée; il connaîtra moins aisément ainsi les profondeurs du cœur humain , et quand bien même il en dévoilerait parfois les secrets les plus intimes; n’en ayant point été rendu dépositaire, il se trouverait privé, lors de la convalescence de ses malades, d’un moyen puissan^de hâter et de consolider leur guérisoîi ; je veux dire qu’il ne pourrait offrir à ces infortunés les consolations dont ils ont si souvent besoin, et qu’il lui serait également impossible de préparer leur esprit à soutenir l’impression des causes qui déjà ont fait éclater la folie, et à l’influence desquelles ils sont presque tous derechef exposés en rentrant dans la société.

On ne peut nier au moins, disent enfin les auteurs, que, dans quelques cas, l’aliénation ne soit due tout à la fois à une impression morale et à la suppression des règles. D’après les développements que nous avons donnés , mes lecteurs ont déjà pressenti qu’il nous est impossible d’admettre cette concomitance d’action. Que peuvent prouver, je le demande, les observations qui constatent que la suppression des règles s est manifestée au moment qu’une vive affection morale a déterminé l’explosion du délire. Pourquoi vouloir, par une exception singulière, que la folie dépende alors du désordre

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menstruel? Une certaine époque du mois peutelle empêcher qu’une vive émotion cérébrale, la frayeur, par exemple, porte dans l’entendement le trouble et la confusion. Ne suffit-il pas de la plus simple réflexion pour se convaincre que des c^servations semblables ne sont nullement concluantes, puisque tout y démontre que la suppression des règles est consécutive à une impression cérébrale, et qu’elle n’est, ainsi que tous les autres symptômes, qu’un effet de l’affection primitive de l’encéphale.

Les observations nombreuses que m’ont fournies et que me fournissent encore tous les jours les aliénés, la lecture assidue des auteurs, mes rapports dans le monde médical, rien jusqu’à présent n’a pu me donner la preuve d’une aliénation mentale évidemment produite par la suppression des règles ; cependant je conçois la possibilité d’un pareil fait, et l’explication que j’en vais donner, et que je regarde comme la seule admissible dans l’état actuel de nos connaissances, tout en étant une concession faite au système de nos adversaires , n’en fortifiera pas moins, sous un autre point de vue, l’opinion que nous avons émise, et démontrera que, dans ce cas même, le cerveau nest frappé de maladie que parcequ’ii offrait des dispositions primitives qui, d’après le rap-

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port harmonique que l’on sait exister entre tous les organes, devaient rendre son affection imminente et consécutive à celle de l’utérus, comme à celle de toute autre partie du corps.

Il est bien prouvé que de jeunes filles, ignorant les dangers auxquels elles s’exposaient, ont employé dans quelques circonstances des liquides astringents pour se délivrer d’un écoulement importun; il est bien notoire que la suppression qui en a été le résultat a porté dans l’économie un trouble plus ou moins profond.

Mais pourquoi, chez l’une, cette suppression détermine-t-elle une hémoptysie ? Pourquoi, chez l’autre, occasione-t-elle une inflammation de l’estomac, des intestins ou de toute autre partie ? A quoi attribuer enfin les nombreuses variétés qu’on remarque à cet égard ? Cette diversité de symptômes , produite par une seule et même cause, aurait lieu de nous étonner si la physiologie ne nous prêtait ici ses lumières. C’est elle qui nous apprend que ces phénomènes, qui semblent faire exception aux lois connues de l’organisme, et qui ne font au contraire que donner une nouvelle preuve de leur invariabilité , tiennent aux prédispositions particulières à chaque organe ; prédispositions qui dépendent de son importance dans l’économie, et du rôle

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actif qu’il y remplit au moment où l’accident se manifeste. Dès lors il est facile de concevoir que si l’écoulement s’arrête chez un sujet dont la vie cérébrale soit très étendue, dont le système nerveux ait acquis sur l’organisme un funeste empire, nul doute que le cerveau ne soit fortement prédisposé à contracter une irritation, et que la suppression des règles^ ne détermine dans ce cas l’explosion du délire.

Que si ce fait particulier, dont je né connais point d’exemple et que j’ai gratuitement supposé pour éclaircir la question, semblait impliquer une sorte de contradiction, je répondrais qu’en niant l’influence de l’utérus sur la production des maladies mentales, je n’ai pu prétendre à établir l’insensibilité de cet organe. Je le répète, en raison du consensus qui règne entre toutes les parties de l’organisme, il a, considéré dans son état physiologique et pathologique, ses rapports et ses influences ; il peut donc, par conséquent, entraîner secondairement le désordre dans les fonctions des organes qui ont avec lui les sympathies les plus étroites ou qui, par des circonstances particulières, sont les plus prédisposés à un état morbide. Mais qu’on y fasse bien attention, en prenant cela pour une objection on pourrait bien encore confondre le délire aigu, symptoma-

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tique avec l’aliénation mentale proprement dite, ou la lésion primitive idiopathique du cerveau.

Il faut dire cependant que l’époque à laquelle se manifeste la menstruation n’est pas entièrement étrangère à la production de la folie, et qu’elle peut en être considérée comme cause prédisposante. Un changement notable s’opère alors, comme on le sait, dans la constitution intellectuelle et morale de la femme; son humeur est inégale , ses caprices augmentent, ses goûts deviennent bizarres; elle pleure et rit souvent tout à la fois; ses sentiments et ses penchants, indépendamment de toute excitation, ont plus de violence que dans l’état habituel, et devenue également plus sensible aux influences extérieures, elle réagit avec moins d’avantage et perd la tête par les causes les plus légères et les moins capables d’en troubler ordinairement les fonctions. C’est de la même manière que l’on peut expliquer l’agitation qu’on observe à chaque retour menstruel chez les femmes frappées d’aliénation ; c’est aux mêmes circonstances que doit être attribuée, chez celles qui sont mé. lancoliques, la fréquence du suicide; et pour continuer à mettre en pratique le précepte d’Hippocrate, qui voulait faire entrer la médecine dans la philosophie et la philosophie

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dans la médecine, c’est aussi à cette même époque que la femme qui jouit d’ailleurs d’une santé florissante obéit plus particulièrement à son organisation, et par l’exaltation de toutes ses facultés étonne l’homme qui ne l’a point étudiée, tantôt en déployant dans sa conduite un caractère grand et sublime , tantôt en montrant lâ petitesse d’un être borné, tantôt enfin en mettant tout en œuvre, en dépit des lois, de la morale et de la religion, pour satisfaire ses affections profondes et ses sentiments impétueux : vérité majeure, incontestable, digne de l’attention des jurisconsultes, qui affaiblit à la fois, pendant ce moment d’effervescence, le mérite et le démérite de ses actions, et dont l’application peut servir, non à tolérer le vice dans la société, mais à établir des distinctions bien naturelles relativement au degré de culpabilité, à ne point confondre ainsi les faiblesses de l’humanité avec les crimes qui la déshonorent, et à arracher peut-être à l’échafaud, ou à tout autre supplice infamant, des infortunées condamnables sans doute, mais sans dépravation réelle, et qui, sous ce rapport, méritent quelques égards et réclament quelque peu d’indulgence.

La question que nous venons d’examiner nous conduit tout naturellement à celle-ci : l’aliénation peut-elle être occasionée par les suites de couches ?

Si nos lecteurs ont bien suivi la marche que nous avons adoptée, si les développements dans lesquels nous sommes entrés ont pu les satisfaire, si les faits que nous leur avons présentés leur ont paru bien analysés, cette seconde question leur paraîtra moins difficile à résoudre que la précédente, puisque le système des auteurs est le même, et qu’ils continuent à attribuer d’une manière trop exclusive à l’action de l’utérus, ainsi qu’à la suppression des lochies et du lait, les maladies mentales qui affligent assez fréquemment les femmes à l’époque dont nous parlons. Néanmoins, comme les circonstances ne sont pas ^tout-à-fait les mêmes, et que, pendant et après sa grossesse, la femme, déjà profondément modifiée dans son organisme, est

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d’ailleurs soumise à l’influence de causes morales particulières, nous l’envisagerons sous ce nouveau point de vue physiologique, puis nous ferons connaître les observations sur lesquelles s’appuient les auteurs pour soutenir leur opinion, et nous chercherons à démontrer que, dans la majorité des cas, on a pris encore ici l’effet pour la cause, et que le trouble qu’on observe dans les fonctions de l’utérus est consécutif à l’affection du cerveau.

On a été frappé dès la plus haute antiquité des modifications puissantes qu’éprouve la constitution entière de la femme quelques jours après la conception, et parfois au moment même où elle vient de s’effectuer. Ce tressaillement presque universel qu’elle ressent alors, ces spasmes légers, ce frisson inaccoutumé dont son corps est saisi, n’avaient point échappé au génie d’Hippocrate. « Mulier ubi concepit, dit ce grand observateur, statim inhorescit et incalescit, ac dentibus stridet, et articulum reliquum corpus convulsio pj^ehendit. » ( De Carnibus, cap. 8, chater., tom. 5, p. 3o8.)

Afin d’éviter des longueurs, je ne consignerai point dans ce livre une multitude de faits qui constatent l’influence qu’exerce l’utérus pendant la grossesse sur les différents systèmes de l’éco-

nomie ; je renvoie mes lecteurs particulièrement aux ouvrages des médecins qui se sont livrés à la pratique des accouchements ou qui ont écrit sur la médecine légale, et je les engage à fixer leur attention sur les modifications particulières que cet organe imprime à l’encéphale. Ces modifications sont bien à peu près les memes que celles qu’on observe à chaque époque de la menstruation; cependant elles sont alors plus générales, moins passagères, mieux prononcées, et elles servent à expliquer la singularité, le comique et la bizarrerie des actes dont les femmes, pendant cette époque, nous rendent assez souvent les témoins, en même temps qu’elles jettent aussi quelque jour sur la nature des délits ou des crimes dont elles ont à tort encouru quelquefois toute la responsabilité".

’ A ce sujet, je me sépare entièrement de l’opinion des idéologues et des jurisconsultes, et au lieu de dire avec eux que, dans des circonstances semblables, la femme entièrement soustraite à la puissance de la volonté peut tomber indifféremment dans le crime ou dans la folie, je dis que sa volonté n’est point anéantie, qu’elle existe pleine et entière, qu’elle est seulement pervertie, et que la femme la fait conspirer comme tous les autres attributs de ses facultés à la satisfaction impérieuse, involontaire et désordonnée de ses penchants. Cette distinction ne me paraît

Quelques différences que les femmes pendant la gestation présentent dans leur caractère , quelque étonnants que puissent être leurs actes pour un public qui n’est point éclairé, tout tient néanmoins aux mêmes causes, c’est-à-dire aux variétés de l’organisation et aux particularités des circonstances extérieures. Que chez la multitude ces actes excitent le rire, qu’ils fassent naître

pas être une de ces idées oiseuses et spéculatives dont il n’est jamais possible de faire l’application; car dans des causes de ce genre, il reste presque toujours démontré, par l’instruction qui résulte des débats, que l’accusée a fortement voulu se satisfaire, et je n’ai pas besoin de faire remarquer que, sur cette certitude, le tribunal prononce hardiment condamnation.

Je donnerai, sur cette matière importante, d’autres développements dans l’ouvrage que je me propose de publier incessamment, et que j’ai déjà annoncé au commencement de celui-ci. Qu’il me suffise en ce moment de fixer l’attention sur elle, et de direpar anticipation que, si la distinction que je viens de faire est aussi fondée que je le crois, elle doit faire changer la question que les cours de justice présentent au jury pour reconnaître et proclamer, d’après sa réponse affirmative ou négative, la culpabilité de l’accusée. Déjà même aujourd’hui, on peut le dire à l’honneur du barreau français, les connaissances des jurisconsultes nous sauvent des imperfections de notre code criminel. On ne se borne plus à établir, avec une opiniâtreté stupide, la matérialité d’un fait, quelque nécessaire, quelque indispensable

la pitié ou qu’ils transportent d’indignation, le médecin reste impassible, et dans le jugement qu’il en porte n’obéit à aucun sentiment particulier. Dégagé de préjugés, observateur de la nature, habitué à en étudier et à en calculer les mouvements, il considère tous ces écarts absolument du même œil, et, dans son intime conviction , il les présente avec confiance à l’homme

quelle soit d’ailleurs ; on pénètre plus avant dans l’essence des choses. Les profondeurs du cœur humain sont mieux analysées ; les motifs déterminants de l’acte incriminé sont aussi l’objet d’un examen plus rigoureux et mieux raisonné ; on ne fait point abstraction de l’âge de l’accusé, de son sexe, de son éducation, de ses préjugés, de ses croyances ; cependant, quelque brillantes et quelque avantageuses que soient ces conquêtes faites sur l’ignorance et la barbarie, il est possible encore, d’après les lumières que la physiologie du cerveau et l’étude des maladies mentales ont jetées sur la nature de l’homme, d’indiquer de nouvelles améliorations. Dans une des circonstances dont il est ici question, par exemple, toute femme traduite devant un tribunal est perdue si les membres du jury ne sont pas éclairés ; car le fait est constant, l’intention marquée, la volonté ferme, la préméditation quelquefois même incontestable. Que faut-il donc faire en pareille occurrence? Il faut être juste; il faut changer la question : il faut demander si l’accusée, en commettant une infraction à l’ordre social, jouissait de sa raison, avait toute sa liberté morale, si elle pouvait consé-^ quemment agir autrement qu’elle n’a fait.

l56 CAUSES PHYSIQUES.

de loi comme des misères, des faiblesses ou des

imperfections attachées à notre espèce.

Quelque puissante que soit l’influence que la matrice, pendant la gestation, exerce sur l’en* céphale, à quelques réflexions que puissent conduire certains faits qui la rendent incontestable, on peut assurer néanmoins que, dans le plus grand nombre des cas, la modification qu’en éprouve ce dernier organe n’est point assez profonde pour exciter par elle-même la femme au crime, ou pour troubler de toute autre manière ses fonctions intellectuelles et morales. Presque toujours une cause extérieure sè joint à l’état intérieur et amène des résultats d’autant plus fâcheux et plus prompts, que la prédisposition est plus forte et que la cause est elle-même plus pénible ou moins attendue.

Indépendamment de l’influence des causes morales que nous avons énumérées dans les chapitres précédents, il en est de particulières à l’action desquelles la femme enceinte est exposée. La certitude de la conception ne laisse jamais son esprit dans l’indifférence ; et le plaisir ou la peine qu’elle en ressent dans certaines circonstances dont nous allons parler suffit déjà pour la prédisposer à la folie. Je ne connais guère de situation chez la femme qui mette plus violem-

ment en jeu les puissances de son âme. Il faut avoir été dans quelques occasions témoin de tout l’excès de son bonheur, pour juger de la facilité avec laquelle, par la cause la plus légère, elle peut alors contracter une maladie cérébrale.

Dans d’autres cas* au contraire, la femme est affectée de la manière la plus pénible, non quelle ne sente avec délices toutes les satisfactions attachées à la maternité ; mais elle est déjà chargée d’une famille nombreuse, et, réduite à des moyens précaires ou bornés d’existence, elle voit le présent et n’envisage l’avenir que sous les couleurs les plus sombres. Là, c’est une de ces femmes dont Rousseau a parfaitement bien saisi le caractère; son cœur mutilé n’est sensible qu’aux plaisirs des sens et de la vanité; elle vit dans le plus froid égoïsme, et « tourne au préjudice de l’èspèce l’attrait donné pour la multiplier. » Si dans un moment d’abandon le vœu de la nature se trouve être accompli, la gestation est pour elle une source de contrariétés, je dirais presque de chagrins, dont la naissance de l’enfant et les soins touchants qu’elle occasione sont bien loin d’affaiblir les effets. Ici c’est une victime de l’amour et de la séduction. Sincère, désintéressée, profondément sensible, elle a tout sacrifié à l’objet de son affection ; elle devient enceinte, et au mo-

l58 CA.ÜSES PHYSIQUES,

ment où elle met au jour le témoignage de sa faiblesse, au moment où elle a le plus besoin de consolations et d’appui, elle est lâchement abandonnée et livrée, sans pitié à toutes les horreurs de sa position. Dans une aussi grande infortune, la femme n’est pas constamment frappée d’aliénation; tantôt, pour se soustraire à l’infamie, elle termine par un suicide aigu sa déplorable existence ; tantôt, dans l’aveuglement de son esprit, elle se jette dans la débauche la plus scandaleuse ; tantôt, enfin, elle commet un infanticide, et, dans l’état encore imparfait de notre législation, s’expose ainsi presque sans défense à la vindicte publique et à la rigueur des lois.

Passons aux faits particuliers.

Les deux observations suivantes , que le professeur Esquirol nous a souvent citées dans ses cours, et qu’il a fait insérer dans le recueil périodique de littérature médicale étrangère comme exemples de manie à la suite de couches, prouvent justement, contre son opinion, que la folie dans ces circonstances, loin de tenir à une cause physique , doit être presque toujours attribuée à une affection morale, affection morale dont, pour le répéter en passant, l’action est seulement plus énergique par l’état particulier où se trouve alors le système nerveux.

SUITES DE COUCHES. 1 Sq

Une dame âgée de vingt-trois ans, d’un tempérament lymphatique, d’un caractère doux et timide, issue d’un père sujet à de violentes céphalalgies , avait éprouvé plusieurs affections graves, même du délire, à l’époque de la première menstruation. Mariée à l’âge de 21 ans avec un des généraux les plus distingués, elle devient promptement enceinte ; pendant sa grossesse elle mène une vie triste et monotone; elle a des pressentiments sur les suites de sa couche, et désire ardemment le retour de son mari qui est à l’armée; elle accouche heureusement. Au septième jour^ elle éprou^^e une secousse morale très vive; les lochies se suppriment; elle délire^ devient furieuse. Quelques jours après les lochies reparaissent; le calme survient avec la raison.

Le vingt-cinquième jour de Vaccouchement, on lui suggère de nouvelles inquiétudes morales; elle éprouve une sorte de syncope ; le délire et la fureur reparaissent avec plus de violence que la première fois; elle est saignée, baignée. On a recours aux calmants, aux boissons anti-spasmodiques; le délire va croissant. On espère que la présence de son mari changera cet état ; on les envoie l’un et l’autre à la campagne ; le mari devient bientôt l’objet de la fureur et

l6o CAUSES PHYSIQUES.

des emportements de sa femme; enfin, après trois mois, la malade est confiée à mes soins, le 23 septembre î8o6.

Visage pâle, peau terne, yeux fixes, haleine fétide, mouvements convulsifs des muscles de la face; délire général, mussitation continuelle, résistance pour tout ce que l’on veut faire faire à la malade, inappétence, insomnie. Bains tièdes, boissons laxatives, exercice au grand air; après trois semaines la fureur cesse, le délire persiste; mais par moments la malade frappe.

Deuxième mois : application d’un large vésicatoire à la nuque, qui coule très abondamment; purgatifs continués plusieurs jours de suite. Troisième mois : le sommeil ainsi que l’appétit commencent à être meilleurs. Quatrième mois : la malade mange avec voracité ; mais elle répond quelquefois juste aux questions qu’on lui fait. Au cinquième mois : suppression du vésicatoire, infusions de safran, bains de pieds, exercice, promenades en voiture; les règles reparaissent; la malade prend de l’embonpoint ; son teint et sa peau s’éclaircissent ; la raison revient progressivement. A la fin du cinquième mois, l’obésité est si grande que cette jeune dame s’en affecte; je la tranquillise, en l’assurant que cet embonpoint est factice, et qu’il se dissipera à mesure

SUITES DE COUCHES. l6l

que sa santé se fortifiera. Sixième mois : étant en pleine convalescence, après plusieurs jours de préparation, on lui annonce la mort de son mari tué au sein de la victoire; elle éprouve des mouvements convulsifs qui me donnent des inquiétudes. On la console, on la tranquillise, on la distrait, et sa convalescence n’est nullement altérée. L’obésité s’est soutenue pendant plusieurs mois encore, et ne s’est dissipée que peu à peu, après deux ans, quoique la santé fût parfaite.

Le docteur Foviile, dans sa thèse inaugurale, publiée en 1824, a entièrement partagé l’opinion de notre illustre maître. Voici une des observations qui servent de base à son opinion, s-

Marie-Rose-Justine B., âgée de vingt-huit

ans, n’a pas eu de parents aliénés; sa mère a éprouvé, à l’âge de quarante-huit ans, une attaque d’apoplexie légère.

A neuf ans : variole.

De dix-sept à dix-huit : céphalalgies violentes ; à dix-huit, les règles s’établissent, les céphalalgies disparaissent.

Vingt-huit ans : 1 4 mars 1819, accouchée heureusement ; elle éprouve beaucoup de contrariétés , et au bout de six jours le délire éclate.

Le 25 mars elle entre à l’hospice : halluci-

nation de l’ouïe ; elle croit entendre un grand nombre de voix qui l’engagent à faire du mal aux vpersonnes qui l’entourent. Elle se croit ensorcelée : jamais elle n’a souffert de la tête ; mais elle éprouvait de fortes douleurs dans les membres.

On applique dans le dos un large vésicatoire; en même temps on administre des bains tièdes, des boissons d’abord rafraîchissantes, ensuite purgatives : le délire diminue , les règles reparaissent, la malade se trouve si bien du vésicatoire , quelle demande qu’on continue à l’entretenir; et bientôt, sa raison étant tout-à-fait rétablie, elle sort de l’hôpital parfaitement guérie.».:

Madame..., âgée de vingt-cinq ans, issue d’un père sujet à des céphalalgies qu’il dissipait en mettant de la glace sur sa tête, d’un tempérament éminemment nerveux, d’une imagination ardente, d’un caractère vif et sensible, ayant des passions extrêmement emportées, se marie par raison. Son mari est obligé de s’absenter ; elle fait quelques imprudences; elle est blâmée avec aigreur par ses parents et ses amis ; elle devient amoureuse et se retire chez son amant, oü elle éprouve des chagrins de plusieurs sortes. Elle devient enceinte ; sa grossesse est troublée

SUITES DE COUCHES. l65

par des inquiétudes, la jalousie, le désir de plaire à son amant, la crainte de faire une grosse maladie, enfin par les remords. Le deuxième jour de sa couche, elle arrose son lit et sa chambre avec des odeurs ; elle quitte son lit et marche nu-pieds. Dès le troisième jour ses actions sont déraisonnables. Le huitième elle communique avec son amant. Le neuvième elle bouleverse tout chez elle, joue avec son amant comme si c’était un enfant ; elle donne peu de lait à son nourrisson. Le quatorzième elle est conduite dans un hospice, ce qui fait sur elle une très vive impression : la raison se perd tout-à-fait ; elle déchire tout et devient plus furieuse. Les soins continuels qu’elle donne à son enfant sont plus funestes qu’utiles ; elle passe vingt-quatre heures, toute une nuit, cachée sous un escalier. Le vingtième jour de sa maladie elle m’est confiée. [Esquirol.)

11 n’est donc pas aussi généralement vrai qu’on l’a dit et imprimé que la fréquence des maladies mentales, chez la femme, tienne à la suppression des règles, des lochies ou du lait. Les faits que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs déposent contre cette opinion et ne peuvent la laisser accréditée plus long-temps. Il importe à la thérapeutique de ces affections que

l64 CAUSES PHYSIQUES,

l’on soit bien convaincu que, dans la grande majorité des cas, les troubles qui se manifestent dans les fonctions de l’utérus sont consécutifs à une affection morale dont l’action même a produit l’aliénation mentale, et que si pendant la menstruation ou les suites de couches la femme en est plus souvent frappée qu’à toute autre époque, cela tient à un état particulier de son organisme : elle est momentanément plus impressionnable , et la plus légère émotion suffit alors pour troubler l’harmonie nécessaire aux opérations du cerveau. Que les médecins examinent avec attention, qu’ils interrogent avec soin et à plusieurs r eprises les parents du malade ou le malade lui-même, qu’ils n’oublient pas que dans quelques circonstances des raisons secrètes s’opposent à ce qu’ils soient éclairés sur les véritables causes de la maladie, et ils seront bientôt convaincus que, pour expliquer l’aliénation mentale chez la femme, les auteurs, trompés par l’apparence et peut-être trop étrangers à l’étude de la physiologie du cerveau, ont pris des effets pour des causes, en attribuant à la suppression de telle ou telle excrétion des affections cérébrales qui l’avaient au contraire elles-mêmes occasionée.

L’observation suivante, empruntée à notre

SUITES DE COUCHES. l65

illustre et vénérable Pinel, confirme encore ici tout ce que nous avons avancé.

Une femme venant à entendre sonner le tocsin à la suite de ses couches^ la première année de la révolution, se trouble, s’agite, et tombe dans le délire le plus sombre ; elle conçoit les frayeurs les plus vives, se croit environnée d’un appareil de supplices, et pousse les cris les plus lamentables. Elle demande sans cesse à voir ses enfants ou ses proches, qu’elle assure être livrés au fer des assassins ou réduits aux extrémités les plus cruelles. Elle s’en rapporte à peine à sa vue, et ne peut les reconnaître que quand on les amène en sa présence. Pendant quelques jours de ce triste délire, son imagination l’emporte sur le témoignage authentique de ses sens et les impressions les plus manifestes et les plus répétées faites sur ses organes.

J’ai dit, au commencement de ce chapitre , que^ pendant la gestation ou au moment même de l’accouchement, les circonstances au milieu desquelles la femme se trouvait placée étaient quelquefois si pénibles, quelles produisaient presque indifféremment, suivant néanmoins les variétés de l’organisation et des circonstances extérieures, le suicide, l’aliénation mentale ou l’infanticide ; j’ai dit que lorsqu’elle tuait son

l6Ô CAUSES PHYSIQUES.

enfant, elle s’exposait presque sans défense , dans l’état actuel des esprits et de la législation^ à l’indignation publique et à la rigueur des lois. Je dois donc maintenant expliquer ma pensée, et fixer l’attention des médecins légistes et des jurisconsultes sur la position toute particulière où elle est alors. C’est en appréciant les motifs déterminants de sa conduite qu’ils pourront prononcer sans crainte sur sa criminalité ou sur l’affaiblissement de sa liberté morale.

On serait étrangement dans l’erreur, si l’on regardait comme étrangère à mon sujet l’énumération des causes morales et intellectuelles qui modifient si profondément , dans cette circonstance , l’existence de la femme. Ces causes étant absolument les mêmes que celles de l’aliénation, et la différence des résultats ne tenant , ainsi que je viens de l’indiquer , qu’aux variétés de l’organisation et des circonstances extérieures, ces détails ne peuvent que contribuer à donner à notre opinion une force nouvelle, en faisant connaître, de plus en plus , combien nous sommes autorisés à attribuer la fréquence des affections cérébrales chez la femme, à la multiplicité de causes qui ont sur le cerveau une action directe et immédiate.

M. William Hunter est entré à ce sujet dans des considérations tellement sages et lumineuses, que je vais les présenter textuellement à l’esprit de mes lecteurs.

William Hunter à la Société royale de Londres.

« Messieees ,

» Dans ces occasions malheureuses où la mère d’un enfant illégitime est accusée de l’avoir fait mourir, et en général dans toute action criminelle ou suspecte, la raison et l’équité demandent qu’on pèse avec soin les moindres circonstances, surtout afin de s’assurer des vues et des motifs qui ont déterminé l’accusée; car, comme il n’est point de crime auquel l’imagination et la prévention ne puissent ajouter des particularités qui l’aggravent, de même il n’en est pas de si odieux et de si révoltant que les motifs et les circonstances ne puissent atténuer. Quiconque veut apprécier avec justesse les actions humaines , doit en mettre une grande partie sur le compte de la situation d’esprit où se trouvent ceux qui les commettent; et voilà pourquoi la législation de tous les pays est si indulgente pour les cas de démence. On ne regarde nulle

l68 CAUSES PHYSIQUES.

part les fous comme responsables de leur manière d’agir.

» Ma profession m’a mis à portée d’étudier le caractère des femmes chez un grand nombre d’individus, dans tous les ordres de la société et sous tous les rapports. Admis dans leur confiance intime , je leur ai donné mes avis dans les moments les plus cruels d’angoisse physique ou morale. J’ai vu comment elles se conduisaient à l’approche d’un péril imminent; j’ai entendu deurs dernières et leurs plus sérieuses réflexions, lorsqu’elles étaient sûres de n’avoir plus que peu d’heures à vivre.

» Or , d’après les résultats d’une longue expérience, je prends sur moi d’avancer que les femmes qui se trouvent enceintes, et n’osent avouer leur état, ont droit, pour l’ordinaire, à toute notre compassion, et sont en général moins coupables qu’on ne le suppose. Presque toujours le crime, la barbarie meme, sont du côté du père de l’enfant ; la mère est faible, crédule et abusée. Le séducteur, ayant obtenu ce qu’il désirait, ne songe plus à ses promesses ; l’infortunée se voit trahie, privée de l’amour, des soins et de l’appui dont elle s’était flattée, condamnée désormais à lutter, comme elle pourra, contre la maladie, le chagrin , la pauvreté, la honte , en un mot

contre un abandon qui menace sa vie entière.

Une malhonnête femme ne sera jamais réduite à cette situation déplorable, parcequ’elle est insensible à l’opprobre ; mais celle à qui un vif sentiment de la honte inspire avant tout le désir d’être considérée n’a souvent pas assez de force d’esprit pour supporter les malheurs que je viens de décrire. Dans son délire, elle termine des jours qui lui sont devenus insupportables : et quel homme tant soit peu compatissant osera s’indigner contre sa mémoire ?

» Si elle n’eût pas écouté , se dit-elle en ellemême , les vœux et les protestations perfides de notre sexe, elle aurait pu, dans l’heureux cours d’une longue vie, offrir une épouse tendre et chaste, une mère vertueuse et respectée. Cette réflexion, mettant le comble à son désespoir, la détermine à se jeter dans les bras de l’éternité.

» On objectera que son crime est plus grave, en ce qu’elle donne la mort à son enfant du coup dont elle se détruit. Gardons-nous de croire que l’action de tuer soit toujours un meurtre! elle mérite ce nom uniquement lorsqu’elle est exécutée volontairement et avec une intention coupable. Mais lorsqu’on y est poussé par une frénésie qui prend sa source dans le désespoir, peut-elle sembler plus condamnable aux yeux

de Dieu, que si on la commettait dans un accès de fièvre chaude, ou dans un état de démence absolue ? Elle doit au moins alors exciter autant de pitié que d’horreur. Il suffirait de connaître toutes les circonstances des faits qu’on traite communément d’infanticides , pour trembler de comprendre ainsi des évènements très divers sous une dénomination qui réclame, à juste titre, la sévérité des lois.

«Autant que j’en puis juger, le plus grand nombre de ces prétendus meurtres est bien éloigné de mériter ce nom. La mère ne peut soutenir l’idée de sa honte, et brûle de conserver sa réputation. Elle était vertueuse et estimée; elle ne se sent pas assez de courage pour attendre et avouer son infamie. A mesure qu’elle perd l’espérance , ou de s’être méprise par rapport à sa grossesse, ou d’être affranchie de ses terreurs par un accident subit, elle voit tous les jours s’accroître et s’approcher le danger ; elle est de plus en plus troublée par l’épouvante et le désespoir. Plusieurs se rendraient alors coupables de suicides , si elles ne savaient qu’une pareille action entraînerait infailliblement les recherches judiciaires qui dévoileraient ce qu’elles ont si fort à cœur de tenir secret. Dans cette perplexité où l’idée de mettre à mort leur enfant ne se pré-

sente pas même à leur imagination, elles forment divers plans pour cacher sa naissance. Mais de tous côtés les difficultés se multiplient : irrésolues et flottantes, elles n’envisagent pas assez l’instant fatal, et finissent par trop compter sur le hasard et les évènements. Souvent elles sont surprises plus tôt qu’elles ne s’y attendaient; tous leurs plans sont déconcertés; le chagrin et les souffrances leur ôtent le jugement. Si leur affaiblissement n’est pas extrême, elles prennent la fuite au fort des douleurs, accouchent d’ellesmêmes en quelque lieu que leur effroi ^t leur confusion les aient portées à se réfugier, et demeurent évanouies , hors d’état par conséquent de veiller à ce qui se passe autour d’elles ; et, en recouvrant leurs esprits, elles trouvent leur enfant expiré. Doit-on s’attendre à les voir divulguer leur secret, quand cela n’est plus d’aucune utilité? Leims penchants les plus honnêtes ne leur font-ils pas une loi de sauver leur réputation ? Elles se hâtent donc de dérober, le mieux qui leur est possible, jusqu’aux moindres traces de l’évènement, bien instruites que, si on vient à le découvrir, cette conduite déposera contre elles.

» En général, j’ai observé que , plus les femmes se repentaient sincèrement d’avoir été fai-

l']‘2 CAUSES PHYSIQUES.

blés, plus il était difficile de leur en arracher l’aveu, et cela est naturel. Parmi une foule d’exemples que j’en pourrais citer, je ferai choix des suivants :

» J’ai une fois disséqué deux filles qui, pendant leur vie, jouissaient d’une réputation intacte. Appelé pour les soigner pendant leur maladie, j’avais été dupe de toutes deux. L’une d’elles m’avait cependant inspiré quelque défiance, et je m’étais efforcé d’obtenir qu’elle m’avouât ce que je soupçonnais. Je lui avais promis de faire tout ce qui dépendrait de moi pour la soustraire aux suites fâcheuses qu’elle pouvait craindre; mais elle avait opposé un silence opiniâtre à mes tentatives et à mes instances. L’une et l’autre moururent avec des tranchées affreuses, accompagnées de convulsions. Lorsqu’on vint pour emporter les corps, on trouva dans un des lits un enfant mort, et qui n’était pas entièrement venu au terme , étendu auprès de sa malheureuse mère ; l’autre offrit le même spectacle, hormis que l’enfantement était resté imparfait. On voit par là quelle patience et quel courage la crainte de la honte est capable d’inspirer.

» Une jeune fille enceinte, ayant caché sa grossesse , accoucha d’elle-même pendant la nuit. Elle fut soupçonnée ; on fit des recherches, et

l’on trouva dans une boîte l’enfant enveloppé de vêtements humides. Elle confessa l’avoir mis au monde , mais elle nia l’avoir tué, ou même en avoir eu l’intention. J’ouvris le corps de l’enfant avec M. Pinkston, et les poumons surnagèrent lorsque nous les mîmes dans l’eau. La mère raconta ainsi son histoire : Elle servait des maîtres dont sa fidélité lui avait gagné l’affection ; elle était sûre, en les quittant, de leur laisser des doutes qui les porteraient à ne rien négliger pour découvT-ir sa situation ; et cette découverte l’aurait perdue sans retour , à ce qu’elle se figurait. Dans cette angoisse d’esprit, elle demeurait irrésolue, et de jour en jour plus incertaine sur la conduite qu’elle pourrait tenir. Elle fit cependant quelques langes destinés à son enfant, circonstance qui plaidait en sa faveur ; elle loua, dans une rue adjacente , une chambre meublée, qu’elle enjoignit aux hôtes de préparer pour recevoir , au premier moment, une femme en travail. Son plan était d’y courir lorsqu’elle sentirait les premières douleurs, et de faire appeler sur-le-champ une sage-femme; elle serait retournée aussitôt après chez ses maîtres, en colorant de son mieux son absence. Elle avait entendu parler de femmes de soldats qui, après avoir accouché derrière une haie, prenaient leur enfant

et suivaient leur mari, elle se croyait capable d’en faire autant. Durant la nuit qui précéda l’enfantement , elle éprouva des tranchées ; elle s’habilla, tant pour se maintenir chaudement, que pour se trouver en état de gagner la chambre qu’elle avait louée, si les douleurs augmentaient. Après avoir un peu attendu, elle fut saisie toutà-coup d’un chagrin et d’un effroi si violents, qu’ils lui ôtèrent à la fois la force et le courage de descendre et de traverser la rue dans l’obscurité. En proie au désespoir, elle se laissa retomber sur son lit, et ne fut pas long-temps sans s’évanouir. Lorsqu’elle revint à elle, elle se trouva inondée, et vit un enfant mort couché devant elle. Sa première attention se tourna sur l’enfant. S’étant assurée qu’il était véritablement mort, elle s’assit quelques minutes pour réfléchir sur ce qu’elle devait faire, et le jour commençant à paraître, elle se leva , enferma dans une boîte l’enfant mort et les linges humides, répara le désordre de sa chambre et se remit au lit.

»On fit venir l’hôtesse de qui elle avait loué la chambre. Cette femme , qui s’était contentée d’une légère avance, sans prendre d’autres informations, la reconnut dès qu’elle la vit, et confirma par serment cette partie de son récit. M. Pinks

ton et moi déclarâmes qu’elle nous paraissait digne de foi, et en même temps nous prouvâmes aux jurés que la circonstance des poumons qui avaient surnagé ne prouvait rien contre la jeune fille; elle fut déclarée innocente, et j’eus la satisfaction de croire quelle l’était réellement.

»En pareilles occasions, nous ne sommes que trop portés à nous laisser prévenir ; et lorsque nous voyons une intention manifeste de cacher la naissance de l’enfant, nous concluons qu’il y avait aussi un projet formel de le détruire; nous pesons toutes les circonstances d’après cette supposition hasardée. S’il n’en était pas ainsi, disons-nous, pourquoi la mère a-t-elle agi de telle ou telle manière ? poui’quoi n’a-t-elle pas agi de telle ou telle autre ? De semblables questions auraient une apparence d’équité, et l’on en tirerait des conclusions solides , si l’accusée prenait alors conseil d’un esprit calme et dégagé ; mais dès qu’on réfléchit qu’elle est violemment agitée par le conflit de passions et de craintes , plus sa conduite est déraisonnable, plus on doit la juger naturelle. »

L’infanticide, ainsi que M. Hunter en convient, doit être puni comme un meurtre, comme un assassinat, lorsqu’il est commis avec préméditation , avec mûre réflexion, avec l’usage

complet de la liberté morale, sans provocation urgente, et seulement par l’effet du dérèglement des mœurs. Dans ce cas, il faut remercier le législateur de prendre sous sa protection l’enfant sans appui et sans défense.

A quoi tient la fréquence du délire chez les femmes à l’époque du temps critique ? Faut-il en accuser les changements qui s’opèrent dans l’appareil génital ? L’irrégularité des fonctions importantes qui lui sont confiées entraîne-t-elle secondairement le désordre de l’intellect ?

Peut-on trouver, au contraire, dans les circonstances morales auxquelles les femmes sont assujetties à cette époque de la vie, des causes plus que suffisantes pour expliquer la multiplicité des affections cérébrales, et n’est-ce point alors à la réaction qu’exerce la lésion primitive du cerveau qu’il faut attribuer les dérangements qui se manifestent dans l’organisme, et tous les troubles nerveux qu’on a mis jusqu’à présent sous la dépendance immédiate de Tutérus?

C’est ordinairement entre quarante et cinquante ans que les femmes cessent d’étre soumises à la menstruation. Cette époque de la vie, qu’on appelle indistinctement âge de retour, temps critique, n’est pas seulement remarquable

par les changements qui s’opèrent dans les fonctions départies à l’appareil génital. La constitution entière de la femme éprouve encore des altérations bien sensibles ; mais c’est surtout dans le système nerveux qu’on observe, dans quelques circonstances, les troubles les plus étonnants. Nous allons donc examiner si les perturbations qui s’y manifestent et qui entraînent avec elles ou le désordre des facultés intellectuelles, ou la perversion des qualités affectivestiennent aux mutations survenues dans le système utérin, ou s’il faut au contraire les attribuer aux causes qui ont sur le cerveau une action directe et immédiate.

J’ai démontré précédemment combien , dans la haute société particulièrement, les circonstances au milieu desquelles on fait vivre les enfants des deux sexes tendaient à exalter leurs facultés et à faire acquérir au système nerveux une funeste prédominance. Je vais énumérer à présent les causes à l’action desquelles les femmes de la même classe sont exposées à l’époque du temps critique. Que les lecteurs en considèrent avec nous le nombre et l’énergie, et, sans se fatiguer à chercher ailleurs la source de tous les désordres de l’entendement, dont elles sont beaucoup plus que d’autres af-

fectées, ils s’en rendront de cette manière aisément compte.

Examinons d’abord comment vivent aujourd’hui les femmes qui brillent dans nos cercles pendant les années rapides qui précèdent le temps critique.

Faibles, délicates, et cependant asservies à tous les caprices de la mode, on les voit, tantôt demi-nues, braver scandaleusement les intempéries des saisons et les vicissitudes atmosphériques , tantôt se surcharger de vêtements inutiles et se condamner péniblement à supporter une chaleur accablante ou à respirer un air malsain et vicié ; incapables de suivre un régime exact, elles ne reconnaissent d’autre règle que l’inconstance de leurs goûts, et le besoin de les satisfaire devient pour elles le plus impérieux des besoins. Les substances les plus propres à réveiller des palais engourdis et des appétits presque éteints sont les aliments qu’elles préfèrent; plusieurs même ne rougissent pas d’y joindre habituellement un usage abondant de liqueurs alcooliques. Leurs nuits se passent dans l’agitation et le tumulte; et au sortir de ces bruyantes scènes, au lieu de trouver dans un sommeil réparateur le repos qui les fuit, elles sont poursuivies jusque dans leurs songes par

l8o CA.USES PHYSIQUES.

le tl’ouble de leurs souvenirs et de leurs illusions. Avides de sensations, elles recherchent avec ardeur tous les objets les plus propres à ébranler leurs sens ou à remuer leur imagination.

Elles courent de spectacles en spectacles; elles multiplient, sans fin et sans mesure, les impressions qui leur plaisent. Leur vie n’est qu’une sorte de frémissement et d’oscillation continuelle. L’amour, avec tous ses plaisirs, tous ses excès et toutes les passions qui forment son cortège, occupe, fatigue, épuise la dévorante activité qui les consume.

Ce tableau plein de vérité appartient à M. Royer-Collard, que la mort vient d’enlever à la science ; il sert si merveilleusement notre opinion, qu’on l’eût peut-être regardé comme fait à plaisir pour l’appuyer si nous en eussions été l’auteur. Nous ne pouvions choisir des observations ni plus précieuses, ni plus positives, ni plus nombreuses, pour démontrer combien nous sommes autorisé à regarder les irrégularités de la menstruation, et les autres désordres de l’organisme qu’on observe dans de pareilles circonstances, comme un résultat de l’affection primitive de l’encéphale.

Maintenant, qu’il ne peut rester aucun doute sur l’effet pernicieux d’excitations si diverses et

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si multipliées ; maintenant que la scène va changer, et que le temps des illusions s’est passé comme un songe, voyons de quelle manière des cerveaux ainsi préparés vont recevoir les impressions pénibles qui les attendent.

L’amour est un épisode dans la vie de l’homme; c’est l’histoire tout entière de la vie de la femme, a dit la baronne de Staël. Une croyance aveugle au système de l’égalité des facultés tant intellectuelles que morales a pu seule ériger en principe cette opinion particulière, et faire prendre à des observateurs superficiels cet aveu d’une femme célèbre pour la déclaration authentique de tout son sexe. Nous avons cependant jugé convenable d’en faire ici la citation, parcequ’elle s’appuie sur un certain nombre de faits, et qu’en restreignant son application elle explique la mélancolie qui s’empare de quelques femmes à l’époque du temps critique.

C’est vers cette époque aussi que quelques unes, prévoyant leur abandon, changent l’objet de leur culte, et sous le prétexte d’abjurer leurs erreurs, portent aux pieds des autels un cœur qui ne saurait vieillir , et que dévore encore tout le feu des désirs. Qui ne se rappelle ici les aventures d’Héloïse et les amours de La Vallière; c’est de ces âmes ardentes et consumées de désirs

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que Thomas aurait pu dire, sans crainte d’être dénaenti, quun homme est pour elles plus quune nation. Heureuses quand, dans cette lutte pénible, elles trouvent un directeur éclairé qui, au lieu d’exalter ce penchant à l’amour et à l’adoration , le retient dans de justes bornes, en comprime le fanatisme , et s’oppose, par cet unique moyen, au développement des idées mystiques ou à l’explosion imminente d’un délire érotique.

Une cause non moins énergique et plus fréquente que celle dont nous venons d’entretenir nos lecteurs contribue, chez la femme, a multiplier vers l’âge de retour les maladies du cerveau. Étant par organisation susceptible d’un plus grand attachement que l’homme, rien ne peut l’affecter plus péniblement que la froideur, l’indifférence ou l’abandon de la personne à qui elle a confié son existence; et l’on ne Sàit que trop combien il est peu d’hommes qui aient assez de bonté, de délicatesse et d’honneur pour tenir à cette époque, envers la compagne de leur vie et la mère respectable de leurs enfants, la conduite que prescrivent à la fois la reconnaissance, la morale et la raison.

Parmi les sentiments qui caractérisent les fenunes et qui, conséquemment, les exposent encore exclusivement aux affections cérébrales,

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il faut aussi mettre en première ligne l’amour de l’approbation : non que l’homme ne soit comme elles sensible aux éloges et ne recherche aussi quelquefois, par des moyens ridicules, à occuper l’attention; mais en général ce sentiment est moins prononcé chez lui, et il ne forme pas un des traits saillants de son caractère. A quelque âge au contraire qu’on observe la femme, dans les petites comme dans les grandes circonstances, cette faculté affective se met presque toujours à découvert. Chez quelques unes elle est tellement prédominante qu’elles y sacrifient tout ; elles veulent, à quelque prix que ce soit, fixer les regards du public : leur plus grand malheur est de ne pas être remarquées. L’adversité vient-elle à les frapper , les personnes étrangères à l’observation et à l’étude de la physiologie du cerveau auront peine à le croire, elles y sont d’autant moins sensibles qu’elles inspirent une commisération plus grande et plus générale, et que de cette manière, à défaut de toute autre, elles parviennent enfin à sortir du néant où elles se croyaient perdues.

Je n’ai pas besoin de faire remarquer combien une semblable disposition prépare de peines et d’humiliations à la femme qui n’a point su la contenir dans de justes bornes, et qui,

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séduite pendant quelques années par les hommages souvent intéressés qu’on lui a rendus, arrive à l’époque critique sans avoir l’esprit qui convient à son âge et à sa position.

Si les maladies cérébrales qu’on observe chez les femmes entre quarante et cinquante ans tiennent à l’influence de l’utérus, si elles dépem dent de l’irrégularité de la menstruation, comment expliquer, dans cette hypothèse, le nombre encore assez considérable de ces affections chez l’homme à cette même époque de la vie.

Dans le cours de cet ouvrage nous avons apprécié l’influence de la matrice sur les phénomènes qui se raanifëstent à la puberté; nous avons démontré que, chez la jeune fille frappée d’aliénation, le désordre menstruel était consécutif à l’affection du cerveau, et que la fréquence du délire pouvait d’autant moins être attribuée au dérangement des fonctions utérines, qu’on l’observait aussi souvent chez les garçons qui arrivaient à cette époque orageuse. C’est donc pour la seconde fois que je présente cette objection tirée de l’analogie; mais elle doit acquérir ici un nouveau degré de force par les développements que je vais lui donner et que nécessite la diversité des causes morales auxquelles l’homme adulte est assujetti..

TEMPS CKITIQÜE.

Les chagrins domestiques sont, pour l’homme arrivé à la maturité de l’âge, une source féconde en maladies mentales. Ils frappent sans distinction toutes les classes de la société ; et la nature de ces causes, ainsi que l’ont dit les auteurs, en explique aisément les effets généraux : je partage entièrement cette opinion; mais comme on se paie encore tous les jours de mots qu’on n’entend pas, je vais chercher le sens de cette expression, et dire enfin pourquoi les chagrins domestiques occasionent, dans la masse des individus , un si grand nombre d’affections'çérébrales.

On a sans doute remarqué que les principales causes de folie jusqu’à présent énumérées se trouvaient quelquefois dans les travaux forcés de notre esprit, et particulièrement dans la violence de nos penchants et l’abus excessif de nos facultés, soit que ces facultés désordonnées et ces penchants impérieux fussent le résultat de l’organisation, soit qu’on dût les attribuer à la direction vicieuse de l’éducation. Ici ce n’est point tout cela, c’est au cœur, c’est aux sentiments, c’est aux qualités affectives en un mot que les chagrins domestiques, par leur nature, parleur caractère, portent les coups les plus déchirants. Voilà pourquoi ces causes font tant de victimes; voilà pourquoi le pauvre, le riche.

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le bourgeois insipide, le commerçant habile, l’ouvrier sans talent, l’artiste industrieux, le simple agriculteur et l’homme illustre, en ressentent également la terrible influence.

L’impression de ces causes est d’autant plus funeste, quelles agissent presque toujours sans intermission, et que rarement on en peut prévoir le terme. Souvent aussi l’homme qui en est accablé, redoutant la malignité du public, ou trop fier pour se plaindre, concentre les douleurs dont son cœur est navré, et s’efforce en cet état de montrer sur sa physionomie tous les signes de la félicité. Quelquefois, enchaîné par des considérations d’un ordre supérieur , le bonheur de ses enfants, par exemple, il se voit obligé de dévorer des affronts qu’il ne pourrait punir sans faire dans le monde les plus fâcheux éclats.

C’est un contraste perpétuel de vices et de vertus qu’offre l’espèce humaine dans l’intérieur de la vie domestique, a dit avec une grande vérité notre vénérable Pinel ; et si d’un côté on voit des familles prospérer une longue suite d’années, au sein de l’ordre et de la concorde, combien d’autres, surtout dans les classes inférieures de la société, affligent les regards par le tableau repoussant de la débauche, des dissen-

sions, et d’une détresse honteuse! Ici, c’est une femme active qui voit dissiper les fruits de son travail et de son économie par un mari livré à toutes sortes d’excès ; là, c’est une autre femme négligente ou avilie qui entraîne la ruine d’un homme laborieux. Ailleurs, les deux époux, également dignes de mépris, sont précipités dans une ruine commune, et l’aliénation (j’ajouterai ou le crime ) de l’un des deux suit de près le dénuement de toute ressource. Je m’abstiens de produire au grand jour des exemples de cette sorte, dont quelques uns honorent l’espèce humaine, mais dont un grand nombre d’autres forment le tableau le plus dégoûtant et semblent être pour elle un opprobre.

Une femme active, industrieuse et d’un caractère très doux, cherchait à réparer, par un travail assidu et la conduite la plus irréprochable, les désordres d’un mari livré au jeu, à l’ivrognerie et à la débauche la plus effrénée. Tous ses efforts furent vains; après quelques années, elle finit par tomber avec ses enfants dans la plus grande détresse : de là un découragement extrême, les chagrins les plus profonds, et de vaines lueurs d’espoir cherchées dans une dévotion douce et affectueuse. Le sommeil se perd, la tête s’égare, et le refus absolu

de toute nourriture indique ie projet constant de se détruire : c’est dans cet état quelle fut conduite à la Salpêtrière, et qu’on reçut ensuite , de la part de ses anciens voisins , des témoignages multipliés d’intérêt et d’estime pour ses qualités personnelles. Elle fut invariable dans son projet de trouver la mort dans une abstinence absolue, et ce ne fut qu’avec des peines extrêmes qu’on parvint quelquefois à lui faire prendre un peu de nourriture liquide avec un biberon. « Jouis du fruit de ta conduite, dit-elle à son mari, qui vint la voir quatre jours avant sa mort ; te voilà au comble de tes désirs : je vais mourir. » ( Pinel, Aliénation men-taie. )

On serait dans l’erreur si, d’après ce que nous venons de dire sur l’influence des chagrins domestiques dans la production des maladies mentales, on s’imaginait que les peines les plus cuisantes peuvent seules amener ces fâcheux résultats. Des contrariétés répétées peuvent produire les mêmes effets : la sensibilité, constamment mise en jeu sous leur influence, devient de jour en jour plus vive; les altercations, devenues par cela même plus fortes et plus multipliées, fatiguent les ressorts de l’âme; la réaction cesse à la longue, et la raison, qui avait lutté

avec plus ou moins d’avantage, finit par succomber.

A ce sujet, le docteur Falrèt fait une observation très judicieuse dans l’ouvrage que nous avons déjà cité: « L’homme , dit-il, ne cède pas toujours au premier choc des passions. Il oppose quelquefois avec succès la force de son caractère au malheur qui le poursuit. Il peut devoir un triomphe momentané à la constitution particulière dont il est doué, aux circonstances dans lesquelles il s’est trouvé lors de l’action de la cause, à l’association des idées qui a eu lieu dans ce moment, et surtout aux doctrines dont il a été imbu durant le cours de sa vie. Mais avoir résisté pendant quelque temps à une forte passion , à un revers de fortune , à la douleur morale ou physique, n’est point un sûr garant d’échapper entièrement à leur terrible

Il n’est pas rare aussi, après avoir vu l’homme résister à une forte secousse, de le voir, peu après, fi'appé d’aliénation par la cause la plus légère et la moins capable de troubler ordinairement les fonctions du cerveau. Le premier coup a prédisposé à la maladie , et le second l’a fait éclater.

D’après la multiplicité des causes morales qui,

à quarante ans, mettent en activité les fonctions du cerveau, ou, pour m’exprimer d’une manière plus physiologique, d’après l’exercice violent presque continuel et souvent si pénible de cet organe à cette époque de la vie, on a peutêtre lieu de s’étonner qu’il ne s’y manifeste pas encore un plus grand nombre de maladies. Sous ce rapport on ne peut rien lui comparer dans le reste de l’économie. Tous les hommes qui, par leur genre d’esprit ou par leur profession , sont appelés à observer leurs semblables, tous ceux qui, sans ces particularités, ont quelque expérience de la vie, savent à combien d’affectiOns pénibles l’espèce humaine est exposée : les expressions métaphoriques qu’emploient journellement sur ce sujet les écrivains sacrés sont belles et heureuses. Ce monde , disent-ils, est la vallée des larmes , les instants qu’on y passe sont le temps des épreuves.

«Qu’est-ce que le monde pour ceux même qui l’aiment, qui paraissent enivrés de ses plaisirs , et qui ne peuvent se passer de lui ? a dit un des hommes les plus éloquents qui aient jamais paru dans la chaire évangélique. Le monde ! c’est une servitude éternelle, où nul ne vit pour soi, et où, pour vivre heureux , il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Le monde! c’est

une révolution journalière d’évènements, qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans , les passions les plus violentes et les plus tristes ; des haines cruelles , des perplexités odieuses , des craintes amères, des jalousies dévorantes , des chagrins accablants. Le monde ! c’est une terre de malédiction, où les plaisirs même portent avec eux leurs épines et leur amertume. Le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuient par les oppositions d’humeur et la contrariété des sentiments; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps, leurs bruits désagréables ; les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d’être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à l’innocence. Le monde, enfin, est un lieu où l’espérance même, qu’on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux, où ceux qui n’espèrent rien se croient encore plus misérables; où tout ce qui plaît ne plaît jamais long-temps, et où l’ennui est presque la destinée la plus douce et la plus

supportable qu’on puisse y attendre. Voilà le monde, et ce n’est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs , ni les charmes de la prospérité, de la faveur et de l’opulence : c’est le monde dans son beau, c’est vous-mêmes qui m’écoutez. Voilà le monde; et ce n’est point ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d’après votre cœur, c’est-à-dire tel que vous le connaissez et le sentez tous les jours vous-mêmes. » (Massillon.) *

J’ai cru devoir ne point donner , à la fin de ce chapitre, d’observations particulières de folies survenues chez les femmes vers l’âge de retour, elles auraient été presque inutiles à l’éclaircissementdela question. Les médecins qui en ont consigné quelques unes dans leurs ouvrages étaient tellement convaincus que les maladies mentales de cette époque tenaient au désordre des fonctions de l’utérus, qu’ils n’ont donné aucun détail sur les circonstances intellectuelles et morales qui ont précédé l’affection, et au milieu desquelles a vécu plus ou moins long-temps la malade. On n’y trouve point non plus de renseignements sur les dispositions héréditaires, les habitudes et le caractère. Les faits rapportés commencent tous à peu près par ces mots : Une

Jemme à Vépoque du temps critique^ devient triste, perd le sommeil; la tête se dérange; etc. On épuise les ressources de la thérapeutique sur le système utérus, regardé comme siège principal et cause première de tous les accidents ; on n’obtient aucun résultat satisfaisant, et on s’étonne encore, on s’afflige sincèrement de l’impuissance de l’art.

Pour compléter tout ce qui est relatif au rôle que les auteurs ont fait jouer à l’appareil repro^ ducteur dans l’un et l’autre sexe, il ne nous reste plus qu’à parler de l’hystérie, de la nymphomanie et du satyriasis. Le docteur Georget ayant cherché à démontrer, d’une manière générale , dans l’ouvrage remarquable qu’il a fait sur la physiologie du système nerveux, combien l’idée, encore dominante aujourd’hui, qui fixait dans Tutérus le siège de la première de ces affections était peu fondée , je me bornerai à présenter ici quelques unes des observations sur lesquelles nos devanciers ont établi leur opinion et basé leur thérapeutique. Nul doute que nos lecteurs n’en tirent avec nous des conséquences opposées à celles qui en ont été déduites, et qu’ils n’adoptent conséquemment un traitement qui soit mieux en rapport avec la nature de l’affection et le mode d’action des causes qui l’ont provoquée.

OBSERVATIONS

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