ÎNFLUEWCE DU FANATISME ET DÉ LA SUPERSTITION
De tous les sentiments qui furent donnés à l’homme en partage, celui de la divinité est, sans contredit, le plus sublime, le plus irré^ cusable, et le plus profondément gravé dans son âme. Les hordes sauvages, les nations qui sont dans la force de l’état social, celles qui languissent dans la décrépitude de la civilisation, toutes en éprouvent la puissance. Antérieur à tous les législateurs, il n’est point le fruit des institutions. L’imposture et l’autorité en ont abusé; mais il ne fut point créé par elle pour asservir les peuples : il est inhérent à l’organisation. Étranger par sa nature à tout égoïsme, il imprime à l’homme un caractère auguste, assure son in-dépendance ; et, ne se bornant point à adoucir ses chagrins, il lui procure quelquefois cette impassibilité, ce stoïcisme que l’orgueil philosophique cherchait vainement dans la raison ,
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et qui, lui faisant envisager d’un œii égal les scènes de la vie, le maintient inébranlable dans la fortune ou dans l’adversité.
Il en est de la croyance en Dieu comme de toutes les qualités que nous avons reçues ; ce sentiment est plus ou moins prononcé : il peut être balancé par des sentiments ou des penchants non moins impérieux; et par cette organisation particulière, autant que par ces différentes associations, l’homme offre dans son caractère des particularités qui s’expliquent aisément, et qui sont aussi variées lorsqu’il jouit de sa raison que lorsqu’il l’a perdue.
Présentons d’abord à nos lecteurs des faits tirés de l’état physiologiqué.
« Le guerrier dévot, comme Gustave-Adolphe et le sanguinaire Souvvrarow, invoquera Dieu avant la bataille pour obtenir de lui la victoire, et il astreindra ses soldats à la prière ; le dévot cruel, comme Louis XI, Philippe II, et plus d’un autre tyran, prouvera son zèle pieux en armant l’inquisition, en faisant des auto-da-fé, et en remplissant de ses propres mains les fonctions de bourreau. L’artiste dévot, comme Philippe Champagne, évitera scrupuleusement ce qui est licencieux, et ne représentera que des sujets sacrés. Le philosophe et le naturaliste dé-
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vots, comme Newton, Bonnet, Cleinjok et Clarke, verront partout dans la nature le doigt de Dieu, et rendront partout honneur au Créateur ; ou même, comme Malebranche, feront découler toutes nos idées de Dieu et soutiendront que l’on voit tout en Dieu, Le poète dévot, comme Milton etRlopstock, chantera les mystères de la religion’, »
C’est encore en vertu de son organisation que tout homme religieux modèle, sans le savoir, la divinité sur son caractère. L’homme violent, mélancolique et austère s’attache aux idées qui le remplissent d’épouvante et d’effroi; il redoute le pouvoir et la vengeance de son Dieu; il le représente toujours colère et prêt à lancer ses foudres pour l’extermination des coupables.
L’homme calme, doux et bienveillant, ne parle, au contraire, que de ses inépuisables miséricordes ; il l’appelle un père saint, un pasteur qui court après la brebis égarée et qui la met avec bonté sur ses épaules, un ami qui se laisse vaincre par les importunités de son ami, un père de famille touché du retour et de la résipiscence de son fils. C’est ainsi que saint Pierre et saint
’ Voyez l’ouvrage si remarquable du docteur Gall, Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, etc. Paris, 182 5 .
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Jean ont peint Jésus-Clirist sous des couleurs tout-à-fait différentes ; et pour chercher moins loin de nous des exemples, c’est ainsi que Bossuet et Fénélon, à la cour de Louis XIV, ne semblaient point invoquer la même divinité
Venons aux faits pathologiques.
L’homme frappé d’aliénation nous offre des caractères aussi tranchés, aussi divers, et qui se rapportent à la même cause. En effet, suivant que le sentiment religieux coexiste avec tels ou tels autres, sentiments très actifs, ces différentes associations produisent différentes espèces de manies pieuses.
Chez les jeunes mélancoliques, doués d’un tempérament ardent, et plus particulièrement chez les femmes, très souvent on observe, avant
* On peut, d’après cela, estimer à leur valeur les sorties virulentes de certains écrivains, qui, aveuglés par leur haine contre les ministres des autels, se sont imaginé que leur tangage n était jamais l’expression de leur sentiment intime. Ignorants sophistes qui n ont pas voulu voir que l’homme ne peut rien par lui-même, et que, par conséquent, les tableaux variés mais toujours imposants qu’il fait de la divinité sont involontaires; que, par leur diversité même, ils se trouvent en rapport avec la trempe et l’étendue différentes des esprits, en même temps qu’ils rendent à la fois tous les attributs, sous lesquels elle a voulu se dévoiler à nos yeux.
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et pendant leur maladie, une lutte pénible entre les penchants de la nature et les devoirs rigoureux prescrits par la morale et la religion.
Une jeune fille de seize ans, élevée dans des principes sévères, est placée chez un ouvrier pour y apprendre la broderie. Elle y reçoit d’abord les prévenances d’un jeune homme du même âge, et se trouve exposée à toutes ses agaceries. Des sentiments de piété, qu’elle doit à son éducation, se réveillent encore avec force, et il s’établit une sorte de lutte intérieure avec les affections du cœur.
La mélancolie succède avec toutes ses craintes et ses perplexités : plus d’appétit, plus de sommeil , et un délire furieux se manifeste ; conduite à l’hospice et livrée tour à tour à des mouvements convulsifs et à tous les écarts de la raison, elle semble assaillie par les idées les plus incohérentes, fait entendre souvent des sons inarticulés, ou des phrases entrecoupées, parle de Dieu et de tentation. {Pinel.^
Une fille de service, douée dès sa tendre jeunesse d’un caractère vif et emporté, sentit se développer, à trente ans, toute l’effervescence d’un tempérament ardent, quoique d’ailleurs très sage et très pieuse ; et il s’excita alors une sorte de lutte pénible entre les penchants du cœur et
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les principes sévères de conduite dont elle avait depuis long-temps contracté l’habitude. Ces combats intérieurs et les alarmes d’une conscience timorée la plongeaient quelquefois dans le désespoir et lui faisaient chercher les moyetis de se détruire ; elle avait recours, dans ses perplexités extrêmes,à un confesseur compatissant et éclairé, qui cherchait à relever son courage, et qui lui répétait souvent qu’elle devait s’attacher à Dieu pour retrouver la paix du cœur. « Mais je nae «sens, répliquait cette fille avec naïveté, plutôt B portée vers les créatures que vers le Créateur, 0 et c’est là précisément ce qui fait mon sup- » plice. » Le bon prêtre persévérait, lui tenait des propos consolants , et l’engageait à attendre avec résignation le triomphe de la grâce , à Vexemple de plusieurs saints, et même et un grand apôtre. C’est ainsi que, loin d’inspirer des craintes sur l’avenir, il cherchait à ramener le calme dans cette âme agitée, et a lui opposer le meilleur remède aux grandes passions, la patience et le temps. Mais les inquiétudes et les veilles prolongées finirent par produire une aliénation, qui fut traitée à la Salpêtrière suivant les mêmes principes moraux, et qui fut de peu de durée. {Pinel) Une jeune personne élevée dans les maximes d’une morale sévère, reconnut, à sa vingtième
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année, l’imprudence d’avoir fait un vœu de chasteté à l’âge de quatorze ans ; et elle consentit au mariage, après des formalités du culte les plus propres à rassurer sa conscience timorée. Mais des lectures pieuses et des méditations mélancoliques ramènent chaque jour des scrupules et des remords, et lui font rechercher la solitude; on la trouve quelquefois fondant en larmes, et répétant, au milieu des soupirs et des sanglots, qu elle est une malheureuse et qu elle n aurait jamais dû se marier. Elle n’en était pas moins une épouse tendre, et elle devint successivement mère de quatre enfants. Des contrariétés survenues durant l’allaitement du dernier aggravent son état ; ses scrupules et sa mélancolie semblent s’accroître chaque jour; il survient souvent des palpitations et des syncopes ; enfin un délire avec fureur se déclare. (Pz/2e/.)
Un orgueil extrême vient se combiner quelquefois avec l’exaltation du sentiment religieux. Telle était la femme d’un tailleur, qui passait une partie de la journée dans les églises, avec des enfants bien parés, qui traitait un mari très complaisant avec le plus grand dédain, et qui finit par exiger de sa part de la servir à genoux, et de voir en elle une âme privilégiée et comblée de grâces surnaturelles.
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On ne peut se dissimuler^ dit à ce sujet le vénérable Pinel, auquel nous avons encore emprunté cette observation, certaines difficultés de dissiper cette sorte de prestige qui tient à unedé^ votiôn très exaltée ou au fanatisme. Comment ramener à des idées saines un aliéné bouffi d’orgueil, qui ne pense qu’à ses hautes destinées, qui se croit un être privilégié, un envoyé du Très^ Haut, un prophète, ou même une divinité? Quels propos peuvent contre-balancer l’effet des visions mystiques et des révélations sur la vérité, desquelles l’aliéné s’indigne qu’on puisse former le moindre doute ?
Malgré les privilèges accordés à l’espèce hu-^ maine, notre nature est si faible, si pauvre et si bornée,, que les sentiments les plus capables de donner à l’homme une haute idée de lui-même et de ses semblables, et d’assurer sa félicité, deviennent aussi la cause de ses malheurs, s’ils sont trop violents, ou s’ils ne sont point suffb samment éclairés. La force du sentiment religieux, par exemple, son excitation par des habitudes pieuses et sévères contractées dès l’enfance, élèvent le caractère jusqu’à l’héroïsme, le mettent au-dessus des intérêts matériels, le font triompher de tous les obstacles, et lui donnent en même temps un fonds inépuisable de tolérance; mais
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ce degré franchi, l’homme n’est plus qu’un malheureux frénétique, qui, sous l’empire d’un sentiment exclusif, méconnaît la voix de la raison , devient persécuteur, et auquel il ne faut qu’un ou deux degrés de plus dans l’exaltation pour avoir avec l’aliéné une ressemblance frappante, et offrir comme lui, dans son délire, tout ce que le fanatisme a de plus hideux et de plus révoltant.
L’histoire suivante fera connaître à quels excès atroces une pareille aliénation peut conduire : elle appartient au professeur Pinel.
" «Un missionnaire, par ses fougueuses déclamations et l’image effrayante des tourments de l’autre vie, ébranle si fortement l’imagination d’un vigneron crédule, que ce dernier croit être condamné aux brasiers éternels, et qu’il ne peut empêcher sa famille de subir le même sort que par ce qu’on appelle baptême de sang ou le martyre. Il essaie d’abord de commettre un meurtre sur sa femme, qui ne parvient qu’avec la plus grande peine à échapper de ses mains. Bientôt après, son bras forcené se porte sur deux enfants en bas âge, et il a la barbarie de les immoler de sang-froid pour leur procurer la vie éternelle. Il est cité devant les tribunaux, et, durant l’instruction de son procès, il égorge encore un criminel qui était avec lui dans le cachot, toujours dans
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la vue de faire une œuvre expiatoire. Son aliénation étant constatée, on le condamne à être renfermé pour le reste de sa vie dans les loges de Bicêtre. L’isolement d’une longue détention, toujours propre à exalter l’imagination, l’idée d’avoir échappé à la mort, malgré l’arrêt qu’il suppose avoir été prononcé par les juges, aggravent sondélire et lui font penser qu’il est revêtu de la toutepuissance, ou, suivant ses expressions, qu’il est la quatrième personne de la Trinité ; que sa mission spéciale est de sauver le monde parle baptême de sang, et que tous les potentats réunis de la terre ne sauraient attenter à sa vie. Son égarement est d’ailleurs partiel, comme dans tous les cas de mélancolie, et il se borne à tout ce qui se rapporte à la religion ; car sur tout autre objet il paraît jouir de la raison la plus saine. Plus de dix années s’étaient passées dans une étroite réclusion, et les apparences soutenues d’un état calme et tranquille déterminèrent à lui accorder la liberté des entrées dans la cour de l’hospice. Quatre nouvelles années d’épreuves semblaient rassurer, lorsqu’on vit tout-à-coup se reproduire ses idées sanguinaires comme un objet de culte; et, une veille de Noël, il forme le projet atroce de faire un sacrifice expiatoire de tout ce qui tomberait sous sa main. Il se procure un tranchet de cor-
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donnier, saisit le moment de la ronde du surveillant, lui porte un coup par-derrière, qui glisse heureusement sur les côtes; coupe la gorge à deux aliénés qui étaient à ses côtés; et il aurait ainsi poursuivi le cours de ses homicides, si on ne fût promptement venu s’en rendre maître et arrêter les suites funestes de sa rage effrénée. »
C’est quelquefois sur eux-mêmes que ces pauvres malades exercent les fureurs de leur fanatisme.
ï Mathieu Lovât, cordonnier à Yenise, dominé par des idées mystiques, se coupa les parties génitales et les jeta par la croisée. Il avait préparé d’avance tout ce qu’il lui fallait pour panser sa plaie, et n’éprouva aucun autre accident fâcheux. Quelque temps après, il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir sur la croix ; il réfléchit pendant deux ans sur les moyens d’exécuter son projet , et s’occupa de préparer les instruments de son sacrifice. Enfin le jour est arrivé : Lovât se couronne d’épines, dont trois ou quatre pénètrent dans la peau du front ; un mouchoir blanc serré autour des flancs et des cuisses comu-e les parties mutilées; le reste du corps est nu; il s’assied sur le milieu cüune croix qu’il a faite et ajuste ses pieds sur un tasseau fixé à la branche infé-
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rieiire de la croix ; le pied droit repose sur le pied gauche ; il les traverse l’un et l’autre d’un clou de cinq pouces de longueur, qu’il fait pénétrer, à coups de marteau, jusqu’à une grande profondeur dans le bois ; il traverse successivement ses deux mains avec des clous longs et bien acérés, en frappant la tête des clous contre le sol de sa chambre, élève ses mains ainsi percées et les porte contre les trous qu’il a pratiqués d’avance à l’extrémité des deux bras de la croix, et y fait pénétrer les clous , afin de fixer ses mains. Avant de clouer la main gauche, il s’en sert pour se faire, avec un tranchet, une large plaie au côté gauche de la poitrine. Cela fait, à l’aide de cordages préparés et de légers mouvements du corps, il fait trébucher la croix, qui tombe hors de la croisée, et Lovât reste suspendu à la façade de la maison. Le lendemain on l’y trouva encore ; la main droite seule était détachée de la croix et pendait le long du corps. On détacha ce malheureux, on le transporta aussitôt à l’école impériale de clinique. Aucune plaie n’était mortelle : Lovât guérit de ses blessures , mais non de son délire. On remarqua que, pendant l’exaspération du délire , Lovât ne se plaignait point, tandis qu’il souffrait horriblement pendant les intervalles lucides. Il fut transféré à l’hôpital des insensés ; il
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s’y épuisa par des jeûnes Tolontaires, et mourut phthisique le 8 avril 1806
La fête du Ticonnal n’a jamais lieu, au Bengale, sans qu on n’y compte un grand nombre de victimes. U est difficile, dit M. Deville, qui en a été le témoin et qui a bien voulu en communiquer la description au docteur Esquirol, il est difficile de se faire une idée de cette atroce et brillante fête, qui attire des dévots et des curieux des parties les plus éloignées de l’Inde. Après dix jours de préparatifs , la procession ou mieux la course du char a lieu. Ce char se compose de trois socles immenses, posés les uns sur les autres, et supportés par des essieux montés sur des roues. Sur le socle le plus élevé est un dais sous lequel on place la niche qui renferme l’idole. Les ornements qui décorent ie char sont magnifiques ; on y emploie les plus riches étoffes, les pierreries les plus précieuses ; on brûle les parfums les plus exquis dans des cassolettes placées autour de l’idole; des troupes de musiciens sont assises sur les marches du char ; des bayadères chantent des hymnes; des brames, debout devant l’idole, éventent le dieu avec des paucas (^éventails)-, on attache au char des cordes assez longues pour que
‘ Bibliothèque médicale, n° de septembre 1811, Marc.
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des milliers d’indiens puissent le traîner. Pendant la marche, qui est d’environ vingt milles, les dévots se précipitent et se font écraser, au nombre de quatre à cinq cents, sous les roues du char, sans que rien en arrête la marche. D’autres se font des incisions aux bras, aux jambes, sur tout le corps, et, tout dégouttants de sang, ils bravent les ardeurs du soleil, les douleurs, et suivent le cortège en poussant des cris de joie \
Les lecteurs qui connaissent ces observations demanderont pourquoi je les ai rapportées.
Voici les motifs qui m’y ont déterminé : ces observations sont dégagées de toute espèce de complication ; elles ont été publiées par des médecins d’un grand nom et d’un grand caractère, et, sous ce rapport, elles présentent tout le degré d’authenticité nécessaire pour ne pas être contestées dans l’emploi que j’en veux faire. La plupart des lecteurs les connaissent, mais leur mémoire seule en est propriétaire ; elles y sont, comme tant d’autres faits, entassées, sans méthode et sans utilité. Je les ai rappelées dans cet ouvrage, parcequ’elles sont, comme je Fai dit, véridiques èt sans complication ; parce-
’ Dictionnaire des sciences médicales, Esquirol, article Suicide.
religieuses.
que j’ai cru trouver entre les aliénés qui les ont fournies et certains fanatiques la plus frappante conformité, et quelles cessent dès lors d’offrir l’intérét banal et secondaire de l’historiette d’un jour. On pourra voir à la fin de ce chapitre si ce rapprochement est naturel. Dans cette supposition , il ne sera peut-être pas sans intérêt pour les hommes appelés à constater l’innocence ou la culpabilité de leurs semblables.
Les faits historiques confirment encore l’opinion que nous avons émise touchanUa faiblesse de notre nature et l’influence que peuvent avoir sur le dérangement de la raison les choses même données et instituées pour la plus grande félicité de l’homme. Je ne dis rien de ces religions mensongères dont les dogmes absurdes n’enfantaient que des extravagances ou des horreurs ; j’arrive de suite à l’influence que produisit le christianisme lors de son apparition, et je laisse ici parler un des hommes les plus distingués de l’époque actuelle.
tt Le christianisme, ramenant les idées religieuses à l’unité de Dieu, faisant taire les oracles en éclairant les hommes, consacra l’opinion de Platon, de Socrate, sur l’existence des esprits ; il opéra une grande révolution dans le monde et occupa toutes les têtes ; on exagéra les puis-
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sances des esprits sur les corps. La crainte de céder aux instigations du diable inspira leffroi ; on se crut dès cette vie au pouvoir des dé- . inons ; les démono-maniaques se multiplièrent : c’est ce que prouve l’institution des exorcismes dans la primitive Église. Bien postérieurement à cette époque, lorsque le fougueux Luther, sousiprétexte d’atteindre des abus, s’efforça de réformer l’Église pour venger sa querelle, les discussions religieuses devinrent le sujet de tous les entretiens, de toutes les prédications, et même de tous les rapports politiques. Les divers partis se menacèrent réciproquement de la damnation éternelle; le fanatisme se réveilla. La mélancolie religieuse ajouta à tous les maux qu’avaient provoqués les novateurs. Calvin les accrut encore. On ne vit partout que des excoim muniés, des damnés et des sorciers. Le diable fut assigné à comparoir. Les possédés furent traînés en jugement; on dressa des échafauds, on alluma des bûchers ; les démono-maniaques, doublement victimes des erreurs régnantes, furent brûlés, après avoir été mis à la question, pour renoncer au prétendu pacte qu’ils avaient fait avec le diable.
» Les médecins et quelques hommes supérieurs ont, dans tous les temps, combattu les préjugés
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qui faisaient méconnaître les vraies causes des maladies nerveuses et de l’aliénation mentale. Hippocrate, dans le livre de la maladie sacrée^ assure qu’il ne peut y avoir de maladies causées par les dieux. Arétée est du même sentiment, de causis morb. diut., lib. i. Le rapport de Maricot, Riolan et Duret, sur la possession de Marthe Brossier, est un modèle de raison et de savoir ; ils réduisent leur opinion à ces termes mémorables: Nihil à dœmone, multaficta, à morbo pauca. Cardan, Corneille Loos, Joseph Duchéne, Becker, Pigrai, Bayle, ISlaudé, Méad, défendirent ces infortunés contre les préjugés et contre les Del-Rio , les Bodin, les Pierre de Lancre, et les inquisiteurs. Mallebranche, dont l’opinion ne saurait être suspecte, se prononce avec une noble franchise dans la Recherche de la vérité. Tout le monde a lu le beau passage de d’Aguesseau où ce célèbre magistrat dit au parlement que, pour faire cesser la sorcellerie, il suffit de ne plus parler des sorciers, de ne plus accorder d’importance à cette sorte d’affaire, et de renvoyer , sans éclat, aux médecins, ces infortunés plus à plaindre que coupables. Les sorciers et les possédés étaient, en effet, souvent victimes des imposteurs , qui trafiquaient de l’ignorance et de la superstition de leurs semblables. C’étaient
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des imbéciles, des mélancoliques, des hystériques qui croyaient être possédés parcequ’on les avait menacés 5 les juges étaient assez ignorants pour livrer aux flammes ces malheureux. Il y avait une jurisprudence contre la sorcellerie et la magie, comme il y avait des lois contre le vol et le meurtre. Les peuples, voyant l’Église et le prince croire à la réalité de ces extravagances, restaient invinciblement persuadés. Plus on poursuivait les sorciers et les possédés, plus on mettait d’appareil à leur supplice, plus aussi on augmentait le nombre de ces malades, en exaltant l’imagination, en s’occupant de craintes chimériques. Une meilleure éducation, les progrès des lumières ont peu à peu détruit ces funestes erreurs, et ont eu plus de succès que les bûchers, le code et le digeste. »
Ces documents précieux nous ont été fournis par le docteur Esquirol, qui les a consignés dans son article Démonomanie , du Dictionnaire des sciences médicales. C’est un des mémoires les plus remarquables que ce médecin ait publiés sur les maladies mentales; nulle part il n’a mis plus d’indépendance et de profondeur dans la pensée. On n’avait point encore fait, dans un livre de cette sorte, une association aussi heureuse de la médecine et de la philoso-
religieuses.
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phie. Le sujet y est envisagé dans ses rapports avec la morale et la législation. D’un bout à l’autre, la tête d’un grand maître s’y décèle, et le cœur d’un excellent homme s’y montre à découvert.
Je vais extraire du même article cinq ■ observalions particulières de démonomanie. Dans tout autre travail sur les affections mentales, nous ne pourrions trouver, sur cette variété du délire, des faits qui aient été aussi bien observés et qui soient plus caractéristiques. Puisse le tableau de cette maladie épouvantable, que l’on a vue malheureusement se manifester quelquefois d’une manière épidémique, faire sentir de plus en plus la nécessité de l’instruction ! puisse-t-il également fixer l’attention des ecclésiastiques qui exercent leur ministère dans les campagnes ! Les peintures qu’ils font presque continuellement de la puissance dii diable, du malin esprit, qu’ils représentent comme un être existant par lui-même, devant un auditoire qui prend à la lettre leurs expressions figurées, contribuent singulièrement à accréditer les erreurs contre lesquelles nous nous élevons, et à prolonger conséquemment le règne de la superstition.
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