‹ Des cérémonies du Sacre ou recherches hist. s.l. moeursChapitre 22 sur 36 · DU BAISER DE L^ACCLAMATION · texte numérisé non relu

DU BAISER DE L^ACCLAMATION

que nous donnons à ce mot \ Les historiens et les critiques les plus judicieux n'y ont vu qu'une sorte de salutation ou d'hommage solennel. Ado^ ratio , seu saiacatio imperatorum '► Maxence , fils de l'empereur Maximien ^ était si rempli d'orgueil et de fierté que , suivant l'expression des historiens latins, il n^adorait ni son père, ni Galérius dont il avait épousé la fille. Adorare est évidemment pris ici pour honorare , venerariy quoiqu'il se rapporte au souverain. C'est ainsi que David adora Saiil , et que Joseph , environné de gloire et de puissance , fut adoré par ses frères à ISi cour de Pharaon.

C'est dans le même sens qu'il faut entendre la pr^ tendue adoration de Charlemagne. Aussi l'auteur dePHistoire des inaugurations s'est^il borné à dire, d'après nos anciennes annales, que « le pontife fit à » Charlemagne une profonde révérence, comme » on en faisait aux empereurs, ses prédécesseurs '. »

* On adorait les empeccurs en leur baisant quelcpiefois la bouche ou la main, et plus souvent les pieds. Ils portaient exprès , pour Tadoration des pieds , des chaussures richement brodées et chargées de perles ou de pierres précieuses. (Dion , Pomp, Lœi> Auref, Vict,, etc. ) L'usage de baiser la mule du pape , e'est-à-dire la croix dont elle est décorée , parait être une imitation de- cette pratique. (Voj. Joseph Laurenti, Ad^ versaria sacra Gentilium, t. AO. ) *

' Du Gange y Glos. verb, aaOaarb.

' Dom Béyj, p. ^3.

4o6 CEREMONIES DU SAGR^.

En effet , toute la difficulté git ici dans . Pinteiv prétation morale d^un mot ; et Thistoire , ainsi que la gprammaire , nous donne les moyens d^en fixer la juste valeur.

Le mot adorer ne signifie pas seulement se prosterner , s'^humilier , s^anéantir devant Têtre qu^on reconnaît pour Dieu, ou au pied de son image '. Il est pris, quelquefois même en français ^ pour un acte de respect , de soumission , d'^estime , ou Texpression exagérée d'aune affection purement humaine. Dans Facception primitive d^adoraref il signifiait littéralement porter la main à la bouche , nd mamim ora ponere ; ou , suivant Vossius, mamk ad os admotd salutare , c'^est-à-dire saluer en baisant la main. Le verbe grec proskynein^adorer, est aussi formé de kjrnein ■, saluer ou kaiser ^ parce que le baiser de la main était une forme d'^adoration très-usitée chez les païens, et qui se liait aux coutumes les plus anciennes. Cest un fait qu^on ne peut révoquer en doute, diaprés les témoignages sacrés et profanes qui rétablissent. ce Je ferai en sorte , dit le Seigneur dans le livre

* « Adorare, in sacris litterb et apud scriptores ecdesiasU- » C08 1 saepè pro honorare et venerari sumitiir. » (Du Gange , ubi suprd*^lE>tf selon Brisson , adorarb e^f procdmbbkdo venerari, sic adorare purpuram principis. ( Bris, de verborum qua ad jus pertinent significat. Cité par Godef. ) Dom De Vert y Explic. des cér, de l'I^^ ^ t. a , p. 188 et suîv.

* p^ossii Etjrmoiùffican linguœ lattnœ^ vert, adorate^

DU B41SBR DB L^AGCLAMATION/ ^OJ

» des rois, qa^il me reste sept mille fidèles qui ne » fléchissent pas le genou devant Baal , et toute » bouche qui n^adorera point cette idole par le » baiser des mains \ >) Job affirme qu'il n^a-> dora jamais le soleil en se baisant la main ; sur quoi le savant Driesches fait observer , dans, ses explications de TÉcriture , que tel était Fusage ancien , et que de-là viqrent les idées d^honneur et de déférence qu^on attacha depuis au baiser de la main *. Le même usage subsiste encore dans tout TOrient. On le retrouve principalementchezIesPhénicienset les chrétiens de Syrie, «Quand ces derniers i> assistent à la liturgie, après la consécration , ils » étendent leurs mains ouvertes vers les saints 1» mystères , puis les baisent , les appliquent en- » suite sur leur visage et s'en couvrent les » yeux ^. » Parmi les auteurs profanes , Pline nous appyçnd que les Romains avaient coutume de se baiser la main droite en faisant leur acte d'adoration. In adorando dexteram ad osculum referi-^

* «Qaomm genua non snnt incurva ta an te Baal^ et

» omne os, qaod non adoravît eum osculans manus. ( Reg., l. 3,c. 19.)

* Mos est antiquus in adorando, quo manuni ori adq^oveboni honoris ergo, ( G. Driesches , connu sous le nom latinisa de Drusius* )

' fi^i€ de M. Chaieuil, dans \t% Mém.de l'Acad. des Bel.- Lêt.y t. 36,in•4^

4o8 CÉftEMONIBS DU SACRft.

mus '. Celui qui était trop pauvre pour supporter les frais d^un sacrifice aux dieux, pouvait , suivant Lucien , se borner à baiser sa main droite. Cet usage d^origine religieuse passa, du culte des dieux, dans les habitudes de la vie civile , et devint une simple marque de révérence , une forme de politesse ou d^amitie. C'est ce dont PÉcriture et les lettres profanes nous fournissent encore la preuve. Jethro , allant au-devant de Moïse, Yadora et le baisa par respect *. Jacob, d'après Finterprétation des septante et de saint Paul , adora , en mourant, le bdion ou le sceptre de son fils Joseph. Tacite , en usant de IVxpression adorare vulgum , n'a pas voulu dire apparemment que le peuple fût un sujet d'adoration. Adorare suaviter signifie, selon l'acception d'Afranius, baiser amoureusement la main ^ Le même mot était pris encore dans le sens àia^ere *. La loi deâ Xll Tables porte que , si quelqu'un intente une action à raison d'un vol non manifesté , le voleur sera condamné à payer le double de la valeur de la chose volée , et le verbe adorare exprime ici l'idée de l'action : si

* Hist, nat, lib. a8, c. a , et 1. i i , c. 4^.

* « Egressus in occursum cognati suî , adoravit et osculatiis • est eum. » ( Exod. , c. iS, v. 7.)

^ Vid. Corpus paetarum , ap. Maittairc , in-f^, I7i'3. 4 « Adorare apad antiques sigaificat agere. » ( Festits, ad v^rb, adorare, ) ^

DU BAISER i>B L^ACCLAMÀTlOrf. J^Q^

adoratfiirto * . Nqus voyonsenfin que les pantomimes romafns avaient coutume d^entrer en scène popu^ lum adorandoj c'*est-à-Kiire quMls saluaient le peuple en baisant la main '. Les chrétiens adoptèrent le même usage , non point avec le caractère superstitieux qu^il avait, primitivement chez les Gentils , mais par» forme de révérence dans les cérémonies sacrées , et comme une marque de civilité ou d^affection dans les relations sociales '. On *n'a pas cessé de qualifier di adoration le salut des cardinal)^ au nouveau pontife qu'ils proclament par inspiration , ou qu^ils viennent d'élire par la voie du scrutin *. Ce mot est également consacré en latin, en italien et en français^. L'arche vé-

' Mém, de fAcad, des BeL-Let,^ t. 4i 9 p* 9^ 9 m-4®^.

' On lit dans Grotius : « Manum osculari sîgnum est rcve- » renliae. Cum manum aUerins osculari non liceret, saam pro » aliéna , eodem sjgnificatu , osculabantur. »

* Carmeli, Sforia de Rili sacri e pmfani , lib. i * , c. i 1 . •

* Dom De Vert rapporte , d'après le témoignante de Dom^inique Macer, sur le Tnot adgenicalori qne Icâ jacobiiis de son temps adoraient aussi leur g<^nëral nouvellement élu, ci» It^i bnisant les pieds, après Tavoir instnllé dans le cbœur à la place qui lui était destinée. ( CéT. de VÉg. , t. f , p. 190.)

* «E, se sieno osservale tutte le Clausole del compro- » messo, Tienc ( il cardinale eletto ) tantosto adorato eome », capo sovrano pontefice délia Chiesa. • (^Stato délia Corte • di RomajV. 1 1 . — Quand il se trouve que les deux liera (des » cardtnaHx) sont ailes en cette sorte à l'a^^ora/con, le cardinal » adoré est faict pape. > ( Traité de l'élection det Papes ^

4lO CÉRÉMONIES DU SACRE.

que officiant au sacre se prosterne encore devant le roi au milieu des litanieis qui précèdent la cérémonie de Fonction \ Or, on ne prétendra pas que les cardinaux adorent le. pape , ni que la prosternation d^un évêque devant le roi très-chrétien, soit un acte d^adoration, quoique le terme />ro^* terner semble l'indiquer.

Ainsi Ton a pu écrire dans le neuvicpie siècle ' que Charlemagne avait été adoré , adoratus more antiquorum principum , sans impliquer Pidée d^'un hommage qui n'est dû qu'à Dieu , ni d'u^i rapport direct avec la pratique superstitieuse des Perses et des Romains '. S'il en était autrement, CQimne le cérémonial anglais se confond avec le nôtre dans une source commune, il faudrait croire que le roi de la Grande-Bretagne adorait autrefois l'arcfaevé-

' ■ Ce faict , Févèque de Chartres retourna vers le roj , â 9 c6té duquel il se prosterna de rechef. • ( Cér. Fr,, in-falio, sacre d'Henri tK ) l

* « L'Écriture nous dît qu'il faut adorer Dieu, et qu'on ne » doit même adorer que lui seul. Elle nous apprend donc , » avec la dernière évidence , que le mot adorer marque deux

• honneurs bien différens Tun de Tautre. Quand elle s'en sert

• à l'égard de Dieu , elle signifie le culte qu'on ne doit rendre n qu'à lui seul , comme au souverain maître de toutes choses. » Quand, au contraire, elle l'emploie à IVgard des créa- » tures y elle veut désigner un honneur infiniment au-dessous » de ce premier culte. » ( Traité des saintes Images, par Cordemoj. )

DU BAISER DE L^ACCLJÙklATlON. ^±±

que de Cantorbery; car, en Angleterre, cVst le monarque qui baise le prélat; et cette conséquence serait en contradiction avec Tesprit de la cérémonie et le bon sens.

Au reste, Éginhard n^est pas le seul historien qui qualifie d^adoration Facte du souverain pontife à regard de Charlemagne. Les anciennes annales de France , depuis le commencement du huitième siècle jusqu^au dixième , en font mention dans les mêmes termes. On lit dans toutes ces histoires , ou du moins dans le plus grand nombre: « Antiquo » more principum adoràtus est y atque, ablato pa- » tricii nomine, imperator et Augustus appella- » tus est. )i Des annales en vers libres du règne de Charlemagne expriment aussi la même idée , avec les mêmes circonstances.

« Summus eumdem

» Prasul adoravit , sîcat mosdebitus olim » Principibus fuît antiquis, ac nomine dempto « Patricii j qno dictus erat priùs inde vocari » Augustus , etc '...•*•

Il est facile de voir que les auteurs de ces écrits se sont copiés littéralement les uns les autres. Mais mon dessein n^est pas de contester le fait. Je ne combats que Finterprétation*

Suivant Popinion commune , le baiser de Tac— damation nVst que la figure de celui que Samuel

* Ap. Godef. 1 1. 1 , p. 93.

4ia CÉRÉMONIES DtJ SACitE.

donna à Saûl , après lui avoir répandu Phuile sacrée sur la tête \

Telle est, sans doute, Forigine primitive de cette ce'rémonie, mais la cause imme'diate ne m^en parait pas aussi éloignée. Je crois Papercevoir dans une pratique de nos ancêtres, dont le caractère et Tobjet ont une analogie remarquable avec le baiser du sacre.

Nous avons vu que rintervenlion des douze pairs au sacre de nos anciens rois avait pour fondement Tobligation de produire douze témoins dans les actions d^ùne certaine importance , telles que Facquisition d^une grande propriété et la prise de possession d^un fief. Le baiser de Facclamation semblerait dériver de la même source, comme complément de ces antiques formalités. U rappelle ce qui se pratiquait entre le seigneur et ses vassaux dans Facte d^investiture des fiefs. Le seigneur faisait toucher au vassal le bout des branches de quelqu^arbre de la terre dont il s^agissait, en lui remettant un gazon, une canne, une épée, une bannière, des éperons , un gant, des clefs , une broche et divers autres symboles de possession** ou de pouvoir, selon Fusage du pays •. Ensuite , et pour dernière cérémonie , il baisait le vassal investi de son nouveau domaine , en témoî-

* « Tulit autcm Samuel lenticulam olei, et efiîidit super >» caput ejus y et deosculatus est eum, • (^Reg. I. i , lo, i.) ». Bal. MùceL — Le Gendre, Mcfurs des Fr* ^ p. loa.

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