‹ Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses, telles que l'hystérie, la nymphomanie et le satyriasisChapitre 30 sur 33 · DE L^HÉRÉDITÉ · texte numérisé non relu

DE L^HÉRÉDITÉ

Cabanis était pénétré de la sagesse et de l’utilité des conseils d’Hippocrate, lorsqu’il a dit, dans ses Rapports du physique et du moral, « Des exercices .de corps continuels suffisent le plus souvent pour empêcher la réflexion de naître et même pour en effacer les habitudes déjà prises: la réflexion se produit par une action paisible et continue du cerveau. Pour que cette action soit complète , il faut que celle des autres organes, particulièrement des organes musculaires , n’opère point une diversion de forces trop grande ou trop durable : il faut aussi que des sensations extérieures variées ne créent pas sans cesse une fouie de tableaux nouveaux et fugitifs dans le sein de l’organe pensant. »

A quels signes reconnaît-on les prédispositions aux maladies mentales? Tantôt les prédispositions sont marquées par la lenteur avec laquelle s’opèrent les fonctions intellectuelles, et tantôt au contraire par l’activité infatigable et désordonnée de ces mêmes fonctions. Mais c’est le plus ordinairement , ainsi que l’ont remarqué tous les auteurs, dans l’exercice des facultés affectives que l’on observe les particularités les plus nombreuses et les plus singulières. L’enfant prédisposé se distingue presque toujours de ses camarades ; il vit sous l’empire exclusif d’un ou de plusieurs sentiments

(WFJlüENCE

ou penchants, et il présente de bonne heure en un mot ce qu’on appelle un caractère prononcé ; ou bien encore, en opposition perpétuelle avec les circonstances extérieures, il montre dans sa conduite une foule de bizarreries auxquelles en général on ne fait point assez d’attention. Le contraire cependant a lieu quelquefois : de bons parents, ne s’imaginant point combien il y a peu d’hommes supérieurs, ont la simplicité de regarder ces anomalies, qui devraient les épouvanter, comme les plus précieux attributs, et comme en quelque sorte les signes précurseurs des plus hautes facultés.

C’est ordinairement de la troisième à la dixième année , quelquefois meme un peu pins tard, que les enfants prédisposés aux maladies mentales , ou prédestinés à faire la gloire pu l’opprobre de l’humanité, annoncent par le jeu de leur physionomie , l’agitation presque continuelle et souvent convulsive de leurs muscles, ou par leurs dispositions morales et intellectuellés particulières , ou par toutes ces choses à là fois ce qu’ils doivent être un Jour. Il est donc déjà possible d’appliquer rigoureusement à ces enfants les préceptes d’Hippocrate relativement à la gymnastique ; il ne s’agit que d’en proportionner les exercices aux forces individuel-

DE l’hÉRÉDTTÉ.

les ; mais l’on serait étrangement dans l’erreur, à mon avis, si l’on s’imaginait pouvoir par ce seul moyen obtenir des résultats satisfaisants. On ne change point ainsi .les constitutions extraordinaires ; pour les modifier profondément ou les anéantir, il faut par-dessus tout employer des moyens qui aient sur le cerveau 'une action directe et continue; et si, comme je l’ai déjà dit, on a vu, dans un assez grand nombre de circonstances , des hommes rester pour ainsi dire indomptables, c’est moins par défaut de modificateurs puissants que par l’ignorance, la faiblesse, l’insouciance ou l’orgueil des personnes qui ont été chargées de leur éducation.

Je ne parlerai point des moyens qui peuvent modifier l’organisation des enfants que la nature semble avoir créés pour faire, étant hommes, le bonheur de leurs semblables, quoiqu’il fût quelquefois bien nécessaire de comprimer ou d’éclairer certaines facultés dont l’emploi sans mesure et sans choix ne les rend que trop souvent la dupe ou le jouet et des hommes et des choses. Je dois me borner à faire connaître ici ceux qu’il convient d’employer chez les enfants qui apportent en naissant des prédispositions plus ou moins prononcées aux maladies nerveuses, ou qui, sans transmission héréditaire, par la force

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OU la faiblesse native de leurs facultés affectives , sont en discordance éternelle avec les circonstances extérieures , et menacent, par l’affaiblissement ou la perte de leur liberté morale, de tomber presque indifféremment dans le crime ou dans la folie.

C’est donc ici le lieu de proclamer une vérité bien importante pour la médecine, la morale et ' la législation ; c’est qu’à moins d’avoir une organisation entièrement défectueuse et d’être conséquemnaent dans un idiotisme complet, il est toujours possible de modifier la constitution des enfants les plus singulièrement nés : tout le secret consiste à bien étudier les dispositions primitives , et à adopter des méthodes en rapport avec les particularités de l’individu. Certaines facultés sont-elles trop saillantes ( c’est toujours des facultés affectives dont nous voulons parler), comprimez-les, retenez-les dans certaines mesures; développez , excitez seulement celles qui, peu prononcées, semblent enlever à l’individu les caractères de l’humanité. Soignez l’éducation , agrandissez l’intelligence, fournissez aux déterminations le plus de motifs que vous pourrez, en un mot équilibrez les facultés : vous établirez ainsi l’harmonie dans les fonctions du cerveau, vous donnerez à la raison plus d’em-

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pire ; vous affranchirez l’homme de l’esclavage des passions : s’il y succombe, vous l’en rendrez comptable ; et en même temps que vous assurerez son bonheur et sa santé, vous aurez bien servi la société en donnant aux philosophes et aux jurisconsultes un moyen de plus pour juger de la moralité ou de la criminalité des actions.

L’application de ces principes n’est point aussi facile que pourraient le penser peut-être au premier coup d’œil les personnes qui ont peu réfléchi ou qui n’ont point d’expérience. Une multitude de choses y apportent des obstacles. Entrons dans quelques détails.

Avec quelque facilité que se propagent aujourd’hui les connaissances, on peut dire avec certitude que toutes celles qui se rapportent à la nature de l’homme sont très peu répandues. Les principes que nous avons donnés par exemple sont en pleine circulation dans le monde médical ; les vérités qui en découlent sont presque triviales aussi pour la magistrature et le barreau : mais elles n’ont pas franchi le cercle de ces corporations, et l’ignorance profonde dans laquelle on est à ce sujet dans toutes les autres classes de la société devient déjà une des causes principales qui s’opposent à ce que l’on puisse arracher

IKfLUENCE

ail malheur de leur naissance quelques uns des enfants que la nature a disgraciés.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’il suffirait de posséder sur cette matière les meilleures instructions pour éviter tous les inconvénients et parvenir enfin à changer la constitution d’un, enfant. Dans l’état encore imparfait des connaissances à ce sujet. un médecin qui connaît bien la physiologie du cerveau pourrait peut-être seul prétendre à obtenir cet heureux résultat; mais en outre de ces connaissances spéciales, que de qualités ne faut-il pas réunir pour s’acquitter de ce devoir honorable ! Il faut avoir une capacité morale et intellectuelle étendue ; il faut une volonté ferme et persévérante ; loin d’écouter sa sensibilité, il faut au contraire maîtriser certains sentiments qui sans doute peuvent honorer le caractère, mais qui, manifestés dans ces occasions, ne sont point à leur place et ne font que tourner au préjudice de l’infortuné que l’on veut modifier. Il ne s’agit point d’avoir de bonnes intentions, il faut de la raison, du courage, de l’impassibilité, et, avant toutes ces choses, il faut que la personne chargée de ce pénible emploi exerce sur l’enfant uu pouvoir absolu.

Sans cette condition première, tout est nul pour le succès de l’entreprise, et on le conçoit

DE l’hérédité.

aisément; tout tire à conséquence chez des sujets semblables. S’il y a sur leur compte la moindre discussion dans la famille, si l’autorité est un instant balancée, ils s’en aperçoivent presque au moment même : qu’arrive-t-il alors ? d’une part, le respect que ces êtres malheureux portaient à l’homme qui les façonnait s’affaiblit; leur confiance s’ébranle, la crainte qu’il était quelquefois si nécessaire de leur inspirer diminue, et conséquemment on a déjà perdu la plus grande partie des moyens qui pouvaient le mieux comprimer l’activité désordonnée de leurs penchants; et, d’une autre part, la personne aux soins de qui la direction de ces enfants avait été primitivement abandonnée se voyant obligée d’expliquer chaque jour les motifs de sa conduite, sent bientôt l’ingratitude et l’inutilité de son rôle; lorsqu’elle aurait le plus grand besoin de puiser des forces dans la confiance des parents, elle est souvent réduite à se défendre elle - même contre les interprétations bornées de leurs sentiments ridicules. L’homme supérieur n’est point fait pour un pareil avilissement , il laisse à d’autres des fonctions incompatibles avec la noblesse de son caractère , et il va chercher à employer plus utilement ailleurs sa probité, son expérience, ses sacrifices et son génie.

NFLÜEWCE

Je ne puis m’occuper des dispositions originelles précoces et fortement prononcées chez l’homme sans arrêter l’attention des lecteurs sur deux facultés qui lui donnent un caractère indélébile , si on n’a pas eu soin de les comprimer, de les éclairer, ou de les modifier : je veux parler de Forgueil et de la vanité. Chose singulière, il n’est point de sentiments dont la manifestation dans le commerce du monde s’oppose plus spécialement au bonheur, et il n’en est point qui soient plus fréquemment excités et plus abondamment nourris. Leur exaltation occasione si souvent l’aliénation mentale , quand elle n’est pas portée au point de troubler complètement l’harmonie des fonctions cérébrales, elle rend l’homme si ridicule ou si malheureux, que je crois devoir tout à la fois, par des observations particulières, en faire connaître les dangers, et indiquer en même temps les moyens que l’on pourrait employer pour retenir dans de justes / limites des facultés précieuses en elles-mêmes, et aussi avantageuses à l’individu qu’à l’ordre social, quand on en fait un emploi mesuré.

Une chose bien digne de remarque, et qui i anous autorise encore à nous arrêter un instant sur ce sujet, c’est que l’aliénation qui offre l’orgueil ou la vanité pour symptôme exclusif ou

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prédominant est d’une guérison difficiie, si elle n’est pas, dans la majorité des cas , incurable.

Il est ordinaire , dit M. Pinel, de trouver l’aliénation jointe avec un ton présomptueux et toute la bouffissure de l’orgueil, seulement durant l’accès, et comme un symptôme qui lui est propre. Ce même vice, porté dès la jeunesse à un très haut degré, et comme inhérent à la constitution, peut aussi prendre peu à peu de Vaccroissement, s’exalter et devenir la cause dune manie réelle. Un homme d’un âge moyen et d’une haute stature se faisait remarquer par la dureté de ses propos et de ses réponses, non moins que par ses emportements violents et ses mœurs austères. Sa contenance et les traits de son visage portaient l’empreinte de la hauteur et de l’esprit le plus ombrageux et le plus morose ; c’étaient des inquiétudes continuelles, des reproches amers faits à tous ceux qui l’environnaient, ou meme des invectives. Sa sauvage misanthropie augmenta encore par des revers de son commerce , et ce fut alors que la manie se déclara. Il tire des lettres-de-change pour des sommes exorbitantes sur son banquier, ainsi que sur d’autres maisons qui lui étaient étrangères , et bientôt après il fut renfermé pour cause de folie. H conserva le même orgueil dans

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le lieu de sa détention, et il donnait des ordres avec toute l’arrogance d’un despote d’Asie. Il finit par se croire chancelier d’Angleterre, duc de Batavia, et un puissant monarque. ( Doctor Perject^ Annale of insanitj.')

«Le fameux daiiseurXren..., que nous avons vu si brillant et si frwole dans les salons de Paris, tomba un jour dans un tel état d’extravagance, qu’il fallut ordonner sa réclusion. Son idée fixe était de se croire prince ou un personnage très important. Il avait simulé divers ordres de chevalerie avec du papier peint, et il les attachait aux boutonnières de son habit. L’infortuné vit encore, et ses facultés mentales ne se sont jamais rétablies »

« Ceci nous rappelle rhistoipe du comte Dus..., que la nature avait gratifié de tous les dons de la beauté physique. Il s’imagina un jour qu’il était Cupidon. Il se parait avec une recherche extrême, et courait s’étaler dans les lieux publics , avec un costume toujours nouveau. Dans ses appartements, il n’était occupé qu’à se mirer continuellement, comme Narcisse. Il dépensa des sommes considérables à son père, qui le chérissait tendrement, et dont il était runique fils. Il

’ Alibert. Physiologie des passions, i'"' vol.

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finit par tomber dans des accès de manie furieuse, qui se convertirent en un idiotisme incurable ^ »

« Un aliéné renfermé dans une pension de Paris , et qui durant ses accès se croyait le prophète Mahomet, prenait alors l’attitude du commandement et le ton du Très-Haut ; ses traits étaient rayonnants, et sa démarche pleine de majesté. Un jour que le canon tirait à Paris pour des évènements de la révolution, il se persuade que c’est pour lui rendre hommage, il fait faire silence autour de lui, et il ne peut plus contenir sa joie. »

« Un aliéné de cette sorte, qui habitait une maison en vue du dôme du Val-de-Grâce, prétendit qu’il fallait transporter cet édifice dans le jardin des Tuileries, et que deux hommes suffiraient pour opérer ce déplacement. Il croyait voir un rapport d’égalité entre la force de deux hommes et la résistance qu’oppose cette masse énorme. On avait beau lui rendre sensible, par des exemples, l’immense disproportion de Tune à l’autre, en évaluant le poids de chacune des pierres de ce vaste édifice d’une manière rapprochée, il continua de juger que l’entreprise était

’ Alibert. Phj^siologie des passions

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possible, et il proposait même de se charger de rexéciiîion. Il succéda bientôt des extravagances d’un autre genre : le même aliéné se crut propriétaire de toutes les forêts de France, et signait à ce titre des mandats de plusieurs millions à prendre sur le trésor public. Ses idées s’exaltèrent encore davantage, et il finit par se croire le plus grand potentat de l’Europe’. »

« Un père de famille très recommandable perd sa fortune et presque toutes ses ressources par des évènements de la révolution, et une tristesse profonde le conduit bientôt à un état maniaque; les symptômes, loin de céder au traitement ordinaire, et même aux moyens de répression les plus inhumains, empirent, et on le transfère à Bicêtre comme incurable. Jamais aliéné n’a donné un plus libre cours à ses actes d’extravagance : il se redresse sur lui-même tout bouffi d’orgueil, croit être le prophète Mahomet, frappe à droite et à gauche tous ceux qui se rencontrent sur son passage, et leur ordonne de se prosterner et de lui rendre hommage. Toute la journée se passe à prononcer de prétendus arrêts de proscription et de mort; ce ne sont que menaces, propos ou-

* Traité d’aliénation mentale , par M. Pinel, 2® édit., p. 92, § 109.

DE l’hérédité. 5oi

trageanls contre les gens de service; l’autorité de surveillant est dédaignée et méconnue. Un jour même que sa femme éplorée vint le voir, il s’emporte contre elle, et l’aurait peut-être assommée, si l’on ne fut pas accouru à son secours. Que pouvaient produire les voies de douceur et les remontrances les plus modérées contre un aliéné qui regardait les autres hommes comme des atomes de poussière ’ ? »

« Trois aliénés qui se croyaient autant de souverains , et qui prenaient chacun le titre de Louis XIV, se disputent un jour les droits de la royauté, et les font valoir avec des formes un peu trop énergiques. La surveillante s’approche de l’un d’eux, et le tirant un peu à l’écart : « Pour- »quoi, lui dit-elle d’un air sérieux, entrez-vous » en dispute avec ces gens-là , qui sont visible- »ment fous? ne sait-on pas que vous seul devez » être reconnu pour Louis XIV ? » Flatté de cet hommage, il se retire aussitôt en regardant les autres avec une hauteur dédaigneuse. * »

« Un homme d’un âge moyen avait toujours été remarquable par la dureté de ses propos et un air sombre et ombrageux : toujours inquiet^ querelleur, prêt à s’emporter, son caractère s’ai-

’ Traité de Valiénation mentale, par M. Pinel.

* Ibid.

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grit encore par quelques revers de fortune; il devint jaloux, misanthrope au plus haut degré, et insupportable à sa propre famille. Ce fut alors que son propre délire éclata. Il tira des lettresde-change pour des sommes énormes, meme sur des banquiers avec lesquels il n’avait aucune relation. Relégué enfin dans une maison d’aliénés, il y déploya toute l’arrogance d’un despote d’Orient, ét il exigea des hommages qu’on ne rend qu’aux souverains. Cette bouffissure d’orgueil , contre laquelle tous les moyens qu’on put prendre furent vains, dégénéra peu à peu en un état de stupeur et d’idiotisme incurable »

«Une femme très impérieuse, et accoutumée à se faire obéir aveuglément un mari plus que docile, restait au lit une partie de la matinée, exigeait ensuite qu’il vînt à genoux lui présenter à boire, et, dans les extases de son orgueil, finit par se croire la vierge Marie n

« Une femme, privée en grande partie de ses ressources par des évènements de la révolution , perd entièrement la raison, et est envoyée à l’hospice des aliénées. Elle se livre d’abord à un babil intarissable, et, dans l’excès de son délire, elle adresse des propos décousus aux objets les

' Traité de Valiénation mentale, par M. Pinel.

= Idem.

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plus iuanimés, et pousse des cris et des vociférations les plus bruyantes ; elle croit être la petitefille de Louis XIV, et réclame ses droits au trône : son imagination semble bientôt réaliser ses désirs; c’est elle qui dispose, en idée, des contributions , et qui tient l’armée à sa solde. Un étranger vient-il dans l’hospice, elle croit que c’est en son honneur, et c’est, dit-elle, par ses ordres seuls qu’on a pu l’introduire. Ses compagnes d’infortune, dans l’hospice, sont pour elle des marquises et des duchesses qui marchent à sa suite, et elle leur donne des ordres avec le ton de l’autorité suprême »

M. Esquirol a consigné dans son article Monomanie , du Dictionnaire des sciences médicales, une observation fort intéressante, qui vient à l’appui de l’opinion que nous émettons. Chez le malade dont il est question, le délire n’a été en quelque sorte que l’expression de son caractère primitif renforcé ; il faut en excepter cependant quelques idées de frayeur qui se sont d’abord manifestées, et qui tenaient aux causes de l’aliénation. Je vais en abréger un peu les détails.

M. M***, âgé de trente ans, d’une forte constitution, d’un caractère très vif, très gai, ayant

I Traité de l’aliénation mentale, par M. Pinël.

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toujours fait sa volonté dès sa plus tendre jeunesse, très sensible au manque dégards qu'on se doit dans la société , a toujours désiré passer pour un personnage important. Il aimait les exercices violents, tels que la chasse, les armes ; il se trouvait contrarié lorsqu’il ne pouvait satisfaire ses goûts pour le luxe.

A l’âge de six mois, il fut opéré d’une fistule à l’anus. Du moment de sa naissance, jusqu’à sa cinquième année, il éprouva beaucoup de convulsions ; à douze ans il eut une hernie inguinale qui existe toujours. Depuis, il a eu, à plusieurs reprises, des frayeurs, à la suite desquelles se sont développées des dartres et une esquinancie avec délire ; sa mère éprouva aussi une frayeur très grande pendant qu’elle était grosse de lui. Quelque temps avant de tomber malade, M. M*** sentit le besoin de s’instruire, et passa les nuits à lire, malgré les représentations de ses parents. Il fut pris, il y a six ans, d’une aliénation d’esprit complète, qui fut càlmée au bout de six à dix jours par l’usage des sangsues et des bains tièdes. Depuis cette époque, il n’a cessé de témoigner de la frayeur. Certains actes arbitraires, exercés envers lui dans ces derniers temps de trouble, ont contribué à fortifier ses craintes.

Il se persuade qu’on veut attenter à ses jours ÿ

Dt: l’hérédité.

déjà il sent les funestes effets dn poison ; il craint tous ceux qui l’approchent, excepté ses parents, qui sont condamnés à subir le même sort que lui. Il croit voir et entendre des personnes armées d’un poignard : des pistolets à vent ont été distribués pour le tuer. Se promène-t-il dans le jardin, il rentre bientôt, disant que la balle vient de siffler à ses oreilles.

Entré dans ma maison, j’ai vu que sa physionomie était extrêmement mobile et animée, sa démarche fière et grave. Les premiers jours, il refuse toute espèce d’aliments, il ne veut pas non plus permettre qu’on le rase.

Il est le premier homme du monde par son génie ; on cherche à attenter à sa vie, parcequ’on craint qu’il ne domine Vunivers. Il est Apollon , César ; à ce double titre , il veut, et il veut fortement, que tout le monde lui obéisse. Il est honteux que la raison la plus supérieure se trouve confondue avec la folie ; il écrit à tous les hommes qui occupent les premières places , au roi lui-même : à chaque instant il attend des ordres pour sortir de mon établissement; il me menace de tout le poids de son autorité lorsqu’il sera rendu à la liberté ; en attendant, il demande un avocat et un huissier : il est seul maître ; personne n’a de droits sur lui ; il ne répond qu’a-

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vec dédain aux questions qu’on lui adresse , et très souvent même il ne daigne pas y répondre.

On n’a jamais pu parvenir à lui persuader que son état exigeait les secours de la médecine ; on veut, dit-il, lui faire perdre la tête par des remèdes intempestifs ; mais elle est trop forte, on n’y réussira pas.

Les moyens de la douceur et de la persuasion ont été insuffisants. Lorsqu’on a voulu lui faire prendre des bains tièdes ou lui appliquer un vésicatoire à une jambe, il a été nécessaire de lui en imposer par un grand appareil de force.

a J’ai couru de grands risques, dit M. B'odéré, auprès d’un mélancolique qui se disait le père éternel, parcequ’il prétendait que je ne lui avais pas témoigné assez de respect. » Plus loin le même auteur parle d’une manie érotique compliquée d’orgueil.

Ce genre de mélancolie , dit-il, ne dépend pas uniquement de l’instinct naturel qui porte les sexes l’un vers l’autre, mais il est compliqué des sentiments de vanité et d’orgueil, qui nous persuadent que nous méritons quelque chose de plus qu’humain, ou tout au moins que nous nous sommes attiré les regards des premiers parmi les mortels. Ce n’est ni la jeunesse, ni la beauté, ni les grâces, qui nous ont captivés ; c’est la puis-

DE l’hérédité.

sance, le rang élevé , le luxe des habits, des valets, de la fortune. De là vient l’idée de quelques dévots d’être aimés par des sylphes ou des anges; celle de quelques hommes que j’ai connus, qui se desséchaient, dans la persuasion que des reines et des princesses les avaient distingués. Pauvres effets de la présomption des esprits faibles et de notre éducation romancière , qui ne permet à personne de rester à sa place 1 Exemple :

Une dame âgée de trente-deux ans, d’une taille élevée , d’une constitution forte, ayant les yeux bleus, la peau blanche et les cheveux châtains, et sortant d’une maison d’éducation où l’on n’entretenait les jeunes personnes que du plus brillant avenir et des plus hautes prétentions , aperçoit, quelque temps après son mariage, un jeune homme d’un rang plus élevé que son époux ; aussitôt elle devient éprise de lui, murmure de sa position , ne parle qu’avec mépris de son mari, se refuse à vivre avec lui, et finit par le prendre en aversion, ainsi que ses propres parents , qui s’efforcent vainement de la retirer de son égarement. Iæ mal augmente, il faut la séparer de son mari; elle parle sans cesse de l’objet de sa passion , elle devient difficile, capricieuse, colère; elle s’échappe de chez ses parents pour courir après lui ; elle le voit partout;

IIV FLDEJSCE

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elle l’appelle par ses chants passionnés : c’est le plus beau, le plus grand, le plus spirituel, le plus aimable, le plus parfait des hommes. Cet état persiste depuis plusieurs années. Un traitement méthodique d’un an, l’isolement, les bains tièdes et froids, les douches, les antispasmodiques â l’intérieur et à l’extérieur, rien n’a pu la rendre à la raison.

La marque la plus certaine que ces aliénés approchent de la guérison, a dit avec une grande vérité le vénérable Pinel, c’est quand ils commencent à entrevoir le ridicule et le faux de leurs prétentions, et qu’ils deviennent dociles aux remontrances des, surveillants et des médecins.

«Un homme dans la vigueur de l’âge, renfermé à Bicêtre, croit être roi, et s’exprime toujours avèc le ton du commandement et de l’autorité suprême. Il avait subi le traitement ordinaire à l’Hotel-Uieu, où les coups et les actes de violence n’avaient fait que le rendre plus emporté et plus dangereux. Un jour il écrivait à sa femme une lettre pleine d’emportement, et l’accusait avec amertume de prolonger sa détention pour jouir d’une liberté entière. Il la menaçait d’ailleurs de tout le poids de sa vengeance. Avant d’envoyer cette lettre, il en fait la lecture

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à un autre aliéné convalescent, qui improuve ces emportements fougueux, et lui reproche, avec le ton de l’amitié, de chercher à réduire sa femme au désespoir. Ce conseil sage est écouté et accueilli; la lettre n’est point envoyée, elle est remplacée par une autre, pleine de modération et d’égards. Le surveillant de l’hospice, instruit de cette docilité à des remontrances amicales, y voit déjà les signes manifestes d’un changement favorable qui se prépare ; il se hâte d’en profiter, se rend dans la loge de l’aliéné pour s’entretenir avec lui, et il le ramène par degrés au principal objet de son délire. « Si vous êtes souverain, lui » dit-il, comment ne faites-vous pas cesser votre » détention, et pourquoi restez-vous confondu avec B des aliénés de toute espèce ?» Il revient les jours suivants s’entretenir avec lui, en prenant le ton de la bienveillance et de l’amitié, et lui fait voir peu à peu le ridicule de ses prétentions exagérées, lui montre un autre aliéné convaincu aussi depuis long temps qu’il était revêtu du pouvoir suprême, et devenu un objet de dérision. Le maniaque se sent d’abord ébranlé; bientôt il met en doute son titre de souverain; enfin il parvient à reconnaître ses écarts chimériques. Ce fut dans une quinzaine de jours que s’opéra cette révolution morale si inattendue; et, après quelques

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mois d’épreuve, ce père respectable a été rendu à sa famille »

Si nous ajoutions quelque chose à ces observations, nous croirions faire injure à nos lecteurs : les considérations dont nous les avons fait précéder nous dispensent de tout commeataire ; nous devons nous borner > indiquer seulement les moyens que la médecine mentale peut fournir pour régulariser l’action et surveiller le développement de facultés qui, par leur excessive énergie, sont la cause d’une foule de désordres dans la société , et qui finissent si fréquemment par rompre à un tel point l’harmonie nécessaire aux opérations du cerveau, que l’aliénation la plus complète en est également l’affligeant résultat. Avant de les exposer, insistons simplement sur l’époque la plus convenable pour obtenir quelques changements dans la constitution intellectuelle et morale de l’homme.

Bernardin de Saint-Pierre appelait les enfants de petits hommes, et les hommes de grands enfants. Sans m’arrêter au sens littéral que l’on attache à cette dénomination ingénieuse, je crois

» Traité cfe Valiénation mentale, par M. Pinel, 2* édit,, p. 204.

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qu’on en peut faire, sous un point de vue loutà-fait différent, une application rigoureuse aux sujets exceptionnels dont nous parlons , et qui, je le répète, soit par transmission héréditaire, soit par faiblesse ou par force native dans leurs facultés, sont disgraciés ou trop abondamment pourvus par la nature. Enfants, ce qu’ils ont de trop saillant ou de trop défectueux leur donne un caractère prononcé, qui, par notre éducation mal entendue, ne peut guère se démentir par la suite : on a donc bientôt deviné leur funeste ou leur heureux génie, leurs belles qualités ou leurs affreux penchants ; tout chez eux trahit la violence de leurs passions originelles, ou porte l’empreinte de la réflexion : considérés en eux-mêmes , leur conduite est parfaitement motivée ; ce sont bien de petits hommes, dont le naturel reste sans modification , par les causes que nous avons indiquées , et dont il est par cela même facile de tirer l’horoscope. Hommes, ce sont de grands enfants, dont les dispositions primitives, journellement renforcées, ne peuvent que les mettre dans une position aussi préjudiciable à eux-mêmes qu’à l’ordre social ; s’ils ont le pouvoir dans la main, et si les institutions de leur ordre ou de leur pays ne leur ont pas tracé de cercle qu’ils ne puissent dépasser, ils font sou-

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vent payer bien cher à leurs contemporains la manifestation trop véhémente des sentiments et penchants qui résultent de leur organisation incomplète ou démesurée. Dans toute autre circonstance, ces hommes ne sont encore que de grands enfants ; sans capacité, ils végètent inutiles au monde ; possédant quelques facultés précieuses en elles-mêmes, mais sans rapport harmonique avec toutes les autres, ils en sont éternellement la dupe : la maturité que donnent l’âge et l’expérience n’arrive jamais pour eux ,.et ils se livrent nécessairement sans défense à la malignité et à l’exploitation de leurs semblables; ou bien, profondément blessés dans leurs sentiments exclusifs, et peu éclairés , ils se jettent dans toute sorte d’excès, s’ils ne tombent pas dans l’aliénation la mieux caractérisée.

Ces considérations se rattachent entièrement à notre objet ; elles font de plus en plus sentir la nécessité de soigner dès Fâge le plus tendre, et d’une manière toute particulière, les enfants que la nature a placés dans l’une de ces catégories. On n’est point assez convaincu de cette vérité, on pense qu’il sera toujours temps de prendre des mesures énergiques, on s’abuse sur la force et l’étendue des moyens que l’on croit posséder, et on laisse ainsi s’échapper le moment le plus

DE l’hérédité.

favorable pour modifier ou diriger convenablement les inclinations de l’homme.

Relativement à l’esprit de domination qui forme de si bonne heure un des traits saillants du caractère, Rousseau, dans son Émile, a traité cette matière avec tant de supériorité, il y a montré un talent si remarquable d’observation, il a insisté avec tant de raison , de chaleur et d’éloquence auprès des pères et mères et des instituteurs, pour sauver les enfants de notre éducation vicieuse , que je vais mettre sous les yeux des lecteurs ce passage de son livre r puisse-t-il s’imprimer dans l’intelligence de tous les hommes, et servir enfin au perfectionnement et au bonheur de l’humanité !

« A considérer l’enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié, de soin, de protection, qu’un enfant ? Ne semble-t-il pas qu’il ne montre une figure si douce et un air si touchant qu’afin que tout ce qui l’approche s’intéresse à sa faiblesse et s’empresse à le secourir? Qu’y at-il donc de plus choquant et de plus contraire à l’ordre, que de voir un enfant impérieux et mutin commander à tout ce qui l’entoure, et prendre impudemment le ton de maître avec

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ceux qui n’ont qu’à l’abandonner pour le faire périr.

» N’accoutumez donc pas votre enfant à tout obtenir ; car ses désirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus ; et ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu’il désire. D’abord il voudra la canne que vous tenez ; bientôt il voudra votre montre; ensuite il voudra Toiseau qui vole ; il voudra l’étoile qu’il voit briller ; il voudra tout ce qu’il verra. A moins d’être Dieu , comment le contenterezvous ?

» C’est une disposition naturelle à l’homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu’à un certain point : multipliez avec nos désirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera maître de tout. L’enfant donc qui n’a qu’à vouloir pour obtenir, se croit le propriétaire de l’univers ; il regarde tous les hommes comme ses esclaves, et quand enfin l’on est forcé de lui refuser quelque chose , lui, croyant tout possible quand il commande , prend ce refus pour un acte de rébellion ; toutes les raisons qu’on lui donne, dans un âge incapable de raisonnement, ne sont à son

DE l’hérédité. 3i5

gré que des prétextes ; ii voit partout de la mauvaise volonté : le sentiment d’une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, et, sans jamais savoir gré de la complaisance, il s’indigne de toute opposition.

» J’ai vu des enfants élevés de cette manière, qui voulaient qu’on renversât la maison d’un coup d’épaule, qu’on leur donnât le coq qu’ils voyaient sur le clocher, qu’on arrêtât un régiment en marche, pour entendre les tambours plus long-temps, et qui perçaient l’air de leurs cris, sans vouloir écouter personne , aussitôt qu’on tardait à leur obéir. Tout s’empressait vainement à leur complaire ; leurs désirs s’irritant par la facilité d’obtenir , ils s’obstinaient aux choses impossibles, et ne trouvaient partout que des contradictions, qu’obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondants, toujours mutins, toujours furieux, ils passaient les jours à crier, à se plaindre. Étaient-ce là des êtres bien fortunés ? La faiblesse et la domination réunies n’engendrent que folie et misère. De deux enfants gâtés, l’un bat la table, l’autre fait fouetter la mer : ils auront bien à fouetter et à battre avant de vivre contents,

» Si ces idées d’empire et de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce

5l6 INFLUENCE

quand ils grandiront, et que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s’étendre et se multiplier? Accoutumés à voir tout fléchir devant eux, quelle surprise en entrant dans le monde de sentir que tout leur résiste , et de se trouver écrasés du poids de cet univers qu’ils pensaient mouvoir à leur gré ! Leurs airs insolents , leur puérile vanité, ne leur attirent que mortifications , dédains, railleries; ils boivent les affronts comme l’eau : de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu’ils ne connaissent ni leur état ni leurs forces ; ne pouvant tout, ils ne croient rien pouvoir; tant d’obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent; ils deviennent lâches , craintifs, rampants, et retombent autant au-dessous d’eux-méraes qu’ils s’étaient élevés au-dessus. »

L’observation qu’on va lire appartient au même auteur. Je la cite comme un modèle de la conduite qu’il faut tenir dans des circonstances analogues.

« Je m’étais chargé, durant quelques semaines, d’un enfant accoutumé non seulement à faire ses volontés , mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisies. Dès le premier jour, pour mettre à l’essai ma complaisance , il voulut se lever à minuit. Au plus

DE l’hÉEÉDITÉ.

profond de mon sommeil, il saute à bas de son lit, prend sa robe de chambre et m’appelle : je me lève, j’allume la chandelle; il n’en voulait pas davantage ; au bout d’un quart d’heure le sommeil le gagne, et il se recouche content de son épreuve. Deux jours après il la réitère avec le même succès, et de ma part sans le moindre mouvement d’impatience. Comme il m’embrassait en se recouchant, je lui dis très positivement : Mon petit ami, cela va fort bien, mais n’y revenez plus : ce mot excita sa curiosité ; et, dès le lendemain , voulant voir un peu comment j’oserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, et de m’appeler. Je lui demandai ce qu’il voulait. Il me dit qu’il ne pouvait dormir. Tant pis , repris-je, et je me tins coi. Il me pria d’allumer la chandelle : Pourquoi faire? et je me tins coi. Ce ton laconique commençait à l’embarrasser. Il s’en fut à tâtons chercher le fusil, qu’il fit semblant de battre ; et je ne pouvais m’empêcher de rire en l’entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu’il n’en viendrait pas à bout, il m’apporta le briquet à mon lit ; je lui dis que je n’en avais que faire , et me tournai de l’autre côté : alors il se mit à courir étourdiment par la chambre , criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se

IXFLÜEKCE

donnant à la table et aux chaises des coups qu’il avait grand soin de modérer, et dont il ne laissait pas de crier bien fort, espérant me causer de l’inquiétude. Tout cela ne prenait point ; et je vis que, comptant sur de belles exhortations ou sur de la colère , il ne s’était nullement arrangé pour ce sang-froid.

’» Cependant, résolu de vaincre ma patience à force d’opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès , qu’à la fin je m’échauffai ; et pressentant que j’allais tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d’une autre manière. Je me levai sans rien dire , j’allai au fusil, que je ne trouvai point; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie d’avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j’allüme la chandelle, je prends par la main mon petit bonhomme, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étaient bien fermés, et où il n’y avait rien à casser : je Ty laisse sans lumière ; puis fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d’abord il y eut du vacarme ; je m’y étais attendu ; je ne m’endormis point : enfin le bruit s’apaise ; j’écoute, je l’entends s’arranger, je me tranquillise. Le lendemain j’entre au jour dans le cabi-

DE l’hérédité. 5i9

net ; je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, et dormant d’un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devait avoir grand besoin. L’affaire ne finit pas là. La mère apprit que l’enfant avait passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussitôt tout fut perdu, c’était un enfant autant que mort. Voyant l’occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu’il n’y gagnerait rien. Le médecin fut appelé. Malheureusement pour la mère, ce médecin était un plaisant qui, pour s’amuser de ses frayeurs, s’appliquait à les augmenter. Cependant il me dit à l’oreille, Laissez-moi faire , je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque temps de la fantaisie d’être malade. En effet la diète et la chambre furent prescrites, et il fut recommandé à l’apothicaire. Je soupirais de voir cette pauvre mère ainsi la dupé de tout ce qui l’environnait, excepté moi seul, qu’elle prit en haine, précisément parceque je ne la trompais pas.

» Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils était délicat, qu’il était l’unique héritier de sa famille ; qu’il fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et qu’elle ne voulait pas qu’il fût contrarié. En cela j’étais bien d’accord avec elle ; mais elle entendait par le con-

INFLUEIfCE

trarier, ne pas lui obéir en tout. Je vis qu’il fallait prendre avec la mère le même ton qu’avec l’enfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on élève un héritier, et, qui plus est, je ne veux pas l’apprendre; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avait besoin de moi pour quelque temps encore. Le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de hâter son retour ; et l’enfant, voyant qu’il ne gagnait rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-haême et de se bien porter. »

Un mot sur la culture des facultés intellectuelles.

Néanmoins, dira-t-on, quand un enfant a une intelligence précoce, quand, pour un objet quelconque , il montre un talent prononcé, adopterons-nous les mesures que vous proposez ?

Faudra-t-il arrêter par elles le développement des plus précieuses facultés ? N’avons-nous pas assez d’hommes médiocres dans tous les genres, et nous faudra-t-il enfin mutiler aussi le génie ?

Je vais brièvement répondre à ces questions.

En général, l’exercice prématuré des facultés intellectuelles et la culture trop hâtive des talents chez les sujets privilégiés tourne plus souvent à leur préjudice qu’à celui de la société.

DE L’HEBÉDITi. Ss 1

Je veux dire que, quelles que soient ces dispositions mentales, la société n a point ici à redouter l’activité impérieuse et terrible de ces penchants ou sentiments qui dominent les individus dont nous avons parlé, lorsqu’ils n’ont pas reçu l’éducation qui convenait aux singularités de leur caractère ; le seul malheur qui puisse lui arriver alors, c’est quelle trouve un homme ordinaire, un imbécile , ou un aliéné, là où elle aurait pu trouver un homme qui, par ses connaissances supérieures, eût honoré son siècle et servi l’humanité. Je ne rapporterai point d’observations particulières à l’appui de cette assertion ; l’histoire bien connue de la plupart des enfants célèbres me dispense de ce soin.

Le meilleur précepte à suivre pour les enfants envers qui, sous le rapport intellectuel, la nature a été libérale, c’est de les traiter selon leur âge et selon la raison. Sans doute il ne faut pas étouffer le germe de leurs talents, mais il ne faut pas non plus, de crainte de les épuiser ou de les rendre trop prédominantes, exercer des forces qui sont déjà trop actives.

Que fait-on cependant tous les jours dans la société ? précisément le contraire de ce que prescrit l’expérience. A peine l’enfant manifeste-t-il ses heureuses dispositions, que nous le sacri-

INFLUENCÉ

fions à notre égoïsme, à nos sentiments, à notre orgueil, à notre vanité. Au lieu de nous borner aux soins touchants que réclament sa faiblesse et ses misères, de ne le laisser recevoir que les instructions lentes et successives de la nature, et de prolonger autant que possible le sommeil du cerveau , nous l’enlevons à la tranquillité de la vie végétative qui lui est si nécessaire, nous le faisons sortir de sa place, nous le conduisons partout avec nous, nous le faisons asseoir à nos tables et figurer dans nos cercles ; aussitôt qu’il y paraît, soit par amour des enfants, soit par bienveillance, soit par crainte, soit par flatterie, soit par calcul, soit pour jouer avec lui-méme un rôle , il devient l’objet de l’attention universelle ; nous lui faisons alors déployer son ballot et débiter ses sornettes; nous frappons ses sens par des impressions vives et prolongées ; nous excitons son esprit par toutes sortes de moyens : la moindre exclamation qui lui échappe devient l’objet d’un commentaire, et le geste le plus insignifiant est à l’instant meme interprété de manière à donner la plus haute idée de sa capacité. Nous mendions presque et pour nous et pour lui des applaudissements, et nous arrivons ainsi au résultat déplorable indiqué au commencement de ce paragraphe, et que l’on s’efforcait

DE l’hérédité. 323

de ne point obtenir , c’est-à-dire à l’épuisement de ses forces intellectuelles ou à leur prédominance ; dans ce dernier cas, on devine aisément le malheur de sa position. Extraordinaire sous un ou plusieurs rapports, enfant ordinaire sous tous les autres, rempli de prétentions, sans expérience et sans docilité, il ne peut, à raison de la faiblesse de son âge et de la discordance de son esprit, trouver l’emploi convenable de ses facultés. Il n’a presque pas à opter ; il ne peut donc prendre que de mauvaises ou de fausses directions ; et, si , comme je viens de le dire , par un concours de circonstances aussi fâcheuses, ses moyens, par exception singulière, ne s’affaiblissent pas bien manifestement , à vingt-cinq ans il va infailliblement augmenter le nombre de ces artistes ou de ces beaux esprits que nous voyons tous les jours dans le monde, et qui, avec toute leur supériorité, ne savent organiser ni leur bonheur, ni celui de leur famille , et qui, après avoir encouru par leur inconduite ou leurs travers le mépris ou la pitié publique , tombent dans le plus affreux dénuement, accusent la fortune d’injustice , et vont, comme aliénés ou comme malheureux , achever dans les hôpitaux une existence qu’ils auraient pu , étant mieux dirigés dès l’enfance ,

embellir pour eux-mêmes , et rendre en même temps beaucoup plus utile et beaucoup plus honorable.

Pour terminer tout ce qui est relatif à l’influence de l’hérédité sur la production des maladies mentales, voici le résumé des obsei'vations de plusieurs praticiens distingués.

Les enfants qui naissent avant que leurs parents aient été fous sont moins sujets à l’aliénation mentale que ceux qui sont nés après.

Il en est de même de ceux qui naissent de parents qui ne sont aliénés que du côté du père ou de la mère, comparativement à ceux qui naissent de pères et de mères aliénés. (Esquirol. )

Burton assure que les individus engendrés par des parents âgés sont plus prédisposés à la mé^ lancolie.

Cox assure que rien n’est plus commun que de voir tomber dans l’aliénation les enfants d’un père ivrogne.

Les frayeurs éprouvées pendant la grossesse disposent aussi les enfants à l’aliénation mentale. Une femme du peuple est enceinte, son mari, pris de vin, menace de' la frapper; elle s’effraie, accouche quelque temps après d’un enfant qui a une santé délicate, qui est sujet à des terreurs

DE l’hérédité. 325

paniques, et qui, vers l’âge de dix-huit ans, devient maniaque. ( Esquirol. )

Une dame enceinte expose mille fois sa vie pour sauver celle de son mari. Elle a des convulsions ; elle accouche; sa fille naît faible, sujette aux frayeurs ; elle se marie, est mère de quatre enfants ; à vingt-trois ans elle devient furieuse ; les idées de terreur, d’assassinat, de meurtre, occupent seules sa pensée. ( Esquirol. )

L’hérédité se rencontre plusfiréquemment chez les riches que chez les pauvres. Sur trois cent vingt et une aliénées admises à la Salpétrière, cent cinq, ou à peu près un tiers, avaient eu des parents aliénés ; et sur deux cent soixante autres malades des classes riches, cent cinquante ou plus de la moitié étaient dans le même cas. (Esquirol. )

On peut dire que, dans cette circonstance, les classes opulentes ont mérité leur sort. Le malheur qui les frappe, ainsi que leur génération, ne tient qu’aux unions mal assorties qu’ils font contracter à leurs enfants. La famille dans laquelle ils veulent entrer compte un ou plusieurs aliénés; n’importe, elle est puissante, riche ou titrée. À leurs yeux toute autre considération paraît petite et s’efface, et l’ambition, l’orgueil, ou la cupidité, dictent les conditions du contrat.

lIfFLÜENGE

La probabilité de l’hérédité de la folie s’ac-^ croît de la même manière que celle des autres maladies. Le danger est en proportion du temps qu’elle a existé dans une famille et du nombre de générations successives qui en ont été affectées. M. Fodéré a observé que, parmi les crétins , les enfants de la première génération sont disposés à cette maladie ; que si de tels enfants sfe marient avec, d’autres crétins, la propagation du mal est plus certaine ; et que si, pendant trois générations consécutives, les crétins s’allient entre eux, la maladie se propage d’une manière certaine. L’hérédité diminue dans la même proportion quand des enfants qui ont des prédispositions s’unissent successivement avec des individus qui se portent bien.

L’hérédité n’est pas une cause d’incurabilité, mais elle rend la guérison plus incertaine, plus difficile, et la rechute plus à craindre.

Jusqu’ici nous avons cherché d’une part à démontrer, par les applications de la physiologie du cerveau, que les causes véritables et toutes naturelles de la folie avaient une action directe et immédiate sur les fonctions cérébrales, ou, pour m’exprimer en termes moins susceptibles d’une fausse interprétation, jusqu’ici nous avons cherché à «lémontrer, tant par des observations

DE l’hérédité. 327

particulières que par des observations générales non moins incontestables, que le cerveau, comme tous les autres organes, se dérangeait par un exercice trop violent ou trop long-temps soutenu. D’une autre part, nous nous sommes efforcé de réfuter l’opinion qui accordait à un simple appareil extérieur , aux organes de la reproduction^ une puissance telle qu’ils semblaient tout asservir à leur empire, et appuyés sur les conséquences nouvelles et rigoureuses que nous avons déduites des faits accumulés dans ce passage de notre ouvrage, nous avons prouvé, sans négliger ici les observations particulières, que l’aliénation mentale chez la femme ne devait point être attribuée à la suppression des règles , aux suites de couches, au temps critique, et que tous les troubles constatés dans les fonctions de l’utérus n’étaient que des effets des affections cérébrales, et ne pouvaient conséquemment être considérés comme causes phjsiquès les plus ordinaires de la folie. Partant toujours des mêmes principes, nous avons aussi combattu par des faits multipliés le système des auteurs qui, fidèles à leur doctrine, plaçaient également le siège de l’hystérie, de la nymphomanie et du satyriasis dans les organes de la génération.

Nos considérations sur l’influence de l’héré-

SaS INFLUENCE DE l’hÉRÉDITÉ.

dité ont fortifié les idées que nous avions manifestées dans le chapitre de l’éducation ; elles ont fixé l’attention sur les dispositions natives que présente le plus grand nombre des aliénés ; elles ont affaibli, pour cette classe d’infortunés, l’influence considérable d’ailleurs que les médecins donnaient d’une manière un peu trop exclusive aux circonstances extérieures, et elles ne doivent pas moins contribuer que tout ce qui précède à faire envisager l’aliénation mentale comme une affection idiopathique du cerveau, et à faire conséquemment adopter des méthodes curatives qui soient mieux en rapport avec le siège du mal et le mode d’action des causes qui l’ont provoqué.

L’énumération rapide des symptômes prin-^ cipaux qui caractérisent l’aliénation mentale va nous servir encore à mettre cette assertion hors de toute contestation.

CARACT. ET STMPT. DE l’aLIÉN. MESTT. 329

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