‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE PREMIER DES ROYALISTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER DES ROYALISTES

Il faut distinguer en P>ance deux classes de royalistes tout à fait séparées, ceux qui veulent la monarchie limitée parce que, dans leur opinion, elle est la plus favorable à l'union de l'ordre et de la liberté, et ceux qui veulent la monarchie pour rétablir l'ancien despotisme, faire renaître tous les privilèges, jouir de tous les abus, enfin recréer les superstitions royales et religieuses et seconderpar elles toutes les ambitions désordonnées. Je répondrai aux uns par des raisonnements, aux autres par des faits ; les uns trouveraient plus de partisans en France, mais les autres ont des moyens plus redoutables ; il suffirait de convaincre les uns, il sera toujours nécessaire d'être plus forts que les autres.

La monarchie limitée a peut-être été toujours

PKEMIEKE PAHTIE

difficilement applicable à la France, mais ce qui est bien sûr, c'est qu'elle est devenue tout à fait impossible depuis la révolution républicaine. Déve loppons ces deux vérités. La Constitution de 1791 a été jugée détestable par ses auteurs et ses patients, mais quand une réunion d'hommes très éclairés et très honnêtes fait un si mauvais ouvrage, il serait absurde de l'attribuer à leur faute et de ne pas voir que c'est avec la nature des choses qu'ils ont lutté et que les vices de leur travail tiennent à l'impossibilité du problème qu'on leur avait donné à résoudre. On voulait en France de la liberté et 200.000 hommes de troupes réglées entreles mains d'un roi, de l'égalité dans la nation et de l'hérédité sur le trône : toute cette œuvre disproportionnée n'avait point de vrais contre-poids. Pour essayer de détruire l'influence du roi sur l'armée d'abord, on Ta rendu inhabile à la commander, et, dans un pays militaire, c'est dégrader un homme que de le condamner pour sa vie à ne courir aucun des dangers de la guerre. En Angleterre, la royauté est une magistrature. Il n'y a presque point de troupes de terre, il est fort peu naturel qu'un roi s'embarque pour passer aux îles; la marine est une science qu'il faut apprendre, le courage seul n'y rend pas propre, les matelots ne s'attendent donc pas que le roi quittera tous les soins de l'administration inlérieure de son pays pour traverser les mers avec îux. Mais l'armée de terre composée de 200.000lommes combattant quelquefois au centre de l'em-

pire, défendant les foyers, assurant l'intégralité du territoire, l'armée de terre se regarde presque comme une nation dans l'Etat, et s'il existe un roi, le prendra forcément pour son chef. Le prestige de la royauté, de l'hérédité, de la noblesse, toutes ces illusions dont vous êtes contraint d'environner une puissance toute d'imagination, toutes ces illusions, dis-je, sont propres ou à fanatiser l'armée pour le roi ou à lui inspirer du mépris pour un homme qui serait condamné par la loi à ne jamais porter les armes : il faut donc ou que l'armée renverse le trône ou que l'armée soit dévouée au monarque. En comparant sans cesse l'Angleterre à la France, on oublie ce que peuvent dans l'Etat 200.000 hommes de troupes réglées, on oublie que la royauté en France, pour être considérée, doit toujours avoir l'appareil militaire, et qu'en Angleterre elle est respectée comme un pouvoir civil. Cinq Directeurs se renouvelant tous les cinq ans, n'arrivant au pouvoir que vers le milieu de la vie, ne doivent jamais disposer individuellement des troupes; leurs arrêtés les commandent, mais leurs personnes ne leur sont connues que collectivement, ce qui est tout à fait contraire à l'empressement de l'enthousiasme ; il n'y a pas trop de toutes ces précautions pour que le Directoire ne puisse pas abuser des troupes contre la liberté, et l'on voudrait qu'un roi, chef naturel de l'armée, se fût toujours soumis à ne la pas commander et l'eût commandée sans lui faire franchir les bornes prescrites par la Cons-

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titution ? C'est à celle difficullé qu'on doit attribuer toutes les fautes commises dans les décrets rendus à cet égard par l'Assemblée constituante. Tantôt elle a voulu ôter au roi la nomination des officiers, comme s'ilfallait rendre l'armée indépendante pour l'empêcher d'être usurpatrice ; tantôt elle a défendu au roi de commander l'armée, de l'éloig-ner de plus de 20 lieues de Paris, sans la permission du pouvoir lég-islatif, comme si Tort pouvait jamais ni compter sur la résignation d'un roi avili, ni maintenir l'ordre par une puissance dégradée. Les magistrats de la loi peuvent recevoir d'elle mille contraintes diverses, sans rien perdre de leur considération; ils parcourent un cercle qu'elle a tracé, ils sont élus, ils redeviendront simples citoyens, au terme de leurs fonctions publiques ; tout est positif dans leur existence, ils s'élèvent au lieu de perdre. Ils font exécuter la loi qu'ils ont souvent rédigée comme législateurs ; ils passent d'un poste à l'autre, et comme il n'y a point de prestige dans leur situation, il n'y a point de mécomptes dans leur pouvoir. Mais l'existence d'un roi est quelque chose de poétique, de religieux que vous ne pouvez borner sans risquer de la détruire, et que vous ne pouvez étendre sans compromettre la liberté, et si l'Angleterre l'a fixée dans de justes limites, c'est à des circonstances bien plus encore qu'à la volonté des Anglais que ce bonheur doit être attribué. Dans un pays où il y a 200.000 hommes de troupes réglées, la monarchie sera bafouée, si elle n'est qu'une ins-

DES UOYA LISTES

titution civile et, despotique, si elle devient un pouvoir militaire.

La seconde difficulté que rencontrait rAssembléc Constituante, c'était d'établir la royauté héréditaire au milieu d'une nation égale en droits politiques: elle a craint l'effet d'une élévation si disparate avec le niveau ; elle n'a créé qu'une Chambre, persuadée qu'elle aurait plus de force, et ce choix de deux éléments si divers devait nécessairement briser l'un des deux. Et pourquoi, disent alors les partisans d'une monarchie limitée, pourquoi ne pas créer une Chambre des pairs? J'opposerais d'abord à cette proposition tous les raisonnements philosophiques qui la condamnent, mais en continuant de parler aux adversaires seulement la lang-ue qui nous est commune, je demanderai comment on pourrait établir en France une pairie comme en Ang^leterre. Ce qui caractérise la pairie anglaise, ce qui la rend gardienne de la liberté, c'est qu'elle est une magistrature à laquelle peuvent parvenir tous les citoyens qui se distinguent dans la carrière des emplois publics ; c'est que, le lendemain de la nomination d'un simple avocat à la pairie, il jouit de la même existence que la plus ancienne pairie d'Angleterre. En France, la considération de la noblesse n'était point attachée aux titres, mais à l'ancienneté de la naissance. Les grandes familles anglaises ont été successivement recrutéespardesfamillesétrangères, à l'époque où les Saxons, les Danois, les Normands, les Hollandais, à la suite de Guillaume III, se sont

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successivement emparés de la puissance. Les révolutions, le chang-ement de dynastie, les secousses \iolenles qui ont toujours ag'ité l'Ang-Jeterre, ont fait perdre en plusieurs circonstances cette filiation de puissance nobiliaire, qu'une féodalité pliis tranquille a transmise fidèlement en France. Les Ang'lais, placés dans une île, ont plus fait la guerre civile que porté les armes au dehors ; l'existence militaire qui a fortifié en France l'éclat de la noblesse a toujours eu moins d'influence en Angleterre : la noblesse était, pour ainsi dire, plus attachée à la terre qu'à l'homme, et le roi créait un noble en donnant une pairie ; le même titre successivement, porté par diverses familles déroutait la mémoire, et. depuis longtemps il n'y a pas eu en Angleterre de noms nationaux et historiques tels que les Montmorency, les La Trémouille, etc A l'époque où

la Révolution de 1688 consolidait la Constitution, on ne créa point la pairie, on modifia, on rassembla des éléments anciens, mais dont la nature était déjà fixée, dont l'existence était reconnue depuis la grande Charte où les barons avaient fait reconnaître les privilèges de la nation à Jean sans Terre. II était reconnu que Je roi avait le droit de créer des pairs, et que dans les pairs seuls consistait la noblesse de l'Etat; il en avait usé dans mille circonstances, tantôt pour des nobles, tantôt pour des hommes du tiers-état et leur considération avait toujours dépendu de leurs richesses, de leur pouvoir et non de l'ancienneté de leur noblesse. En France, le roi.

en eiTet, créait quelquefois des pairsd'une naissance peu illustre, mais cela ne chançcaiten rien les ran'^s de la société tels que l'opinion les classait : un Montmorency sans titres était toujours un beaucoup plus grand seigneur qu'un pair d'une naissance médiocre. Mais quoi, me dira-t-on, vous vous flattez d'établir une République et vous ne croyez pas à la possibilité d'un aussi léger changement que celui de donner à la pairie la considération de la noblesse? On démontre un principe, on ne crée pas une illusion : un gouvernement qui se fonde sur des vérités mathématiques peut être établi partout et dans tous les temps. Une institution quelconque qui n'est point fondée sur une vérité positive a besoin de l'appui d'une opinion coutumière pour se soutenir : toutes les institutions qui tiennent à un prestige quelconque arrivent parles circonstances, mais ne sont jamais créées par la volonté. Tous les terrains sont propres à tracer des figures de géométrie, le hasard seul décide des effets pittoresques qui peuvent plaire à l'imagination : la royauté, la noblesse, la pairie, le clergé, la superstition, la religion catholique, tout cela peut aller dans les pays où le temps les a consacrés, mais aucune de ces institutions poétiques ne peut se transporter dans les nations où elles n'existent pas. Pour ainsi dire, c'est commander l'amour que vouloir établir une illusion quelconque, fût-elle même utile. La représentatior. nationale, l'égalité des droits politiques se transportent d'un pays à l'autre comme l'arithmétique.

comme le calcul sur lequel les usag^es ni les habitudes d'aucun peuple n'ont jamais eu d'influence, mais tout ce qui n'est pas susceptible de démonstration est indigène dans chaque pays : les Allemands trouvaient la noblesse de France entachée par les mésalliances ; le clergé espagnol se scandalisait du pouvoir du roi sur le clergé français, et tandis qu'en Angleterre, le jour où un Erskine serait nommé pair, la Chambre haute tout entière s'honorerait d'un pareil collègue, en France, si l'un des plus honnêtes liommes de l'Assemblée constituante, si Mounier eût été nommé pair, à l'instant, les dédains, la hauteur, les préjugés delà noblesse, les plaisanteries, armes toutes puissantes des préjugés, auraient dépouillé Mounier, non de sa dignité personnelle, mais de toute la considération qu'il aurait dû recevoir de son titre. On ne crée pas plus un préjugé de rang qu'une croyance religieuse; il n'y a que deux choses possibles dans un pays, ou transiger avec ses souvenirs et ses erreurs, ou fonder toutes ses institutions sur un principe susceptible de démonstration; mais lui faire changer un préjugé contre un autre, jamais vous n'y parviendrez. Le respect pour un pouvoir héréditaire, quel qu'il soit, ne peut jamais être raisonné, il est donc impossible qu'on en dispose : si vous voulez le déplacer, il faut argumenter avec celui qui l'éprouve, et l'argument ou se brise contre l'illusion, ou la détruit complètement. En France donc, il y avait tant de familles nobles, tant de respect pour leur illustration qu'il fallait ou

détruire tous les rangs hérédilaires, ou les accorder tous exclusivement à ceux qui les possédaient de tous temps ; aucune force n'était assez puissante pour faire admettre un troisième parti, pour borner à la pairie toutes les inégalités polilicjues. Quel eût été le levier de cette entreprise? La philosophie? Elle voulait plus. La force? Elle n'agit point par des nuances. Le fanatisme ? 11 ne transige point. Et l'habitude et l'esprit de parti et les prétendus droits tirés de l'histoire, enfin tout ce que la Révolution française a eu à combattre ne mettait pas moins d'obstacles à l'établissement de la pairie anglaise qu'à la fondation de la République.

Si ces raisonnements sont vrais en général, combien ne le sont-ils pas encore plus dans les circonstances présentes ! Je n'hésite pas à le dire. Le gouvernement le plus impossible en France maintenant, c'est la monarchie limitée.

Par une suite des mêmes inquiétudes sur les moyens d'usurpation que laissèrent au roi la nécessité d'une armée nombreuse, l'Assemblée constituante a mal combiné la force administrative. Elle a voulu populariser dans ses moyens un pouvoir impopulaire dans sa source, ce qui plaçait l'anarchie dans l'exécution, tandis que dans la République où les chefs suprêmes sontéligibles et inamovibles, les agents de l'administration peuvent, sans danger pour la liberté, être immédiatement dépendants d'un pouvoir soumis par la Oonstitution à un renouvellement périodique; et ce n'est que parla ré-

publique qu'onpcul éviter le despotisme royal le plus absolu. Beaucoup d'hommes amis de la liberté ont renoncé à cet espoir. On a commis en son nom des crimes épouvantables; c'était au nom aussi de la justice et de la vertu, et cependant on continue à vouloir être juste et vertueux. On devrait appliquer le même raisonnement à la liberté, mais c'est un mot dont le sens est moins généralement connu, et l'on peut dire avec certitude qu'il y a en France, maintenant, bien plus de la moitié de ceux qui voulaient la révolution de 1789, qui n'y prennent au moins aucun intérêt maintenant.

La liberté n'est donc énergiquement défendue que par le parti républicain, et quelques hommes modérés qui veulent la liberté sous un gouvernement mixte, seraient abandonnés aujourd'hui de toute l'opinion qui les soutenait en 1789. On rencontrerait, pour établir la monarchie limitée, les mêmes obstacles que pour relever'l'ancien régime : la force qui) faudrait pour vaincre des hommes tels que les républicains ne pourrait s'arrêter dans son impulsion, et les hommes qu'il faudrait appeler à soi pour essayer d'être les plus forts seraient tous fanatiques des idées les plus absolues.

Avant le 18 fructidor, on voyait déjà lutter des hommes modérés contre leurs alliés, on voyait déjà malgré eux toutes les superstitions appelées à l'appui de la réaction; les idées qui étaient accueillies longtemps avant la Piévolution étaient repoussées comme terroristes. Hehétius, Rousseau, Voltaire,

Raynal étaient déjà proscrits dans leurs tombeaux, et de même (jue les Girondins s'étaient vus renverser par la Montag-ne, les royalistes superstitieux devaient rester seuls les maîtres, si la républifiue était vaincue. La force se proportionne à la résistance, la réaction au mouvement, la vengeance au malheur, et plus cette révolution a été souillée par des excès abominables, plus il est certain qu'on poursuivrait avec acharnement le prétexte comme la cause, le bien com.me le mal, l'origine comme les effets. Oiioi, dira-t-on, c'est parce que des crimes détestables ont eng-louti la fondation delà République qu'il faut soutenir et défendre c^tte forme de gouvernement? C'est d'abord parce qu'en luimême ce g-ouvernement est le seul qui relève la dignité de l'homme, c'est aussi parce que les ressentiments des individus amèneraient la destruction de tous les hommes, de toutes les choses qui tiennent à la liberté, qu'on ne peut opposer que des fanatiques à des enthousiastes, que les Vendéens seuls ont pu combattre les républicains, que plus une ville a fait de résistance plus elle est saccagée par les vainqueurs et que, pour dompter la race ardente des révolutionnaires, pour la contenir (en supposant qu'elle pût être domptée) il faudrait évoquer tous les préjugés, rétablir toutes les puissances, anéantir enfin toutes les conquêtes de l'esprit humain depuis trois siècles, et faire porter la terreur royale sur la plupart des hommes éclairés. On cite toujours l'histoire d'Ang-leterre, pour en faire le

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modèle de l'histoire actuelle de France. L'on prétend (ce qui d'abord n'est pas vrai) que le règne de Charles II a été très doux, et des hommes paisibles se flattent de la même espérance, mais il n'y a que des ressemblances apparentes entre la Révolution de France et celle d'Angleterre. Rien ne diffère plus au regard du philosophe : le mobile de la Révolution anglaise c'était les querelles de religion. A cette époque qui suivait de moins d'un siècle la Réformation, toute l'Europe avait été occupée des dissensions religieuses; tous les souverains avaient discuté sur ce sujet, et pas un des écrivains célèbres qui depuis cent ans ont discuté la philosophie politique n'avait existé; la Révolution d'Amérique, la Constitution d'Angleterre elle-même, rien n'avait exercé les esprits sur l'organisation des pouvoirs politiques. Un homme, le chancelier Bacon, avait approché de cette science comme de toutes les autres, parce que cet homme pensait au delà des siècles, mais la mode qui est l'opinion publique d'une certaine classe, mais l'enthousiasme qui est la conviction du peuple, n'avaient point, comme après les écrits de J.-J. Rousseau et de Voltaire, excité toutes les âmes à l'amour de la liberté, tous les esprits à la méditation des moyens de l'établir. On parlait de liberté comme un dogme de la croyance puritaine, mais une nouvelle interprétation d'un passage des prophètes pouvait modifier, au gré de Cromwell, les opinions de ses partisans. Les disputes sur le dogme, l'importance mise aux dogmes rend

une nation très propre à recevoir le jousj d'un homme.

La soumission est inséparable de la foi, et ces deux dispositions créent la puissance d'un maître ; aussi voyez-vous l'Angleterre gouvernée six ans par Cromwell, un an par son fils, n'ayant jamais cessé de perdre les habitudes monarchiques et demandant seulement à pouvoir obéir selon sa conscience religieuse. Sans doute, vingt ans après, la Révolution de 1688 fondait la liberté politique; sans doute à travers les disputes religieuses quelques chefs éclairés voulaient faire servir les erreurs des hommes à l'établissement de la vérité, mais l'esprit général n'avait aucun rapport avec le principe de la Révolution de France. Les hommes pouvaient tout en Angleterre, les idées seules ont servi de chefs parmi nous. Enfin, la moitié de la nation, tous les hommes obscurs restés spectateurs tranquilles de ces grands débats, n'apportaient sous la Restauration aucun sentiment de vengeance ; moins de crimes ainsi, moins de haines rendaient la résistance des uns moins forte et le triomphe des autres moins absolu. Les peuples voisins n'étaient point intéressés dans cette querelle, les castes nobles et religieuses de tous les pays n'y prenaient point une part individuelle ; c'était une suite d'événements particuliers à l'Angleterre et dirigés par quelques tètes ; ce que les hommes avaient fait, les hommes pouvaient le modifier. Ici, c'est la tempête que trois siècles ont préparée, c'est toutes les questions

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poliliques et religieuses à la fois agitées, c'est l'esprit de parti jeté dans le cœur de cîiaque homme, c'est un genre de lutte dans lequel un troisième parti n'a point d'existence possible. Il peut (et c'est i'espoir des âmes honnêtes), en se réunissant aux républicains, lui porter et ses lumières et ses principes vertueux, mais s'il veut renverser la République, il est insensé de conserver l'espoir d'une monarchie limitée. Qu'il appelle à lui les préjugés et les superstitions, les prêtres et les nobles et les rois, qu'il entasse Pélion sur Ossa, ce sera vainement ; mais au moins il aura pu concevoir quelque espérance raisonnable, il aura opposé du fanatisme à la passion. C'est dans le même élément, c'est dans le feu qu'il aura forg-é ses armes, mais se flatter qu'un chang^ement de dynastie, qu'une modification qui transformerait la noblesse en pairie, que de telles idées formeraient un parti entre la république et la vengeance, c'est tout à fait méconnaître et la nature éternelle des choses et l'empire actuel des circonstances, c'est se rendre inutile à son pays et funeste à soi-même. Que je voudrais avoirpersuadé à de tels hommes que la liberté ne peut exister que dans la République, car alors ils seraient franchement républicains et leurs vertus et leurs lumières prêteraient à la République une grande force morale.

Il est un autre parti en France, bien plus redoutable que les royalistes constitutionnels, ce sont les fanatiques sans restriction et du catholicisme et de

l'antique autorité royale et des privilèges de la noblesse : ceux-là ne sont pas accessibles aux raisonnements; ils ont quelque cliose de jacobin dans la tête; c'est la suite, la persévérance et l'adoption des idées absolues, c'est, comme je l'ai dit, eux seuls qui domineraient si la République était vaincue, parce qu'ils satisferaient les passions et pousseraient à l'extrême la réaction, parce qu'ils feraient trembler les amis de la liberté monarchique en les menaçant de voir renaître toutes les horreurs de la Révolution, parce qu'ils auraient seuls raison contre tous les partis qui, successivement, ont voulu la liberté, puisque, seuls, ils les auraient blâmé tous. Mais ces hommes sont en petit nombre et ne triompheront jamais des républicains. S'ils pouvaient se le persuader, que de malheurs ils épargneraient à leur pays, à leurs familles, à tout ce qui leur est cher ! Ils ne font jamais un effort qui ne donne de nouvelles chances aux excès révolutionnaires; les Terroristes vivent de Blanckenburg-, et tout ce qui pourrait amener dans la République et le repos et la justice, et l'humanité, est sans cesse retardé par les tentatives infructueuses des royalistes. Voici sur quoi se fonde leur espoir : ils voient que les mais de la République sont très diminués par les crimes de la Terreur ou les malheurs de l'arbitraire ; ils entendent une à une les plaintes d'un nombre infini d'individus, et il leur semble qu'il suffirait d'une conspiration bien faite pour renverser un pouvoir que l'opinion du grand nombre ne

Pi

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recréerait pas le lendemain. Il est très vrai et c'est. à plusieurs égards, la faute des républicains, qu'il y a fort peu d'esprit public en France, maisiln'er existe pas davantage pour les royalistes que poui les républicains ; le combat est entre les deux par. tis, et la nation regarde parce que tout a contribué à la dégoûter des querelles politiques, qu'elle craini la contre-révolution, qu'elle redoute la Terreur, qu'elle est mécontente de la République, mais qu'elle ne désire pas la royauté et qu'à tout prendre, comme il faut s'agiter davantage pour renverser un gouvernement que pour s'y soumettre, elle prendra ce dernier parti et laissera la puissance entre les mains des républicains, parce qu'ils l'onl et parce qu'ils s'entendent à la garder au milieu de la vaste solitude du silence de l'opinion publique. Il reste à savoir lequel des deux partis doit avoir l'avantage sur l'autre. Examinons d'abord les exemples et, nous gardant d'appeler hasard une suite de faits semblables, cherchons une même cause à des résultats toujours pareils.

Les républicains ont vaincu les royalistes sur quelque terrain qu'ils se soient placés, ils ont vaincu aussi les Jacobins quand ils se sont tournés contre eux : le 9 thermidor, le 12 germinal, le 4 prairial, etc., les Jacobins ont été vaincus par les républicains; les royalistes sans les républicains n'ont jamais obtenu de victoire contre les Jacobins mêmes : cette race révolutionnaire ne peut être domptée que par des hommes qui se sont, comme elle.

trempés dans les eaux du Styx. Les républicains peuvent donc seuls encore pendant longtemps, contenir le terrorisme. Ce n'est pas tout : ils ont sur les royalistes un ascendant comme parti que rien ne peut détruire. Le 13 vendémiaire on a dit : vous verrez le môme événement qu'au 10 août, les troupes fraterniseront avec les citoyens et ne tireront point sur eux. Pouvez-vous imaginer que 700 Conventionnels inspireront plus d'attachement aux troupes qu'un seul homme, fils de tant de rois? Les troupes, excepté les Suisses, avaient refusé de tirer le 10 août, elles ont fait triompher la Convention le 13 vendémiaire. Avant le 18 fructidor on disait : une assemblée a toujours été la maîtresse en France, la puissance des décrets est incalculable, ce qui, d'ailleurs, a manqué aux vendémiairistes, c'était un point de réunion (et les Conseils en serviront), c'était un chef habile, et Pichegru défendra les Conseils, et, comme les républicains étaient alliés au Directoire, le Directoire a triomphé, le 18 fructidor est arrivé, les députés seuls se sont montrés pleins d'énergie, ils ont sollicité l'intérêt populaire par tout ce qui pouvait l'exciter : le malheur, la vieillesse, le talent, le courage, mais la force patriotique était contre eux; mais quelques hommes criminels siégeaient à côté de noms respectables, et ces têtes ardentes, insensées, qui avaient excité les Conseils au delà de leur opinion et de leur intérêt, qui leur avaient promis tant d'appuis, tant de secours, ces fous sont devenus sages, alors qu'il

fallait être fous. Cinq cents députes des Anciens ont traversé la ville sans trouver un refug^e. Ces membres d'un Sénat dont les armées, dans leurs adresses, avaient reconnu les services, ces hommes malheureusement enveloppés dans la proscription de perfides coupables, offraient un spectacle toujours affligeant, quelle que soit sa cause : des députés du peuple sans asile au milieu de lui ; et peutêtre que leur malheur a coûté plus de larmes aux véritables amis de la représentation nationale qu'à ce parti sans force comme sans raison, dont les provocantes menaces avaient amené ce terrible jour. Tant d'exemples réitérés, tant d'exemples dont les résultats ont toujours été semblables dans des situations tout à fait diverses, ne peuvent point paraître à l'homme qui pense le simple effet du hasard. Ce sont des causes durables qui assurent au parti républicain en France une prépondérance certaine sur les royalistes. Les royalistes ont tous une existence individuelle; ils n'ont point commis de faits révolutionnaires en opposition avec l'opinion de presque tous les gouvernements de l'Europe; chacun d'eux peut donc se flatter, d'une manière, d'être tolérable personnellement, quand même son parti serait vaincu; il n'y a pas un républicain qui se voie un asile ailleurs que dans les déserts d'Amérique. Le lien de parti est beaucoup plus fort, alors qu'il n'y a de ressource que dans le parti : les républicains sont unis de situation, de fortune, de crainte, d'espérance; les royalistes sont une société

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dont la conversation est assez d'accord, mais oC personne n'a renoncé à son lot particulier, parce que chacun peut assez raisonnablement se flattei de l'obtenir. Les royalistes ne sont pas signalés un à un aux républicains, comme les républicain? au.^ royalistes; il y a beaucoup d'hommes obscurs du côté royaliste ; de l'autre, c'est une armée d'hommes très connus, tous personnellement haïs par leurs adversaires et qui consentent à marcher en lig-ne comme s'ils n'étaient que des soldats; le parti républicain a beaucoup plus d'esprit, comme parti, que le parti royaliste, la plupart des individus qui le composent ont bien plus de caractère que d'idées, ils vont tout droit à leur but sans accessoires, sans nuances, ce sont des hommes dont le moral marche comme les lois physiques de la nature. Quelquefois soumis aux hommes éclairés pour le choix de la route, mais intraitables sur le but, Tartares de la philosophie qui conquièrent le pays par les lumières que d'autres ont découvertes et que d'autres doivent diriger. Les royalistes ont de l'esprit individuellement, mais point en masse, ils sont distraits de leur but par leurs goûts, par leurs amusements, par les nuances de leurs idées ; étant pour la plupart d'une classe jadis privilégiée, ils comptent sur les exceptions, ils attendent la fortune, ils ne doutent pas du succès. Les royalistes extrêmement braves individuellement ne peuvent l'être comme parti : le courage des partis, c'est le désespoir, et il y a toujours des jouissances pour les royalistes

vaincus ; ils disposent d'une sorte d'opinion pas assez étendue, pas assez prononcée pour faire de la gloire, mais très suffisante pour consoler d'une défaite. Il y a des débris de rang, de considération passée avec lesquels on peut satisfaire toute l'ambition de la vanité, et même assez de bonne foi dans son opinion, assez d'injustices dans le parti contraire pour se retrouver bien avec sa conscience alors qu'on est vaincu. Les républicains savent parfaitement qu'ils ont besoin de succès pour échapper à toute l'opinion qui fondrait sur eux dans leur défaite ; enfin, parmi les républicains, sans parler jamais des hommes criminels qui usurpent et dégradent ce nom, il est bien peu d'hommes que la fièvre de son opinion n'ait entraîné, qui ne se reproche des sacrifices faits à la puissance, à l'enthousiasme de son opinion. Et cette agitation du sang, cette crainte de ne rester qu'avec les malheurs particuliers qu'on a causés, et privés du but qui peut jeter quelque gloire sur cette douloureuse époque, ces pensées qui dominent plus ou moins les âmes, les animent dans le combat du besoin invincible de la victoire que les chefs des républicains ressentent toujours. Les royalistes ne peuvent avouer ouvertement leur but, ils sont obligés d'user de mille détours; les républicains tirent une force prodigieuse de la publicité. Les royalistes veulent le retour du passé, les républicains un nouvel avenir. Les républicains ont tous le même fanatisme; la Vendée seule, parmi les royalistes, était franche-

ment catholique, la Vendée seule a conibaltu les républicains; la Terreur avait placé la Vendée entre ia mort ou le succès. La Vendée alors était menaçante, mais si les républicains abdiquant à jamais tout système de terreur et d'arbitraire, oirrentà tous les royalistes paisibles une manière douce d'exister en France en dehors des affaires publiques, ils auront à jamais détruit toute possibilité d'existence pour un parti qui n'aura plus, pour se rallier, le ressort d'aucune véritable crainte. Enfin le gouvernement a des moyens prodigieux en France, et le gouvernement est entre les mains des républicains : ces hommes qui seuls savent renverser un gouvernement en sont les maîtres; ils ne laisseront plus les élections dominées par le parti royaliste. Il n'existe donc pas une chance pour que les royalistes triomphent, ils peuvent, par les efforts combinés avec les erreurs des républicains, rendre le gouvernement de France pendant plusieurs années encore tyrannique, inquiet, persécuteur, arbitraire ; ils peuvent, les royalistes, par de nouvelles tentatives, amener des secousses illégales, des jugements injustes, empêcher une bonne république de s'établir, appeler sur eux des persécutions détestables, sur la France des malheurs sans fin ; ils peuvent rendre suspects de vrais amis de la liberté en se plaçant derrière eux; ils peuvent détruire pendant longtemps encore tout l'effet des prières des hommes humains, de l'éloquence des esprits justes, en empruntant leur langue pour servir des projets po-

litiqiies, mais ils ne peuvent pas triompher. Qu'ils se pénètrent donc une fois de cette vérité, qu'ils se soumettent.debonne foi à la République pour échapper à mille douleurs, pour épargner à la terre le spectacle de mille forfaits; qu'ils se rapprochent sin- ,cèrement des hommes et d'une opinion contraire à la leur. Ce qui crée dans un pays deux nations irréconciliables, c'est ce qui fait exercer à l'un l'implacable force du pouvoir, à l'autre l'offensante exclusion d'une opinion qui se croit toujours dominatrice. Lorsqu'on ne se parle ni ne se voit, il est des caractères qui finissent par ne plus croire leurs adversaires compris dans la nature humaine ; il a suffi d'un rapport passager, d'une conversation, d'un mot doux prononcé l'un à l'autre pour avoir intéressé, même des hommes cruels, au sort de quelques-uns de leurs ennemis politiques. Cette espèce de juridiction de société qui bannit déclasse en classe, de tribunal en tribunal, selon la nuance de l'opinion, a plus créé de haines que les guerres sanglantes. Les généraux ennemis ne se haïssent point après le combat, mais dans ces querelles d'amour-propre qui naissent encore sur les débris de la société, les royalistes inspirent des aversions personnelles, irritent la fierté, ajoutent à la roideur de l'opinion l'irritabilité du sentiment et composent leur parti d'hommes qui sont haïs un à un par les adversaires qui les connaissent.

Voulez-vous, disent les royalistes, que nous nous mêlions à ces hommes criminels ? Non, sans doute,

mais ne prodiguez pas ce mot. Que d'aimer la République ne soit point à vos yeux un forfait, et vous verrez, et vous estimerez un çrand nombre d'hommes que vous avez proscrits jusqu'à ce jour (M. de Montlosier). Il faut s'apprendre à faire une grande part à l'entraînement de la Révolulion : elle n'a laissé debout que la gloire militaire. Tout homme qui a joué un rôle politique n'a pu atteindre ou conserver ce qui caractérise la gloire, l'admiration de ses ennemis mêmes ; tantôt il s'est ouvert une carrière d'ambition si inattendue qu'elle a séduit les hommes les plus calmes ; tantôt un premier pas fait sans calcul a attiré sur soi des haines si implacables qu'elles n'ont plus permis à des âmes inconsidérément fières, de s'arrêter dans leur route ; tantôt un danger terrible a ébranlé des résolutions honnêtes, tantôt enfin et plus souvent encore, l'enthousiasme d'une opinion qui devait rallier à elle tous les sentiments honnêtes, cet enthousiasme attachant fortement la pensée sur le but a rendu trop indifférent aux sacrifices qu'il exigeait. Oui peut porter une inflexible sévérité sur ces différentes situations ? Les royalistes toujours vaincus n'ont point à rendre compte de l'engouement du pouvoir, mais n'estil pas sorti du sein de leur parti des calomnies détestables, une affreuse confusion de tous les hommes qui ne pensaient pas comme eux, soit que leur vie fût pure ou soit qu'elle fût souillée ? Savent-ils ce qu'ils auraient été, s'ils avaient obtenu

la puissance ? Enfin combien de services particuliers ne forment-ils pas des liens entre les républicains et les royalistes? II faut le dire à la justice des républicains, ils haïssent bien plus les opinions que les individus, et il est bien peu de royalistes qui, dans le cours de la Révolution, n'ont dû de la reconnaissance à quelque homme de l'opinion qu'ils ont nommé sauvaçe. Ce lien de reconnaissance, ce lien qu'on ne peut briser sans s'avilir, ne pourrait-il pas apaiser quelques haines? Ah ! si les royalistes renonçaient au triomphe, combien il serait impossible aux plus féroces républicains eux-mêmes de les persécuter. Sans doute, et c'est un fléau terrible des révolutions, les hommes paisibles sont entraînés dans la proscrij)tion des hommes remuants ; les âmes douces, dans la haine qu'inspirent les vindicatifs. Mais ne pourrait-il pas arriver que tous les esprits sag-es du parti vaincu fissent poser les armes aux factieux qui les compromettent, que le parti royahste se rang-e dans la classe des gouvernés jusques au temps où les g-énérations renouvelées ne laisseront plus en France qu'un même esprit? Les royalistes ne peuvent renverser la République, mais ils peuvent, si l'amour de la patrie règne encore dans leur cœur, ils peuvent, en abdiquant leurs prétentions, être encore les bienfaiteurs de la France, détruire à jamais l'influence des terroristes qu'alimente encore l'inquiétude des Républicains. Ils peuvent faire cesser, parla sécurité des gouvernants,

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tout l'arbitraire de la République. Ne sont-Ils pas las, ces malb.eurenx royalistes, ne sont-ils pas las de fonder quelque espoir sur l'excès des maux de la Révolution? Hélas! il est aisé de pousser des hommes violents à tous les extrêmes, défaire violer la liberté par ceux mêmes qui la défendent, de bannir le repos de cette terre désolée, de faire même haïr confusément la République à la foule des individus qui souffrent ou croient souffrir par elle : ces malheureux succès n'amèneront jamais que ces malheurs mêmes. Aucune force ne peut s'organiser pour la royauté dans une République dont les chefs sont audacieux et les armées triomphantes. Si donc il est ainsi, écoutez la vérité quoiqu'elle sorte du camp ennemi : cessez de vous venger des républicains en les rendant coupables envers vous. Vous punissez en effet quelques âmes sensibles que leur opinion ne préserve pas d'être déchirées par le spectacle des malheurs individuels, mais ceux qui les causent, ces malheurs, ceux-là n'en soufFrcnl pas. Ils marchent vers leur but sans crainte comme sans pitié. Ce sont les fds du Tonnerre, la foudre même ne peut les frapper.

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