DEUXIÈME OBSERVATION
M...., actuellement âgée de quarante-neuf ans, vivant à la campagne, fileuse de laine, avait souvent entendu faire des contes de sorciers. Quinze ans : menstrues spontanées.
Trente-sept ans : au moment de se marier, elle reconnaît que son prétendu la trompe; elle ne veut plus l’écouter, et un an après elle se marie à un autre. Celui qu’elle a délaissé la menace de se venger et l’envoie à tous les diables. Un homme de son village, qui passe pour sorcier, donne son corps au diable, sans toutefois quelle s’en doute. A quarante ans, cessation des menstrués; alors ses idées commencent à se déranger, mais d’une manière insensible aux étrangers ; céphalalgie. Quarante-deux ans : revenant d’une longue course , elle est fatiguée, se couche par terre pour se délasser; peu après, elle sent dans la tête un mouvement et un bruit semblables au bruit et au mouvement d’un rouet à filer, elle s’effraie; néanmoins elle reprend son chemin, mais en route elle est enlevée de terre à plus de sept pieds de haut. Rendue chez elle, elle ne peut ni hoire ni manger; elle se rappelle la menace qui lui a été faite ; elle ne doute plus alors qu’elle ne soit ensorcelée. Beaucoup de remèdes lui sont
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prodigués; elle fait des prières, des neuvaines, des pèlerinages; elle porte sur la peau une étole que lui a donnée un prêtre, mais en vain : le diable et ses tourments ne la quittent plus. Trois ans après, elle est conduite à la Salpêtrière,
Maigreur, peau halée, terreuse, brûlante; pouls faible, petit; tête penchée, face bouffie, front ridé; les sourcils, par moment, se confondant avec les plis du front, se perdent avec les cheveux; abdomen dur, volumineux; elle y porte toujours la main. Elle assure quelle a dans Tutérus le malin esprit, sous la forme d’un serpent, qui ne la qui tte ni nuit ni jour, quoiqu’elle n’ait point les organes de la génération fait's comme les femmes ; elle se plaint d’une forte constriction de la gorge; elle éprouve le besoin de marcher ; elle souffre davantage si elle en est empêchée; elle marche lentement, parlant à voix basse de son état, qu’elle déplore; elle se cache pour boire et manger, ainsi que pour uriner et aller à la selle, afin de mieux persuader quelle n’est pas un corps, mais une vision, une image. Le diable a emporté son corps; elle n’a point de figure humaine ; il n’y a rien d’affreux comme paraître vivre sans être de ce monde. Elle brûle ; son haleine exhale le soufre ; elle ne mange ni ne boit, parceque le diable n’a pas besoin de
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tout cela. Elle ne sent rien ; on la mettrait dans le feu terrestre, qu’elle ne brûlerait pas. Elle vivra des millions d’années, ce qui est sur la terre ne pouvant mourir : sans cela, le désespoir l’eût portée à se détruire depuis long-temps.
Rien ne peut la désabuser. Cette infortunée dit des injures aux personnes qui semblent douter de la vérité de ce qu’elle dit; elle appelle sorciers, démons, ceux qui la contrarient; si l’on insiste, elle s’irrite; ses yeux sortent de la tête, deviennent rouges, hagards; alors, « Voyez, dit-elle, cette belle figure, est-ce celle d’une femme ou celle d’un diable ? » Elle se frappe à grands coups de poing sur la poitrine. Elle prétend être insensible, et, pour le prouver, elle pince fortement sa peau, se frappe la poitrine à coups de sabot. Je l’ai pincée moi-même, je l’ai piquée avec une épingle; elle exprimait la douleur lorsqu’elle n’était pas prévenue.
D’ailleurs cette femme est tranquille, n’est point méchante ; elle parle raisonnablement sur tout autre objet, lorsqu’on peut la distaire de ses idées. Sous prétexte de la délivrer du diable, de la désensorceler, elle a été magnétisée trois fois, et je n’ai pu observer aucun effet magnétique sur elle.
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