DES INSTITUTIONS POLITIQUES
L’influence des institutions politiques sur le caractère, les passions, les mœurs et la grandeur des peuples a été appréciée dès la plus haute antiquité. Hippocrate en s fait le premier l’objet de ses recherches, et les observations qu’il nous a laissées attestent la hauteur du point de vue sous lequel il a envisagé ce sujet éminemment philosophique et médical ; suivant donc la voie ouverte par ce grand homme, nous allons rechercher quelles sont les modifications que les gouvernements impriment par leur nature aux facultés de l’homme, et nous étudierons d’une manière plus spéciale l’influence que chacun d’eux peut avoir sur la production et le caractère des maladies mentales.
Pour traiter convenablement cette question, renfermons-nous dans l’exposition des faits.
Si nous voulons rechercher un instant avec attention la cause de l’état florissant des an-
INFLÜEJNCE
ciennes républiques, nous serons bientôt convaincus qu’elles ont dû leur illustration à la nature de leur gouvernement. Quelle autre cause aurait pu développer chez les Athéniens, par exemple, cet esprit ingénieux, cette urbanité touchante, cet amour des beaux-arts, cette éloquence sublime, qui, après deux mille ans, leur attirent encore nos hommages et notre admiration ? Qui aurait produit, chez les Spartiates, cette austérité de mœurs, cette équité, cette concorde, ce désintéressement qu’on voyait régner dans leurs murs ? A qui devaient-ils cette constance inébranlable et ce courage héroïque qui imposaient à l’Asie? Quelle autre cause, enfin, aurait pu donner aux Romains cette énergie, ces vertus mâles et guerrières et ce génie supérieur, qui leur firent conquérir et gouverner la terre. Rien n’a changé autour de ces peuples. Le climat, les circonstances extérieures sont les mêmes qu'autrefois, et cependant aujourd’hui Athènes, Sparte et Rome n’existent plus. Qui donc a renversé le pouvoir de ces nations et dégradé leurs facultés? La perte de leurs institutions peut seule expliquer leur décadence.
D’après ces exemples frappants de la puissance des gouvernements sur le génie des peuples.
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on ne doit point être surpris si la forme de chacun d’eux exerce quelque influence sur la production et le caractère de la folie.
Sous les gouvernements despotiques, au rapport de tous les voyageurs, il y a peu de maladies mentales; nous allons en donner les raisons. Dans de semblables gouvernements, toutes les institutions conspirent à étouffer les lumières et à comprimer les passions, la crainte y abat tous les courages et y éteint tous les sentiments. Sous les pieds d'un despote, dit Montesquieu, tout s'aplanit, et chaque individu doit connaître quil ne tient sa sûreté que de son anéantissement. Les peuples y sont réduits à la condition des plus vils troupeaux : ils n’ont point d’existence morale, et conséquemment, le cerveau frappé de nullité, enchaîné dans l’exercice de ses fonctions, n’est exposé à aucun dérangement ; il ne peut que tomber dans la torpeur, et leur procurer du moins l’avantage de ne pas sentir leurs misères.
Sous le gouvernement républicain, monarchique ou représentatif, tout favorise au contraire la production des maladies mentales. Les raisons en sont également faciles à donner. Ces institutions élevées ne peuvent exister que chez des peuples qui jouissent des bienfaits de la civilisation. L’intelligence y est par conséquent
INFLUENCE
développée, le savoir utile, et l’émulation nécessaire. Les passions y prennent leur essor, toutes les carrières sont ouvertes au génie, à l’intrigue, à l’ambition. Les sentiments, faiblement comprimés et modifiés de mille manières, y acquièrent de la violence, de la profondeur, de la délicatesse; l’homme enfin y jouit de la plénitude de ses droits. Ce n’est plus cet être abâtardi dont nous retracions à l’instant même l’infortune et les mutilations; c’est le chefd’œuvre de la création déployant, dans une sphère immense, les richesses intellectuelles et morales qu’il reçut en partage. Mars aussi le cerveau, condition matérielle de ces brillants phénomènes, de ces facultés sublimes, se trouvant trop souvent en exercice, est par cela même exposé, comme tous les autres organes, à éprouver des modifications dans son tissu; modifications plus ou moins profondes, plus ou moins durables, qui troublent momentanément ou anéantissent pour toujours les hautes fonctions qui lui sont départies.
C’est de la même manière, c’est-à-dire par une action directe et immédiate sur le cerveau, mais avec plus de violence encore, que les commotions politiques produisent les maladies mentales, en même temps qu’elles multiplient le
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nombre des suicides et des crimes. Animés par la vengeance ou la cupidité, dévorés d’ambition, exaltés quelquefois par des sentiments généreux, mais qui sont mal secondés, les différents partis, momentanément affranchis du joug des lois, s’abandonnent aux excès les plus condamnables. Dans cette secousse générale, la société, ébranlée jusque dans ses fondements, ne présente que l’image du chaos et de la convulsion ; le choc violent des intérêts opposés amène brusquement la chute et la ruine des uns, l’élévation et la fortune des autres : et combien peu d’hommes , dans un déplacement semblable, ont une âme assez forte pour maîtriser les évènements heureux ou malheureux ! Où sont ceux qui supportent avec une noble résignation la perte de leurs dignités? Où sont ceux qui, inopinément arrivés au faîte du pouvoir et des grandeurs, ne se laissent point enivrer par les succès? Au milieu du déchaînement de toutes les passions, quels sont encore les hommes qui, vaincus dans leur cause, après avoir tout sacrifié dans la tourmente révolutionnaire à ce qu’ils ont consciencieusement regardé comme leur devoir, blâmés , insultés, oubliés par leurs contemporains, sont assez stoïques pour ne pas gémir de tant d’ingratitude, ou assez éclairés pour rester in-
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sensibles à tant d’affronts? A ces causes, qui mettent en jeu toutes les puissances de l’âme, réunissez encore la terreur qu’inspirent les assassinats, les incendies, l’emprisonnement, la permanence des échafauds; voyez la discorde établie dans le sein des familles qui avaient jusqu’alors vécu dans la paix et le bonheur domestique, et vous saurez ainsi pourquoi, pendant et après les orages politiques, l’aliénation est si fréquente ; les suicides, qui n’en sont qu’une variété , et les crimes, qui tiennent de si près à ce genre d’affection, si nombreux.
C’est ce qui eut lieu au Pérou après la conquête des Européens, dit le docteur Esquirol, qui a seulement envisagé les commotions politiques sous le rapport de leur action sur la production de la folie ; c’est ce qui a eu lieu en Angleterre il y a plus d’un siècle ; c’est ce qui a eu lieu en Amérique après la guerre de l’indépendance; c’est ce qui a eu lieu en France pendant notre révolution. L’influence de nos malheurs politiques a été si grande, ajoute cet observateur, que je pourrais donner l’histoire de notre révolution, depuis la prise de la Bastille jusqu’à la dernière apparition de B|ionar parte, par celle de quelques aliénés, dont la
des IWSTITTJTIOirS POEITIQUES. 3l folie se rattache aux évènements qui ont signalé cette longue période de notre histoire.
Les observations suivantes, qui prouvent l’influence que la forme du gouvernement peut avoir sur le caractère des maladies mentales, appartiennent également au docteur Esquirol : elles donnent tout le poids de leur autorité à l’opinion que nous cherchons à rendre incontestable.
Dans les temps modernes, la puissance religieuse perdant de son influence sur les idées et la conduite des hommes, les gouvernements eurent recours à d’autres moyens pour s’assurer de la docilité du peuple et pour surveiller son obéissance; ils ne s’en rapportèrent qu’à eux seuls, et la police devint une sauvegarde pour la tranquillité publique. Elle est une grande puissance, dont les moyens souvent cachés enlacent les perturbateurs et les coupables ; plus son action est secrète, plus elle agit fortement sur les esprits faibles et craintifs. Beaucoup d’individus ont peur de la police, comme autrefois on avait peur des astres et des démons.
Si l’on ajoute à cette influence celle que la police acquiert dans des temps de troubles, dans les discussions civiles, on ne s’étonnera plus si, dans les hospices d’aliénés, les démoniaques sont
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remplacés par des malades qui ont peur de la police, de la prison, du supplice : c’est toujours la pusillanimité, l’inquiétude, la crainte, qui agissent sur ces infortunés, comme elles étaient la cause des maladies des possédés. Tel individu est aux petites maisons parcequ’il craint la police , qui eût été brûlé autrefois parcequ’il aurait eu peur du diable.
INSTITrïIOaS RELIGIEUSES.